‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 141 sur 165 · Cf. Mrnio/rc.': de Maniionfj III, p · texte numérisé non relu

Cf. Mrnio/rc.': de Maniionfj III, p

plein trintelligence etde talents. Il croit qu'il rondi;iit (le réels services dans la carrière diplomatique. Certes il ne prétend pas courij- la grande ambassade, conune Alquier, qui est nommé à iXaples, comme Macdonald, qui va à Copenhague, ou Clarke, auquel on confie les plus im})ortautes missions. Qu'on le nonnne ministre, auprès de quelque petit prince, et qu'on l'oublie dans une place de retraite, où personne ne l'enxie ; il y vivra, non pas triste, mais tranquille. Certes il n'y fera pas fortune ; k il n'y a guère que » les fripons ([ui y réussissent ». Mais il est bien « purgé d'ambition » et qu'importe, s'il est heureux entre sa feuune et ses enfants. « Si quelquefois , » déciare-t-il, je me surprends à désirer d'être à » même de déployer le talent dont j'ai la conscience, » jdus souvent je me répète que l'obscure médiocrité » a aussi ses avantages et ses plaisirs et celui, qui » a su vivre si longtemps impassible au milieu des » injustices, n'ira pas prendre de chagrin parce qu'il » n'a pas ou n'aura pas de faveurs.»

Et, de fait, il est sans faveur ; tout le monde oublis ce triste débris de l'ancien régime. Alquier qui passe à Milan se défie, en bon égoïste, des confidences d'un ami malheureux, lui serre froidement la main et s'esquive. Sa femme lui apprend qu'il n'est pas mis dans la liste des notabilités, oîi l'on choisira les titulaires des hauts emplois. Il fait taire son amourpropre et relance ses anciennes relations. Il presse sa femme de vaincre sa timidité et d'aller chez Talleyrand, mais celui-ci a tro{) d'amis pour s'occupe!' d'une simple connaissance absente. Clarke est oublieux comme les favoris de la fortune. Barthélémy se rap- [)elle-t-il seulement qu'il y a un Laclos dans le monde et qu'il pensa le faire entrer dans la diplomatie ? Servan ne peut rien et Berthier veut ignorer.

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Lacombc Saint-Michel va rtrc désigné pour succéder à Mainiont. Encore un aii([uel la i'orfnne aura souri ! Mais Laclos ne critique rien ; il garde son opinion sans rien dire. Bonaparte est là pour juger. C'est à ce dieu suprême (ju'il conlie son sort. Ce que fait Bonaparte est bien fait, du moins il est résolu à le trouver tel.

Aussi bien, c'est la dure, rimj)érieuse nécessité qui le talonne. Il faut vivre et faire vivre sa famille. S'il a pris du service, c'est f)oiu' j-emplir à la fois son devoir d'officier et de père de famille, élever convenablement ses enfants et j)rocurer à sa femme quelque agrément. Au retour de la campagne, s'il n'obtient pas un emploi fixe dans son corps, il sera mis en réforme et ne touchera plus que 3.000 francs au lieu de 10.000. Dans cette attente cruelle, son cœur se serre et, pour retrouver quelque douceur, il lève amoureusement les yeux vers celle qu'il a « pour femme, pour maîtresse, pour amie, pour tout » enfin. »Aubout de l'étape, poudreux etbrisé, il s'attarde bien loin dans la nuit pour écrire à « la chère » amie de son cœur ». II se ruine en ports de lettres pour « celle qu'il aime encore comme au » premier jour ». Renfermé dans sa chapelle intime, il y trouve une Apre consolation à ses maux. « Je ne vis que de ces sentiments, je les savoure, je » les digère et ils me procurent encore et souvent des » plaisirs bien vifs et bien doux, même à Portolegnano, » où le plaisir doit être bien étonné de se trouver. » C'est son cœur qui provoque, échauffe son imagination et en fait un voyant de l'Ame. Comme de la prison de Picpus,il assiste d'Italie, aux repas, aux scènes intimes de la famille. Il voit constamment le (( grand Etienne, la menue Sou- » lange et le gros Charles ». Il adresse à

sa femme les plus tendres baisers de l'amour et de (( V identité ^). C'est là son seul plaisir, «sa rêverie la » plus agréable ». Des plaines lointaines oii il combat, il reste, au logis du Faubourg-Poissonnière, le chef obéi et vigilant. 11 gronde doucement sa femme, qu'il traite un j»eu comme son enfant et qui en semble heureuse, sur sa tristesse, « sa farou- » chérie », sa « déprisation » d'elle-même. « Il y » a de la vapeur, dit-il, dans cette opinion. » Qu'elle quitte ce découragement, ([u'elle aille dans la société, au bal de l'Opéra ; qu'elle lise Voltaire, de bons romans, du bon théâtre, Y Histoire des voyages par Laharpe ; (ju'elle fréquente aussi les spectacles et se fasse inviter aux soirées du Ministre ; les joui'iiaux, les visites la distrairont. Notre esprit doit passer du monde à la solitude, comme notre corps du repos au mouvement. L'auteur des Liaisons est devenu sermonneur avec l'âge, bien qu'il soit demeuré sceptique. « Quand je n'ai pas les données je ne m'oc- « cu}te pas de résoudre le problème. » 11 semble s'approprier ce mot qu'il cite, d'un paysan à son confesseur : (( Je ne crois ni ne décrois. » Il déclare ailleurs que « Voltaire et Rousseau sont morts sans » savoir leur ba he bi bobu sur beaucoup de choses, )) dont ils s'étaient fort occupés. » Le bonheur lui semble le seul but, la résignation le seul remède, mais il ne recherchait plus le bonheur que dans ce qui ennoblit la vie, la satisfaction de la conscience et le don du cœur. Peut-être pensait-il moins solidement dans sa jeunesse? C'est Francklin qu'il propose comme modèle à son lils Etienne. « Francklin, est un des hommes » qui a vécu le plus heureux ; il a fait son bonheur )) lui-même et par des moyens, qui sont à la portée de )) tout le monde ; enfin il a toujours été sage et ver- » tueux.» Laclos conseille à sa tille Soulange la lec-

lui'O de V Essai sur les nnx-urs. Il (liri";(' son (mIlication du coté des scionces et croit les mathématiques t;; excellentes « pour régulariser et calmer son imagi- » nation un peu trop vive ». L'histoire naturelle (îst, dans son système d'éducation, « la première de » toutes les études et celle qui convient le mieux aux » enfants.» Quant au gros Charles, il se borne, pour h' moment, à lui envoyer des gâteaux, s'intéresse à son alphabet et lui a[)plique ces deux vers du Devin (le village :

Quant on sait aimer et plaire, Qii\n-t-on besoin d'autre bien.

(jharles a renversé son encrier, écrit sa mère. <( Pour avoir voulu devenir trop tôt homme de » lettres, « répond son père, » il n"a fait que j>ei'dre son » encre, malheur que bien d'autres ont éprouvé » avant lui. 11 ne sait jtas que cette encre, qu'il a » versée, aurait suffi junit-étre pour assurer l'immor- » talit('' à tel qui l'eût su bien employer ; mais pour- » vu ({uil sache t'aimer, c'en est assez, dans ce » moment, pour votre bonheur à tous deux et quand » on est heureux, qu"a-f-on besoin de gloire ; le )i bonheur est le but, la gloire n'est qu'un moyen ! » (l'est en effet par ce moyen que le général Laclos ('tait allé, comme dit Beyle, à lâchasse au bonheur.

Il axait conservé toutes les grâces d'un style, dont il dédaignait d'user, sinon pour épancher son cœur. (Vest par un mot lleurant encore l'aimable gaîté d'autrefois, que ce vieux mari consolait sa femme « toujours adorable el toujours adorée » d'un commencement d'embonpoint : <( De toi, déclarait-il, plus il y en a et mieux c'est. » Voici le charmant l)illet qu'il écrivait, en lui envoyant son portrait

SOUS la forme d'un camée, qu'il ayait fait faire à Turin par un artiste italien :

» Quoique tu sois peu Yersée dans les connais- » sances numismatiques, je présume qu'entre toi et » tes enfants yous possédez assez votre histoire pour » reconnaître quel est l'empereur que ce camée re- » présente. Pour vous mettre tous sur la voie, voici » pour mon compte ce que j'en sais. 11 sut, par des » moyens doux, reini)orter sur ses nombreux concur- » rents, quoique peut-être il eût moins de droits )) que quelques-uns d'eux à l'empire que tous dési- ■» raient. Il l'a possédé près de dix-huit ans, s'occu- » pant du bonheur de ses sujets et trouvant le sien I) dans leur tendre affection pour lui et, quoique les » événements extérieurs lui aient fait éprouver quel- .1 ques traverses, il répétait souvent que grâce aux » sentiments qu'il éprouvait et qu'il inspirait, il se )) trouvait plus heureux que bien d'autres, qu'il » reconnaissait comme plus puissants que lui. Je I) t'en dirai bien davantage, mais ce serait faire tort » à ta mémoire. Tu sais cette histoire-là par cœur )> et tu l'as apprise à tes enfants. Charles même la » l)albutie déjà... »

Ce fut un jcur de fête au Faubourg-Poissonnière que celui où l'on reçut le précieux camée : Soulange pâlit de joie et Charles sauta en criant: Papa! M""' de Laclos remercia son mari avec les mots de l'amour le plus vif. «Souffres, écrivit-elle, l'expres- » sion d'un sentiment que tu inspires toujours, que » le temps et l'âge n'ont pu détruire, que tu forti- » fies par l'attrait irrésistible de ta bonté, de tes » vertus et le charme de ton espi'it. » Elle couvre le camée « des baisers de l'amour et de la reconnaissance ». Il sera pour elle « le talisman de la vertu ». (( Si mon inutilité, dit-elle en finissant, ne

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