‹ Le général Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, 1741-1803. D'après des documents inédits. Ouvrage orné d'un portChapitre 87 sur 165 · LE GKNERAL CHODERLOS DE LACLOS · texte numérisé non relu

LE GKNERAL CHODERLOS DE LACLOS

était prêt pour Tlieure décishe. Cependant la >iolence nouvelle de ses ennemis, leurs accusations |)récises, le décidèrent à rompre le silence, (pril avait gardé jusque-là. 11 j)ublia le 3 mai, dans son journal, la note suivante :

« Ti'ois imprimés ayant pour titre : Non ^d' Orléans^ » tu ne rcgneras pas. .1 toi-même Laclos. Compte » J'en du au Conseil de M. d'Orléans par M. La- » clos sur la position actuelle des affaires; le » premiei' de 8 pages et les deux autres de 4. C'est » un échantillon des politesses dont les métis réga- )) lent de tenn)S en temps les patriotes pour les dé- » goûter de la liberté de la presse. Peut-être aussi )) y a-t-il sous roche quelque nouveau secret plein » d'horreur et quelque nouveau Boucher d'Argis, » qui s'apprête à déchirer le voile. On se souvient » que la grande dénonciation du Châtelet et le » grand procès de Caton-Pelletier à la révolution » furent précédés d'une bordée de libelles qu'on »- donnait pour un liard à crédit, suivant la louable » coutume.

» C'est une grande question en ce moment, dans » les rues de Paris, de savoir s'il faut permettre les » libelles de Gauthier et défendre ceu\ de Garguille. » C'est une grande question dans une assemblée de » gens d'esprit, de savoir s'il faut, à l'exemple de )) Numa Pom|)ilius, faire fustiger les libellistes ou » leur couper les oreilles, suivant la gravité du mé- » faitl Nous avouons que tout cela n'est pas une » question pour nous ; que nous persistons à penser » que la liberté de la presse doit être indéfinie ; et » qu'une loi même contre les libelles et les libel-

)) par leur patriotisme. Le duc d'Orléans est le seul que le Roi » ait retranché ».

» listes nous paraît plus dangereuse qu'utile, en ce » qu'elle deviendrait trop facilement l'occasion ou » le prétexte de détruire le seul palladium de toutes » les libertés. Si pourtant l'Assemblée nationale se » décidait malheureusement à prononcer une loi » contre les iibellistes, nous lui demanderions la » préférence pour celle que le grand Carondas éta- » blit chez les Thuriens et qui condamnait le cou- » pable à être promené par la ville, paré d'une cou- » ronne de chardons. »

Tandis que Laclos déployait une fiévreuse activité ', que devenait sa rivale M'"*^ de Genlis? Elle suivait avec soin les événements et, comme Laclos, elle avait fait son plan pour en profiter. Depuis la fuite à Londres, la cause du duc d'Orléans lui semblait perdue ; depuis que Laclos l'avait supplantée, cette cause était perdue pour elle. C'est alors qu'on vit entrer en scène son élève, le duc de Chartres, qui, dès le commencement de la Révolution, s'était fait remarquer par son exaltation pour les idées nouvelles.

Le 2 novembre 1790, ce jeune prince, alors âgé de dix-sept ans, parut aux Jacobins, présenté par Sillery. Il y fut fort applaudi, exprima ses remerciements dans un petit discours et assura qu'il ne s'écarterait jamais des devoirs de bon patriote et de

1. On lit dans la Coiiespondance secrète du P. Leufunt, confesseur du Roi (Paris, Marne, 1834), à la date du 6 mai 1791, p. 39 : « M™" de » Laclos est, dit-on, arrivée d'Angleterre et a rapporté de l'argent. » Gare qu'il n y ait quelque nouvelle machination ! Ce M. de Laclos » est l'homme du duc d'Orléans. »

D'autre part, le frère de Laclos déclara plus tard avoir présidé la Société des Jacobins de Chinon, département de l'Indre-et-Loire, de 1790 à 1791. « Les principes qu'il propagea dans ce pays éveillèrent » tellement la haine de l'aristocratie, (ju'il pensa être victime d'une » émeute dirigée contre lui par les aristocrates du pays. » (B. N. F7 4G'i7).

bon citoyen. Le caractère de l'élève de M'"" Genlis, que sa destinée appelait à devenir (}uarante ans plus tard Roi des Français, nous est révélé par un journal de jeunesse fort authentique K Cet adolescent élevé p;u' la maîtresse de son père et dans les veines duquel coulait un sang libertin, peut-être corrompu, se présente au naturel, et ce naturel est charmant. Tous les enthousiasmes chantent librement dans sa jeune àme et, par un privilège admirable de Tâge, aucun d'eux ne se contredit. 11 a embrassé les idées nouvelles avec une cranerie intransigeante. On le voit, dans les tribunes de l'Assemblée nationale, prendre des notes et applaudir avec le côté gauche ; il soulève des protestations par son « audace » et les défie avec tranquillité, 11 se montre au théâtre quand on joue Brutiis, répète le serment civique avec l'assistance et se félicite « de la majorité des » patriotes sur les aristocrates ». Il fait chez Bonne- Carrère, avec des députés jacobins, un diner <( très » gai, très patriote, très décent ». En revanche à Monceaux, chez son père, il trouve les propos «d'une » aristocratie dégoûtante » et quitte la place quand jyjnic (\ç Buffon et ses invités se mettent à jouer. Sa foi religieuse est très vive et sa dévotion minutieuse, mais, pour lui, Dieu est devenu patriote. Assistant à la messe, chez son grand-père, le duc de Penthièvre, « si on avait voulu m'encenser, déclare-t-il, j'étais » décidé à ne pas le souffrir ». Le duc de Chartres fit aux Jacobins plusieurs motions, très convenables et fut nommé membre du Comité de vérification. Un libelle le traita d' « huissier du Club ». Il eut un très grand succès et fut bassement flatté par de

1. Ce journal parut à la suite de la Correspondance deL.-Ph. Joseph d'Orléans, son père. II, pp. 103 et suiv.

futurs terroristes, comme Collol d'Herbois. Le 15 juin 1791, il part pour Vendôme et prend le commandement du 14" dragons, dont il est propriétaire. Les officiers le reçoivent froidement, et un seul souslieutenant l'accompagne au Club de la ville. Il est de bon matin au\ écuries, rectifie les comptes du régiment, ordonne un maintien décent à la messe, déclare à son lieutenant-colonel qu'il fait fi du cordon bleu et n'estime que le mérite. Presque tous les officiers supérieurs l'abandonnent en refusant de prêter le serment civique. Il délivre un vieux prêtre qu'on voulait pendre, sauve la vie à un noyé et reçoit une couronne de la municipalité. La flamme militaire brûle, comme les autres enthousiasmes, en son jeune cœur: « Charmante journée, » vivent les dragons ! il n'y a pas de régiment comme » cela en France ; avec de tels hommes nous rece- » vrons bien les gueux qui auront l'audace d'entrer » en France, et la patrie sera libre ou nous péri- » rons avec elle. »

Entre temps le colonel se délectait à lire Paul et Vi/-giiiie, le discours de la Servitude Volontaire de la Boétie et surtout Télémaque^ parce que sa chère M'"'' de Genlis se comparait d'habitude à Fénelon et se prétendait persécutée comme lui.

Il avait pour elle une alï'ection passionnée. Chaque jour, il s'écrie dans son journal: « Belle journée, » bonne journée, superbe journée passée à Belle- » chasse ». 11 l'appelait « sa seconde mère » et elle dut lui défendre de l'appeler « sa véritable mère ». 11 ne pense qu'à elle, ne parle que d'elle, ne se soucie que d'elle. C'est une hantise. « Rien au monde, » écrit-il, en sortant de Bellechasse, « n'est aimable » comme elle. Je suis resté seul avec mon amie. » Elle m'a traité avec une bonté infinie et j'en suis

» sorti le plus licui'cnx des lioinines ». Devant de pareilles expressions, on pense an siècle, à (chérubin, à M"'" de Warens, à M'"^' de Mertenil et l'on s»; i'a|)pelle ce propos de M'"" de Genlis elle-même devant le portrait de Diane de Poitieis : « Ilenrense » femme, qui a pu être la maîtresse du père et du » fils. » Elle avait alors quarante-cinq ans et son élève dix-huit. Par honheur, c'est ce dernier qui se charge de nous détromper. La mode était, depuis Rousseau, aux confessions brutales ; à son âge, on n'arrive guère qu'à la naïveté.

« Dejuiis un an environ, écrit-il, ma jeunesse me » livre des combats presque continuels ; je souffre » beaucoup, mais cette douleur n'a rien d'amer, au » contraire, elle me fait envisager un heureux ave- » nir. Je pense au bonheur dont je jouirai, quand » j'aurai avec moi une femme aimable et jolie qui » me donnera un moyen légitime de satisfaire ces » désirs ardents dont je suis dévoré. Je sens bien » que ce moment est encore éloigné, mais enfin il » viendra. Voilà ce qui me soutient; sans cela je » succomberais et je me livrerais à tous les dérègle- » ments des jeunes gens. 0 ma mère ! (Madame de » Sillery) que je vous bénis de m'avoir préservé de » tous ces maux en m'inspirant des sentiments de » religion qui font ma force. Si je n'avais pas lacer- » titude d'une seconde vie, et si je ne savais pas que » de ma part une faute de ce genre serait un coup » de poignard... »

Après un tel aveu, le sentiment qu'inspirait au prince « sa chère amie » reste encore un peu troublant. L'éducation de M'"" de Genlis avait été de tout point supérieure, mais elle tendait à s'emparer entièrement du cœur de son élève et à en chasser les ])arents. Cette femme exercée s'y était appliquée

LACLOS AUX JACOBINS li9;J

avec un art persévérant et sa ruse ingénieuse n'avait iiésité sans doute devant aucun moyen. Elle avait complètement réussi. Le duc d'Orléans, toujours dominé par son ancienne maîtresse, que Laclos n'avait chassée que du domaine de la politique, acceptait tout et tirait vanité du « patriotisme » de ses enfants. Quant à la duchesse, trahie dans sa confiance, dépouillée de ses droits les plus sacrés, elle refusait de voir M'"" de Genlis, lui déclarait son mépris et pleurait vainement un abandon beaucoup plus cruel à son cœur que celui de son mari. Elle |»ardonnait bien facilement à M'"" de Bulfon, lui accordait même son estime, mais elle réclamait ses enfants à M'"^ de Genlis. Sa fidélité au roi, sa conscience religieuse s'effrayaient de cette étrange éducation. M'"" de Genlis, non contente d'emmener ses élèves aux Jacobins, dont elle ne quittait pas les tribunes', se montrait encore aux Cordeliers. Elle encourageait le duc de Chartres à écrire des articles anonymes dans les journaux de Millin et de Cerutti, qui fréquentaient chez elle, et peut-être même de Marat ^

Le jeune prince commençait à jouir dune popularité véritable, qu'entretenaient habilement Sillery et les habitués de Bellechasse, Voidel, Volney, Barère, Grouvelle, David, Desmoulins et Pétion, qui aspirait à la mairie de Paris, et courtisait la maitresse du logis. En sortant des Jacobins, le duc de Chartres se rendait publiquement dans les hôpitaux pour soigner et panser de sa main les malades. Une gra-

1. A la séance du 1°"' juin, le procès-verbal fit mention que l'Assemblée avait donné l'entrée de la séance à M"° d'Orléans, M. de Sillery, deux dames de sa suite, etc.. Feydel demanda que cette mention fût supjiriméo « car il ne doit y avoir de distinctions pour personne ». Il iut appuyé par Laclos.

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