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du commandant : les nègres essayèrent quelques démonstrations mais n'osèrent se livrer à des attaques.
La garnison du Port-au-Prince vint occuper le Môle, dont le commandement fut donné à Le Febvre. « Il est difficile, dit-il dans son journal, de se faire une idée du mauvais état de cette place; il y existait des moyens de défense, mais tout y avait été tellement négligé qu’il fallut pour ainsi dire tout créer. » C’est ici que Le Febvre déploya une prodigieuse activité. Luttant contre tous les obstacles, avec des troupes fatiguées et décimées par la maladie, demeuré dix-sept jours durant seul debout parmi tous les officiers, il suppléa à tout et pourvut à tout. La place, mise en état de défense, fut attaquée vigoureusement. Les nègres étaient parvenus à se glisser durant la nuit et à la faveur des haziers jusqu’au dedans des blockhaus. Leur élan fut si subit et si impétueux que les troupes se virent obligées de se replier jusque dans la ville ; mais là Le Febvre réunit quelques centaines d’hommes, arrête les fuyards, donne au général Brunet le temps d’arriver et de rejeter l’ennemi, avec des pertes considérables, au delà des retranchements. Les nègres laissaient deux cents hommes tués et avaient de nombreux blessés dont on retrouva plusieurs dans les haziers.
« Après cet exploit, voulant récompenser la conduite distinguée et la bravoure éclatante que le citoyen Le Febvre, chef d'escadron de la garde des Consuls, a montrée dans diverses occasions, » le général eu chef le nommait, le l ,r frimaire an xi, chef de brigade.
Le Febvre inaugura son nouveau grade par deux brillantes expéditions. Le général Clausel se préparait à attaquer par mer le Port-au-Prince et la position de Jean-Rabel. Sur l'ordre du général Barquiers, le chef de brigade rassemble les hommes les plus courageux de la garnison du Môle, se met en marche à dix heures du
soir, tombe à l’improviste sur les avant-postes des nègres, les épouvante et les disperse. Quand le général Clausel arriva, l’expédition était faite.
Mais les nègres s'étaient réfugiés dans la montagne. Le Febvre les y poursuit, détruit leurs retranchements, gravit et enlève le morne où ils étaient cantonnés ; à deux heures de l'après-midi, après seize heures de marche et de combats, il campait sur la hauteur.
De là, Le Febvre des Vaux fut attaché comme chef d’état-major au général Lapoype d'abord, puis au général Brunet, et passa successivement du Port-au-Priuce aux Cayes. Sur la route, il s'arrête à Tiburou, et le général Spitel, en proie à la maladie, le conjure de prendre le commandement à sa place et de diriger pour lui les opérations convenues avec le général Brunet . Le Febvre y consent, et malgré les ravages que la fièvre jaune faisait dans les rangs de sa troupe, attaque à la pointe du jour la redoute du Morne-Gris. La résistance fut opiniâtre et il fallut six heures de combat acharné pour chasser les nègres. Trois jours après, et en suivant des routes rendues impraticables, nouvel engagement à la Grande-anse-à-Juif. Cette fois, il fallut renoncer à enlever les retranchements : un chef de brigade fut tué dans des attaques inutilement renouvelées tout le jour. Les munitions et les vivres manquaient. On se retira sur Tiburou, d'où les troupes. furent transportées par mer aux Cayes.
Cependant le sort des armes trahissait la bravoure des soldats français. La fièvre jaune avait moissonné en quelques mois vingt généraux et quinze mille hommes. Vaincue avec tant de peine, la population noire recommençait ses soulèvements. L'insurrection, bientôt, devint générale. En vain Rochambeau essaie des efforts suprêmes. Les nègres et les mulâtres s’unissent contre les troupes épuisées, qu’ils enferment au Cap, au Port-
au-Prince, auxCayes. Enfin, les Anglais portent le dernier coup à nos armes.
La ville des Cayes eut l’honneur d’une des plus longues résistances. Qu’on se figure les extrémités d’un blocus et d’un siège de quatre mois, avec les progrès croissants d’un fléau implacable. Il y avait plus de neuf cents malades aux hôpitaux, dans une ville malsaine et entourée de marais fangeux. Les habitants ne répondaient qu’avec mollesse aux instances et aux ordres de l'autorité militaire, pour l’achèvement des fortifications. Successivement on évacua les positions les plus difficiles à protéger ; les vivres frais manquaient, et les provisions salées, rendues plus malsaines à cause de l’épidémie, diminuaient sensiblement. On en fut bientôt réduit à ordonner des visites domiciliaires pour découvrir les denrées que cachaient les habitants, A expulser ceux qui ne justifiaient pas de subsistances approvisionnées pour quatre mois. Enfin, le 1 er fructidor, le général fait remplacer la distribution de viande par de la chair de mulet et par du poisson salé. Le vin n’est plus donné que par une ration tous les cinq jours. Les femmes, les vieillards, les enfants sont obligés de sortir de la place.
Du côté delà terre, les nègres augmentent sans casse leurs batteries, et du côté de la mer une escadre anglaise redouble son feu. En vain quelques sorties heureuses détruisent les ouvrages des assiégeants. La famine est le plus cruel ennemi : la ration est réduite pour le pain à douze onces, pour le biscuit à dix ; le poisson salé est gâté et remplacé par du beurre. On arme tout ce qui reste de valide. Le vin est supprimé totalement; les troupes ne reçoivent plus que du vinaigre. Enfin, « le général se voyant bientôt réduit à la dernière extrémité, n’ayant plus ni vin, ni viande, tous les mulets, chevaux et ânes étant consommés, et n'ayant de pain que pour quinze jours, la maladie faisant des ravages effrayants
tant parmi les troupes que parmi les habitants, envoya son chef d’état-major à bord d’un brick anglais, afin de tâcher d’obtenir du capitaine la faculté de laisser sortir une embarcation emportant encore quelques femmes et ses dépêches, mais le capitaine s’y refusa constamment. »
Treize jours après, une frégate anglaise vient resserrer le blocus. Il n’y a de pain que pour deux jours. Le chef d'état-major, dont on vient de lire le journal, plus éloquent que tous les récits, est encore député près le commandant anglais. Cette fois, c’est la capitulation; l’effort humain était à bout.
Le 12 octobre 1803, le général Brunet et le commodore Cumberland signèrent la convention. La garnison sortait avec tous les honneurs de la guerre, tambours battants, enseignes déployées, deux pièces de campagne mèche allumée. L’échange des prisonniers était stipulé ; les officiers généraux et les troupes valides devaient être envoyés à la Jamaïque ou en Europe sur parole. Les officiers de tous grades conservaient leurs armes et bagages ; les papiers du greffe et des notaires suivront l’armée.
Ainsi se terminait cette laborieuse et cruelle campagne. L’honneur était sauf, et les Anglais eux-mêmes rendaient hommage à la bravoure de nos troupes, vaincues par la famine et non par les armes.
Le Febvre des Vaux prit passage pour la Jamaïque, où Spanishtown lui fut assigné comme résidence. De là, le navire le Camel le conduisit en Angleterre, et après avoir relâché à Halifax, le débarqua à Plymouth, le 12 juin 1804. La petite ville de Leek, dans le Straffordshire, lui avait été indiquée comme prison ; il y était rendu le 17 juin. C'est là qu’il espérait être échangé à la première occasion.
L’histoire a flétri la cruauté avec laquelle la Grande-
Bretagne traitait les braves soldats que les hasards de la guerre livraient entre ses mains, et les tortures des pontons demeureront une des hontes les plus inexpiables de cette nation, implacable dans sa haine
Mais la persécution morale était égale, supérieure même, aux souffrances physiques : tombant sur des officiers, elle leur causait d'indicibles douleurs. Rien ne leur était épargné ; de froides blessures, d’amers dédains les accueillaient. Au lieu de cette, noble et chevaleresque hospitalité que la France se plaît à prodiguer à ses vaincus, pour leur adoucir un sort déjà si triste, c’étaient de ces pénibles froissements qui irritent les fibres les plus délicates.
Le noble cœur de Le Febvre des Vaux les ressentit cruellement. 11 cherchait dans la retraite et dans l’étude, non-seulement la distraction et le délassement d'un esprit élevé, orné et élégant, mais le refuge assuré de son honneur et de son patriotisme.
Que de fois, et avec quels regrets pleins d’angoisses, ne suivait-il pas les traces de nos glorieuses armées? En vain la presse anglaise essayait-elle de dissimuler nos triomphes et de calomnier notre gloire ; en vain les récits les plus faux distillaient l'envie et la haine ; il n’était pas possible que la vérité fût absolument ignorée des captifs de Leek, et leur âme tressaillait à la nouvelle des grandes batailles européennes, leur pensée volait au milieu de ces rangs où combattaient leurs heureux compagnons; et sans cesse ils enviaient le sort de ceux-là même que moissonnait la mitraille et qui avaient au moins le bonheur de mourir pour la France!
Qu’on se représente, s’il est possible, ce supplice, cette torture, prolongés onze années durant; qu’on se représente les bouillonnements d’une nature belliqueuse et dévouée, consumant sa jeunesse dans une inaction fiévreuse, et n’apprenant nos triomphes et nos revers
que par la colère où la joie également insultantes de l’étranger!
Les souffrances de l'abandon et de la pauvreté vinrent se joindre à de si cuisants chagrins. C’est l’épreuve et l’exercice des grandes âmes. Le Febvre la subit sans que le murmure s’élevât jamais de ses lèvres : renfermé dans sa dignité, il supporta la mauvaise fortune sans se plaindre. C’eût été donner aux ennemis de sa patrie un nouvel avantage et U le leur refusa.
Il avait employé ses longues et cruelles heures de captivité â l’étude des langues, à la culture des lettres, à la musique. Plusieurs traductions d’ouvrages importants trompaient ses loisirs, et surtout il se plaisait à analyser et à réunir les meilleurs travaux d'art militaire qu’il pouvait se procurer.
Enfin, 1814 rompit ses fers. Il rentra, vendant quelques couverts d'argenterie et suivant la feuille de route du soldat, pour revoir sa patrie. Le 26 octobre, le Roi Louis XVIII, par une ordonnance contresignée du comte Dupont, confirmait à l’adjudant-cominandant sa nomination de Saint-Domingue, pour tenir rang du 29 novembre 1802, et le 13 mars de l'année 1815, il était attaché â l’état-mnjor du général Ledru des Essarts.
Mais voici le 20 mars. Mis en disponibilité à la fin de mai, Le Febvre des Vaux est sollicité de prendre du service. L’Anglais est sur la frontière. Le Febvre n’écoute que le désir de se mesurer avec ses cruels ennemis et de se venger en les combattant II accepte l’emploi de chef d'état-major de la 1 1 • division de l’armée du Nord, sous les ordres du général Vandamme.
Il était à Waterloo, et s’y distingua brillamment ; puis il fit partie de l'armée de la Loire. A la dissolution de cette armée, mis à la demi-solde, triste et découragé, Le Febvre des Vaux se retira à Fresnay-le'-Vicomte, en vue des lieux où s'était passée son enfance, près de ce
château Je la Courseure qu’avaient habité ses pères et où il avait été élevé, mais que l'injustice des révolutions lui avait ravi. Il aspirait vivement à reprendre son épée et à consacrer au service du Roi une carrière si brillamment et si douloureusement interrompue. Plusieurs fois, de vives sollicitations avaient été adressées en sa faveur. Lui-même avait fait au marquis de Rochemore, commandant le département de la Sarthe, des offres de service très-honorables, en des moments difficiles, et le général lui en avait témoigné sa satisfaction.
C’est alors que son ami, son frère d’armes, le général Coutard, demanda au ministre la double faveur d’arracher son cher compatriote aux tristes loisirs de la demisolde et de l'attacher il l'état-major de Rennes. Il intéressa Monseigneur, duc d’Angoulêine, ù. cette excellente action, et il fut écouté. « Au nom du Roi, il est ordonnée M. Ch. Le Febvre des Vaux, colonel et chef de l’état-major-général de la 13 e division militaire, de •partir sur-le-champ de Fresnay, pour être rendu demain au Mans, de manière à être présenté à S. A. R. Monseigneur, duc d’Angoulême, » lui écrivait Coutard, dans la joie la plus vive, le9novembre 1817. Le Febvre accourait, était comblé des bontés du prince, et, rentré dans les cadres de l'armée active, allait fournir encore une noble et utile carrière. Depuis lors, Le Febvre des Vaux va se trouver réuni à son ami, et il ne s’en séparera que par la mort.
Nous avons vu déjà, en examinant la vie de Coutard, combien le zèle et le talent de son chef d’étât-major furent précieux pour le service du Roi, dans le difficile commandement de Rennes. Louis XVIII l’en récompensa, d’abord en lui donnant la croix de .Saint-Louis, le 8 mars 1818, et six semaines après, le 27 mai, en lui conférant un emploi de colonel d’état-major. «Ce choix, disait le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, vous prouve la
confiance que 6. M. met dans votre dévoûment et votre expérience. Je ne doute pas que vous ne continuiez à la justifier. »
Quelque reconnaissant que fût Le Febvre des Vaux de cette décision, qui réparait ses douloureuses attentes dans les fers, il dut réclamer contre la fixation de l'époque d’oû il devait prendre rang. La nomination ne confirmait son grade d’adjudant-commandant qu’à partir de 1812. En 1812, il y avait neuf ans qu’il gémissait dans les prisons d’Angleterre. De plus, le brevet qui, en 1814, lui avait restitué son titre, brevet signé de la main de Louis XVIII, portait en propres termes 1802, date correspondante, en effet, à la nomination du général en chef de l’armée de Saint-Domingue. Le ministre répondit que le brevet n'était qu’une expédition de l'ordonnance ; qu’en se reportant au texte de cette ordonnance, la date était celle de 1812, et que cette dernière faisait foi. L’erreur était trop manifeste. « En principe, écrit Coutard en réitérant la réclamation, le Roi ne se trompe jamais, donc le brevet est la seule pièce légale pour constater le rang et la durée des services. » De plus, il paraît que l’ordonnance, déposée aux archives, avait été raturée. Vainement le général vicomte Digeon joignit-il les instances de sa vieille amitié à de si fortes preuves; l'injustice ne fut pas réparée.
C’est vers cette époque que le colonel Le Febvre des Vaux se maria. Il épousa, le 25 avril 1818, M llc de Chamseru, d’une famille distinguée de Dreux.
Deux ans après, le Roi lui donnait cette décoration de la Légion d’honneur, depuis si longtemps méritée; et enfin, le 30 juillet 1823, il était élevé à ce grade de maréchal de camp, auquel l'avait empêché de parvenir la double iniquité de sa captivité et du refus d’admettre ses dix années de grade d’adjudant-commandant.
Coutard obtint aussitôt que son chef d’état-major de
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Rennes le rejoignît en cette qualité à Paris. Il n’est pas besoin de redire ici, l'estime que le général Le Febvre des Vaux conquit en ce poste difficile. Plusieurs fois il fut chargé, par intérim, du commandement de la division. Nommé officier de la Légion d'honneur, le 20 août 1824, Charles Xlui conféra le titre de baron (1), comme une grâce et une faveur toute spéciale.
Le Roi, les princes, Madame la Dauphine, témoignaient pour ce digne et excellent serviteur la plus précieuse bienveillance. Aimable, conciliant et ferme à la fois, il imposait un respect irrésistible par ses traits empreints d’une douce bonté, par ses manières nobles et distinguées, par ses cheveux blanchis dans les fatigues et dans les fers. L’âge avait épargné sa robuste Constitution. A cheval, malgré sa stature peu élevée, il avait la grâce et la souplesse de l’ancienne école française ; dans le cabinet, il était pénétrant, plein d’aménité et de droiture, et excellait à allier à l’inflexible autorité du droit militaire les tempéraments de la pratique administrative; dans l'intérieur, une affectueuse simplicité rehaussait chez lui les vertus domestiques et embellissait la dignité des mœurs et du caractère.
Lui aussi voyait s'amonceler les menaces de la Révolution. Il ne devait que trop cruellement ressentir l’éclat de la tempête.
Le Febvre des Vaux avait assisté, à la tête de la l r « division, à ce magnifique Te Deuttt chanté pour la prise d’Alger, dernière splendeur de la monarchie sur son déclin. Tel était encore l’empressement de la popidation,
(1) Le Febvre des Vaux gardait les armes de sa famille, qui sont d’axur an chevron d’or, accompagné de trois petits écussons d'argent, posé* deux en chef et un on pointe, et chargés, celui à dextre d’une quintefeuille de gueules, celui à senestre d'une quartcfeuille de même, et celui en pointe d’une merlette de sable; celui-ci d’argent surmonté d’une molette d’éperon d’argent.
que le cortège royal fut arrêté pendant plus d'une heure par les flots de la multitude, et que le général, séparé de Charles X, eut peine à rejoindre le Roi à l’entrée de la métropole. Les acclamations, hélas! n'étaient qu’une illusion trompeuse.
En quittant Paris èi la fin de juin, Coutard avait laissé l’intérim aux mains de son ami. Le chef d’état-major ne fut pas plus prévenu que le commandant des mesures qui se préparaient, car c’est par le Moniteur qu’il apprit les ordonnances du 25 juillet. Pas une indication, pas un ordre ne lui furent transmis.
L’autorité militaire, dès l’explosion, avait été conférée au maréchal duc de Raguse.
Prêt h monter à cheval, gardant son uniforme durant ces trois mortels jours et durant ces trois nuits, ne recevant que les nouvelles contradictoires apportées par la rumeur publique, Le Febvre envoyait vainement solliciter des instructions. Une seule ordonnance arriva vers lui. Au moment où le général, descendu en toute hâte, lui tendait la main pour recevoir ses papiers, un coup de feu, parti d’une des maisons de la rue de Bourbon, tua raide le malheureux soldat. Bientôt une colonne de peuple descend par la rue des Saiuts-Pères et s’ameute devant l’hôtel de la division. Le général rassemble les quelques hommes du poste de la ligne dont il dispose et les gendarmes de service, fait fermer les portes et place en bataille, dans la cour, les soldats. La multitude hurle des cris de mort. Ne pouvant enfoncer la porte, elle met en pièces la guérite, entasse les débris et va les enflammer. Le général harangue la troupe, et crie Vive le Roi! En ce moment, un mouvement s'opère dans les rangs : les soldats jetaient leurs armes par une fenêtre de la rue et fraternisaient avec la populace 1 On ouvre les portes. Le général se présente aux insurgés . Abandonné par ses derniers soutiens, il contient
encore la foule émue par l’aspect vénérable de ses cheveux blancs, par l’énergie calme de ses traits, par la noblesse de son attitude. Un élève de l’École polytechnique demande les armes qui peuvent se trouver dans l'hôtel. Sur l’assurance qu’il n’y a que les archives de l’état-major, le chef improvisé de l'insurrection détourne l’attention de l’émeute, enlève sa colonne et la dirige vers le quai.
La lutte et la résistance n’étaient plus possibles. Le général fait déguiser les six gendarmes tremblants qui lui restaient et les arrache à une mort certaine. Puis il se renferme une dernière fois dans l'hôtel, résolu à né se rendre qu’à toute extrémité.
Le soir de ce troisième jour, la Révolution était accomplie. C’est à ce moment que Le Febvre vit arriver M“* de Coutard. Il lui donne les détails les plus importants, la conjure d’empêcher le général de venir chercher à Paris des périls certains et désormais inutiles. Quelques heures après, le général Subervie se présente, muni d’un ordre du lieutenant-général du royaume, Monseigneur le duc d’Orléans. L’ordre était régulier, Louis- Philippe agissait encore au nom de l’autorité royale. Vainement Subervie supplie le général des Vaux de garder son emploi. Le brave officier refuse de servir sous la cocarde tricolore. Il s'éloigne et quitte l'hôtel, sans même savoir où il reposera sa tête (1).
Le triomphe des barricades, les angoisses cruelles de ces longues heures, lui avaient porté un coup mortel.
(1) On peut utilement consulter, sur les événements des trois journées de 1830, le récit de M. Boullée, ancien magistrat. Ce récit, qui occupe deux volumes, est incontestablement le plus complet qui ait été rédigé. Ajoutons qu’il est presque toujours inspiré par l’i ai partialité, et que le dévoûment et les intentions de l'auteur le recommandent à la confiance et k P estime. Ce récit est intitulé : Histoire de France pendant la dernière année de la Restauration. — Paris, Desenne, 1839.
La proclamation de la royauté du 7 août acheva de briser cçtte âme si noble, si pure et si dévouée. La Monarchie tombée entraîna, dans sa chute, son loyal serviteur. La retraite et l’amitié furent son refuge. Mais le mal était fait. Inutilement, son énergie morale essaya de se retremper dans les consolations du foyer, dans la culture des lettres, dans l’amour des arts. Inutilement, les distractions et le calme de la campagne, le soin passionné de l’éducation d’une fille chérie, et surtout les fermes pratiques de la religion charmaient et absorbaient ses loisirs. Sa santé que n’avaient détruite ni le climat brûlant des tropiques, ni les brumes de l’Angleterre, ni l’exercice du commandement, déclina sous l’atteinte du chagrin. Malgré les plus tendres soins, malgré les sollicitudes infatigables de sa femme et de son enfant, le général se sentait blessé sans remède.
Dans les dernières années, Coutard l’appela près de lui, heureux d’offrir au compagnon de son enfance une fraternelle hospitalité. Les souffrances s’aggravaient; elles arrivèrent bientôt à un épuisement complet: le général ne vivait plus que par le cœur, pour aimer son Dieu, se souvenir de son roi et bénir les siens. Sa fervente piété s’était, depuis longtemps, habituée à la pensée de la dernière heure ; elle arriva sans le surprendre : le 28 juillet 1839, il demanda et reçut l'extrème-onction, et le 29, neuf années, jour pour jour après celui où il avait vu s'écrouler le trône de son lîoi, il expira doucement, en jetant sur sa fille bien-aimée un dernier et ineffable regard.
« Notre pauvre umi s’est endormi pour l’éternité, écrivait Coutard. Il avait reçu l’extrème-onction à six heures et il a fini sans effort, sans aucun sentiment de souffrances, comme une lampe qui s’éteint. La douleur de la mère et de la fille sera partagée et adoucie par les consolations de l’amitié et leur pieuse résignation aux
volontés de Dieu. Ce n’est pas celui qui est appelé qu’il faut plaindre ; ce sont celles qui lui survivent; mais depuis deux ans, chaque jour les avait préparées à cette triste séparation. Je suis moins malheureux qu’elle ait eu lieu chez moi où ces dames ont fait tout ce qu'il était possible pour en alléger les chagrins. Je suis véritablement en admiration devant leur dévoûment, et le vieux soldat qui en a tant vu, qui n’avait peur de rien, n’aurait pas eu la force ni le courage de les imiter. »
C’est aussi à l’amitié éplorée de Coutard qu’est due l’épitaphe gravée sur la tombe élevée au cimetière de Garches et où on lit :