‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 22 sur 165 · GO LE GENERAL CHODERLOS DE LACLOS · texte numérisé non relu

GO LE GENERAL CHODERLOS DE LACLOS

espagnol, transpercé par les moines franciscains, maigrissait-il de remords et de religieuse épouvante; le cœur du Don Juan chanté par Lord Byron était d'un bel animal fuiieusement aimable, comme celui d'un clerg\man est furieusement morose et fait pour l'amour, comme l'autre pour l'oraison ; le cœur du Don Juan rêvé par Musset, cherchait dans l'angoisse, une impossible amante. Yalmont ne connaît ni le remords, ni la folie, ni l'angoisse. Regardez-le derrière la loupe de Laclos, c'est un vieillard indifférent, et, s'il brûle, c'est de la flamme sèche de la vanité ! Yalmont, suivi de son chasseur Azolan, procède du Don Juan de Molière, suivi de Sganarelle. Celui-ci tantôt romanesque, tantôt comique ou fantasti([ue, est une création manquée. Il représente le roué de 1665. Celui de 1782, plus nerveux et plus subtil, dépassait son aine. C'était un scélérat accompli, dont Laclos nous a laissé une peinture si vigoureuse qu'on ne trouve guère à lui comparer que le Lovelace de Richardson. De nos jours. Don Juan s'est lassé des grandes aventures. 11 ne prend plus les femmes que pour le plaisir et ne s'en sert que pour le profit. Son cœur plus veule est d'un âpre bourgeois. Ce qu'il veut, ce sont les honneurs et l'argent. L'amour est un mol oreiller pour ces rêves utiles. A quoi bon déployer une stratégie savante en vue d'un prix frivole ? Quelle étrange aberration que de tuer en artiste et par vanité pure ! Yalmont est un homme d'un autre âge. Il passerait parmi nous pour un naïf.

Le caractère tout viril de M™" de Merteuil est à peu près unique dans la littérature. 11 n'évoque, dans la nôtre, que le souvenir de cette rude et franche ébauche de Mathurin Régnier, Mace/te ou \ Hypocrisie déconcertée. Comme Laclos l'insinuait

lui-même à M'"^ Riccoboni, en se défendant d'^' prétendre, c'est à Tartufe qu'il faudrait comparer cette femme artificieuse « qui ne se rattache à son » sexe que par le cajtrice » et ([ui recouvre d'une dissimulation supérieure, son âpre et fin génie du mal. Dans le siècle de la philosophie et des lumières, rhy])0crisie des mœurs devait succéder à celle de la religion. Laclos remarque à ce propos que le droit du moraliste ne commence qu'où les lois se taisent. Molière, dit-il, était si bien de cet avis qu'il a pris soin de mettre à l'abri des lois jusqu'à la donation irrégulière d'Argon à Tartufe et que celui-ci n'est puni que par l'indignation royale i. M""' de Merteuil est donc une preuve que le vice peut souvent consonmier à l'abri des lois, ses pires attentats et pousser tranquillement ses excès jusqu'aux limites de la vraisemblance. Mais décidément elle est trop poussée au noir ; on sent qu'elle fut enfantée dans la colère ; c'est un code vivant de la peiversité amoureuse. Les Liaisons dangereuses, ont dit les Goncourt, sont à la morale amoureuse de la fin du xviii'^ siècle ce que le traité Aw Prince, de Machiavel, est à la morale politique de l'Italie du xvI^ Laclos aurait pu, sans craindre la comparaison, appeler son livre La Princesse.

Que dire de Cécile Yolanges ! Dans le vice, l'art parait peut-être moins répugnant que la nature. « On ne saurait trop admirer, dit Arsène Houssaye, » la naïveté et même la bêtise de Cécile Yolanges. » Un homme d'un talent médiocre n'a jamais osé )) peindre une femme bête. » Laclos a osé plus encore en découvrant, sous l'ingénuité de la jeune

1. Laclos laisse entendre de même que Valmont a commis un ci'ime susceptible de poursuites légales, dont M""' de Merteuil possède le secret. V. lettres 81 et 152.

fille, la bestialité de Tinstinct et, comme dit Baudelaire, « l'ordure originelle 2. »

Reposons nos yeux sur M™" de Tourvel, dont l'àme grandiose et attendrissante semble une fraîche et odorante oasis dans un désert calciné. Ce n'est ni le plaisir, ni la vanité qui la mènent et ses sens ne sont pas la route de son cœur. Ce cœur, fait pour la passion, est un autel oi^i l'amour a dérobé les purs hommages qu'elle n'adressait qu'à Dieu. C'est lui, dès qu'il s'est donné, qui ébranle toute entière, cette femme douce et timide. « Je l'ai vue, dit Yalmont, » sortir du plaisir tout éplorée, et le moment d'après, » retrouver la volupté dans un mot qui répondait à » son ame. *> On peut la résumer d'un mot ; elle est racinienue, blessée comme Phèdre, tendre comme Bérénice. Ecoutez-là, crédule autant que généreuse, après la démarche du P. Anselme :

« Me vanterais-je d'une sagesse, que déjà je ne » dois qu'à Yalmont? Il m'a sauvée, et j'oserais me » plaindre en soutirant })Our lui ! Non : mes souf- » frances me' seront chères, si son bonheur en est » le prix. Sans doute il fallait ([u'il revint à son » toui' au Père commun. Le Dieu qui la formé » devait chérir son ouvrage. Il n'avait point créé » cet être charmant ', pour n'en faii'e qu'un ré- » prouvé. C'est à moi de porter la peine de mon » audacieuse imprudence '-. »

Qu'on relise aussi ces paroles suprêmes, où sa douleur mortelle s'exhale dans un dernier délire. Par sa sobriété dramatique, par sa noblesse oratoire et ses proportions calculées, ce morceau est tout à

1. Que de soins m'eût coûté cette tète charmante ! Phèdre, H, 6.

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