De Concourt, Houssaye, Champion, op. cit. 2. Lettre 12'j
LES LIAISONS DANGEREUSES. — II 6:i
fait (ligne do la gi'andc tragédie. Seul V (( Adieu .Monsieur » si brusque et si saisissant de la fin nous i'aj>|ielle au ton du roman. (Test ainsi que rétonnant auteur, des bas-fonds où il semblait se complaire, nous enlève aisément au sublime. L'àine de M""' de Tourvel et, si j'ose dire, la clef de son amour nous est révélée dans un passage d'un tact infini et ([ui, dans un tel livre, vaut Itien la |)eine d'être entièrement cité :
(( 0 ma jeune amie! Je vous le dis avec douleur; » mais vous êtes bien trop digne d'être aimée, pour )> que jamais l'amour vous rende heureuse. lié! » quelle femme vraiment délicate et sensible n'a » pas trouvé l'infortune dans ce même sentiment » ([ui lui promettait tant de bonheur! Les hommes )' savent-ils apprécier la femme qu'ils possèdent?
» Ce n'est pas que |)lusieurs ne soient honnêtes > dans leurs procédés et constants dans leur affec- )) tion : mais, parmi ceuv-là même, combien j^eu » savent encore se mettre à l'unisson de notre cœur ! » Ne croyez pas, ma chère enfant, que leur amour » soit semblable au nôtre. Us éprouvent bien la » même ivresse ! souvent même ils y mettent plus » d'emportement : mais ils ne connaissent pas cet » empressement inquiet, cette sollicitude délicate, » (jui produit en nous ces soins tendres et continus, » et dont l'unique but est toujours l'objet aimé. » L'homme jouit du bonheur qu'il ressent, et la )) femme de celui qu'elle procure. Cette ditférence, » essentielle et si peu remarquée, influe pourtant, » d'une manière bien sensible, sur la totalité de leui- » conduite respective. Le plaisir de l'un est de satis- » faire des désirs, ('elui de l'autre est surtout de les » faire naître. Plaire, n'est pour lui qu'un moyen » de succès; tandis que pour elle, c'est le succès
» lui-môme. Et la coquetterie, si souvent reprochée » aux femmes, nesl autre chose que Fabus de cette » façon de sentir, et par là même en prouve la réa- » lité. Enfin ce goût exclusif, qui caractérise parti- » culièrement Famour, n'est dans Ihoninie qu'une » préférence, (|ui sert, au plus, à augmenter un » plaisir, qu'un autre objet affaiblirait peut-être, mais » ne détruirait pas ; tandis que dans les femmes, » c'est un sentiment profond, qui non seulement » anéantirait tout désir étranger, mais qui, plus » fort que la nature, et soustrait à son empire, ne » leur laisse éprouver que répugnance et dégoût, » là même où semble devoir naître la volupté.
)) Et n'allez pas croire que des exceptions plus ou » moins nombreuses et qu'on peut citer, puissent )) s'opposer avec succès à ces vérités générales ! Elles » ont pour garant la voix ])ublique, qui, pour les » hommes seulement, a distingué lintidélité de lin- » constance : distinction dont ils se prévalent, quand » ils devraient en être humiliés; et qui pour notre » sexe, n'a jamais été adopté que par les femmes » dépravées, qui en sont la honte et à qui tout » moyen parait bon qu'elles espèrent pouvoir les » sauver du sentiment pénible de leur bassesse ^ »
C'est la vieille Madame de Rosemonde qui tient ce langage. Elle est bonne et clairvoyante; elle a aimé ; elle s'en souvient; elle aime encore dans son neveu les chères ombres de ses amours anciennes. Ses vieilles mains seraient douces aux âmes blessées s'il en était d'assez légères. Elle a le charme discret et pénétrant d'un vieux pastel. Sa vertu est toute indulgence et résignation. Elle pense « que » dans les maux sans remède les conseils ne peuvent