CHAPITRE VII
Un homme noir et une lemme blanche, — Les conciliabules de Monlrouge. — Charité dg factieux. — Laclos, père du divorce. — Les « Instructions » du duc d'Orléans. — Laclos, électeur à Paris. — Les rapports d'un agent secret. — Necker. — La Fayette. — Laclos chez Mirabeau. — Danton. — La caisse de la Révolution. — Laclos et l'affaire Réveillon. — L' «habit brun »du 5 octobre. — Le duc d'Orléans, auteur de la Révolution et soudoyé par l'Anii,leterre. — La plus dangereuse des liaisons.
« Regardons à ces fenêtres, dit Michelet, en » nionti^ant le Palais-Royal, j'y vois distinctement » une femme blanche, un homme noir. Ce sont les » conseillers du prince, le vice et la vertu, M™" de » Genlis et Choderlos de Laclos. » Ainsi M'"^ de Genlis a fait illusion à Michelet comme à Brissot. Quant à Laclos, il Fa bien vu comme chacun le voyait en 1789, même dans son parti : un homme noir, un intrigant supérieur et ténébreux, enveloppant de mystère son audace cynique et ses ruses criminelles, âpre et pervers comme le génie du mal, un Valmont conspirateur.
« Je ne ferai pas, dit Montjoie% une longue
1. Montjoie. Histoire de la Conjuration d'Orléans, 3 vol., Paris 1896. I, 213. — Cet ouvrage est un long- pamphlet, parfois documenté, toujours utile ù consulter pour connaître l'esprit du temps.
» mention de Laclos. Monstre d'immoralité, il s'est » peint lui-même trait pour trait dans le scélérat, » dont il a l'ait le héros de son impur roman des » Liaisons dangereuses. Quiconque a lu ce détes- » table ouvrage connaît les mœurs, les [principes, » le -génie de Laclos, il aime à mal faire par goût » et par système. La fange dont son àme est pétrie, )) jette au devant de ses yeux un brouillard empesté » qui enlaidit tous les objets qu'il voit. La probité » dans les hommes, la pudeur dans les femmes, sont » pour lui des êtres de raison. Persuadé que la perver- » site est l'élément de la nature humaine, de deux » actions, Tune bonne, l'autre mauvaise, il fait » celle-ci et rejette celle-là pour ne pas se dis- » tinguer de ses semblables. Les gens de bien, » selon lui, s'il en existait, ne seraient que des )) agneaux au milieu d'un troupeau de tigres, et il » estime qu'il vaut mieux être tigre, parce qu'il » vaut mieux dévorer que d'être dévoré. »
Ce n'était qu'un officier brûlant d'ambition, subtil, énergique et de mœurs douces. Il habitait maintenant au Palais-Royal, cour des Fontaines, n" 27, avec sa femme et les deux enfants qu'il avait eus d'elle, Étienne-Fargeau, né en 1784, et Soulange, née en 1788. Son frère, revenu d'un long séjour aux Indes, composait, avec sa famille, sa seule intimité. 11 partageait ses opinions politiques et remplissait les fonctions de gardien des archives de la nouvelle Compagnie des Indes ^
1. Le frère de Laclos, (ju'on appelait Choderlos, et, dans l'intimité « Chodor », liabitaithôtel d'Angleterre, rue des Filles-Saint-Tliomas. En 1790, l'abolition du privilège de la Compagnie des Indes lui fit perdre sa place. Au mois d'avril 1791 , il devint régisseur des domaines de Joinville et d'Eclaron, dans le département de la Haute- Marne.
En ouvrant les fenêtres du Palais-Royal, Laclos, de son doigt tentateur, pouvait montrer à son prince blasé, qui tournait le dosa ses cabinets de débauche, tout un monde de séductions nouvelles : les délices de la popularité, les promesses de la gloire, les joies de la vengeance et l'espoir du profit. Quelle auljaine pour des frondeurs ! A leurs pieds, l'émeute toute prête grouillait et s'agitait confusément. Dans son jardin étroit et poussiéreux, il semblait que le duc d'Orléans ait couvé la Révolution comme dans son œuf. A cette heure le jardin débordait, l'œuf éclatait. Larmée redoutable et crédule, les bandes avides de la misère et les bandes folles de Tutopie, y avaient, à l'abri de la police, établi leur campement. Ces gardes françaises déserteurs, qui brandissent l'épée nue, en criant: « A bas la calotte » \ ce sont les mêmes que les soldats débandés et déguisés, que Coudé lançait contre les bourgeois et les parlementaires royalistes. Ces libellistes, ces motionnaires, qui pérorent sur les tables des cafés ou sur les chaises du jardin, ressemblent singulièrement aux clercs de la basoche que Retz enrégimentait à sa suite. Quant aux ouvriers sans travail, aux souteneurs, aux filles, aux mendiants et aux vagabonds, qui cachent un couteau sous leurs haillons, aux habitués de tripot, aux tenanciers de bouges, aux agioteurs, aux colporteurs, aux ivrognes, qui encombrent maintenant les galeries, depuis les processions de la Ligue, ils sont au plus offrant et au plus violent. Laclos se trouvait au Palais-Royal « comme une araignée au milieu de sa toile. »
La foule ne le connaissait pas encore et ne l'ajier-
•2. Hardy. Journal, 26 juin 1789.
eut jamais. Actif et secret, il observait et agissait, étendait silencieusement ses liaisons avec le personnel révolutionnaire et, dans l'ombre, machinait froidement une audacieuse intrigue. « Ce Laclos, » dit Dumont, qui l'aperçut chez 31irabeau, « attaché au duc » d'Orléans, était un homme sombre, taciturne, ayant » la figure et le regard d'un conspirateur, réservé, » spirituel, mais si peu liant qu'à peine lui ai-je » parlé, quoique je l'ai vu plusieurs fois ' ». Il faisait partie de trois clubs, qui se fondèrent à cette époque, et où se réunissaient, avec un grand nombre de constituants, la plupart des hommes qui jouèrent un rôle dans les débuts de la Révolution : le club des Patriotes, situé rue des Bons-Enfants, le club National, établi dans une des galeries du Palais- Royal, et celui de Valois-. Nous avons la liste des membres de ce dernier ■^. On y trouve avec le duc d'Orléans, également inscrit aux deux autres, Siéyès, les Lameth, La Fayette, Mirabeau, etc. L'historien Rulhière y rencontra plusieurs fois Laclos, dont le frère en faisait également partie. Mais dansées clubs, où l'on communiait dans l'enthousiasme des réformes, ne se découvrait aucune ambition particulière. C'est à Montrouge, chez le duc de Biron, qui possédait une petite maison dans ce village, que Laclos se retrouvait avec le prince et ses partisans. C'est là, qu'on dépouillait prestement les principes et qu'on traitait cyniquement la })olitique, comme on traite de femmes