‹ Le Général comte de Coutard, étude historique sur la République, l'Empire et la RestaurationChapitre 35 sur 57 · MR · texte numérisé non relu

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Aussi, combien n’aimait-il pas à voir revivre dans les jeunes généraux d’Afrique, dans les Lamoricière, les Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac, la tradition et la gloire de nos plus brillants hommes de guerre! 11 pleura amèrement sur les généreuses victimes de nos sanglantes discordes, sur cet infortuné général de Bréa, qu’il avait compté parmi les meilleurs olliciersde son état-major cl dont il avait apprécié la loyauté et le courage. L’expédition d’Italie, la prise de Rome, ranimèrent tout son enthousiasme d’autrefois. Ici, une affection héréditaire pour le vainqueur venait rehausser à ses yeux la joie de la victoire. La Ville Éternelle conquise sans qu'un seul de scs monuments fût atteint par nos bombes intelligentes, le trône de Pie IX relevé aux acclamations de la Chrétienté tout entière, voilà de ces services que la postérité la plus reculée ne cessera d’exalter, et qui demeureront inséparables du nom du duc de Reggio. Hélas ! la joie de Coutard fut péniblement troublée quand il vit échapper aux mains du fds d’Oudinot, du fds de son ancien chef, ce bâton de maréchal si noblement gagné !

Coutard avait le goût des Heurs et de l’ornement des jardins : ses serres de Vaucresson étaient renommées, et plus tard, au déclin de sa fortune, l’enclos de Villeneuve était resplendissant de corbeilles, de parterres et de massifs. Longtemps il présida la Société d'agronomie pratique, et je n’alfirmerais

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point qu’il ne fût pas aussi fier de ce titre que d’autres plus difficiles à conquérir.

Il avait la répartie vive et souvent heureuse. Qu’on me permette de citer quelques-unes des anecdotes qu’il se plaisait à redire, aux jours de sa vieillesse, avec une ravissante fraîcheur d’esprit.

Déjà j’ai rapporté plusieurs de ces paroles toutes militaires et dont l’à-propos, en France surtout, a une puissance singulière d’entraînement. En voici une qui m’a été répétée par un de ses officiers. A l’attaque du fort des Deux-Frères , devant Gènes, Soult, s’adressant à Coutard qui commandait les grenadiers, lui dit : « Qui veut aller là haut? il y a, derrière les retranchements, des épaulettes de chef de brigade; qui veut les gaguer? — Grenadiers ! s’écrie Coutard, qu’en dites-vous? Me ferez-vous bien ce cadeau-là? — Oui! oui ! répondent les soldats, et d’un bond la redoute est emportée (1). »

A Levde, un incendie terrible avait dévoré une partie de la ville. Coutard y était de passage et avait ordre de rejoindre rapidement son corps. Nous avons vu que, dans un noble mouvement de générosité, son régiment avait offert une journée de solde en faveur des victimes du désastre (2) ; mais des secours immédiats étaient nécessaires pour déblayer les ruines

(I) Voir page SJ.

(3) Voir page 39.

et sauver les débris échappés aux flammes. — « Soldats ! dit le colonel, voulez- vous aider ces pauvres gens? — Oui! oui! — Mais à uue condition : c'est que nous regagnerons, à marches forcées, le temps consacré ici à l’infortune. — Oui, colonel, oui ! » Et il fut fait ainsi qu’il avait été convenu.

C’est de la sorte que Coutard animait et électrisait les hommes placés sous ses ordres.

Sa présence d’esprit ne l’abandonnait pas devant les souverains et devant les princes.

On sait qu’une des faveurs de Louis XVIII était de demander du tabac à ceux de ses courtisans qu'il voulait honorer d’une attention spéciale. Le général était un jour dans la voiture du Roi. — u Comte Coutard, donnez-moi une prise ! » Grand fut l’embarras du général : il n’aurait pas détesté le tabac, mais M“ e de Coutard ne pouvait souffrir cette habitude et il se l’était interdite. « Sire, répondit-il, je ne connais dans le monde que trois maîtres : Dieu au ciel , Votre Majesté sur la terre et M°" de Coutard dans son ménage. Or, cette dernière n’aime pas que je prenne du tabac, et je m’v suis soumis. Si le Roi en ordonne autrement... — C’est bien, c’est bien, reprit Louis XVIII en riant, je vous enverrai moimême une tabatière, cl il faudra bien que M“' c Coulard cède ! » Le lendemain, le général recevait une riche boîte de la part du Roi.

In autre jour, aux Tuileries, en présence de M. le

Dauphin, le général parlait de son origine, et répétait hautement qu’il était le fils d’un simple paysan. — « Comte Coutard, dit un des courtisans, il n’est pas besoin de rappeler ces particularités. — Est-ce que vous croyez, par hasard, que c'est de la modestie? » repartit le général.

M. le Dauphin aimait extrêmement l’exactitude : c’est la politesse des Rois, c’était par excellence celle des Bourbons. Parfois môme le Prince n’était pas fùchc de pouvoir prendre en faute sur ce point les officiers généraux. Un matin, il avait indiqué une revue au Champ-de-Mars à onze heures. Il faisait trèschaud : le général, voulant ménager les troupes, ne les avait fait arriver que pour l’heure fixée. A onze heures moins dix minutes, il était en bataille. Comme il passait au front de la division, le Dauphin arrive à l’entrée du Champ-de-Mars, et, mettant son cheval au galop, court au général : « Comte Coutard, je vous y prends : c’est moi qui suis exact... — Comme une horloge qui avance, Monseigneur, reprend le général en montrant le cadran de l’ École-Militaire qui marquait onze heures moins cinq minutes. Votre Altesse Royale n’a commandé les troupes que pour onze heures. » Le Dauphin sourit et se tut.

Le jour oii le général reçut Monseigneur le duc de Nemours comme colonel du 1" régiment de chasseurs, il faisait une pluie battante. Lejeune prince lui exprimait avec bonté le regret qu’il avait de livrer

ainsi les troupes aux iutempéries de la saison, r Votre Altesse Royale se plaint de voir scs soldais exposés à l’eau, répondit Coutard; elle prendra sa revanche en les menant au feu ! »

Le général puisait d’ailleurs la franchise de son langage dans un sentiment de fidélité sans bornes à la Maison de Bourbon. 11 eût donné sa vie pour ses maitres et il resta inconsolable de n’avoir pu l’aventurer en juillet 18o0. Louis XVIII aimait son esprit, Charles X aimait son cœur. Le Dauphin lui rendait justice et le comblait de bontés.

Quant à M"' la Dauphine, Coutard professait pour elle un vrai culte. L’ancien garde-du-corps de Louis XVI ne pouvait aborder la fille de cet infortuné monarque sans une émotion qu’il ne cherchait pas à dissimuler. La Princesse y répondait par une bienveillance particulière. L’été, elle se plaisait à traverser le parc de Yaucresson pour se rendre de Ville— neuve-l’Étaug au Clos-Toutain ; elle avait demandé une clef au général, et parfois venait surprendre les habitants du château avec une bonté charmante. Souvent Mademoiselle l’accompagnait dans ses promenades, d’où était bannie l’étiquette et où la prisonnière du Temple était heureuse de jouir en toute simplicité de cet air natal, de ces grâces du « plaisant pays de France, » qui devait, hélas ! ne pas même lui offrir un tombeau.

Madame, duchesse de Berry, appréciait également

le brave commandant de Paris, celui qui avait veille près des Enfants de France, et elle voulut bien lui en donner des preuves. Un jour Coutard, qui aimait les œuvres d’art et les artistes, montrait à la princesse, dont le goût est si délicat et si éclairé, un délicieux dessin de Fragonard, représentant Henri IV surpris par l’ambassadeur d’Espagne au moment où il portait sur son dos le jeune Dauphin qui devait être Louis \III. Madame daigna accepter ce dessin, et le lendemain elle envoyait au général son portrait peint par un des meilleurs peintres du temps.

I ne faveur semblable lui fut faite parle Roi, par le Dauphin, par M'" la Dauphine (1). Mais un don plus précieux encore à ses yeux était celui qu’il reçut dans les circonstances que je vais dire. Un jour, il faisait sa cour à S. A. R. Mgr le duc de Bordeaux ; c’était en 1827. Le jeune prince venait de colorier des hussards. « Je suis heureux de voir que Votre Altesse Royale aime l’armée et s’en occupe, dit le général. — Ah ! reprit le prince avec vivacité, mes hussards vous plaisent : je vous en donnerai un pour votre album. • En efl'et, le dimanche d’après, Monseigneur, tout gracieux et tout lier, remit au général un petit soldat enluminé avec beaucoup de soin, et au-dessous duquel étaient écrits au crayon, avec des caractères tracés de la main novice du royal enfant, ces mots :

fl) Cos portraits sont do Hobcrt Le Kèvre.

A M. le général comte Coutard. « Je l’ai fait pour vous : voyez comme il est beau (1) ! » En effet, le Prince y avait mis toute son application. Le lendemain, Coutard fut assez heureux pour faire accepter en échange à S. A. R. , un charmant dessin de Cicéri. Plus tard, en 1842, M. le comte de Chambord lui envoya un souvenir qui portait sa signature. Que do fois le général montrait ces trésors eu élevant sa pensée et ses espérances vers l’auguste enfant devenu homme, et, au milieu des épreuves de l’exil, grandissant pour l’avenir !

Mais, si le Roi avait tout son cœur, Dieu avait toute son âme. Sa piété était sincère ; jamais, durant les hasards de la vie des camps, il n’avait mis en oubli les préceptes de cette religion qu’il avait appris à aimer dès l’enfance ; il en donnait les preuves jusque sous la tente. Plus tard , les attaques odieuses dont elle était l’objet révoltèrent sa généreuse nature et l’attachèrent plus fortement à des croyances insultées. Dans ses dernières années, la douleur, cette bonne conseillère quand elle est prise avec résignation, ajouta à ses sentiments quelque chose de plus affectueux, à ses actes quelque chose de plus intime, de plus confiant, de plus fréquemment pratique. Les souvenirs du prêtre vénérable qui avait répondu

(1) Le général, on le conçoit, avait gardé avec un soin religieux ce précieux souvenir. Il est en la possession de M. le comto Frenais de Coutard.

pour lui au baptême, et qui était mort avec l'héroïsme d’un saint et la patience d’un martyr, les exemples de M mr de Coutard , l’appui qu’il trouvait dans la foi profonde et éclairée d’une de scs nièces, tout autour de lui le conduisait vers ce Dieu de consolation et de force, vers ce Dieu des armées qui est aussi le Dieu du Calvaire. Bien n'était plus touchant que de contempler, dans l’humble église de Carches, ce vétéran de nos victoires s’approchant de la table sainte, ou bien, le jour de la Fête-Dieu et de la Saint- Louis, revêtant ses insignes, ses plaques et ses cordons, pour suivre, à pied et à travers les routes fleuries du hameau, le modeste dais qui abritait le Saint des saints. Depuis longtemps Coutard ne portait plus au palais des souverains ces témoignages de sa bravoure ; il les réservait pour faire cortège au Maître des cieux et au Sauveur des hommes.

Tel était, tel du moins nous est apparu ce brave soldat, ce grand capiufine, ce serviteur fidèle, ce chrétien généreux, de qui, ce nous semble, la vie console du spectacle de tant de défaillances et de tant d’abaissements, et peut être offerte en modèle à notre temps et à nos neveux.

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