Malouet. Mémoires, l, p
Voilà donc les frondeurs de Montrouge lançant leur frêle esquif sur Toc/'an, qui va submerger la France. La tourmente commence joyeusement, puis ils voguent dans les ténèbres et, comme tout le monde alors, vivent au jour le jour. Philippe d'Orléans ressemble à s'y méju'endre à Gaston, dont la faiblesse, dit Retz, « inondait toutes les autres qualités ». A la tête des gardes françaises, Biron est assez brave pour jouer les Beaufort ou les Condé. Il trouvera, parmi ses maîtresses, des Chevreuse ou des Longueville. Mais quel est le Paul de Gondi, sinon cet officier opiniâtre, délié comme un homme d'Eglise, friand d'aventures et mené par la galantel'ie au grand jeu des conspirations. Son intrigue n'était pas nouvelle. Grossir par l'adresse et la corluption la fortune d'unpi-ince imbécile et débauché, c'était un problème courant et une réussite fréquente sous l'Ancien Régime. Les courtisans raffinaient de mépris pour les princes. Ils considéraient leurs vices comme des moyens de réussite. Pour Laclos, le duc d'Orléans est un pantin magique, qui fera sa fortune s'il sait mettre le doigt sur son ressort secret. Ce prince était crédule, borné, détestait la cour, haïssait la reine : voilà de quoi lui inspirer « de l'énergie ». Le secrétaire a dû certainement penser de son maître ce qu'en disait Mirabeau : « S'il » faut un mannequin, autant ce c... là qu'un autre. »
Que Laclos, tout-puissant sur l'esprit du Prince, ait dirigé dans la coulisse les manœuvres auxquelles se livra, de la tin de 1788 jusqu'aux journées des 5 et 6 octobre, la faction d'Orléans, c'est un fait qui ne parait pas douteux. Comme cette matière est demeurée jusqu'à présent fort obscure, on essaiera simplement de réunir ici les faits qui présentent quelque certitude.
L'hiver, qui précéda la Révolution, fut le plus duidu siècle; la Seine gela de Paris au Havre; la récolte fut désastreuse. Après le froid, la faim répandit ses ravages dans le peuple déjà si misérable. 11 y eut parmi les riches un grand élan de charité. Le duc et la duchesse d'Orléans se distinguèrent par des largesses extraordinaires et vraiment royales. Le 20 décembre 1788, le Journal de Paris inséra une lettre du marquis de Limon au curé de Saint-Eustache, annonçant, de la part de son maître, que mille livres de pain par jour seraient données aux pauvres de la paroisse, que les femmes en couche seraient soignées gratuitement et que les pauvres honteuK seraient secourus jusqu'à la fin du dégel. Le duc d'Orléans fut béni par toute la multitude souffrante, qui errait aux alentours de son palais. Mais sa munificence poita ombrage à la coui', qui déjà y voyait une charité de factieux.
Au plus fort de la période électorale, le duc d'Orléans se signala par un actt' autrement retentissant et dont la portée fut considérable. 11 chargea Laclos du soin de rédiger des instructions pour ses représentants dans les bailliages dépendant de son apanage et de ses domaines, qui avaient l'étendue de troisouquatrede nos départements. Laclos composa une es])ècedecode,oùil réunit, en 17 articles séparés, les revendications qu'on pouvait dire nationales, car elles étaient celles de la grande majorité des Français : la liberté individuelle; la liberté de la presse; le secret des lettres; le respect de la propriété; l'impôt consenti; la périodicité des Etats Généraux, qui, dans le cas d'un changement de règne ou d'une régence, devraient être assemblés extraordinairement dans le délai de six semaines ou de deux mois ; la lesponsabilité ministérielle; l'établissement d'un
budget; l'égalité de Timpot ; la réforme de la législation civile et criminelle; la responsabilité des fonctionnaires publics. Avant toute délibération, les Etats Généraux devraient établir la liberté individuelle et fixer les lois constitutives de TEtat. Les fondés de pouvoir du duc d'Orléans devaient encore accueillir favorablement toutes les demandes du Tiers Etat, qui leur paraîtraient justes et raisonnables, qu'elles soient prises en commun avec les deux autres ordres ou séparément ; déclarer l'abolition des droits et règlements des capitaineries, sous la léserve de conservation des droits de chasse. Enfin ils feraient connaître aux bailliages que leur autolité locale était semblable à celle des Etats Généraux j)Our la totalité du royaume et qu'ils devraient se guider plutôt sur le bien général que sur les règlements officiels, « les rois de France n'ayant jamais » été en usage de joindre aucun règlement à leur » lettre de convocation. »
Ce document, dans lequel il n'est pas question de la distinction des ordres, par sa concision énergique et sa remarquable clarté, était de nature à frapper vivement et à rallier la masse des électeurs. Sur un point seulement, il devançait l'opinion et fit scandale. u On demande, disait l'article 12, l'établissement du » divorce, comme le seul moyen d'éviter le malheur » et le scandale des unions mal assorties. » L'auteur du traité sur V Education des feniines se trouvait ainsi le |)remier en France à attaquer, du moins dans un éci it politique, l'indissolubilité du mariage ; c'était innover non seulement en droit et en morale, mais même en religion, puisqu'a cette époque l'Etat et la Religion étaient intimement unis. A vrai dire, cet article, qui parut une injure pour la duchesse d'Orléans, était dirigé contre la Reine, qu'on parlait
courainiiient au Palais-Royal de faire enfei-mer dans un couvent. Il llatlait la haine du duc d'Orléans, qui le lança comme un défi à la Cour.
L'ouvcage de Laclos porta sans doute ombrage à M""' de (jienlis. 11 parut au jirince trop peu \oilé et l'abbé Siéyès, dont un t'auieiix^ pamphlet yenait de porter très haut la réputation, fut désigné comme le plus propre à y faire les cliangeuients désirables. Le duc d'Orléans eut a\ec lui une entrevue dans la maison de Montrouge. Les Instructions de Laclos lui furent soumises. (( Siéyès, dit Talleyrand, qui, par la dis- » position de son esprit, est haljituellement peu » content du travail des autres, ne trouva riencjui dût » y être conservé '. » Il rédigea, sous le titre de Plan (le Délibérations a prendre dans les Assemblées de bailliage, un écrit beaucoup plus long, dont le tour abstrait et le ton tranchant révélaient son esprit de métaphysicien dominateur. Il y insistait sur l'importance du Tiers, seul dépositaire des pouvoirs de la nation.
Les Instructions de Laclos et le Plan de Délibérations de Siéyès furent imprimés à la suite l'un de l'autre et répandus à profusion dans toute la France ^. Ils ne furent connus (piassez tard à Paris, mais exercèrent partout l'action la ])lus eflicace. Les principales dispositions s'en retrouvent dans un très "rand nombre de caliiers, même de la noblesse et du clergé, notamment à Paris et dans l'Ile de