LE (.KNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS
bonne foi-tunc pour Laclos. (](>|i('>n(Mal (1(V AÎngt-sept ans, tont bouillant crardcur, avide de jjjloire l't désireux de faire grand, même après Bonaparte, s'éprit du vétéran plein d'expérienee, qui donnait modestement l'exemple de toutes les vertus militaires. Il goûta surtout dans l'auteur des Liaisons dangereuses la haute culture et l'ui'baniti' de l'ancien n*ginu', (ju'on ne rencontrait que rarement aux armées. Il rapj)elle, dans ses mémoires, « le célèbre Laclos d. Celui-ci malgré ses maigres ressources, apportait dans son conunandement un peu du faste d'autrefois. Il donnait, à Grenoble, un dîner d'apparat « de dix-huit » personnes seulement, mais très élégant». En Italie, il se croit tenu d'avoir table ouverte pour ses officiers ; tous les soirs, son dîner comprend dix ou douze couverts. Il avait gardé les anciennes manières et restait un causeur charmant ; même il s'était acheté une perruque, « par coquetterie ». Marmont très fier de sa naissance, instruit, poli, recherchait comme Bonaparte les survivants des salons du dernier siècle, qui semblaient pei-pétuer, parmi leurs rudes compagnons, les nobles traditions d'autrefois; il méprisait Davout, brutal et grossier, et Brune, un révolutionnaire endurci. M"'" Marmont, qui accompagnait son mari, bien qu'assez fîère de son naturel, j)rodiguait à Laclos les avances et les compliments. Valmont vieilli les retournait fort galamment. Tous deux étaient en cocpietterie. M'"" Marmont était liée avec M'"" Pourrai. Laclos devint l'ami et le commensal habitucd de la maison. Marmont, qui l'estimait militairement à sa valeur, l'attacha à son ('tat-major et lui confia le commandement de sa réserve particulière.
Ce corps superbe était composé de !24 pièces, servies par des canonniers à pied, et de 30, servies par des canonniersà cheval. Il marchait sur le front de l'armée
et Marmont comptait se battre à sa tète pour assurer la victoire. Le oénéral Sugny, nommé Inspecteur de l'artillerie de marine, en conservait provisoirement le commandement, jusqu'à son départ, qui était très prochain. Laclos devait lui succéder immédiatement. Cette distinction flatteuse fit une dernière fois tressaillir de joie son cœur ambitieux. « C'est le plus beau » poste d'artillerie de l'armée », écrit-il à sa femme, à laquelle il fait remarquer plaisamment que la réserve de l'artillerie n'est pas l'artillerie de la réserve. Le voilà à la tète de 200 voitures, 1.000 chevaux, 14 à 1.500 hommes, bien en ordre et tout prêts à s'ébranler, quand sonnera la marche. <( Je voudrais » bien, » confie tout bas Laclos, « que le général » Sugny fût parti avant la première alfaire.»
Hélas I la fortune devait encore tromper ses dernières espérances de gloire. Après avoir attendu trois mois, avec « une scandaleuse envie de faire la guerre », la rupture de l'armistice, la belle armée d'Italie sortit enfin de ses cantonnements pour entrer en campagne. Le quartier général fut établi à Brescia et les Autrichiens repassèrent aussitôt le Mincio. L'entrain des troupes était admirable. Le chef d'État-Major Oudinot, Chasseloup qui commandait le génie, Davout, à la tète de sa cavalerie, Marmont, transportés par les souvenirs de (jènes et de Marengo, se préparaient à une victoire ('datante et rapide. <( Nous passerons le car- » na^alà Venise ou à Paris, disait Marmont à Laclos, » et plutôt à Paris. » Les hésitations et la timidité de Brune transformèrent cette campagne, qui pouvait être brillante, en une heureuse opération de second ordre, qui dura deux mois. L'armée consuma son ardeur à poursuivre les Autrichiens ; on marchait sans combattre et fort avant dans la nuit. Les soldats mécontents de leur chef disaient qu'on marchait à
Wi LE GENERAL CHODERLOS DE LACLOS
la biitiic '. En vain Marmont t'ait de l»(>an\ plans et, aidé de Laclos, di'ploio sayaniincni sa hcllc l'éserve au passage du Mincio, de TAdige ci de la Brenta; tantôt Brune, par son inertie, déjoue tous ses ealculs, tantôt Fennenii lui-même lui ('ehappe par la mollesse de sa défense. Il n'y eut tl all'aire un peu chaude qu'à Mozenbano, sur le Mincio ; ce fut là que le général Laclos reçut à soixante ans le baptême du feu. Les balles saluèrent ironiquement ses cheveux blancs. « Pour mon compte, » écrit-il modestement à sa femme, « quelques coups de canon qui n'ont influé » sur rien)>. Cependant un boulet était tombé dans les fontes de sa selle et avait tué son cheval. A la Brenta, ses pièces battirent les rives pendant une demi-heure. Un brillant coml)at d'avant-garde à Castelfranco termina la campagne. Laclos, suivant toujours Marmont, reprit la route de Milan, qu'il atteignit à la fin de févri(>r.
Il y parvint très las, attendant la conclusion définitive de la paix à laquelle, dans le secret de son àme, il aspirait maintenant de toutes ses forces. C'en est fini; il a cessé de prétendre à la gloire, « qu'il a tou- » jours vu placée trop loin de lui pour pouvoir l'at- » teindre ». Il est simplement satisfait d'avoir justifit' aux yeux de tous la bonne opinion, qu'ont de lui quelques amis. Maintenant c'est la paix qu'il aime, la paix qu'il désii-e ; l'impatience le rend «réellement » malheureux », quand il y songe et c'est pourquoi il ne veut penser qu'à son devoir. Au milieu de ces généraux de trente ans, il sent bien que sa carrière est finie, qu'il est usé, qu'en dépit de son énergie, il n'a même plus la santé nécessaire, pour jouer allègrement les seconds rôles. Cependant il se sent encore