La Fayette, III, pp. 'i27 et siiiv
2'i(; LE GÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS
» ses ordres. 11 est inutile (renti-ei- diinsle tléiail des » circonstances qui vous ont divisi's. M. de La » Fayette croit qu'il ne convient ni à vous, ni à lui » ([ue vous i-etournie/ à Paris avant la lin de la » Révolution : et comme vous ne pouvez y être que son » ennemi, il doit franchement vous le déclarer et » vous diie, Monseigneur, qu'à l'instant de votre » débarquement il vous regarde comme tel et que » si vous arrivez à Paris, son intention est de se » battre le lendemain matin avec vous et de s'en jus- » tifier le même jour à la barre de l'Assemblée » nationale. Cette déclaration ne doit être faite au » prince que la veille de son départ, ou même lema- » tin, s'il part dans la soirée. »
Le général croyait ainsi metti-e son épée entre la Révolution et la démagogie. C'était l'idée simpliste d'un héros ; mais cet émule de Washington n'avait trouvé qu'un procédé de frondeur. D'accord avec la Cour, il suscita encore de nombreux libelles qui s'abattirent comme une pluie sur le malheureux duc. Le prince y est communément traité d'escroc, d'assassin, de monstre contre nature, de traître vendu aux Anglais. Avec r« infernal Laclos )>, Shée, « le perfide » Irlandais «etForth, « qui en remontrerait à Machia- » vel lui-même », il complote à Londres la chute de la royauté, le morcellement de la France et s'apprête à fondre sur Paris. Les journaux anglais, en l'engageant à rentrer en France pour ne pas manquer plus longtemps à son parti, donnaient du crédit à ses accusations. C'est ainsi que ce prince, qui n'avait que l'immoralité et la légèreté de son siècle, avec tous les j)réjugés de son rang, commençait de devenir, selon le mot de Talleyrand, (( le vase où l'on a déposé les ordures de la Révolution ».
Mais ce n'était là que des coups trop faciles à parer. La Fayette dirigea contre la « faction » une machine de guerre autrement redoutable. Dès le 21 octobre, la commune de Paris créa un comité de recherches; le 23 novembre, elle dénonçait au Châtelet les attentats ,de Versailles. La Fayette avait prudemment borné la dénonciation au massacre des gardes des corps et à l'irruption faite au château le matin du 6 octobre. Mais tout se tenait dans ces sanglantes journées: les piques avaient servi d'instruments à la politique ; derrière la demoiselle Théroigne de Méricourt, ou Nicolas, l'homme à la grande barbe, on pouvait atteindre tout le personnel révolutionnaire et La Fayette lui-même aurait pu se trouver dans le cas d'être j)endu. Le premier témoin futPeltier: il réédita toutes les accusations de son \M\mphlet et, en ouvrant l'instruction, lui donna une singulière ampleur. L'alarme se répandit parmi les députés ; une foule de témoins étaient entendus. L'instruction se poursuivait dans un inquiétant mystère. Dans une lettre du 22 avril, adressée sans doute à Biron, le prince s'efforça d'établir qu'il était resté le 5 au Palais-Royal et n'était arrivé à Versailles dans la matinée du 6, qu'au moment où le Roi se d('cidait à se rendre à Paris. Cependant les attaques contre lui se multipliaient. On saisissait ses lettres ; on perquisitionnait chez ses fournisseurs. Une déposition, aussi peu vraisemblable d'ailleurs que calomnieuse, le représentait gravissant l'escalier du château à la tète de la populace, et lui montrant du doigt l'appartement de la Reine. On répondait en même temps qu'il ne rentrait pas à Paris par peur des provocations de La Fayette. Les Lameth et Mirabeau désiraient son retour. Biron faisait appel à son honneur. Montmorin, en lui refusant des instructions précises, ne laissait à
•J'iS LE GÉNÉRAL CHODERLOS DE LACLOS
son absence rappareiiee (l'aiieiine excuse. 11 s'agissait (le savoii- s'il aAait peur de vse hallre et d'être jugé '.
Le malheureux s'exaltait conune une IxMe tracjuée. Sa haine contre Marie-Antoinette s'aviAait. Il se croyait sincèrement la \ictime des manœuvres ahominables de la Cour. Il allait à l'ambassade de France pour y déclai-er ([ue le parti ministéricd commençait à prendre trop d'influence et à corrompre l'Assemblée; que celle-ci avait insulté le [teuple, en accordant le douaire de la reine à l'unanimité. Il échangea des lettics tort vives avec La Luzerne et Montmorin au sujet de Menou, accusé, d'ailleurs à tort, de lui aAoir éci'it pour déterminer son retour, en lui peignant la France dans l'anarchie et le gouvernement à la veille de la ban([ueroute.
Cependant tout Paris s'occupait avec une im|)atience fébrile de la grande c('rémonie delà Fédération, fixée au 14 juillet. (Tétait l'ucoi-e là une grande idé-cde
1. Moiijoie (III, p. 71) cite iiiif Irllro de Laclos à Latouclie, (lui, dit-il, serait tombée enlri' les mains d un de ses amis : <( Monsei- » g-neur savait avant votre lettre «[lie le Cliàtelet instruisait » l'affaire du 6 octobre. Il vous charfro de prévenir immédiatement » MM. Dui>ont et Quatremère, que vous g'agnerez facilement en vous » concertant avec M. de Mirabeau, ([ui peut tout éludei'. Ra])pclez- » vous surtout que ce n'est que j)ar le discrédit et l'avilissement de 1) M. de La Fayette que Monseig-neur triomphera. Il faut tout employer » dans de jjareilles circonstances. Monseigneur vous charge de )i faire un emprunt de 1.500.000 livres, dont la garantie est chez )i M. lîrichard, notaire, que vous connaissez. Le moyeu que M. le » duc d Aiguillon propose est infaillible ; n'épargnez rien ])our » ra|)])eler l'amour du peuple ; j)riez Madame la Duchesse de se •a uHjntrer de temps à autre. Pendant ce temps, MM. de Mirabeau » et Chabroud justifieront publicpiement Monseigneur et donneront » du nerf à ses projets pour annihiler totalement la Cour. Dites à •>> M. de Ferrier de continuer le mémoire d'instruction contre M. de )) La Fayette et le Cliâtelet ; il est très captieux et prendra dans le » public. Enfin triomphez des juges et du Châtelet par présents. » par douceur, ou en ameutant contre eux ; la crainte les décidera,
» Sii^iié : le Chevalier Laclos. »
LE PRECURSEUR DE TALLEYRAND 2'i9
LnF;iyette;il se flattait de présider à la réconciliation (l(''tiiiiti\t' de tous les Français dans un même serment prêté à la constitution. Touslesprincesdu sang avaient été convoqués et Ton espérait que le comte d'Artois et le prince de Condé saisiraient cette occasion de lentrer en France. La Fayette attachait la plus grande importance à retarder jusqu'après cette date le départ du duc d'Orléans, s'il n'était plus possible de le conjurer. 11 fallait à tout prix écarter de cette fête touchante et pacificatrice une chance, d'aijrès lui si grande, de troubles et de discorde. Le prince pouvait-il accepter, d'autre part, seul de toute la famille royale, de rester éloigné de cette solennité nationale? L'assemblée des milices empruntait d'ailleurs aux bruits de gueri'e une importance militaire. Tel était son désir de prouver sa Ijonue foi, qu'il avait pris soin, peu de temps auparavant, d'aller faire à M. de La Luzerne un ((éloge pompeux » de La Fayette, qu'il connaissait fort peu, assura-t-il, mais considérait, en toute justice, comme la meilleure garantie de l'ordre à Paris. L'erreur de la cour avait été de l'acculer au déshonneur public : on le heurtait par le seul côté de son caractère qui présentât quelque consistance: l'orgueil de son rang. Le prince de dalles vint à son tour lui démontrer avec chaleur la nécessité de son départ. M. de La Luzerne soupçonna qu'il n'était à cette occasion que l'instrument des desseins du ministère anglais, qui espérait ainsi transformer en un jour de désordre la fête du 14 Juillet. «Je pense, écrit-il, que n'écoutant que » des bruits populaires et se couvrant du prétexte )) du plus tendre intérêt, c'est dans des vues fâcheuses » pour nous que M. le duc d'Orléans a été virement » sollicité par M. le prince de Galles de retourner » à Paris à cette époque. »
Le 25 juin, le duc écrivit au Roi, })our lui annoncer qu'il quiitciait Londres le 'S juillet. « Je me » félicite surtout, déclarait-il, de nie trouver à ce » jour mémorable, où la France entière viendra » offrir son tribut de respect et d'amour au meilleur » et au plus grand des rois. » C'est à ce moment que la Cour consulta Mirabeau. Il fit entendre comme toujours des conseils pleins de force et de sens: « 11 faut, dit-il, traiter assez bien le duc d'Orléans » pour qu'il n'ait pas le droit de se plaindre ou » l'anéantir... Son parti n'est plus qu'un fantôme et » ne peut s'i'tayer que des Jacobins. S'il a des liai- » sons avec la Cour, les Jacobins se délieront, ou les )) Jacobins se perdront ; n'en faites pas un persécuté... » On ne sait pas jusqu'à quel point, dans des événe- ■» ments que l'anarchie nous j»i'épare, il sera néces- » saire de présenter pour oriilamme le nom d'un » prince de la famille royale et de l'enlever aux » factieux... Le duc est incapable et méprisé. Que » craindre d'un tel homme?... Le servir c'est l'affai- » blir ; le ménager, c'est le tuer lui et son parti... » Qu'il soit donc bien reçu à la Coui' ! Cette marque » de la bonté du Roi l'enchaînera ; sa paix avec la » Cour ôtera toute apparence aux Jacobins de s'en » emparer. La crainte de perdre ses apanages dans » un bouleversement total le retiendra et si La Fayette » éprouve un embarras de plus, je ne vois pas grand » mal à cela \ »
Le 3 juillet au matin, jour annoncé pour le départ, M. de Boinville se rendit suivant ses instructions chez le duc d'Orléans, accompagné de M. de La Luzerne. La Favette avait toutefois renoncé à une
1. Corr. de Mirabeau et du comte de la Maick. Note de Mirabeau, du l"'' juillet.
pi'ovocalion, (ju'il jugeait sans doute à présent impolitique et iuefticace. Son envoyé fut reçu par le prince avec hauteur et dédain. « Monseigneur, » commença-t-il, je suis chargépar M. de LaFayette, » mon général, de vous sup|)lier et de vous décider » par tous les moyens j)ossibles, à remettre à un délai )) peu éloigné votre retour à Paris. — Monsieur, » interrompit le duc, ceci n'est point en mon pou- » voir. J'ai écrit au Roi à ce sujet, et, en conséquence ^) pris congé du roi d'Angleterre. — Jai Tordre de )) vous dire, Monseigneur, que vous courrez les plus » grands dangers si vous |)artez d'ici ; l'on vous hait » à Paris; même, dans la garde nationale, existe » contre vous un puissant parti, que mon général » ne pourra contenir; d'après ses informations par- » ticulières, les gardes du corps ont le dessein » d'attenter à votre vie. — Ces dangers ne pourraient » que presser mon départ. Les gardes du cor[>s sont » de heaux et braves gentilshommes ; je les crois » honnêtes gens et n'ai point d'inquiétude sur leurs » desseins à mon égard. — L'état de l'opinion est telle, » insista Boinville, que M. de La Fayette devrait, à son » grand regret, se déclarer votre ennemi ; si vous » vouliez bien remettre de cinq à six semaines votre » départ, il s'engage à vous préparer la réception la » plusbrillante. — Bien obligé, réponditironiquement )) le prince, mais en voilà assez ; je crois qu'il y va » de mon honneur d'être à Parisle 14 juillet. — ^ Votre » résolution est terrible ; vous allez bouleverser Paris » et tout le royaume ; les troubles qui seront soule- » vés en votre nom, mettront peut-être la vie même )) du roi en danger ». Boinville avait réserve^ pour la fin son grand effet : « 3L de La Fayette, dit-il, m'a » donné un extrait des dépositions faites contre vous » au Chatelet et m'a prescrit de vous prier d'en
» pi'endie connnissnnce à la condition de ])ien vou- » loir les lui rendre ». Le ])rince reçut le document et pria Boinville de passer dans une salle voisine, « Voici vos papiers, Monsieur, dit-il, en le rappe- » lant ; je n'ai en vérité pas le moindre désir de les » conserver. Je viens de causer avec l'Ambassadeur » et je ne crois pas possible de retarder mon départ » au delà du moment précis où je puisse arri\er à » Paris ])Our le 14 juillet, c'est-à-dire au delà du 11, » à moins qu'avant cette date je reçoive un ordi-e » contraire de l'Assemblée nationale ». Il ajouta qu'il gardait d'ici là sa liberté d'action, mais qu'il préviendrait La Fayette de toutes ses intentions. Boinville observa encore, avant de soi'tir, que La Fayette avait suspendu trois mois auparavant les poursuites du Cbatelet contre lui. « Je ne l'en lemercie pas, bien au contraire », répondit le duc, et il congédia sans façon son visiteui', en le plaisantant sur l'inutilité de ses déplacements '.
Aussitôt après cette entrevue, le duc adressa au Roi et à La Fayette une note qu'il chargea M. de Latouche de lire à l'Assemblée. Il y exposait qu'il avait, en quittant Paris, sur les instances de La Fayette, pensé contribuer au rétablissement de l'ordre ; que la calomnie avait été sa récompense ; que n'étant plus utile à Londres, il croyait devoir, sauf un ordre contraire de l'Assemblée, reprendre sa place parmi ses collègues. Cette lecture eut lieu dans la séance du 6 juillet. La Fayette vint donner des explications embarrassées sur la démarche de Boinville et se couvrit par une espèce d'apologie. Biron insista avec énergie pour que le duc d'Orléans, qui avait tant fait pour la liberté, put venir se justifier des accusations