‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 71 sur 165 · p. de Rémusat. h' Angleterre au xviii" siècle. II · texte numérisé non relu

p. de Rémusat. h' Angleterre au xviii" siècle. II

2. Longtemps après, en 1800, Laclos écrivait à son fils : « Mande- » moi, je te prie, si ce M. Eliott, dont tu me parles, est le fils ou le » parent du général Eliott, qui défendit Gibraltar si honorablement, )) et que j'ai eu l'avantage de voir assez souvent lors de mon voyage » en Angleterre en 1790 ». ,

Londres (jiià Paris. Dans le eoui-ant de noYemhre, on vit le j)i'ince de Galles, que sou inconduite avait éloigné de la cour, se rapprocher du Roi son [)ère et lui <( rendre même des devoii-s assidus». Il abandonna Brighthelmstone, où était établie M""' Fit/lierbert, et le règne de cette favorite parut près de finir. « Mylord Longhborough et M. Fox, » annonçait dans le même temps La Luzerne, « ont paru à la Cour » dans les deux derniers cercles, ce qui a fait nou- » velle ». On voyait enfin se réveiller, plus fortes que jamais, les anciennes rivalités de Pitt et du srrand chancelier Thurlow. Celui-ci s'efforçait de faire entrer le prince de Calles dans le Conseil pour l'opposer à Pitt. La lutte devint si vive qu'on put se demander si le Roi conserverait en même temps ses deux principaux ministres et l'on parla de Longhborough pour remplacer Pitt. Lord Landsdowne fut consulté par Georges III. Il représenta adroitement que l'entrée au Conseil du prince de Galles lui donnerait du goût pour les affaires et l'empêcherait de fortifier l'opposition, ce On peut présumer avec » quelque vraisemblance, écrivait Laclos à Paris, » qu'il y aura bientôt des changements importants, » non dans les choses, mais dans les personnes ».

Sans attendre l'effet de ses prophéties, il saisit ce moment pour tenter un nouvel assaut. Tout à l'heure il a grandi son maître et amplifié sa mission. Il a parlé d'alliances solennelles, de liberté du commerce et de paix universelle. Brusquement le tableau change. Aux propositions de bravoure succèdent les airs de mystère, et le diplomate philosophe prend la figure impudente et le manteau à surprises de Scapin. Pitt va parler ! Il n'attend que l'effet produit dans les Flandres par l'arrivée des nouvelles troupes autrichiennes. Qu'on prenne garde à la Prusse ! Si

elle réussit à s'entendre avec l'Angleterre, tout st; fera si vite que nous n'aurons pas le temps d'y parer. « Ce que je puis vous dire, M. le Comte, c'est qu'il » y a un moyen sur de traiter avec ce pays-ci ; qu'il » n'y en a qu'un et que ce n'est pas celui mis en » usage jusqu'à présent. 11 ne m'est pas possible de )) m'expliquer davantage sur ce moyen unique, parce » qu'il m'a été confié, au moins pour le moment, » sous le sceau du secret : mais je pourrai en » faire usage si mes instructions m'autorisent à faire » quelques ouvertures conditionnelles, ou encore » si, sur l'article qui m'est personnel, ces instruc- » tions étaient assez claires pour que je n'eusse pas » à craindre le reproche ou le soupçon de les avoir » outrepassées, ou même d'en avoir abusé pour » servir une ambition que je suis bien éloigné » d'avoir. »

Ainsi, comptant sur l'effet de son secret magique, ce n'étaient plus des moyens de répondre occasionnellement aux propositions anglaises que demandait Laclos pour son maître, c'était l'autorisation défaire des ouvertures conditionnelles, qu'il réclamait maintenant avec des airs modestes et des protestations d'innocence. La nature du moyen secret qu'il comptait employer, est clairement indiquée dans la lettre que le duc d'Orléans écrivit à Biron le 2 décembre : (( Je crois, disait-il, que Pitt n'aura |»as beaucoup » d'influence dans cette affaire; mais j'espère avoir » trouvé les personnes qui décideront la volonté du » Roi dans cette occasion... Je crois qu'un bon » ambassadeur ferait ce qu'il voudrait pourvu qu'il » eût carte blanche et un peu d'argent, pas même » beaucoup ». Peut-être s'agissait-il de payer les dettes du prince de Galles?

Mais si l'on ne pouvait tout dire, il ^tait encore

plus malaisé de tout écrire. (Test pourquoi Laclos, a [liés avoir écrit à Montmoriii, dépêcha son maître chez ramhassadcni' du Roi. Le prince récita sa leçon avec importance. 11 représenta que Pitt, nous sachant hors d'état de régler par nous-mêmes le sort des Pays-Bas, ne nous ferait sûrement pas les premières ouvertures : « Je sens, dit-il, combien il est » intéressant de ne pas se brouiller avec la Cour de » Vienne, |>uisque nous voulons tenir au système » autrichien, mais, pour moi, j'aimerais, ma foi, » mieux former une alliance avec l'Angleterre, la » Prusse et la Hollande, alliance dans laquelle nous » engagerions l'Espagne. .Nous nous assurerions par » là une paix perpétuelle, mais je vous avoue que » nous ne sommes pas assez avancés pour cela ; la » Reine a encore trop d'influence dans le gouver- » nement. » — « Croyez-vous, objecta La Luzerne, )) qu'il y ait un seul ministre dans le Conseil du Roi, » dévoué à la Maison d'Autriche ? » — (( Non, répon- )> dit le duc, je suis convaincu, sur mon honneur, » qu'il n'y en a aucun qui ne soit extrêmement bon » français, et uniquement français, mais on craint » la Reine. C'est une vieille habitude et nous sommes » menés par des habitudes. » Son intention évidente était de rendre Marie-Antoinette responsable des objections que lui faisait Montmorin. 11 revint ensuite sur le traité de commerce, et fit enfin valoir qu'un accord avec l'Angleterre pourrait nous donner une partie de la Flandre, en échange de quelque cession coloniale. Mais voici le point essentiel de son discours : « Croyez-vous, dit-il à La Luzerne, que si » nos ministres, auxquels j'accorde extrêmement de » probité, n'encensaient pas encore ïldole, ils ne » trouveraient pas moyen de se mêler des affaires » de Flandre, sans choquer la Cour Impériale. Ils

)) naiiraient qu'à inciter, inème laisser faire TAssem- » blée nationale, tout rejeter sur elle, si les choses » alhiient mal, et s'en servir si elles allaient bien. » La Luzerne répondit qu'une pareille négociation devait être entièrement réservée au pouvoir exécutif. Le prince reprit aussitôt « que l'Assemblée, pour le » moment, se mêlait de tout, sans s'informer si c'était » de son ressort ou non, mais qu'il élait biendénion- )) tré que toute autre assemblée raisonnable laisserait » en entier le détail des affaires étrangères entre les » mains du Roi, car il serait rebutant et choquant » de vouloir jamais le lui contester: qu'elle avait » fait bien des sottises nuisibles, et qu'il fallait, puis- » qu'on en avait l'occasion, lui eu faire faii'e une » qui pourrait être utile. »

Assurément c'était là des conseils ingénieux et opportuns, mais ils marquaient plus d'habileté que de respect pour l'esprit nouveau ; on comprend que Laclos ait eu quelque répugnance à les écrire et qu'il ait préféré cette voie détournée pour proposer à Montmorin d'utiliser contre l'Autriche les excès mêmes et l'inexpérience de l'Assemblée. En s'en faisant l'interprète, le duc d'Orléans montrait assez, qu'il avait plus de rancune contre la reine (|ue d'amour pour la constitution.

Montmorin avait besoin de tout son flegme. Sa moindre parole eût été exploitée avidement par le subtil secrétaire de son extraordinaire envoyé. Tout l'engageait d'ailleurs à rester imperturbable. Malgré ses précautions, l'Autriche avait })ris ombrage de la mission du duc. M. de Kaunitz s'en était expliqué à notre ambassadeur avec l'aigreur qu'on réserve aux alliés malheureux comme aux parents pauvres. L'Empereur, déclara-t-il de très haut, avait^té extrêmement ému en lisant les instructions du prince

23r. LE GENERAL CHODERLOS DE LACLOS

« les li'ouvant très singulières et ne pouvant se pei-- » snadei- (|u'on n'ait pu trouver à M. \e duc d'Or- )' léans (Vautre counnission ' ». En France l'opinion s(! dégoûtait des insurgés belges, menés [>ar les nobles et les prêtres. La Fayette et l'Assemblée méprisaient une révolution, qui confisquait et massacrait contrairement à leurs principes. Montmorin se d(''roba donc une fois encore aux appels réit(''i<'s de Laclos. Même il se piqua, en homme du métier, de gai'der avec son collègue d'aventure une manière assez dégagée. 11 parla avec un sérieux comique du fameux secret, qui enveloppait dans son inquiétant mystère le moyen décisif proposé par l'impatient négociateur. Le Roi était persuadé qu'on le lui ferait bientôt connaître. (( 11 est certain que nous ne pou- » vous le mettre en usage que lorsque nous en aurons » connaissance ; et Monseigneur sent sûrement com- » bien il serait important, surtout dans les circons- » tances critiques où nous sommes, de connaître un » moyen sûr de traiter avec l'Angleterre. »

Laclos n'était })as d'hiuiieur à souffrir la plaisanterie. Dès le commencement de 1790, il se donne des airs de dignité offensée ; « Vous savez mieux )) que moi, M. le Comte, qu'en fait de négociations, » il ne peut y avoir de certitudes, mais plus ou » moins de probabilités. Or, voici ma règle pour les » calculer : d'une part le caractère moral des per- » sonnes avec qui je traite ; de l'autre, leur intérêt » à réaliser les espérances qu'elles me donnent. » C'est d'après ces données que je vous ai mande' » que je me croyais en mesure pour entreprendi"(^ » de remplacer notre désastreux traité de commerce

1. A. E. Le marquis de Noailles au comte de Motitmorin 14 et 21 novembre 1789.

» par un commerce liLi-e entre les deux nations et » d'établir entre elles deu\ une alliance étroite et » durable; mais si, |»our être chargé de tenter ce » grand ouvrage, il faut annoncer la certitude d'y » réussir, assurément j'en laisserai la gloire ou l'im- )) prudence à tout autre qu'à moi ». Continuant d'escompter l'entrée du prince de Galles au conseil ou son arrivée à la régence, il réclame encore une fois les moyens de répondre aux ouvertures qu'on lui fera, « de quelque part ([u'cUes viennent, soit du ministère, soit de tout autre. » Mais ses etîorts avaient avorté à Londres comme à Paris. La fermeté de Pitt avait bientôt lassé ses ennemis. Le prince de (jlalles était retourné à ses plaisirs. Son père lui avait lefusé l'entrée du Conseil. La grande cabale contre le ministère n'avait eu d'autre effet, écrivait La Luzerne, ([ue « les conjectures des gazetiers. »

iN'ayant pu séduire, le ])ère de Valmont va maintenant essayer de faire peur. On n'a pas voulu l'écouter, l'opinion jugera. Ce n'est déjà plus un succès qu'il cherche pour son maître, c'est un échec qu'il désire pour la diplomatie du roi. 11 conclut à l'inij^ossibilité de s'entendie et fait de sombres prophéties : l'Autriche sera dépouillée, la France abaissée. Désormais le duc d'Orléans attendra en silence. Il peut rendre un compte satisfaisant de sa conduite, si on le lui demande. C'était une menace de prendre le [»ublic pour juge. Louis XYI et son ministre en furent touchés. Ils comprirent qu'il fallait enfin donner un peu d'espoir à l'exilé. Montmorin léjiondit aussitôt qu'il allait s'enquérir des intentions de Joseph 11.

Il était trop tard. Le 5 février, Laclos pousse un cri de triomphe. L'Angleterre, la Prusse et la Hollande viennent de conclure un accord pour unir leur

action aux Pays-Bas. Comme Laclos l'avait prédit depuis trois mois, on s'est passé de la France, qui n'a pas su se décider à temps. Bien mieux cet accord, il est le premier à rapprendre. Montmoiin l'i^rnore, il l'avoue, et aucun des agents officiels n'a pu le |)énétrer.

Pour un diplomate novice, c'était tout au moins un succès d'information assez flatteur. Le duc d'Orléans était désormais assuré du rôle de bon prophète et de politique méconnu. Laclos se résolut donc à parler net et détermina son maître à une démarche énergique. 11 prend un ton décidé, presque impérieux, et s'il ruse, c'est maintenant en attaquant.

Montmorin fut invité par lettre privée à conférer avec les ducs de Liancourt et de Biron sur la situation du duc d'Orléans tant vis-à-vis du Roi que de l'Assemblée nationale. Les deux amis du prince avaient été munis d'une note fort bien faite et destinée, au besoin, à être publiée. Depuis la mort de l'Empereur, disait cette note, l'affaire des Pays-Bas ne pouvait plus être séparée de la totalité des intérêts de la Cour de France avec celle de Londres. M. de La Luzerne devait donc être employé ailleurs ou mis en congé. Le duc d'Orléans serait mis à la tête de la négociation avec ou sans le titre d'ambassadeur. Il était porté à accepter ce titre « par la » considération que ce serait entrer dans l'esprit de » l'Assemblée nationale, qui a décrété que les diffé- » renées de rang ou d'état n'approcheraient ni n'éloi- » gneraient d'aucune place ». M. Barthélémy ne pourrait rester à Londres que si le duc était ambassadeur et lui commandait ; si M. de La Luzerne partait seulement en congé, le duc se réservait de choisir le chargé d'affaires. Après avoir posé cet ultimatum, Liancourt et Biron imposèrent un délai d'un mois pour la réponse.

Dans une seconde entrevue, ils remirent à Montmorin une note plus pressante encoi'e et qui marquait un désir évident d'aboutir. On y fait de nouveau parade du fameux moyen secret. On ne -le dira pas encore, mais voici ce t[ue la plus grande confiance peut faire ajouter : « Tout moyen de succès » dans une négociation qui ne tire pas sa force ou » de la position avantageuse de la puissance qui » propose, ou de la convenance de la puissance «[ui » accepte, tient de plus ou moins près à la séduction. » Ces moyens peuvent du plus au moins ne ninn([uer » à personne, mais il n'en est peut-être [)as de » même de la facilité de les employer à propos et » de les placer d'une manière efficace, et c'est ce » que je crois que mes liaisons dans ce pays me » mettent à portée de faire mieux qu'un autre. Ce » n'est pas seulement depuis que j'ai été chargé » d'une mission à la Cour de Londres, mais c'est » depuis le temps assez long que j'ai reconnu com- » bien l'alliance de l'Angleterre était désirable pour )) la France, que je me suis occupé de diriger vers » cet objet toutes mes liaisons, toutes mes connais- » sauces sur ce pays; et je crois être actuellement » en mesure d'en faire un usage avantageux. »

Tel était le désir de Louis XVI de retenir loin de Paris le duc d'Orléans, qu'il finit par céder et se résigna, poussé sans doute par La Fayette, à faire du mortel ennemi de la reine, un ambassadeur à Londres. Barthélémy l'assure dans ses mémoires inédits : « J'aurais eu horreur, ajoute-t-il, d'être atta- » ché à un aussi mauvais homme. » M. de La Luzerne déclarait « ([u'il ferait de bien bon cœur le » sacrifice de sa place s'il pouvait débarrasser le Roi » d'un homme aussi incommode.» Biron et Liancourt reçurent verbalement l'assurance que M. de La Lu-

zernc profilerait de ki date du 4 juin, jour de la lete du roi d'Aiigletene, pour quittei' Londres aussitôt après la cérémonie et que le duc d'Orléans serait mis à la tête de la négociation avec des instructions spéciales. La forme des nouveaux pouvoirs restait seule à régler. Laclos eût ainsi couru une nouvelle carrière. Il avait prouvé qu'il y pouvait tenir sa place. De la diplomatie de cour, il ne lui manquait que les dehors vertueux, la minutie importante, certains raffinements de goût dans la tenue, de noblesse dans le flegme et de hauteur dans la bonhomie. Comme un Dumouriez, il eût fait merveille dans la diplomatie secrète.

Un incident imprévu vint tout bouleverser. La guerre fut sur le point d'éclater entre l'Angleterre et l'Espagne. Celle-ci réclama de nous l'exécution du Pacte de famille. Ce fut à l'Assemblée l'occasion des fameuses discussions sur le droit de paix ou de guerre. Pitt armait avec éclat. Son véritable objet était de séparer la France de l'Espagne et de les tenir l'une et l'autre à sa discrétion. Si Louis XYI se refusait à abdiquer entre les mains de l'Angleterre, il devait en témoigner publiquement. Le 14 mai, Montmorin annonça à l'Assemblée l'armement de quatorze vaisseaux de ligne. Ce n'était guère le moment de remplacer à Londres M. de La Luzerne par le duc d'Orléans. Celui-ci déclarait à qui voulait l'entendre, que l'alliance de l'Espagne n'avait jamais rien >alu pour la France et exprimait partout l'espoir que les dispositions favorables de l'Assemblée pour l'Angleterre nous rapprocheraient à tout jamais de cette puissance. Sa nomination d'ambassadeur aurait paru précéder la dénonciation du Pacte de famille. M. de Montmorin, pressé par le terme du 4 juin, se décida donc à écrire au duc

(l'Oi'léans pour reprendre sa parole. 11 insistait cependant, et d'autant plus, pour que le prince restât à Londres. Son retour paraîtrait extraordinaire en un pareil moment, il détruirait l'idée d'une mission précédente. Les circonstances étaient d'ailleurs à Paris les mêmes qu'à son départ. Qu'il aidât donc de ses conseils M. de La Luzerne! Le langage qu'on lui tenait était celui de la franchise et de la vérité et tout autre ne serait inspiré <( ni par l'amour de la » chose publique, ni par un véritable intéi-rt pour » Monseigneur et pour sa gloire. »

Laclos était à bout de patience; il lit éclater hi rujiture. Le 7 juin, le duc constata qu'on revenait sur des engagements formels, constatés par les lettres de Biron et de Liancourt ; il s'indigna que \e roi d'Espagne concourût à la nomination des ambassadeurs de France et observa dédaigneusement ([ue, quanta lui, « il ne serait guère utile à sa gloire » d'être le conseil d'ambassade de M. de La Luzerne.» « Je ne suis jtas moins étonne", ajoutait-il, de ce que « vous me mandez, que mon retour di'truirait cette » idée d'une mission précédente, car je ne suppose » pas qu'au besoin, vous refusiez de la certifier, et, j) de plus, j'ai en main toutes les ]»i'euves néces- » saires, non seulement pour la constater, mais p()ur » faire voir comment ma mission dans ce pays n'est » pas devenue aussi utile à la France (jue je devais » raisonnablement l'espérer. Je suis donc sans in- » quiétude à ce sujet. Je ne veux pas m'efîrayer » davantage des troubles que vous paraissez craindre » que des gens mal intentionnés ne suscitent sous » mon nom dans le cas de mon retour; comme ces » gens ne pourraient être que ceux qui, après s'être » etTorcés de m'empêcher autant qu'il était en eux » d'être utile à mon pays, voudraient de même,

» in'empêcher de donnci- au roi, comme à la nation » des preuves de mon zèle et de mon dévouement, » j'espère que je les démasquerai, et plus facilement >) sui'tout de Paris que de Londres. »

Louis XVI était résolu à' ne pas céder. L'intérêt de la France était en jeu, et il n'y avait de ferme en lui que la conscience. (( Le roi, écrivit iMont- » morin, désire que les choses restent à tous égards » comme elles sont.» C'était mettre entre le duc et la France, la dernière et fragile barrière de l'autorité royale. Le ministre de Louis XVI ne voulut pas, du moins, recevoir, sans y répondre, les menaces d'un factieux. Le malheureux homme s'épuisait à concilier tout le monde ; il affectait avec les députés delà gauche, qu'il abhorrait, une familiarité gênée. Les émigrés le traitaient couramment de jacobin et Mirabeau d'u animacule. » Frêle et timide, il passait ses journées à rédiger et opposait à la révolution des flots d'écritures. C'était là son terrain favori de résistance. Il en avait épuisé toutes les ressources contre des gens, qu'il eut fallu gagner ou anéantir, et qu'il n'avait su qu'exaspérer par toute l'apparence d'une perfidie. 11 voulut du moins clore d'une phrase aux nuances significatives le dossier de ses expédients : <( Monseigneur me rend justice, ajouta- » t-il, en voulant bien supposer que je ne refuse- » rai pas de certifier au besoin la mission qu'il a » eue en partant de Paris. J'en connais en effet les » motifs et l'objet et je serai toujours prêt à donner » sur ce qui la concerne toutes les connaissances que )) Monseigneur pourra désirer. »

Ainsi finit, sans résultat appréciable, cette mission singulière. Elle fraya du moins la route à la tentative très honorable, qui fut faite, moins de deux ans après, pour aiguiller dans les voies normales et sages

la diplomatie de la France révolutionnaire. Par deux fois, dans le courant de l'année 1792, Talleyrand se rendit à Londres '.11 y portait les mêmes projets d'alliance et songeait à olYrii- au\ Anglais des avantages commerciaux ou des compensations aux colonies. Comme Laclos, il chercha chez les ^vhigs des intelligences et un appui et se llatta, dit Gouverneur Morris, de faire renvoyer M. Pitt. 11 ennnenait avec lui Biron et se servait d'Heymann à Berlin. Ce politique si clairvoyant, dont Tespiit, mobile comme la conscience, fut toujours fidèle à la cause de la paix et à celle de son pays, pensait qu'une nation libérale, commerçante et égoïste, était la seule dont put s'appuyer à l'extérieur un gouvernement révolutionnaire; il pensait aussi que la France ne pouvait rien faire en Belgique qu'avec l'Angleterre ou contre elle. Telles sont les idées, qu'il défendit à l'origine de sa longue carrière; telles furent celles qu'il reprit, à son déclin, quand il assit en Europe, pai' l'alliance anglaise, le gouvernement de Louis-Philippe, en même temps qu'il obtenait cette neutralité de la Belgique, qu'on appelait, hier encore, le dernier bienfait de la monarchie. Il n'obtint de Pitt, en 1792, qu'une déclaration de neutralité. C'est qu'il ne s'agissait plus en France, comme en 1790, d'entrainer un gouvernement timide et défiant, mais de retenir un gouvernement débordé par les [tassions révolutionnaires. La peur des émigrés et l'esprit de propagande avaient déchaîné une guerre, qui devait changer le cours delà Révolution. Déjà nos armées menaçaient la Belgique et, quand elles y furent établies, l'Angleterre elle-même, la dernière, entra dans la lutte avec une passion lente et réfléchie, qui jus-

1. Cf. Pallain. La mission de Talleyrand à Londres en ll'J'2.

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