LE GÉNÉRAL BARON LE FEBVRE DES VAUX
Charles-Antoine Le Febvre des Vaux appartenait à une famille noble de la vicomté de Fresnay-sur-Sarthe.
Rien de plus pittoresque que cette charmante petite ville avec son vieux château en ruines. Les fortes murailles de l'antique enceinte couronnent un rocher à pic dont le pied , orné de verdure , d’arbrisseaux en fleurs et de mousses luxuriantes, se baigne dans les flots argentés de la Sarthe. Au sommet, brille le clocher de l’église, antique construction romane, l’une des mieux conservées de notre vieille France, aux larges pilastres, aux sculptures rudes et naïves. Près de là se trouvait une chapelle de Sainte-Marguerite où reposaient depuis des siècles les tombeaux de cette famille dont le nom est mêlé aux modestes annales de la Cité et des alentours. * Charles Le Febvre des Vaux était le fils aîné de
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Jean-Charles Le Febvre, sieur des Vaux, et de Louise- Élisabeth d’Alleaume (1).
Restée veuve avec- trois fils, M'" e Le Febvre des Vaux leur avait assuré une éducation digne de leur rang. L’un devait recueillir un bénéfice héréditaire. 11 entra au service et l’abbé des Gardes devint colonel. L’autre occupa un emploi supérieur dans l’administration des finances. L'aîné se destinait à la carrière des armes.
Il était né, comme son ami, le général Coutard, en 1769, le 28 janvier; il avait un mois à peine de plus que lui. Comme lui, il avait suivi les cours excellents du collège des Oratoriens, et là il avait reçu avec le goût des lettres, avec la culture de l’esprit, une solide instruction religieuse qui guida et éclaira toute sa vie.
La Révolution de 1789 le saisit dans la première ardeur de la jeunesse. Atteint comme toute la noblesse, il se réfugia dans les camps. En 1791, il entrait, simple volontaire, au 1 er bataillon de la 8arthc. Là il trouva, engagé du même jour, ce compagnon de qui l'affection le devait suivre jusqu’au tombeau. Enrôlé le 2, le 4 Le Febvre était sergent, le 5 quartier-maître-lieutenant. Sa supériorité, ses études, la bonté et la franchise de son caractère l’avaient rapidement conduit au commandement.
Devant l'ennemi ses qualités se déployèrent plus avantageusement encore. L’armée du Nord le comptait parmi ses meilleurs officiers, et le 4 vendémiaire an u, il gagnait, sous les ordres de Coutard, le titre d’adjoint • aux adjudants-généraux ; le 23 pluviôse, il obtenait les épaulettes de capitaine.
Son talent et son activité le désignaient aux fonctions laborieuses et élevées de l'état-major. Il y entra, en effet,
{!) Fille de Antoine Marquis d’Alleatime, seigneur de la Courneurc et autres lieux.
dès 1793, pour y demeurer attaché durant presque toute sa carrière. Aide de camp du général Krieg, il quitte, à son grand regret, la frontière pour se rendre il l’armée des Côtes de Brest. Là, du moins, il eut le bonheur de s’associer aux heureux efforts de Coutard et de sauver plusieurs des plus nobles victimes de la Terreur. Bientôt, en l'an v, il rejoignait la fameuse armée de Sambre-et- Meuse et n’avait, au moins, qu’à combattre l'étranger.
Mais à peine avait-il pris part aux premières opérations de la campagne, que le général Krieg, nommé au commandement de la garde du Directoire, le réclamait près de lui. « Je vous préviens, lui écrit le ministre de la guerre, que, par arrêté du Directoire, vous avez été nommé à l’emploi d'aide de camp du commandant en chef de sa garde constitutionnelle, en conservant votre rang de capitaine. » Il fallait quitter les camps, il fallait s’éloigner de ses frères d'armes et surtout de Coutard. Le Febvre des Vaux n'obéit pas sans un vif déchirement de cœur.
A Paris, le mérite du jeune aide de camp fut rapidement apprécié : le 3 ventôse an vu, il était nommé chef de bataillon des grenadiers de la garde du Directoire. Il n'avait pas trente ans : quel avenir, à cette époque surtout !
Mais le cœur loyal du brave officier se soulevait à la vue des faiblesses et des hontes dont il était le témoin. Tout au plus se servait-il de son influence pour secourir les prisonniers que les alarmes du Directoire jetaient dans les prisons, au Temple notamment. Il avait rêvé de suivre cette expédition d’Égypte dont les aventureuses séductions l’entraînaient. Ses sympathies, du moins, y accompagnaient le vainqueur de l'Italie. Par avance, il appelait Bonaparte, et du jour où il apprit que le général, courant à de plus hautes destinées, avait débarqué à Fréjus, il était déjà à lui. Non pas qu’il vou-
lût seconder un coup d'État violent, mais, comme tout le monde, il aspirait à la fin de ce régime de turpitude où la France achevait de s’abîmer.
Le 18 brumaire arriva. On sait les audaces, puis les tergiversations et les alarmes de Bonaparte au moment décisif (1). On sait la subite intervention des grenadiers qui s’élancèrent pour protéger la vie du général menacé par le poignard. Le Febvre était là; peu de jours après, le ministre de la guerre, Bertliier, lui envoyait un sabre d'honneur pour le réeompeaser de ses services en cette journée mémorable.
Un des premiers soins de Bonaparte, devenu premier Consul, fut la formation de sa garde. Il la choisit parmi les plus beaux et les plus vaillants soldats de l’armée, et il en confia la direction à l'élite de ses officiers. « Un brillant état-major, dit M. Thiers, commandait cette troupe superbe; » Le Febvre des Vaux devint, le
13 nivôse an vm, le chef de cet état-major. Il logeait au petit Luxembourg et jouissait d'une faveur méritée. Il ne devait pas tarder à la justifier par .sa bravoure.
Voici, en effet, la prodigieuse campagne d’Italie, voici le passage du Saint-Bernard, voici la bataille de Marengo. Parti de Paris avec la garde consulaire, Le Febvre des Vaux franchissait les Alpes, entrait dans Milan, venait occuper un poste de péril et d’honneur à San Giuliauo, et repassait ensuite la Scrivia, suivant le mouvement de séparation qui éloignait le premier Consul de Desaix.
Il ne nous appartient pas de raconter les péripéties sanglantes et glorieuses de cette mémorable journée du
14 juin 1800. M. le duc de Valmy, restituant au géné-
(1) M. Laurentie, dans son Histoire du Consulat, t. I, p. 38, a parfaitemeut résumé les récits des contemporains, entre autres de Lucien Bonaparte. C’est un tableau plein de vie.
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rai Kellermann l’honneur du coup décisif, a écrit un récit qui demeure comme le dernier mot de l’impartiale histoire (1). Qu’on nous permette seulement de mettre en relief la belle conduite du chef d’état-major de la garde consulaire.
Le Febvre des Vaux était avec cette garde lorsque Bonaparte se porta rapidement dans la plaine ; il était avec elle, partageant ses dangers et son héroïsme, lorsque seule elle soutint l’effort du corps entier du général Ott. « Trois fois chargés par la cavalerie, fusillés par l'infanterie à cinquante pas, les grenadiers entourent leurs drapeaux et leurs blessés en bataillon carré, épuisent léurs cartouches, se hâtent lentement et avec ordre, et rejoignent notre arrière-garde étonnée, » dit un témoin oculaire. « Ils furent placés, ajoute le Bulletin officiel, comme une redoute de granit au milieu de ette immense plaine; rien ne put l’entamer; cavalerie, infanterie, artillerie, tout fut dirigé contre ce bataillon, mais en vain. Ce fut alors que vraiment on vit ce que peut une poignée de gens de cœur. »
Cette retraite n’était qu'une halte. Bonaparte appelait Desaix : « Revenez, au nom de Dieu, si vous le pouvez encore. » Desaix arrivait : la garde consulaire reprenait l’offensive : « Soldats, souvenez-vous que j'ai toujours eu l'habitude de coucher sur le champ de bataille, » s’écriait Bonaparte en lançant de nouveau ses colonnes sur l’ennemi. Dans cette lutte suprême, Desaix devait trouver la mort, et la charge de cavalerie de Kellermann devait sauver l’année et fixer la victoire. .
Durant ces péripéties, les ordres se succédaient sans cesse : il faut en porter un à travers des périls certains. Les aides de camp sont en route ; Le Febvre se présente montant un cheval de prix auquel il était extrêmement
(1) Histoire de in Campagne de 1800. — Paris, 1854.
attaché impossible de l’échanger contre d’autres, son domestique, par un sentiment trop ordinaire aux valets d’armée, ayant prudemment mis un torrent débordé entre lui et son maître. Le chef d’état-major part au galop : à quelques pas son cheval est frappé au poitrail ; Le Febvre le sent fléchir, il descend, et ne voulant pas abandonner le compagnon de ses dangers, il le prend par la bride, traverse à pied l’espace que criblent les boulets et les balles, et parvient jusqu’à sa destination; puis, avec le même sang-froid, il revient près du premier Consul qui ne put s'empêcher de jeter un cri d’admiration.
Le cheval tomba en rejoignant le quartier général. Le Febvre prend un cheval de troupe et continue son service. Un ordre nouveau l'envoie près de Desaix, au plus fort de l'action. Le héros est frappé à ce moment même, il tombe en quelque sorte dans les bras de Le Febvre et son sang couvre la selle de l'adjudant (1).
Échappé comme par miracle à la scène de carnage qui suivit la mort de Desaix, Le Febvre reçut le soir les compliments publics du premier Consul.
Le 17, il rentrait à Milan à la suite du vainqueur; quelques heures plus tard, au spectacle, il recevait l’ordre de se mettre en marche. C’était le retour triomphal en France. On sait la course prodigieuse qu’exécuta la garde consulaire et comment Paris la reçut toute couronnée de lauriers. Le général aimait à se rappeler ce brillant épisode, et il avait peine à croire, disait-il, quand il se retrouva dans l’hôtel qu’il habitait, à la réalitéde cette campagne de trente jours. C’était comme un rêve héroïque
L’enthousiasme public exaltait encore cette gloire
i !) Le Febvre garda avec un soin précieux cette scUe d’uniforme.
méritée. Porta-t-elle ombrage au premier Consul et aux desseins d’ambition qu'il nourrissait plus que jamais? En ce temps où le retour du calme donnait, ce semble, carrière à toutes les espérances, Bonaparte supportait impatiemment les caractères jeunes et indépendants. L’histoire a remarqué l’élan et la fierté de cette brillante jeunesse qui ne s’assouplissait pas volontiers au joug du premier Consul. La garde consulaire formait le centre de cette opposition qui menaçait de devenir un embarras. Bonaparte se résolut à écarter cet obstacle. Les officiers soupçonnés d’aristocratie, d'opinions modérées, de tendances favorables à la liberté ou à la royauté, furent dispersés. La plupart furent désignés pour la lointaine et dangereuse expédition de Saint-Domingue. C’est ainsi que Le Febvre des Vaux reçut le 14 brumaire an x, un ordre immédiat de se rendre à Brest, pour être employé ù l'état-major du général Leclerc.
Les vraies causes de cet éloignement étaient masquées sous l’espoir d’un avancement rapide, de missions de confiance, d'un prompt retour. On comptait surtout sur l’obéissance et l'attachement au drapeau. Le Febvre, qui savait le fond des choses, hésita un instant ; mais le devoir l’emporta et il partit.
A Rennes une maladie grave le saisit et retarda son embarquement. Cette maladie lui fut un bien; s’en étant parfaitement remis, il se trouva, ù son arrivée dans la colonie, moins accessible aux atteintes des maux qui frappèrent la plupart de ses camarades.
Le 20 pluviôse an x il s'embarquait à bord du Zèlt ; le 1 er germinal, il apercevait la terre ; le 3, il descendait au Cap. En arrivant, il trouvait la ville détruite par les flammes.
« Un nègre, doué d’un véritable génie, dit M. Thiers, avait fait à Saint-Domingue quelque chose de semblable ù ce que faisait le premier Consul en France. Il avait
dompté, gouverné cette population révoltée et rétabli une espèce d’ordre. Grâce à lui, on n’égorgeait plus à Saint-Domingue et on commençait à y travailler. » Ce nègre était Toussaint Louverture, qui s'intitulait le premier des noirs. La vérité veut qu’on lui rende justice. 11 avait rappelé les propriétaires ; « ces derniers avaient été bien accueillis et avaient reçu leurs habitations couvertes de nègres soi-disant libres, auxquels ils abandonnaient le quart du produit brut. » Il avait proclamé la liberté du commerce. « Les villes du Cap, de Port-au- Prince, de Saint-Marc, des Cayes, avaient recouvré une sorte de splendeur? La partie espagnole était réunie à la partie française. Les colons français, épuisés de douleurs et de ruines, retrouvant une sorte de paix et de prospérité, avaient accepté cette autorité. Toussaint détestait les mulâtres, traitait les noirs avec une incroyable sévérité, caressait les blancs avec un soin extrême ; il avait pour l’Angleterre un profond éloignement et demandait à être libre et à être Français. »
Bonaparte ne sut pas comprendre la situation de Saint- Domingue et correspondre, au moins pour l'origine, aux désirs de Toussaint. Il voulait recouvrer cette magnifique possession : « la tenir, non de la douteuse fidélité d’un noir devenu dictateur, mais de la force des armes ; la posséder solidement contre les noirs et les Anglais, rendre aux anciens colons leurs propriétés. » Ce plan avait quelque chose de grand et de juste ; il était imprudent. L’expédition de Leclerc et les fautes de ce général, le changèrent en désastre pour la colonie, pour la France, pour l’armée.
A l'arrivée de l’escadre, Toussaint Louverture vit qu’il n’avait qu’à se soumettre ou à recourir aux plus farouches extrémités ; son orgueil repoussa le premier parti, sa barbarie n’hésita pas devant le second. L’incendie du Cap fut la réponse qu’il fit aux propositions du
général en chef. Puis il se jeta dans les Mornes, appelant les noirs à la guerre et au massacre, ravageant les habitations, égorgeant les blancs et attendant que le climat et la disette eussent dévoré l’armée expéditionnaire.
La lutte fut terrible. Le Febvre des Vaux n’avait pas trouvé au Cap le général Leclerc qui opérait contre les noirs; il alla sans succès le chercher au Port-au-Prince, et revint au Cap, longeant la côte, désolé du spectacle des habitations réduites en cendres et des cultures détruites. La ville des Gonaïves était entièrement brûlée et déjà la fièvre jaune commençait à exercer ses ravages.
Le Febvre des Vaux reçut ensuite l’ordre de se rendre au Port-au-Prince : la ville venait d’être prise, mais le grand fort se défendait encore (1). Il fut bientôt réduit et Le Febvre fut nommé commandant d'armes de la place.
Cette situation, toutefois, n'était pas tenable. Quelques jours après, l’évacuation était décidée par le général en chef et s’opérait avec le plus grand ordre par les soins
(1) Par une bizarre et étrange coïncidence, le Port-au-Prince, qui avait été défendu par les colons français, comptait au nombre des officiers supérieurs qui commandaient les milices, un noble et riche créole, M. de Martinès, d’origine espagnole, mais depuis longtemps fixé dans la partie française de nie. Sa science et ses vertus lui avaient attiré une haute considération. Venu dans la mère-patrie en 1788, il s’y était marié et était retourné dans la colonie, chargé par le Roi Louis XVI d’y porter l'inoculation. Il voulait y vendre ses propriétés et revenir se fixer en France. Les malheurs et les désordres de la colonie le retinrent à Saint- Domingue, Au bombardement du Port-au-Prince, M. de Martinès déploya la valeur la plus soutenue, l’activité la plus généreuse. 11 ne se doutait guère que la fille du chef d'escadron attaché à l’état-major de l’armée qui lui envoyait des boulets et des bombes, épouserait son petit-fils, quarante années après!
Après la prise du Port-au-Prince, M. de Martinès, qui s’était retiré dans une de ses habitations en ruines, succomba. Le général Leclerc venait de mourir. M ,Je de Martinès fut ramenée en France par le bâtiment qui rapportait les restes du général en chef. Elle y épousa mon père en 1813.