‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 154 sur 165 · PORTRAIT DE M"'= DE GENLIS · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE M"'= DE GENLIS

ordre de choses si différent a remplacé les' dix " dernières années du règne de Louis XV, que ceux qui ont assisté à cette époque la croient éloignée de deux siècles. Les Français sont moins portés à croire l'histoire que tout ouvrage, soit que Ihistoire demande un esprit ohservateur et des méditations au-dessus du caractère national. Sans cette indifférence, nous lirions déjà le tahleau des vingt dernières années de Louis XV (jui présentent dans tous les genres une suite d'événements extraordinaires et un grand nombre d'hommes curieux à montrer sur la scène. Lorsque les déclarations, la Révolution, la Constitution, l'organisation, les motions seront faites et parfaites, tout vraisemblablement dans la république des lettres reprendra son cours, et je ne doute pas qu'un des trois cents historiens qui nous donnent tous les jours pour deux sous les annales de la France, n'entreprennent le vaste tableau que j'indique.

Elmire ne redoutera point le jugement de la postérité. Elle n'a flétri que l'altière Montespan, la prude Maintenon, trois sœurs libidineuses, l'ambitieuse Pompadour ; mais elle pardonne le délire des sens à la femme qui n'a rendu son amant ni cruel ni injuste, qui ne lui a point donné un sérail, qui ne l'a point éloigné de son peuple et des occupations de son laborieux métier.

N. B. — Il ne serait pas difficile de mettre des notes à ce portrait, comme nous avons fait quelquefois dans le premier volume et ce n'est point à Elmire qu'elles déplairaient ; mais il faut laisser mourir en paix ses vieilles dames d'honneur ou ne pas troubler la cendre des morts.

POLYXÈNE (M"'e LA COMTESSE DE GENLIS).

Il est des êtres qui abhorrent l'obscurité, qui craignent tout ce c[ui humilie, et qui, en dépit du sort, se créent une existence. Polixène en reçut une de cette trempe.

Née avec une figure plus spirituelle qu'agréable et d'une famille inconnue, c'est par des talents qu'elle voulut fixer

les regards ; et, comme Amphion, elle vit des hommes se ranger autour de sa harpe.

Un esprit, alors plus docile, mais déjà fort caustique, reprenait en sous-œuvre ceux que la musique avait fatigués ou laissés sans enthousiasme, ou achevait des conquêtes que l'art avait éhauchées.

Si tous les deux échouaient, le cœur s'en mêlait, et il s'exprimait comme s'il eût senti. La nature donne d'ailleurs des organes officieux qui parlent son langage et, au besoin, remplacent les grandes facultés de l'âme.

Gomme femme, Polyxène a une teinte de pédanterie qui lui enlève un des premiers charmes de son sexe, l'abandon. Une femme, en effet, est précieuse, parce que sa sévérité est toujours à côté d'une complaisance, parce que ses vertus touchent presque à la fail)lesse, puisque le milieu, fjui est la douceur, nest qu'iuie faiblesse commencée. Polyxène abjura ces ressources, et revêtit un caractère d'austérité qui souleva les prudes, en imposa aux sots, amusa les connais seurs et surprit ceux qui n'ont pas le temps d'examiner Comme écrivain, Polyxène a une mesure qu'elle ne peut outrepasser. Ses vues ne sont pas larges ; ses conceptions ne sont pas fortes ; ses efforts pour s'élever ne la portent qu'à une certaine hauteur. La monotonie de la médiocrité est insupportable dans les longs ouvrages. Mille comédies comme celles de Polyxène ne donneraient pas une bonne scène. Ses préceptes se répètent; elle n'est au-dessus d'ellemême que lorsqu'elle se loue elle-même, ou lorsqu'elle dit du mal d'autrui. Sa critique est juste, pic[uante, amère et bien exprimée : alors son imagination se féconde et on la lit avec plaisir. Quand elle se loue, c'est en révélant une à une ses qualités, avec lesquelles il faut insensiblement familiariser l'envie.

Cette furie, qui honore tant ses victimes, n'a pas épargné Polyxène, si toutefois c'est à l'envie qu'il faut attribuer la distribution de quelques ridicules sur l'acceptation d'un emploi très bien rempli. Du temps qu'on plaisantait sur Polyxène, c'était, s'il m'en souvient, en 178i2, il n'y avait ni malice, ni acharnement, mais de la gaîté épigrammatique,.

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