LETTRE DU COLONEL THOMAS
Au Lieutenant MESTRE
Mon jeune Camarade,
Vous av>ez bien voulu me communiquer avant leur impression les belles pages que vous avez écrites sur le général Claparède. Elles sont le fruit de longues et consciencieuses recherches et je les ai lues avçc d'autant plus de plaisir, que je me rattache moi-même, par mon père, à cette époque âèfMes^Kêroiqnes, pendant lesquelles ces hommes de bronze, ces généraux de la grande guerre quittaient un champ de bataille, après la victoire, pour courir à do nouveaux combats.
Et jusqu'au moment où la fatalité vint abattre de tels hommes, ils firent le tour de l' Europe en plantant partout leurs aigles victorieuses.
Des souvenirs bien précieux et bien consolants restent à ceux d'entre nous qui ont encore connu quelques-uns de ces grands guerriers.
Quelles nobles leçons ils donnaient à nos jeunes cœurs par le récit de ces faits d'armes, qui eussent semblé surnaturels, s'ils ne nous avaient pas été affirmés par des hommes en qui nous croyions comme en Dieu !
Après quinze ans d'un repos forcé, certains d'entre eux purent trouver encore l'occasion d'utiliser leur valeur et leur activité, au moment de la conquête de l'Algérie. Ils créèrent cette belle armée d'Afrique qui nous donna
les Bugeaud, les La/noriciêre, les Mac-Mahotij les Bosquet, les Canrobert, et tant d'autres qui sont morts glorieusement ou ont laissé des noms vénérés.
Il ne faut pas méconnaître les leçons du passé; et, notre passé est asses glorieux pour que la génération actuelle y trouve de grands exemples à imiter, à cette heure surtout où Végoïsme voudrait dominer tous les généreux sentiments.
Vous ave^ été bien inspiré en choisissant votre héros. Le général Claparède est un de ces hommes qui repré' sentent l'esprit militaire dans sa simplicité et dans toute sa grandeur.
Toujours l'homme du devoir, il fut partout à la hauteur de la tâche qui lui était imposée; et quand, après les douloureux moments de 1814, il fut nécessaire de guérir les plaies, il accepta du nouveau gouvernement une situation qui lui permit d'être encore utile par son expérience et ses conseils.
Le soldat qui fait à sa Patrie, le sacrifice de sa vie ne se croit pas libéré ^envers elle, lorsque l'heure de la retraite a sonné. Il pense qu'il lui reste encore quelque chose à faire. C'est pourquoi beaucoup d'enti'e eux consacrent leurs loisirs à d'utiles et intéressantes recherches.
Vous, mon cher Lieutenant, vous n'avez pas voulu attendre l'heure de la retraite pour vous livrer à des études sérieuses du passé. Vous débutez à peine dans la carrière militaire et, avec la netteté d'un écrivain, dans des pages pleines d'attraits et qui dénotent une véritable érudition, vous retracez, en des tableaux bien vivants, les nombreux combats auxquels le général Claparède a pris une part glorieuse.
En faisant cela, vous êtes dans le vrai. Il faut souvent regarder en arrière pour comparer le passé au présent et ne pas se laisser étourdir par ce qu'on appelle le Progrès,
Le progrès n'a de valeur quen s' appuyant sur Vexpè" rience du passé; alors il se développe arec les nécessités du présent et l'avenir le confirme; sinon il reste un feu de paille bien vite éteint.
Bon courage! Persévérez dans cette voie; c'est la bonne! Je vous félicite sincèrement pour l'œuvre si complète que cous avez entreprise. Vous l'avez menée à bonne fin et, pour votre coup d'essai, vous avez été heureusement inspiré.
Recevez, mon cher Lieutenant, mes sympathiques encouragements et tous mes vœux pour le succès de cette intéressante étude.
Cordiale poignée de main.
Colonel THOMAS.