‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 153 sur 165 · PORTRAIT DE M"'° DU BARRI · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE M"'° DU BARRI

a reconnaissance lui prescrivait une complaisance que l'administration d'alors ne rendait pas si coupable. Nous expions un peu aujourd'hui le faste de Louis XIV, les folies du Régent, l'insouciance de Louis XV. Il n'est pas donné â tous les monarques d'avoir des mœurs aussi sévères et une bienfaisance aussi économique que Louis XVI.

On a dit que le vieux Richelieu, ennemi déclaré de l'impétueux Choiseul, avait donné pour guide à Elmire sa vieille expérience. Richelieu, dès lors, n'était plus que l'ombre de lui-même; et, embarrassé dans le dédale d'un sale procès, je doute qu'il put servir ou nuire. C'était quelque chose à l'époque où il naquit; mais depuis vingt ans la philosophie avait déjà nourri les esprits ; et, aux yeux de la plupart des gens, Richelieu n'était qu'un courtisan.

Un autre appui que soutenait, dit-on, Elmire dans l'orageuse carrière de la cour, était le duc d'Aiguillon ; et ceci est plus vraisemblable. Mais quelle différence! Le duc d'Aiguillon avait une marche réglée, l'esprit d'ordre, de la suite dans le travail, un plan accommodé aux circonstances. Il était aimable, sans être frivole. On prétendait qu'il avait imité le duc de Choiseul, qui commença par lier sa destinée à M'"'' de Pompadour, de la manière accoutumée. Si cela n'est pas vrai, cela est vraisemblable; car, lorsqu'on fait ensemble un traité d'alliance, il n'est pas à présumer qu'on oublie les préliminaires. Quelles qu'aient été ses menins, elle a fourni sa carrière d'amour sans le moindre désagrément. Les murs de la Bastille n'ont point gémi du cri de ses victimes; elle n'a point thésaurisé, puisqu'elle ne vit aujourd'hui que des bienfaits qui cesseront avec elle.

Les livres cjui, tôt ou tard, disent tout, ne se sont point clairement expliqués sur la cause de cette active inimitié entre Elmire et le duc de Choiseul. On la connaît hien par le ressort principal employé par la cabale qui avait conjuré sa perte ; mais on ne sait pas bien pourquoi un homme si adroit et si puissant ne dispersa pas au loin les projets de ses rivaux, en triomphant de l'éloignement d'Elmire et en confondant leurs intérêts. Sans doute que, dans l'origine, il conçut difficilement la possibilité d'établir à la cour une

jeune persomie <|iii séttiit un tant soit |»eii éiiiancipée ; maiscette fameuse présentation avait été précédée de tant de voyages dans les maisons royales, qu'il était aisé de présager l'inutilité des conseils et la nécessité d'obéir aux circonstances.

A propos de livres, Elmire, bien \)\\t^ sage que celle dont elle occupa le poste, méprisa ces biographies scandaleuses^ ces lettres supposées ou embellies qu'on répandit avec affectation. La malignité resta dupe d'elle-même, puisque Elmire ne conserva pas moins le cœur de son amant et les égards de ses amis. Le besoin d'apprendre au public ce qu'il fait presque toujours est une véritable maladie ; et, soit qu'on ait une injure à venger, ou un espoir éloigné de su(;céder à celui qu'on veut renverser, c'est sur un libelle qu'on établit la base de ses succès. Pitoyable ressource, toujours trompeuse et toujours employée !

Depuis qu'Elmire a dû quitter le séjour des Rois, elle a choisi une retraite paisible, où elle a vécu sans intrigues, sans projet, et sans cette inquiétude qui accompagne presque toujours les personnes qui ont joué un rôle, quel qu'il soit. On ne l'a point vue dans la capitale étaler un faste insultant, et c'était être très sage de ne pas rappeler au public des moments d'erreur qui fournissent un prétexte à la malignité, ou une époque d'élévation qui ranime les serpents de l'envie. Vivant sans obscurité et sans dissipation, elle ouvre son ermitage enchanté à un petit nombre d'hommes qui croient (|ue la chasteté est une convenance sociale, plutôt (jue la mère des vertus, et (pi'on peut être fort tendre et fort aimable. Plusieurs femmes ont désiré d'être admises dans ce temple dédié à la liberté et il y en aurait nécessairement eu de deux sortes. Les unes auraient apporté une vertu protectrice et cru réparer ainsi les torts du passé ; les autres des penchants faciles, croyant par là se trouver au ton de la maison. Elmire évita ces deux extrêmes en remerciant la pruderie et la galanterie. Quiconque sait se renfermer dans les bornes que lui prescrit sa position s'assure le degré de félicité dont est susceptijjle notre espèce.

La plupart des acteurs de cette comédie ne sont plus et un

Page 1