‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 142 sur 165 · LE GKNERAL CHODERLOS DE LACLOS · texte numérisé non relu

LE GKNERAL CHODERLOS DE LACLOS

» me niiil point dans ton cœur, ne serait-il pas » absurde que je eriisse ([ue des yisilcs et des gri- » maces dans le monde pourraient te pousser à la » roue de la fortune? Oh! si tes talents ne peuvent » la faire tourner, il ne m'appartient pas d'y pré- » tendre. Je t'abandonne ce soin sans remords.-.. »

A Milan, pour combattre l'ennui, Laclos épuisait la boutique d'un « mauvais petit libraire français»; il se plaisait aux Mélanges de M""" Necker, où il trouvait « beaucoup de bon esprit ». Quand parut Elise Dumesuil de M""' de Montalembert, il regretta de n'être point à Paris « tranquille, au coin de son feu », pour lui consacrer un article, qu'il aurait signé de son nom. Au fond de l'Italie, il entendait encore parler souvent de son fameux roman. L'évèque de Pavie lui en demanda un exemplaire avec dédicace et fit le plus vif éloge de l'ouvrage et de sa moralité ; il le déclarait très utile surtout pour les jeunes femmes. Absorbé par son métier et par ses affections, Laclos ne se sentait plus le courage de faire un livre. « Je suis devenu si bète », écrivait-il plaisamment, « que je n'ai plus la moindre idée. » Il disait encore qu'il sentait beaucoup et pensait peu. Un projet cependant tourmentait encore l'auteur des Liaisons dangereuses ; il avait presque pris l'engagement de s'en occuper et rêvait d'y consacrer ses vieux jours. Le motif de l'ouvrage serait de rendre populaire cette vérité qu'il n'existe de bonheur que dans la famille. «. Assurément je suis en fonds pour » prouver cela et je ne suis pas embarrassé de savoir » oi^i je prendrai le sujet de mes tableaux. Mais les » événements seront difficiles à arranger et la diffi- » culte presque insurmontable sera d'intéresser sans » rien de romanesque. 11 faudra le style des deux » premiers volumes des Confessions de J.-J. Rous-

» seau et cette idée est décourageante. Mais si je ne » tra\aille pas i)our le public, je travaillerai pour » moi et puis je sais bien encore ])our ([ui. Ce sera » une dette dont au moins j'aurai fait le billet, ne » pouvant pas Tacquitter. » Ainsi parlait, à soixante ans, Fhomme qui pénétra jusqu'au fond de la perversité humaine et son de Senectute aurait pu être le roman de sa jeunesse.

Les dévots de Stendhal et de Nietzsche, les amaleurs d'énergie, les admirateurs béats de la passion, tous ceux qui veulent voir dans les Liaisons dangereuses une apologie amorale de la volonté, n'apprennent pas sans quelque émotion que Laclos vieilli parcourut en guerroyant les plaines de l'Italie. 11 vécut sur cette terre de sang et de volupté ce Machiavel de l'amour, qui semble avoir deviné de Versailles les dogaresses artificieuses et les nobles bandits de la Renaissance. Hélas! il faut en prendre son parti. Laclos a vu les glaciers, les pins de la Lombardie et son ciel d'un bleu si parfait ; il a écouté la divine musique de Cimarosa ; il a rencontré les yeux brillants des Milanaises, et il n'a rien vu, rien entendu : il n'a pensé qu'à son devoir militaire, à sa femme et à ses enfants. lia couché dans les palais superbes et dans les masures pittoresques, et il y a fort mal dormi. Pour lui, la route était longue de Turin à Mantoue et le ciel était peu clément. Grelotter au soleil, étouffer au coin du feu, voilà d'après lui le climat de l'Italie. A quoi bon courir le pays jour et nuit, comme font le général Marmont et sa jeune femme. « Des rues et des maisons », voilà Milan. Son rêve intérieur est plus beau. « Mon imagination, écrit-il, bâtit dix fois par jour » des villes cent fois plus belles que ne peut être » Gènes, et cela sans que je sorte de ma chambre,

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» ni ne dénoue les coi'dons de in.i bourse ". IUrou\e que l'if.ilien «i très peu de hoiis ouvrages, « à l'exeepiiou de ([U(d(|ues poènu'S et sonnets », et n'est pas curieux de l'aj»preudre. (l'est une langue de |)ur agréuKMit ; Tanglais est plus utile. Il ('criten sortant de la Scakt. « II n'y a rien de plus niortidleuKuit » ennuyeux ([u'un opéra-houfïbn italien, si ce n'est » peut-tMre un o[)éra sérieux, dont nous sommes » menacés pour l'entrée de l'hiver )). La bêtise des paroles enlève encore au charme de la uuisique. 11 accorde seulement que les décorations sont belles et que les ballets ont leur genre d'intérêt. Quant aux Italiennes, voici son opinion : « Elles n'ont, » déclare-t-il, aucune des grâces, qui chez nous « embellissent les mauvaises mœurs. Elles sont plus » libertines que galantes. Voltaire a» dit de l'amour: » ('toITe de la nature que l'imagination a brodée. » Les Italiennes font le plus grand usage de » l'étofle, sans faire aucun cas de la broderie. On » cite ce mot de je ne sais quelle princesse, qui, » lisant dans un roman de chevalerie une lon- » gue conversation entre le héros et sa maîtresse, » s'écria : A quoi bon tous ces discours, puis- » qu'ils sont seuls ! Sûrement cette i^rincesse ('tait » italienne. » Laclos fait encore cette observation fort curieuse que traduire en italien les Liaisons dangereuses (comme le voudrait M. Piou, maîtred'italien de Soulange) serait une entreprise fort diflicile, de l'avis des lettrés italiens eux-mêmes. Que serait en effet un Watteau boursouflé par le Larrache ou lavé par le Guide? Laclos avait l'observation aiguë, la sensibilité profonde, mais l'imagination pauvre. S'il bâtissait en rêve des villes plus belles que Gênes, assurément c'est qu'il avait mal regardé celle-ci et qu'il n'avail de Ixuis yeux que j)our lire dans

ràine humaine. L'exagération italienne blessait son esprit de mesure et son goût exquis des nuances. Ce disciple de Rousseau n'était pas touché par la nature ; ce fils de Racine a fini en pur classique ; ce général n'a vu en Italie que ses canons : c'est un grand scandale.

Dans cette même campagne; du Mincio, tandis que; le général Laclos se faisait traîner à la tète de la réserve de l'artillerie de Marmont, un sous-lieutenant de dix-huit ans à peine, jeune athlète aux joues roses, aux cheveux noirs et bouclés, caracolait joyeusement, fou de gloire et de soleil, parmi les dragons de Davout. Il était né à Grenoble et s'appelait Henry Beyle. Depuis qu'il avait traversé les Alpes en écuyer aussi maladroit que le vieux Laclos, mais dans quelle exaltation, il se croyait tombé au milieu du paradis terrestre. La Scala de Milan lui semblait le plus beau lieu du monde ; il manquait de fondre en larmes en y entrant. La musique de Ciinarosa le plongeait dans un attendrissement mélancolique. 11 était amoureux de toutes les Italiennes, et principalement de M'"" Pietragua, imposante comme une Sibylle, et vrai type de ces grâces naïves et fortes, dont il jouissait « par tous les pores », sous le ciel embrasé de <( sa chère Italie ». Le jeune dragon s'efforçait de passer pour un roué ; il se croyait à la fois <( un Saint-Preux et un Yalmont », mais il était dévoré de timidité, se trouNait méconnu et se résignait à la chasteté de Chérubin. Il n'avait pas encore vu « le plus petit bout du monde », mais il avait « senti » tous les romans possibles: il aimait VHéloïse presqu'autant que le général Laclos et « cherchait des émotions » dans les Liaisons dangereuses . M""' de Tourvel lui était une occasion d'adorer la nature et de

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iiiaiidire les prêtres. 11 coinnienciit de s'analyser aussi finement et nourrissait Lourgeoisement en son cœur presque autant de vanit(^ que Valmont. Vingt ans après, il écrivit Le Hoiige et le Noir et La C]i(ij-treuse de Panne.

Or, il advint sur cette terre d'Italie, à Milan, que le sous-lieutenant Beyle fut présenté au général Laclos, (^ dans la loge de lEtat-Major, à la Scala », où l'un s'exaltait, tandis que l'autre baillait, en écoutant la musique de (^imarosa. La conversation s'engagea entre ce jeune honnne et ce vieillard, deu\ des plus grands observateurs de l'ame française, de celle d'hier et de celle d'aujourd'hui. Beyle « fit sa cour à Laclos, à cause des Liaisons dangereuses » et Laclos, apprenant qu'il était de Grenoble, « s'attendrit». Le souvenir de cette rencontre restera cher à ceux qui voient dans Valmont et dans Julien Sorel les deux aspects définitifs des frénésies françaises '.

Que si l'on compare ces deux hommes tels qu'ils se virent, dans le costume de l'action, tout l'avantage est pour Laclos. Beyle n'avait de l'énergie que les apparences mensongères : un physique puissant, des plaisanteries de corps de garde, une certaine intrépidité, qu'il prouva notamment au combat de Gastelfranco. Mais il avait les nerfs délicats d'une femme, une sensualité raffinée, n'aimait pas son métier et trouvait ses camarades (( bêtes, insolents, hâbleurs et criards ))^. Le sang-

1. Stendhal, Vie de Heiu i Briilard, pp. 62 et 250. — Cf. \q Journal. Dans l'Aiiioiir p. 264, Stendhal écrit en note à propos des mœurs au temps de Louis XV : // faut avoir entendu parler l'aimable général Laclos.

2. Voici en quels termes il parle des « héros grossiers » de l'Empire : « La postérité ne saura jamais la grossièreté et la bêtise de

ffoid, l\iiulact', la volonté ai'deiitc ci l'éfléchio, tels étaient les traits dominants du teelinieien pâle, aux épaules étroites, qu'était Laclos. Jusqu'à sa mort, il donnera l'exemple du devoir militaire silencieusement accompli. (( Julien Sorel, c'est moi », disait Beyle, en plaisantant; mais il n'était pas plus Julien ([ue Laclos n'était Yalmont. La route de l'ambition lui était trop rude et il était plus sincère en s'intitulant « observateur du cœur humain »; en politique, il n'eut que des mots ; dans les lettres même, où il pensa briller, et encore en amour, il ne fut qu'un curieux passionné. Laclos désirait mieux que de briller : il voulait le pouvoir et aspirait à commander ; à la connaissance des hommes, il joignait le sens des réalités ; conspirateur, il eut des imaginations pratiques ; son seul livre est le pamphlet dun ambitieux. Beyle aima l'énergie, Laclos fut énergique. De tempéraments si difïV'rents, ils ('daient également doués pour l'analyse morale. Laclos, avec un coup d'oeil incomparable, a pénétré plus profondément les passions de l'juiîour. Beyle, qui brisa le moule classique, sut jouir dun plus grand nombre d'idées et goûter plus de nuances de la beauté.

Le sous-lieutenant Beyle elle général Laclos attendirent la conclusion déiinitive de la paix de Lunéville, l'un en courant joyeusement à travers la Loinbardie, où il souhaitait de vivre et de mourir ; l'autre, en comptant les jours, à Milan, auprès du général Marmont. Le 23 février, Laclos eut du moins le grand bonheur d'être réuni à son frère « le bon Choder », sur le sort duquel il était depuis longtemps

» ces gens-là hors de leur champ de bataille, et, même sur le champ » de bataille, ils ne cherchaient qu'à se faire égratigner pour un » galon. » ]^ie de Henri Bridard, p. 188.

fort inquiet. Le Consul d'Alep, avait été fait ^ prisonnier par les Anglais en 1799, après que Bonaparte eut quitté TÉgypte ; il subit mille vicissitudes, parvint à s'échapper et à gagner Messine, d'où un bateau italien le transporta à Livourne. Le commissaire français, Belle ville l'y reçut avec le « respect dû au malheur » ' . Malgré ses longues soutFrances, son frère le retrouva très bien portant. Ils dînèrent ensemble chez Marmont et Choder repartit huitjours après pour Paris. Laclos était toujours incertain de son sort. (( Quant » à nous, écrit-il, soldats de la République, personne » ne sait encore ce que nous deviendrons. » Les uns vont à Naples avec Murât ; les autres occuperont les républiques cisalpine et ligurienne ; le reste partira sans doute, par la Hongrie, pour Constantinople et l'Egypte. Grâce à Marmont, Laclos fut désigné pour rejoindre la France. Mais il attendit deux longs mois encore avant d'entendre sonner l'heure désirée du retour. Le 20 avril, il montait enfin avec le général et M'"" Marmont dans une voiture, qui brûla les postes. Sa figure, disait M""" Marmont, s'épanouissait à chaque étape et sa figure, assure-t-il lui-même, était bien l'image de son cœur. Encore a-t-elle deu\ ou trois dents de moins, tandis que son cœur est resté le même. « Je ne lui remarque pas encore une seule ride. » Au Mont-Cenis, il quitta les Marmont. Le 7 avril, ce tendre époux, ce père modèle était au milieu des siens et, pendant près de trois mois, on le laissa goûter, avec un repos bien gagné, les joies les plus douces à son cœur.

Il était toujours hoi's cadres, c'est-à-dire à la disposition du ministre. Cependant il fut nommé, pour

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