‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 139 sur 165 · A. G. Armée du Rhin · texte numérisé non relu

A. G. Armée du Rhin

compliments de la part de Moreau et ne lui ménage pas les éloges ; dans une telle bouche, ils ont du prix: « Votre expérience et vos lumières, dit-il, auraient » doublé Tactivité que je suis susce[»tible d'employer » et le service y aurait infiniment gagné..; on vous » pleure. » Eblé n'aur;iit voulu que lui et Laclos pour commander lartillerie de rarmée du Rhin.

Par Wurzach, Zurich, sous des pluies continuelles et dans une mer de i)oue,par Berne, où il rend visite au ministre Reinhard et se promène sous des arcades, qui lui rappellent celles du Palais-Egalité, par Lausanne et Genève, Laclos regagne la France et arrive à Grenoble, le 26 juin. Il \ apprend la bataille de Marengo, qui semble décider de toute la campagne ^ La mission de l'armée du Rhin, oh le rôle de l'artillerie a été si brillant, paraît maintenant inutile et cependant Laclos, jouant de malheur, la quitte, quelques mois avant la grande victoire d'Hohenlinden. Il s'établit donc comme général, triste et déjà lassé, dans cette brillante garnison, où il avait gagné ses galons de capitaine et vécu les années les plus heureuses de sa jeunesse tourmentée. L'aubergiste, chez lequel il tomba, était son traitant de jadis ; il lui devait sa fortune ; leur rencontre fut « une scène fort touchante ».

C'est à Grenoble, que poète frondeur et quelque peu libertin, amoureux volage, brillant causeur, il endormait par l'observation intense, méthodique, vengeresse, sa fièvre d'ambition. Après tant d'orages malencontreux, de frénésies impuissantes et de vains espoirs, quelle douceur ou quelle amertume trouvat-il à revoir la place Grenette? Ici, tous les souvenirs

1. Laclos envoya une cotisation de 24 francs à Li souscription poulie monument de Desaix, V". le Moniteur du 20 thermidor an VIII.

4'iO LE GENERAL CHODERLOS DE LACLOS

[inrlaiont à son esprit ; |)liis (Fun devait se glisser jusqu'à son cœur. En écrivant à sa femme, il se montra sur ce dernier |)oint plus sobre ({uede raison: celle-ci s'en aperçut et ne uianqua point de le t.ujuiner. 11 se récria qu'elle se nu)quait de son vieux mari, en feignant de le prendre pour un gnlantiu. 11 assura qu'il n'avait laissé à Grenoble aucune véiitable affection, mais seulement d'aimables connaissances, qui sont toutes « la fine fleur de l'aristocratie ». Pour le moment, elles sont à la campagne et il ne va pas courir après. De vrai, tout ce passé était bien mort pour lui. L'expérience, autant que l'âge, l'avaient dégoûté des aventures sentimentales, aussi bien que politiques; c'est pour sa femme et ses enfants qu'il réserve depuis longtemps tous les élans de son C(eur. Il ne cesse de les porter en lui. Il a pour les voir « lesyeux de râme,qui valent mieux que leslongues- » vues de Gonichou". A Grenoble même, il ne rencontre pas un enfant suivant sa mère, sans une forte et douce émotion. Il maudit ce cruel état de l'absence, où, comme dit Rousseau, « on ne vit que par le passé, » le présent n'existe pas encore ». Il traverse la Suisse en aveugle, replié sur son regret. Cependant la route de Lausanne à Genève lui fait lever la tète et l'éblouit par son idéale beauté. « C'est le roman de Julie mis » en paysage, écrit-il à sa femme ; tout y lapjielle )) les souvenirs de cet ouvrage délicieux. Combien .1 je t'ai désirée dans ma voiture ! Est-ce donc que » jamais nous ne ferons ensemble un voyage en » Suisse ? »

Que nous voilà loin de la gloire! Le général Laclos n'y rèv(! plus qu'à la dérobée, comme un amoureux éconduit. Qu'on lui donne encore un siège à faire, où il puisse employer ses boulets creux, et qu'une prompte et honorable paix le ramène à sa fennne et

LA VIEILLESSE D'UN AMBITIEUX 'iVl

à ses enfants. Certes, il ne l'edoute pas la guerre. On parle de l'envoyer en Hollande, et il est prêt à tout. 11 irait même en Egypte. Après avoir satisfait à l'activité de .Alorean, il n'en craint aucune autre. Mais il aime, ma foi, mieux se reposer à Grenoble que de coui'ir les brûlantes campagnes d'Italie. Qu'on lui donne comme il y a droit, un emploi stable (( au dedans )i de son corps » et il se tiendra pour le plus fortuné des mortels. Dans cette vue, il écrit à Marmont, à Lauriston « son ancien camarade », à Clarke.

Le 11 août, l'ordre arrive enfin de passer en Italie avec tous les hommes, les chevaux et le matéritd sous les ordres de La Martillère. Lacombe Saint- Michel, qui trouve son commandement insuffisant, n'entend pas de cette oreille. « Il ne se laisse pas, » facilement jeter des pelletées de terre sur la » figure » et court à Paris réclamer au Premier Consul. A Lyon, il rencontre Brune, nommé commandant en chef de l'armée d'Italie, qui arrange les choses et emmène avec [lui l'équipage de siège et ses deux commandants. Laclos, raidi dans le sentiment du devoir, accejde avec une résignation \irile cette nouvelle fortune. Il croit la paix proche ; si les hostilités reprennent, il remplira vaillamment sa tache ; ses fonctions lui conviennent; ses chefs l'estiment; sa santé se soutient. Il cite en exemple le général La Martillère, auquel, en 1792, il confia le commandement de l'artillerie de l'armée des Pyrénées ; maintenant il a soixante-neuf ans; il ne peut plus monter à cheval et, depuis dix ans, il supporte, sans se plaindre, les fatigues de la guerre. Le 29 août, l'équipage de siège s'apprête à franchir les Alpes; quinze jours après, Laclos entre à Turin.

Marmont remplaça La Martillère au commandement de l'artillerie de l'armée d'Italie. Ce l'ut une

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