‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 36 sur 165 · Edition Tourneux, mai ITSG, xiii, p · texte numérisé non relu

Edition Tourneux, mai ITSG, xiii, p

» homme. » L'Académie de Dijon a couronné en lui un compatriote qui lui était cher. Mais l'éloge décerné par l'Académie française est un triomphe national; il établit le jugement de la postérité. Eh bien ! non, Vauban n'en est pas digne. Il n'est pas un grand homme et la génération présente ne lui doit pas de reconnaissance. L'art de la guerre n'est pas moins celui de conserver que celui de détruire. (( Si jamais on voit se réaliser cette paix: » générale et perpétuelle qu'on n'entrevoit encore » que comme le rêve d'an liomme de bien, cette » paix sera due aux guerriers et non aux philosophes. » Elle ne sera, elle ne peut être que le fruit de la » supériorité des moyens de défense sur les moyens » d'attaque. »

Yauban assurément s'est distingué dans Tattaquc des places. C'est lui qui a créé cet art. Il a économisé le temps et les hommes. On lui doit « ces conquêtes rapides et brillantes », qui ont fait la gloire et préparé les défaites de Louis XIV. « Mais » qui pourra louer M. de Vauban passant sa vie à » fortifier et ne faisant pas faire un pas à l'art de la » fortification ? Qui pourra louer M. de Vauban » enterrant des millions avec une effrayante prodi- » galité, pour élever d'une main les mêmes places » qu'il renversait de l'autre si facilement? Qui » pourrait enfin louer M. de Vauban, coûtant à la )> France plus de la moitié de la dette actuelle de » l'Etat, pour laisser à découvert une partie de » ses frontières et ne donner à l'autre que de (( faibles défenses, dont l'insuffisance a été si bien » connue et si bien prouvée par M. de Vauban lui- » même ? »

Le système bastionné existait depuis le xv*^ siècle. Vauban a continué comme ses devanciers de cons-

ti'uirc des enceintes, couvertes de demi-lunes, de tenailles, de contre-gardes, d'ouvrages à corne, d'ouvrages à couronnes. Les changements ([u'il a fait sont contestables et le parti qu'il en a tiré fort médiocre. L'emplacement même des forteresses, si tant est qu'il lui soit dû, est également critiquable. Aucun progrès ne s'attache à son nom et ses victoires tant vantées sont remportées contre luimême. C'est ainsi qu'il ne mit pas treize jours à reprendre, en 1697, la place d'Ath, qui j)assait pour un de ses chefs-d'œuvre. Quelle est celle de ses places qui tiendrait plus de six semaines à deux mois de tranchée ouverte ? Encore faudrait-il y loger 12 à 15,000 honmies de garnison. Or la « véritable >) fortification doit suppléer également au nombre et » même à la qualité des troupes ainsi qu'au génie » des commandants ». Enfin les dépenses de Vauban peuvent être évaluées à 1.400 millions, dont l'immense fardeau pèse sur la nation.

Fontenelle qui a prononcé son éloge à l'Académie des Sciences, n'a donné que des louanges et non des preuves en ce qui concerne la défense des places. Chez M. Carnot, on ne trouve, en ce qui traite la fortification, que des « phrases insignifiantes, des assertions hasardées et de faux raisonnements ».

Si donc les fortifications de Vauban ne servent pas à sa gloire, elles y nuisent. 11 n'est plus un grand homme. Trop de monuments attestent ses erreurs, et ses triomphes mêmes, prouvent ses fautes Le seul où il ait excellé, celui d'attaquer les places, est plus nuisible qu'utile à la France, « dont l'intérêt est bien plus de conserver que d'acquérir ». Il reste qu'il fut zélé, patriote, charitable, ma-is qui prétendra que ces qualités sont rares en France. Elles ne suffisent pas à lui mériter cet éloge public et national, « qui ne

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» doit jamais otre plus soigneuscmciit conservé », concluait Laclos, en se tournant respectueusement vers l'Académie, (( que par ceuv qui ont tous les « droits d'y prétendre ».

Tel est le réquisitoire que, sous l'influence de Montalembert, Laclos dressait contre l'illustre Maréchal. Il y apportait toutes les grâces perfides de son style, ce naturel étudié qui donne au paradoxe l'air de la vérité, une verve mordante, contenue par la fermeté de la pensée et la finesse de la dialectique. Ça et là, se glissaient des malices de pincesans-rire. Parlant de l'ignorance coupable de beaucoup d'officiers en matière de fortifications, « il faut » excepter, dit-il en note, MM. les officiers géné- » raux ; appelés par état au commandement des » armées ; on ne peut pas douter qu'ils n'aient » toutes les connaissances, sans lesquelles ils seraient » nécessairement à la merci de leurs subordonnés » et risqueraient de trahir à la fois leur gloire et » leur patrie ^ ». Ailleurs se trahit sa rancune d'officier mécontent, qui a usé son ardeur sans faire la guerre. Au sujet de l'utilité d'une politique pacifique, « cette question, insinue-t-il, ne paraît pas » avoir besoin d'être discutée relativement à la » France. Elle est suffisamment résolue par la con- » duite de son gouvernement ; par sa modération » dans les guerres qu'il ne peut éviter et par les » soins pour pré\enir celles (jui |)araîti-aient devoir » être le plus profitables ». Ce sont déjà les sentiments des officiers en demi-solde de la Restauration ;

1. G. f. VEmii>ré de Séiiac de Meillian, p. "29. « Ils avait que, pour la )) plupart des officiers g'énéraux en France, les fortifications et l'ar- » tillerie étaient une science mystérieuse et qu'ils étaient obligés de » s'en rapporter aux gens de ce métier, sans pouvoir apprécier leur )) mérite. »

celle-ci voulait étouffer le souveiiir, tandis que rAncien Régime opprimait l'espoir.

LY'moi fut grand dans le Corps royal du génie contre l'insolent artilleur, qui voulait démolir Vauban. De tous les points de France éclatèrent des protestations furieuses. A Brest, c'est le capitaine du génie de Lerse qui prend à partie, « ce militaire » déjà connu par un ouvrage d'un genre fort dif- » férent de tous ceux du Maréchal de Yauban. » Il reconnaît cependant le mérite du romancier. « Que )) ne lui pardonnera pas tout ', cœur sensible en » faveur de cette Tourvel, si noble, si tendre, si )) éloquente ! » Mais que M. de Laclos sache qu'il n'est pas de corps « moins servum peciis » que le Corps royal du génie ! On y juge toutes les innovations sans parti pris. Si le système bastionné est ancien, la fortification perpendiculaire en dérive. « M. de Laclos est cher en fortification. 1.400 inil- » lions! Bon Dieu ! 800.000 francs par front!... La )) tète me tourne. » Et M. de Lerse les réduit à 400. M. de Laclos affirme que la grande bonté de M. de Vauban est trop commune en France pour mériter l'éloge public ; mais alors, ce ne sont donc plus les mœurs de son siècle qu'il a peintes àansles Liaisons dangereuses * ? « Impitoyable envie, » s'écrie un autre sa])eur, M. d'Antilly, « depuis quand cher- » ches-tu tes victimes parmi les morts ? As-tu donc » oublié que, semblable au tigre, qui ne dévore qu(! )) les animaux dont il a fait couler le sang et vu » palpiter les chairs, tu ne te repais que de créa- » tui-es vivantes' ? » « Paraissez Dunkerque et vous

1. Lettre à MM. /es officiels français au sujet de celle écrite par M. de Laclos îx MM. de l'Académie française. Brest 1786 (sig-née : de Lerse, capitaine du génie).

2. Eloge pour concourir au pri.i: de llSl, par M. d Antilly. 1787.

L'ELOGE DE VAUBAN ET L'EXIL A METZ llit

i> Mont-Royal, » clame einphatiqiioment le capitaine de Sauviac, sans doute un cadet de (iascogne, » venez défendre le héros qui vous éleva au dessus » des autres places vos rivales ; que l'envie qui a » osé troubler sa cendre, un siècle après sa mort, » frémisse à votre vue et rentre; dans un nouveau » siècle de silence... Fuyez, jeunes militaires, ces » livres perfides... ^ »

Dans une manière plus sereine et ]»lus digne de gens de science, les capitaines de Vergues et de Curel, s'associent à ces colères et opposent à Laclos la froide éloquence des chiffres et des faits. Et il y a la foule des anonymes ! L'un déclare se dtHourner avec indifférence. « Vous avez voulu être l'avocat du » diable, dit l'autre. Vous serez seul de votre » parti, obligé de combattre comme IToratius Coclès. » Celui-ci })roteste de son admiration j)our les Liaisons dangereuses ^ « un des meilleurs ouvrages que le » siècle ait produits », mais il défend M. de Vauban, « comme il aurait défendu son père ». Celuilà compare Laclos à Pascal (( qui ne rend jamais » les Jésuites si ridicules que lorsqu'il les fait » parler ~ ».

Carnot ju^is à partie réfuta la Lettre de Laclos dans des Observations foj't vives. 11 démontra que le mérite de Vauban consistait dans l'emploi nouveau des ouvrages connus avant lui et conclut « qiu^ toutes les fortifications du royaume ensemble » n'ont pas coûté, à beaucoup près, autant que le » seul château de Versailles ». Avec beaucoup de bonne foi et de modération il écrivit en même temps

1. Eloge du MaréchnJ de Vauban, par M. de Sauviac, capitaine du génie. S. d.

•2. V. B. N. Ln-'7 •lO.om et suiv.

h Montalembert en rassuranl do son adiniiatioii pour les progrès très réels qu'il avait apportés à la lorlilicatioii et en s'ctï'orrant de dissiper Féquivoque qui les séparait. Plus tard, sous la Convention, préoccupé de grouper autour de lui tous les serviteurs utiles de la patrie, il appelait en même temps à ses côtés Montalembert, inventeur de la forfitieation perpendiculaire, et le plus fougueux de ses contradicteurs, le célèbre général d'Arçon.

C'est celui-ci qui fit entendre dans ce débat la voix la plus mâle et la plus éloquente. 11 publia l'année môme, à Sirashourg, des Considéra tioiis sur r influence du génie de Vauban, où il ré{)ondait à la fois à Laclos et à son maître. S'indignant que Yauban, si compatissant ])Our les pauvres gens, fut représenté comme le provocateur et l'instrument de l'énorme dette publique qui pesait sur la France, « l'imputation, disait-il, est énoncée si gravement » qu'on la croirait foi-mée dans le dessein d'exciter » une émeute populaire sur des calamités prélen- » dues, dont le tableau entlannne si facilement les » malheureux. » Il parlait ensuite ironiquement « des petits compassements angulaires sur lequels » on voudrait fixer mystérieusement l'opinion pu- » blique. » C'est la lâcheté qui inventa « cette » chimère des fermetures hermétiques. » 11 ne suffit pas à une nation pour se défendre de ces « mains » débiles dont le tremblement semble se manifester » dans les tortillages multij)liés de leurs angles. » Ainsi les Grecs du Bas-Empire se confiaient à leurs feux grégeois. ?S''écoutez pas « ces empiriques qui, » pour accréditer leurs drogues, disent à leur patrie : » Abandonnez l'esprit militaire, la guerre n'est » qu'une barbarie ; reposez-vous sur mes secrets. » Voilà des forts ronds ; en voici d'angulaires ; voilà

» des défenses perpendiculaires ; voici des étoiles ;) inexpugnables. Ceci est un mystère que je ne » saurais trop envelopper ; mais je vous })romets » des places imprenables et dont la résistance invin- » cible n'exige ni talents, ni courage, ni mouve- » ments. Accordez-moi votre confiance ; croyez-moi, » livrez-vous au sommeil. » C'est dans lart de mettre, comme Vauban, des obstacles de la nature à contribution pour concourir à la défense, qu'il faut chercher le génie dinvention ; voilà les grands et les vrais problèmes militaires. Mais rien ne supplée à une vigoureuse offensive. « Citoyens, le pre- » inier rempart de la nation réside dans le génie » belliqueux de larmée ; Tart des forteresses ne doit » qu'en développer l'énergie. » D'Arçon concluait « qu'il ne manquait ([uun trophée à la mémoire » du maréchal de Vauban, lenvie, qui met le sceau » à la réputation des grands hommes. »

Pour couronner ce grand orage, les foudres ministérielles, conjurées une première fois, éclatèrent enfin sur l'impassible Laclos. Le lendemain même de son mariage, le 4 mai, le maréchal de Ségur écrivait de Versailles à M. de Gribeaiival :

(( Je ne doute point, Monsieur, que \ous n'ayiez » connaissance d'une lettre à MM. de l'Académie » française sur l'éloge de M. le maréchal de Vauban, » imjirimée et composée par le sieur de Laclos, » capitaine au régiment d'artillerie de Toul. Il m'en » a adressé un exemplaire, mais seulement après en » avoir répandu un grand nombre dans le public, » ce qui doit être regardé comme aussi indécent » qu'irrégulier ; il devait savoir que personne ne » peut faire imprimer et mettre au jour un écrit » dans lequel il est traité d'objets militaires, sans » l'avoir auparavant soumis à l'examen du secré-

» taire d'Etat ayant le département de la guerre, » mais il mérite encore une i-éprimande plus sévère » pour avoii' osé attaquer la mémoire de M. le » maréchal de Vauban par des assertions et des » observations, aussi dénuées de fondement qu'elles » sont ii-régulières ; vous voudrez bien, 3Ionsieur, » lui faire sur ces différents objets les réprimandes » les plus fortes et lui donner ordre de se rendre » sur-le-champ à son poste et de s'abstenir à l'ave- » nir de faire imprimer ou de ré|)andre dans le » public aucun manuscrit de ses productions , sans » que vous lui ayiez fait obtenir mon suffrage... »

Gribeauval répondit, le 8 mai, au ministre qu'il allait convoquei' Laclos pour lui faire une sévère réprimande, tant sur la témérité de son écrit, que pour s'être passé de Tautorisation du Ministre :

« En attendant, je lui adresse copie de votre lettre » et je lui marque de faire la plus grande attention » à se conformer à ce qu'elle contient. Mais, comme » l'espèce de punition, qu'elle lui inflige, ne me » paraît pas suffisante, je pense, M. le Maréchal, que » ce serait lui en faire subir une plus sévère que de » le renvoyer à sa compagnie au régiment de Tout, » de laquelle il est parvenu à obtenir d'être absent » depuis sept à huit années et ce, par différents » motifs ([ui tous me paraissent avoir été sa propre » convenance. En le faisant rejoindre sa compagnie » il y reprendra connaissance de la discipline et de » l'esprit de subordination, qu'il a perdu de vue, et » il sera facile de le remplacer à La Rochelle, où » il est absolument inutile. »

Le 11 mai, le nunéchal de Ségur se ralliait à l'avis rigoureux du directeur de l'Artillerie et adressait à Laclos l'ordre suivant :

(( L'intention du Roi est. Monsieur, ([ue nonobs-

>i tant le congé que Sa Majesté vous a accordé, vous » rejoigniez sur-le-champ à Metz la compagnie dont » vous êtes pourvu dans le régiment de Toul du y Corps royal de l'artillerie. Pour m'assurer de » Tevacte exécution de cet ordre, je charge M. de » Faultrier ' de me rendre compte de l'époque de » votre arrivée. »

Mais Laclos, dès le 4 mai, s'était envolé de La Rochelle. Il se tenait caclié à Paris avec sa femme, dérobant, pour gagner du temps, à tous les regards l'asile secret où s'abritait son bonheur. Ce n'est que le 16 mai, que Gribeauval parvint à découvrir son adresse: à l'hôtel des Mylords, rue Saint-Louis, au Marais. Il lui fît aussitôt remettre les ordres du Ministre, en les accompagnant d'une lettre très sévère. Le lendemain, 17, Laclos en accusait réception, en ces termes :

« Monsieur et Général,

» J'ai reçu hier soir, en rentrant chez moi, l'ordre » du Ministre et la lettre y jointe que vous m'avez )) fait l'honneur de m'écrire. Mon profond respect )) m'interdit toute réflexion sur leur sévérité. Je me » conformerai exactement à ce que l'un et l'autre » me prescrivent.

» Je suis avec respect, Monsieur et Général, votre » très humble et très obéissant serviteur.

DE Laclos.

En même temps, il s'efforçait de parer le coup qui le frappait, par la protection de deux grands seigneurs, le comte de la Châtre et le duc dAyen.

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