CURÉ DE NOTI1E— DAME— DE— LA— COUTURE, AU MANS
Ce vénérable prêtre, dont, nous avons vu les soins paternels entourer Coutard dès ses premières années, était né le 21 septembre 1759, à Ballon. Sa famille avait conservé plus d’aisance que celle du général et elle était non moins fidèle aux traditions religieuses.
Les premières aspirations du petit Pierre furent vers le ministère sacerdotal. On remarquait qu'avant cinq ans il se plaisait à servir la messe, à ériger de petites chapelles et à imiter dans ses jeux les cérémonies de l’Église; instinct d’enfant, qui souvent présage l’homme. Il fit ses premières études dans une paroisse voisine, puis fut placé au Mans, chez un digne prêtre, M. Pottier, qui lui faisait suivre les cours de ce collège des Ora-
toriens dont le Père Le Mercier était l’ornement. Sous cette habile et pieuse direction, la vocation du jeune Huard se développa tellement, que sou panégyriste a pu dire de lui, comme de saint Basile : Sacerdos erat antequam sacerdos essct. Admis au sous-diaconat en 1780, au diaconat l'année d’après, il fut ordonné prêtre en 1782, par Mgr de Gonssans. D’abord secrétaire du chapitre cathédral, il ne tarda pas à être attaché, comme vicaire, îx l’église de Notre-Dame-de-la-Couture. Quinze mois après, le curé lui résignait son bénéfice ; mais pour que l'abbé Huard acceptât, il fallut employer l'autorité et la décision des personnages les plus considérables dans le clergé du Mans.
Aux sources vives du sanctuaire, le curé de la Couture avait su tremper l'énergie de son courage, qui devait bientôt être mis aux plus cruelles épreuves. Son regard clairvoyant démêlait les signes précurseurs de l’orage révolutionnaire ; son âme était résolue à affronter la tempête. La Révolution éclate et la constitution civile du clergé vient jeter la France dans le schisme. Nonseulement l'abbé Huard refuse le serment et préfère l'exil, mais, le dimanche du Bon-Pasteur, avant de s’éloigner de la terre natale, il monte en chaire, exhorte ses paroissiens à une fidélité inébranlable, les prémunit contre la séduction et l’erreur, et ne s'arrache à leurs larmes qu’après.leur avoir fait promettre de ne pas trahir la religion de leurs pères.
A travers mille dangers, le proscrit parvient à rejoindre, dans l’île de Jersey, ces trois mille prêtres, illustres et généreux confesseurs, qui allaient porter parmi les populations protestantes la féconde prédication de leur héroïsme.
Londres et l’Allemagne virent tour à tour le courageux exilé demandant au travail et à l’éducation de la jeunesse le pain de chaque jour, laissant derrière
lui de touchants exemples et une reconnaissance qui a survécu à sa longue carrière.
Enfin, le Concordat est signé, les églises se rouvrent. Le dimanche du Bon-Pasteur 1802, dix ans jour pour johr après son éloignement, le curé de la Couture reprenait possession de sa chaire et de sa paroisse, en disant : Ego sum pastor bonus. Par une grâce exquise delà Providence, la mère du pasteur de retour était là et assistait à la rentrée triomphale de son fils.
Tout était à refaire au milieu des ruines accumulées pendant la tourmente. Le curé de la Couture suffit à tout et en peu de temps sa paroisse était un modèle. A l'influence personnelle qu’exerçaient sa piété, son zèle pour le service divin, pour l’administration des sacrements; à la confiance qu’il inspirait et qui lui attirait la direction des hommes les plus éminents, celle même de Mgr de Pidoll, le digne et vénéré pontife du diocèse, M. Huard ajoutait l'ascendant de sa parole pleine d’onction, d’ardeur et de charité, ainsi que l’exemple des fondations les plus précieuses. Grâce à ses soins, les catéchismes furent organisés et des retraites préparatoires instituées pour les enfants destinés à la première communion; tous les dimanches, après les vêpres, des conférences dogmatiques étaient tenues dans sa paroisse; puis c’étaient des prônes, des sermons, des exhortations aux prisonniers, aux élèves du séminaire, aux Dames de la Congrégation. Lui-même présidait à ces exercices, lui-même y annonçait les préceptes évangéliques ; et il y mettait un tel empressement, que parfois ses forces le trahissaient et qu'il tombait épuisé de fatigue au pied de l’autel, ne pouvant plus parler.
Le soin des pauvres était une de ses grandes sollicitudes. Pour eux il établit une école de sœurs de la Charité et des écoles de Frères de la Doctrine chrétienne ; pour eux il employait toutes ses ressources, recueillant les
orphelins abandonnés et leur trouvant des mères d’adoption ; fournissant à des pécheurs pénitents le moyen de réparer le préjudice qu’ils avaient causé à autrui; se chargeant de l’entretien de jeunes lévites, à qui leur indigence ne permettait pas l'accès du séminaire; doftnant tout, jusqu'à ses habits, jusqu’à son linge ; vendant son patrimoine et contractant des dettes pour subvenir aux besoins des malheureux.
Chacune des communautés religieuses do la ville lui devait quelque service important ; son appui contribuait aux progrès de ces pieux asiles, et ses conseils y entretenaient la ferveur de la vertu, du dévoûment et de la charité.
Un tel prêtre était digne du périlleux honneur de l’épiscopat. A plusieurs reprises, en 1824, Monseigneur, duc d’Angoulême, lui demanda de s’y laisser promouvoir. L’abbé Huard refusa, et mit pour condition à son refus que ce refus ne serait même pas connu du public. La seule dignité qu’il accepta fut celle de chanoine honoraire du chapitre royal de Saint-Denis. Il voulait vivre et mourir au milieu de son cher troupeau de Notre- Dame-de-la-Couture .
C’est là où l’attendait une suprême et terrible épreuve. Le dimanche du Bon-Pasteur de l’année 1828, à l’anniversaire de cette fête de douleur et de joie, il fut frappé d’une subite attaque d’apoplexie. Il se crut au seuil de la mort ; et avec quelle douceur il accueillait ce dernier passage ! On lui présente le crucifix, il y attache ses lèvres : « Oui, mon Dieu ! s'écrie-t-il, je vous aime, et si j’avais eu le malheur de vous préférer une créature quelconque, je vous en fais publiquement amende honorable! » Le Saint-Viatique lui est apporté. « Hélas! ditil, les saints, en pareille circonstance, étaient couchés par terre et étendus sur la cendre, et moi, misérable pécheur, je suis dans un bon lit. » Puis, de sa voix presque
mourante, il exhorte sou clergé à l'union, prononce sa profession de foi, et reçoit son Dieu avec une joie comparable seulement à son humilité.
Mais la Providence exigeait de lui un sacrifice moins prompt et plus pénible, celui d'une agonie qui devait durer sept années. « S’il plaisait au Seigneur de me faire boire le calice goutte à goutte avant de me le faire avaler tout entier et de me faire goûter la mort mille fois avant de me la donner, de quoi pourrais-je me plaindre? » disait-il. Et, en effet, ce fut de crise en crise, d’étouffements en étouffements, de plaie en plaie, que ce vrai martyr fut conduit à sa dernière heure. Qui pourrait redire les incroyables tortures de « ce pénible enfantement à l’immortalité? » Qui pourrait surtout redire cette patience égale et supérieure & cette lente et continuelle dissolution? L’affection et les prières de ses ouailles, les soins infatigables d'une de ses nièces (1), femme d’un sens admirable, d'une piété profonde et d’un dévoùment sans bornes ; le respect et l'amitié de ses collaborateurs, surtout de celui (2) qui, formé à son école, devait si dignement recueillir son difficile héritage, pouvaient tout au plus adoucir une aussi affreuse situation. Ce qui le soutenait, c’était la force surhumaine et divine que J.-C. prête à ceux que son amour fait passer par le crible.
Enfin, le 20 janvier 1835, une dernière défaillance annonce que le captif de la douleur va être délivré. Il expire, et sa grande âme va recevoir la couronne si glorieusement achetée.
Les funérailles du curé de la Couture furent magnifiques, de cette magnificence que le concours populaire,
(1) M lls Louise Coutard.
(2) M. l’abbé Savarrc, alors vicaire, aujourd'hui curé de Nolre-Damedc-la-Couture.
les larmes des pauvres, la vénération du clergé (1), les regrets de toute une province saveut seuls produire, et qui efface toutes les pompes et toutes les splendeurs. Mgr Bouvier, évéque du Mans, voulut lui-même présider aux cérémonies de la sépulture, et se rendit à pied au cimetière, malgré une neige abondante (2). Plus de huit mille personnes suivaient le cortège. Une oraison funèbre, à laquelle nous avons emprunté la plupart des détails que nous venons de rappeler, exprima dans un noble et sincère langage la pensée universelle, en appliquant cette belle parole de l'Écriture : Suscitabo mihi sarcrdotem ftdclcm qui juxtù cor meum cl animant mcam fuit (3). Le curé de la Couture était bien ce prêtre fidèle qui avait vécu selon le cœur et selon l'âme de Dieu. La voix de la multitude ajoutait que daus le confesseur dé la Foi, daus le modèle des pasteurs, dans l’homme de douleurs, elle voyait et vénérait un saint.
(1) Par son testament, H. iluard laissait au séminaire une ferme dont le revenu devait servir à l’entretien d’un jeune élèvo pris dans sa famille, ou, k défaut, parmi les enfants pauvres témoignant d’une vocation ecclésiastique. Il léguait le presbytère qui lui appartenait pour l’entretien de l’école fondée par ses soins ; il avait, de plus, acheté une maison poilr une école de filles, que son successeur a généreusement développée et qui est aujourd’hui dotée pour cinq sœurs d'Évron.
(2) C’est la seule cérémonie funèbre dont Mgr Bouvier ait accompli les rites comme évêque : témoignage touchant de l’affection et de l’estime que portait au pieux prêtre le digue prélat qui est allé mourir aux pieds du Saint-Siège, entouré de la vénération de l'Épiscopat réuni pour la proclamation du dogme de l’immaculée Conception.
(3) Cette oraison funèbre, prononcée le 2 février 1835, a été imprimée au Maus. Kilo est sans nom d'auteur et se distingue par un talent remarquable et un style élégant. L’anonyme laisse entrevoir, toutefois, l’uu des plus zélés et des plus dignes confrères de M. Huard. Nous ne serons pas indiscret en soulevant ce voile et en offrant les remerciements de la famille et du diocèse à M. Moreau, le pieux et zélé fondateur de la Congrégation de Sainte-Croix, dont les missionnaires, les professeurs et les frères d’école sont répandus aujourd’hui par toute la chrétienté.