Le duc de Lévis. Soiwenii's et portraits
que les Etats généraux s'en iraient sans avoir rien fait.
Au milieu de tout ce beau monde, qui babillait, s'exaltait, divaguait, partait pour la Révolution comme pour une partie de plaisir, avec le mépris du peuple et le goût de s'encanailler, qui ne cherchait dans la politique qu'une sensation inédite, une vanité nouvelle et un espoir de pi'otit, tout en se flattant d'être utile au genre humain, Laclos parut sous les traits graves et concentrés d'un officier pensif. Certes il est aussi aveugle sur l'avenir que ceux qui l'entourent; le passé le bride comme les autres; mais du moins toutes les passions nationales vibrent en lui. 11 a déclaré la guerre à un régime illégal, tracassier, corrompu : il a voué son mépi'isà un despotisme décrépit, qui ne sait plus vouloir et qui oppiime sans gouverner. Il possède la volonté, la connaissance des hommes, la pratique des réalités. La Révolution s'ouvre pour lui comme une nouvelle cai^rière où la fortune l'attend. Ambitieux altéré, il est représentatif d'une foule de Français de la classe moyenne, méritants et méconnus, chiens ardents en attente devant la brillante volière de Versailles. Et c'est à lui que ces insensés se confient! Son énergie s'installe au Palais-Royal, comme un baril de poudre dans une matière légère et inllammable. Vienne l'étincelle, il ne craint pas l'explosion !
Tout d'abord, il lui faut écarter cette femme rusée, violente et vaniteuse, qui domine le Palais-Royal. « Je » puis assurer », déclare Brissot, protégé de M""' de (jenlis, (( avoir entendu Mirabeau et Laclos s'expri- )>mer sur M'"° de Sillery de la manière la plus déso- ))bligeante. Mirabeau la traitait de théologienne bel » esprit, bonne à diriger une pension de petites filles » et à apprendre aux petits garçons à servir la messe,
» n'ayant de talents qne pour se louer elle-même ou «pour déeliirer les autres. J'ai un papier de Laclos, » dans lequel il rengage à changer sa plume en ai-
» guille :
Change donc ma fille Ta plume en aiguille, Brûle ton papier.
Il faut te résoudre, A filer, à coudre, C'est là ton métier.
Une autre fois, devant Laclos, Mirabeau et sa maîtresse, Henriette de ÎNehra, Brissot défendait M'"'' Dubarryqui, disait-il, n'imita point ses de\ancières et ne se mêla point des affaires de l'Etat. « Vous avez raison, déclara Mirabeau, si ce ne fut « pas une vestale ,
La faute en est aux Dieux qui la firent si belle.
«Mais du moins elle n'a pas lancé de lettres de » cachet contre ceux qui médisaient de ses vertus». Et Laclos de conclure malignement: «Il faut la pu- »rifier... »« Je parus curieux, continue Brissot, de voir la » purification dont on m'offrait de me faire juge et «qu'on devait écrire pour je ne sais quelle galerie «secrète '. » Peu après, il recevait en effet, par l'en-
1. Brissot. Mémoires. I, p. 262 et IL p. 821. — Il s'agit de la Galerie des Dames Françaises (Paris 1790), à laquelle on admettait que Laclos avait collaboré avec Mirabeau, Lucliet, Rivarol, Meilhan, ainsi qu'à la Galerie des Etats généraux (Paris 1789). Ce passage des Mémoires de Brissot permet de lui attribuer le portrait de jyjino <jg Genlis. Quant à celui de M'"" Dubarry, que Brissot attribue à Mirabeau, il est dans le style de Laclos, qui trouva sans doute piquant d'opposer l'un à l'autre les deux portraits. Nous les donnons à la fin du volume. Les Révélations indiscrètes du XVIII" siècle (Paris 1814) attribuent encore à Laclos, dans ces deux galeries, les fiortraits de Necker et de M. de Boufflers, de M'"" Necker, de M"'^ de Montesson, de M™" d'Houdetot et de la Maréchale de Beauvau. V. Nauroy. Le Curieux, I, p. 86.
tremise de M'"" de Nehra, le portrait de M'"" Dubarry. Laclos avait fait amende honorable à la pauvre Margot, dont on n'avait jamais si bien pai-lé. Tous ses traits avaient été réservés pour M"'" de Genlis, dont il avait joint le portrait à eelui de la Dubarry, comme pour établir la comparaison.
« Je pensais, continue Brissot, que ce second envoi » était une méchanceté de Laclos, qui était bien aise » de me faire lire ses épigrammes contre une femme » qu'il détestait et pour laquelle il connaissait mes » sentiments d'estim(\ sentiments que la conduite de «M'"" de Sillery et ses opinions plus constitutionnelles, » plus républicaines peut-être que celles des républi- »cains, qui lacalomnientaujourd'hui, m'empêcheront ^) de jamais démentir. » M™" de Genlis, qui perdit subitement la mémoire après la Révolution, se serait bien passée de ce certificat de civisme, que lui adressait la reconnaissance de l'honnête Brissot.
Quand la Révolution commença, Laclos avait complètement remplacé M'"'' de Genlis dans la confiance du duc d'Orléans. «Je sais par des informations par- » ticulières », écrivait l'ambassadeur h Londres au lendemain des journées d'octobre, » que le duc est fort )) mal avec M'"" de Sillery, qu'elle a fait tout au «monde pour l'engager à ne pas se servir de Laclos, » qu'elle ne peut souffrir, que celui-ci est parvenu, » malgré elle, à rester seul en faveur et qu'il domine » le duc autant qu'on peut gouverner un homme «aussi léger, personne n'ayant sur lui un crédit per- »manent '. » Parquets artifices, l'auteur des Liaisons dangereuses opéra-t-il cette nouvelle séduction, on ne peut que l'imaginer. Mais tous les témoignages des contemporains, et celui même de M'"" de Genlis,
1 A E. Le m;ir([ius de la Luzerne au comte do Montmorin.
concordont à cet égard. Depuis le commencement de 1789 jusqu'aux journées d'octobre, Laclos fut le meneur réel et, comme dit le Comte de la Mai'ck, « Tame ))du parti d'Orléans». 11 tenait l'homme au trésor et il allait le « travailler ^ ». M'"^ de Genlis avait allumé ((la IVonde parlementaire »; à son tour, Laclos allait déchaîner dans l'ombre (( la fronde du [)i-ince. »
1. Cf. Les prisons en 1193 par M™^ la comtesse de Bolim, née de Girardin, Paris 1830, p. 187. — Laclos lui dit qu'il ne pardonnait pas au duc d'Orléans l'affront qu'il en avait reçu... Il fitles visites d'usage, reçut les félicitations. Son brevet de Secrétaire des Commandements n'arrivait pas ; il s'en plaignit, k M. le duc d'Orléans répondit en )) riant: « On dit que vous n'êtes pas gentilhomme»... «Je me ven- » gérai certainement», m'assura Laclos. — « Je vous croyais, lui dis- » je, au mieux avec le prince. Paris le pense aussi. )> — « Vous en » aurez bientôt des nouvelles, dit Laclos Je le trtnxiille. »
Valmont disait de Cécile Volangcs : « Je veux la travailler à ma fantaisie. »