‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 64 sur 165 · Mémoires de Bouille. LeUre de M. du Châtelet · texte numérisé non relu

Mémoires de Bouille. LeUre de M. du Châtelet

Le 7 au matin, La Fayette écrivit au duc d'Orléans pour lui demander un rendez-vous dans Fhôtel de M'"" de Coigny, rue Saint-iS'icaise.

« Philippe le Rouge » était déjà lassé de l'émeute; le « prince tricolore » trouvait que la Révolution avait trop duré. Elle lui coûtait beaucoup d'argent et dérangeait ses plaisirs. Sa liaine pour la Reine était sinon éteinte du moins satisfaite ; il s'était rendu populaire, redoutable ; on devait le traiter comme une puissance. Maintenant il se repliait sur lui-même, sur ses intérêts, sur ses goûts. Une réconciliation honorable avec le roi l'eût fort accommodé. C'est dans ces dispositions que le rencontra La Fayette. Elles peuvent seules expliquer qu'après une conversation que Mirabeau qualifia de « très impérieuse d'une part et très résignée de l'autre », il ait accepté, sans y réfléchir davantage, la mission qu'on lui proposait.

Le bruit se répandit dans la suite, que cette entrevue avait été orageuse et que La Fayette menaça le duc d'un soufflet. Rien n'est plus faux. Le duc était timide et borné, mais il ne manquait pas de bravoure et ses manières, qui étaient celles des Bourbons, demeuraient hautaines jusque dans l'orgie. Il n'eût jamais permis qu'on lui manquât. La Fayette, qui n'avait rien dans le ton d'un démagogue, était adroit et savait dissimuler. Tout se passa' comme entre gens de cour. (( Ils parurent dans les meilleurs termes », dit naïvement M'"*^ EUiott. Le duc suivit sa propre inclination. Il avait trop peu de sens pour comprendre la portée de son acte et, en morale, disait Mirabeau, « ib avait perdu le goût. »

La soir même il se ravisa. Ses amis lui ouvrirent les yeux; Biron, qui ne savait pas reculer, refusait énergiquement de l'accompagner. Le prince écrivit à La Fayette qu'il ne partirait pas. Un second

1-cndez-voiis fut pris à l'hôtel de Coigny pour le 12 octobre.

La Fayette lui lit cette fois promettre qu'il sérail parti dans \iugt-quatre heures et le conduisit luimême au Roi pour lui annoncer son départ. Louis XYl, qu'on n'avait jusque-là prévenu de rieu, fut dans le plus grand étonnemenl. Cet étonnement redoubla quand le duc d'Orléans l'assura « qu'il tâcherait de » découvrir à Londres les auteurs des troubles. — » Vous y êtes plus intéressé que tout autre, inter- » rompit La Fayette, car personne n'y est plus com- )) promis que vous. »

Le même jour, Biron se rendit chez Mirabeau pour le mettre au courant de ce qui se passait. Cette nouvelle prétention du tout-puissant La Fayette le remplit de colère; il se déclara déterminé à l'empêcher. « M. d'Orléans, dit-il à Biron, va quitter sans juge- » ment le poste que ses commettants lui ont confié ; » s'il obéit, je dénonce son départ et je m'y oppose; » s'il reste et s'il fait connaître la main invisible qui » l'éloigné, je dénonce l'autorité qui prend la place » de celle des lois; qu'il choisisse entre cette alter- » native ». Il annonça qu'il prendrait la parole, le 14, à l'Assemblée.

Le duc d'Orléans apprit de Biron, dans la soirée du 12, les dispositions de Mirabeau. Il retomba dans ses irrésolutions, et, à la pointe du jour, écrivit à La Fayette pour reprendre une seconde fois sa parole. Le duc de Biron s'en fut de nouveau trouver Mirabeau. C'est à la suite de cette entrevue, que celuici écrivit au comte de la Mark, le billet suivant, qu'il faut dater du 13 :

)) M. de Biron sort de chez moi ; il ne part pas » parce qu'il a de l'honneur. Je ne sais pas encore >) s'il est bien sûr que les autres partiront. Le pauvre

» prince est leurré, ou veut le [)araitre par l'espoir » de conclure la quadru|)le alliance. 11 est chargé » d'une lettre pour le roi d'Angleterre. 11 n'y a pas » une preu\e contre lui et, quand il y en aurait, il » n'y en a pas. Ceci deyient trop impudent. Je vous » l'ai déjà dit, cher comte, je ne courberai jamais » la tète que sous le despotisme du génie. A demain » dans l'Assemblée Nationale, vale et me ania^l »

Mirabeau ne s'en tint pas là. L'offensive était sa méthode. Il prévint La Fayette de son projet de l'atlaquer le lendemain. La situation devenait critique. Si Mirabeau parlait, il n'était pas certain qu'il entrainàt l'Assemblée, dans laquelle le duc n'avait personnellement que fort peu de partisans. Mais, le débat ainsi posé et rendu public, celui-ci ne pouvait |)lus accepter de quitter Paris. La Fayette résolut donc d'agir prom|»tement ; la crainte de Mirabeau enhardit son àme indécise. 11 joignit le duc, l'amena chez M. de Montniorin et le somma de tenir sa parole. « Mes ennemis prétendent, dit le prince, que » vous avez des preuves contre moi. — Ce sont {)lutot » les miens qui le disent, reprit La Fayette. Si j'étais » en état de produire contre vous des preuves, je )) vous aurais déjà fait arrêter, et il lui déclara très ') franchemeut qu'il en cherchait partout ^. » Le [trince écrivit séance tenante au président de l'Assemblée pour demander ses passe-ports et consentit à partir la nuit même. En même temps, il adressait à Louis XVI une lettre pleine de respect, pour le remercier de la confiance qu'il lui témoignait et de la justice qu'il rendait ainsi publiquement à son dévouement pour les intérêts de la couronne et de

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