CHAPITRE III
Arrivée dans la province d'Oran. — Situation du paye. — Combat de Toued Sig (i835). — Nomination de capitaine. — Travaux topographiques. — ComJbats sur la Tafna, contre Jes Garabas, et de Sidi-Yacoub (i836). — Rapports avec le général Burgeaud. — Combat de la Sikkak (i836). — Cita<tion. — Martimprey chevalier de la Légion d'honneur. — Traité de la Tafna. — Fonction é de chef d*état-major. — Présentation au duc d'OiHléans. — Rupture du traité de la Tafna.
A l'époque où le ii^ de ligne débarqua en Afrique, la guerre contre Abd-el-Kader semblait concentrée dans la province d'Oran. C'était là qu'étaient le berceau de TEmir, ses tribus les plus fidèles, ses postes les plus importants et ses khalifas les plus renommés.
Quelques mois auparavant, il avait réussi à enlever, dans le défilé de la Macta, le convoi du général Trézel qui rentrait à Arzew, après une courte expédition. Ses pertes, très élevées, l'avaient empêché de poursuivre son succès. De notre côté, nous avions eu ^600 hommes hors de combat et nous avions laissé à l'ennemi un obusier avec toutes nos voitures. En France, le public, très ému, qualifia cet événement de désastre. Ce n'était pourtant qu'un simple accident de guerre, un succès d'arrière-garde pour l'Emir. Mais, les indigènes en firent une victoire éclatante. Le général Trézel en fut disgracié et de nombreux renforts furent aussitôt dirigés sur la province d'Oran.
Telle était la situation à Tarrivée du ii* de ligne. Il fit son entrée à Oran, le 4 novembre i835, à midi. 0 Je marchais, écrivait le lieutenant de Martimprey, avec une joie mêlée de fierté, derrière le colonel, en tête du régiment. 11 alla s'établir, le soir même, à trois lieues en avant d'Oran, dans la plaine dite du Figuier, où les troupes destinées à des opérations prochaines formèrent un grand camp, dont le parapet en terre et le fossé ne nous dispensèrent pas de quelques alertes et fusillades nocturnes. »
La vie d'Afrique commençait, pour le jeune officier, !r jour même de son débarquement.
L'Algérie a eu sur sa carrière, comm€ sur celle de ses contemporains, une influence exceptionnelle. C'est elle, c'est surtout la province d'Oran qui a mis en relief ses qualités d'officier d'état-major, de topographe et d'officier des affaires arabes. Elle lui a nffert mainte occasion de se distinguer et d'être apprécié par des chefs de haute valeur, tels que La Mnricière, Cavaignac et Bugeaud. C'est elle enfin qui l'a fait arriver au grade d'officier supérieur à 34 ms et, plus tard, aux premiers échelons de la hiérarchie.
On ne saurait donc le suivre avec trop d'attention dans ces premières années de sa vie en campagne, où les services qu'il a rendus avec un zèle et un dévouement remarquable ont attiré sur lui les regards de ^es généraux.
Pour venger l'échec de la Macta, une expédition fut résolue contre Mascara, centre de la puissance de TEmir. Le gouverneur général, maréchal Clausel, :illait la diriger et le duc d'Orléans, fils aîné du roi, devait l'accompagner. Au camp du Figuier, on or- ^^anisait, dans ce but, un corps expéditionnaire de T^.ooo hommes. Vingt jours furent nécessaires pour former les colonnes et les convois.
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Le 28 novembre, on entra en campagne. Une vie nouvelle s'ouvrait pour le lieutenant de Martîmprey, vie de fatigues et de dangers, d'alertes de nuit et de combats le jour, faite tout entière de surprises et de mouvement. Pour un jeune officier, arrivant de France, épris de sa carrière et brûlant du désir de montrer sa bravoure, c'était un charme sans égal.
Dès les premières marches, son attention fut éveillée. Chaque jour, les traînards avaient la tête tranchée et chaque soir, en face d'un ennemi invisible qui harcelait nos avant-postes, on campait en carré, en ordre S€rré, sans autre espace que le terrain foule par les pieds des soldats.
Martimprey reçut le baptême du feu le 1" décembre. Les Arabes occupaient le débouché des gorges de l'oued Sig (1). Le maréchal chargea le général Oudinot d'aller le reconnaître. Le colonel du ii" de ligne commandait l'infanterie, accompagné de son lieutenant d'état-major. Un combat violent s'engagea. L'ennemi était en forces et plein d'ardeur. Il fut néanmoins repoussé, mais après nous avoir mis une centaine d'hommea hors de combat. En rentrant au camp, le colonel de Vilmorin fit connaître à ses officiers la brillante conduite de son officier d'ordonnance et parla de lui dans les termes les plus flatteurs. Il en fut très heureux. C'est là qu'il vit pour la première fois le commandant de La Moricière, déjà connu de toute l'armée.
A partir de ce moment, on se battit tous les jours et on livra, le 3, un combat victorieux, devant les marabouts de Sidi Embareck. En arrivant près de Mascara, le 11* de ligne fut chargé d'occuper le village d'El Bordj, tandis que le maréchal gagnait Mas-
(i) Voir, pour les campagnes d'Afrique, la carte n^ i.
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cara, avec le duc d'Orléans. Pendant ce temps, la fusillade continuait sans un instant de répit.
Après avoit fait incendier Mascara, le maréchal revint sur ses pas et toute la colonne reprit le chemin de la côte, par un temps affreux qui rendait les chemins impraticables. Les chameaux qui portaient les vivres et les blessés tombaient à chaque pas, exténués; il fallut bivouaquer sans abris. Le retour vers Mostaganem se fît ainsi dans des conditions pitoyables; et quand on fut revenu à Oran, le quart de l'effectif entra aux hôpitaux. Le nombre des malades était si élevé qu'on dut installer des ambulances dans les mosquées et les synagogues. La mortalité fut énorme et, tout compte fait, cette petite armée de 12.000 hommes en avait perdu plus de 1.200. Tel était, en Afrique, le revers de la gloire I
Le lieutenant de Martimprey paya aussi son tribut et fut atteint d'un commencement d'entérite en arrivant à Mostaganem. Le mal céda heureusement à la vigueur de sa jeunesse, et dans les premiers jours de janvier i836, il fut prêt à repartir en expédition.
Le duc d'Orléans était rentré en France; le maréchal de son côté avait résolu d'aller dégager Tlemcen, bloquée par Abd-el-Kader. Il forma une colonne àe six à sept mille hommes avec les soldats valides restant de sa récente course à Mascara, et se mit en route, le 8 janvier i836. Cette marche, de trente-deux lieues, s'accomplit sans combat. La ville fut occupée. Le maréchal y laissa un chef distingué, le général Perrégaux, et se dirigea sur Raschgoun, petit port voisin qu'il voulait relier à Tlemccn par une route.
Le départ eut lieu le 25 janvier. Le ii* de ligne couvrait l'ambulance, le convoi et la réserve d'artillerie. Dès le 26, les Arabes se montrèrent en forces et nous livrèrent, deux jours de suite, des combats acharnés. Le II* de ligne fut très engagé; un moment ses lignes
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furent traversées; bientôt le nombre des Arabes grossissant, la situation devint grave et le maréchal comprit qu'il ne pourrait atteindre Raschgoun. L'inquiétude gagnait tout le monde, quand le canon retentit sur notre gauche. C'était le général Perrégaux qui avait entendu à Tlemcen le bruit prolongé de la lutte et qui accourait au secours de son chef. Grâce à lui, on put battre en retraite et regagner Tlemcen, tandis que les Arabes célébraient leur victoire. Ce furent des jours d'épreuve pour les officiers du 1 1* qui acquirent alors, à leurs dépens, une dure leçon d'expérience. Le lieutenant de Martimprey, vivement frappé par ce qu'il venait de voir, fut des mieux placés pour en profiter.
Le maréchal, du reste, ne s'obstina pas dans ses projets; et, laissant une garnison à Tlemcen, sous les ordres du capitaine du génie Cavaignac, il revint à Oran. Le ii* de ligne rentra dans cette ville avec le reste des troupes; son lieutenant d'état-major, ayant son cheval indisponible, dut faire la route à pied.
A son arrivée, heureusement, il eut une compensation qui dissipa ses fatigues. Il y trouva sa nomination de capitaine, datée du 20 décembre i835, et des nouvelles de sa famille dont il était privé depuis deux mois. Les difficultés qu'on éprouvait alors à transmettre les correspondances étaient souvent insurmontables. Tout homme isolé était sûr d'être tué par les Arabes ou par les fauves. Quelques semaines avant la rentrée du ii" de ligne à Oran, deux porteurs de dépêches du maréchal, partis de Tlemoem pour Oran, avaient été dévorés par des lions.
En février, le maréchal rentra à Alger.
Le général Perrégaux, commandant de la province, reprenant son initiative, voulut affecter le capitaine de Martimprey à une mission spéciale.
On le savait bon topographe et, à cette époque, où
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Ton n'avait aucune carte du pays, cette qualité était inappréciable. Le général allait conduire une expédition contre la tribu des Garabas, campée au delà du Sig, dans la vallée du Chrouf . Il fit venir le capitaine et le chargea de diriger le service topographique.
Ce dernier en fut un moment ennuyé. Les travaux topographiques ne passaient pas pour un service de guerre. Mais au début de la conquête de l'Algérie, ils avaient une importance telle que sans eux on ne pouvait préparer ni marche, ni opération. Le capitaine s'en rendit compte, et revenant sur sa première impression, il écrivit plus tard, à ce sujet :
A la guerre, les travaux topographiques doivent porter bonheur, s'ils ont tout le développement qu'ils comportent, c'est-à-dire si, au delà des levés, ils s'étendent à la statistique du pays, à Tétude de son état politique et militaire. T /officier qui joindra à ces études la connaissance de la langue parlée sur le théâtre de la guerre, qui se montrera actif, intelligent, de bonne volonté et résolu, obtiendra promptement la considération et la bienveillance du commandement et, en attendant qu'il recueille les bénéfices légitimes de sa carrière, il aura la plus douce des satisfactions, celle de se rendre utile.
Telle fut, en effet, la manière éclairée dont le capitaine comprit ses nouvelles fonctions. Elle fut bientôt si appréciée par ses chefs que tous voulurent les lui conserver et qu'elles devinrent pour lui, pendant quelques années, une véritable spécialité. Il se mit alors à l'étude de la langue arabe et des ressources que pouvaient offrir les tribus de la province. 11 put ainsi compléter les levés par des mémoires dans lesquels ses généraux trouvaient les renseignements dont ils avaient besoin. Sa connaissance du pays, des tribus qui le peuplaient et même des projets de l'ennemi, les amenèrent parfois à lui confier les affaires arabes et à le
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considérer comme un officier indispensable. Son service ne l'empêchait pas d'ailleurs de prendre toujours une part active aux combats, ce qui lui fit bientôt une belle réputation de courage et d'énergie.
Chez les Garabas, il eut ainsi à porter des ordres au milieu de la mêlée engagée entre les guerriers de la tribu et les chasseurs à cheval de la colonne.
Le général Perrégaux, très content de ses services, l'amena peu de jours après, dans une expédition sur la basse Mina, en lui offrant une place sous sa tente et à sa table. Il devait lui conserver toujours une véritable amitié. Dans cette nouvelle course, Martimprey se distingua en sauvant la vie à un chasseur d'Afrique qui était en train de se noyer dans la Macta. Le i3 mars, il prit part à une action engagée, dans la plaine de Ceyrat, contre les Ferragas, et revint ensuite, avec la colonne, à Mostaganem et à Or an, oîi il arriva le i" avril. En passant à Mostaganem, il vit partir pour Alger, où le gouverneur demandait des renforts, le II* de ligne, dont il se sépara définitivement.
A Oran, il eut à faire de nouveaux adieux. Le général Perrégaux était aussi appelé à Alger par le maréchal -Glausel. Mais avant de quitter son commandement, il proposa le capitaine de Martimprey pour la croix de chevalier et lui témoigna une affection dont ce dernier fut vivement touché. Par la suite, il la lui exprima de nouveau toutes les fois qu'il en eut l'occasion. Sa carrière, du reste, devait être de courte durée. Il mourut en 1837, des suites d'une blessure reçue au siège de Constantine.
Le général d'Arlanges, qui le remplaçait à Oran, commença par maintenir le chef du service topographique dans ses fonctions. Puis, le 7 avril, à la tête d'une colonne de 2.4oo hommes, il l'emmena dans une course vers la chaîne du Tessalah, contre les Beni- Amer. De là, le général marcha sur Baschgoun, d'où
il comptait reprendre le projet du maréchal Clause], et relier la côte à Tlemcem.
Tout le monde avait le sentiment que Teffectif de la colonne était trop faible pour une opération de ce genre, faite au milieu de tribus hostiles et bien armées. Les événements ne tardèrent pas à justifier ces craintes.
On ne put arriver au bord de la mer, vis-à-vis Raschgoum, que le i6, après un combat meurtrier oii nous perdîmes 85 hommes. Le camp, établi à l'embouchure de la Tafna, dut être fortifié. Huit jours après, le 25, le général d'Arlanges partit en reconnaissance avet une colonne volante de 1.200 hommes sans sacs, deux escadrons et quatre pièces.
Son but était d'étudier le terrain sur lequel on pourrait tracer la route. Le capitaine de Martimprey l'accompagnait. Mais, dès le début, à la mosquée de Sidi- Yacoub, des masses compactes de Kabyles engagèrent une lutte tellement opiniâtre qu'il fallut s'arrêter, puis battre en retraite, ce qui redoubla leur audace. Bientôt le général, son chef d'état-major et son aide de camp furent blessés et hors de combat. Le colonel Combes prit le commandement et pressa la marche. Il fallut abandonner à l'ennemi des chevaux tout équipés, les tués et un grand nombre de blessés qui furent massacrés; puis des coffrets de canons de montagne, des tambours et des armes. L'ennemi, enivré par son succès, se mit alors à piller. La poursuite en fut ralentie et on put regagner le camp oîi on se compta. On avait bien ramené 280 blessés; mais 60 hommes dont 3 officiers manquaient. C'était une perte de 34o hommes. A l'état-major, il y avait un officier tué et tous les autres, sauf Martimprey, étaient blessés. Tous les chevaux étaient atteints. Celui du capitaine était blessé à l'épaule. Ce combat de Sidi-Yacoub était une défaite et la situation avait pris tout à coup un caractère de gravité extrême.
 partir de ce moment, chaque jour, le camp fut attaqué, et Ton crut, un soir, que les retranchements allaient être forcés. Les vivres manquaient; il fallut abattre des chevaux d'artillerie pour nourrir la troupe dont le moral résistait encore. Le général d'Arlanges était bloqué.
Heureusement, le général Bugeaud, qui avait été nommé à sa place, arriva à Oran au mois de mai, avec trois régiments d'infanterie. Il se rendit par mer à Raschgoun, prit le commandement le 6 juin, fit rompre le blocus qui durait depuis un mois et demi, et prit la route d'Oran qu'il atteignit le i6.
Deux jours après, Bugeaud repartait pour Tlemcem qui avait besoin d'être ravitaillé et offrait une place à sa table au capitaine de Martimprey qui fut très sensible à cet honneur. Toutefois, il s'aperçut dès le premier jour que ses rapports avec son nouveau chef seraient parfois difficiles.
A cette époque, le général Bugeaud n'était pas partisan de la conquête de l'Algérie, qu'il trouvait ruineuse et compromettante. Il le disait tout haut et provoquait, à table, sur ce sujet, des discussions dans lesquelles il s'animait au point de perdre toute mesure. Il attaquait vivement des hommes tels que La Moricîère et Cavaignac, dont l'armée d'Afrique admirait alors la bravoure et les talents. Un jour, en marche, à moitié route de Tlemcen, Martimprey, l'entendant critiquer plus vivement que jamais ces chefs qu'il aimait, ne put se retenir et protesta dans des termes qui irritèrent le général. Ce dernier se contenta cependant de le regarder d'un air mécontent.
En arrivant au bivouac, il profita d'un incident pour lui adresser des reproches sur un ton tellement blessant, que celui-ci s'en plaignit. Le général insista et s'échauffa, Martimprey, habituellement maître de lui, se regimba et prétendit avoir droit à des ména-
gements. Le général, furieux, le menaça de le faire marcher à la queue de la colonne et de le faire embarquer pour la France dès qu*an serait arrivé à Raschgoun.
Bugeaud, heureusement, était un chef généreux; un acte de bravoure du capitaine devait tout arranger.
Dans la dernière journée de marche avant Tlemcen, le 26 juin, Farrière-garde fut attaquée par de nombreux cavaliers. Le général cherchait un officier pour aller dire au commandant de Tescadron de spahis de repousser Tassaillant. Martimprey s'offrit, reçut Tordre du général, le transmit et se lança sur les Arabes avec les spahis. Il arriva sur Tennemi en tête d^ la charge, mais fut accueilli par un feu de file qui coucha par terre, derrière lui, six à huit spahis. L'attaque fut arrêtée du coup; c'était l'insuccès.
Il revint au pas, sous une grêle de balles auprès du général qui avait tout vu, et l'envoya chercher trois escadrons de chasseurs pour prendre sa revanche. Il chargea de nouveau à leur tête et l'ennemi fut dispersé.
Souvent vif dans ses propos, Bugeaud n'avait pas de rancune.
Témoin de la bravoure de Martimprey, il réunit son état-major le soir à Tlemcen et lui dit que parfois « on pouvait se heurter dans des appréciations, mais qu'en campagne surtout il n'en fallait garder aucune impression fâcheuse et ne penser qu'à bien servir. Il termina en leur donnant l'assurance de son estime et de son affection (i) ».
Puis, pour mieux prouver au capitaine qu'il ne gardait aucun souvenir de sa discussion, il le cita à l'ordre pour sa conduite dans le combat du même jour.
(i) Souvenirs d^an officier d* état-major.
A partir de ce moment, il lui témoigna une bienveillance qui ne devait plus se démentir.
La garnison de Tlemcen, laissée sous les ordres de Gavaignac, était fatiguée, presque sans vivres, et avait grand besoin d'ôtre secourue. Le général repartit pour \a Tafna, afin d*y prendre un nouveau convoi, et se mit en route le 4 juillet pour le conduire dans la place. Son aide de camp, ayant dû rentrer en France, il le remplaça par Martimprey. En route, le 6 juillet, il eut à livrer à l'Emir son fameux combat de la Sikkak, dans lequel Abd-el-Kader éprouva une défaite complète. Un de ses bataillons de réguliers fut fait prisonnier. Ce fut un beau succès qui eut un grand retentissement.
Le général cita encore le capitaine à Tordre et le proposa de nouveau pour la croix de la Légion d'honneur. Il voulut même l'envoyer à Paris porter les drapeaux pris à l'ennemi. Mais Martimprey, d'un caractère modeste, peu disposé à remplir une mission d'apparat, pria le général de l'en exempter. Il fut surtout heureux d'apprendre qu'à Paris le dépôt de la guerre avait fait reproduire de nombreux exemplaires de son plan du combat de la Sikkak, que le général avait joint à son rapport.
Quelle distance, écrivait-il plus tard, entre celte vie pleine d'attraits et celle que je menais, neuf mois auparavant, dans Toisiveté d'une garnison (i).
A celte époque, il avait réussi à gagner la confiance du général Bugeaud, qui la lui témoigna deux jours après Faffaire de la Sikkak, en lui dictant un long mémoire sur la guerre dans la province d'Oran. Il y exprimait ses idées sur la qualité des troupes, soldats et officiers à employer en Afrique, sur les moyens de transport, sur l'artillerie, la composition des colonnes,
(i) Soavenîrs^d'un officier dUtat-major,
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la nécessité de l'offensive dans les combats, le choix des postes, les camps retranchés à construire, enfin sur les subsistances et les ravitaillements.
Un pareil travail ne pouvait que mûrir l'esprit de Martimprey et lui donner une expérience qui lui manquait encore.
Il en avait besoin alors, même pour les règles d'hygiène à observer dans ce pays. Car peu de jours auparavant il avait commis une grave imprudence.
La saison était chaude et le plaisir de se plonger dans les eaux de la Tafna l'avait tenté. Il prit ainsi un bain en plein soleil, ce qui lui valut, en rentrant à Tlemcen, un fort accès de fièvre. Une large saignée put heureusement le remettre sur pied.
Bientôt il reprit la route d'Oran avec le général qui s'y embarqua pour Alger et rentra ensuite en France. Le général Létang remplaça Bugeaud dans le commandement de la province.
Au mois d'août, malgré une chaleur accablante, le capitaine fit, avec son nouveau chef, deux courses au sud d'Oran, sur le Tlélat et la Mékerra.
Il n'allait pas tarder à recevoir la récompense des actions de guerre dans lesquelles sa belle conduite avait été remarquée. Il fut nommé le 3o août chevalier de la Légion d'honneur et inscrit définitivement dans le cadre des capitaines d'état-major ayant fini leurs stages.
Ce fut un des moments les plus heureux de sa vie. Décoré à 28 ans, sur la proposition du général Bugeaud, titulaire de deux citations, estimé tout particulièrement par les divers généraux qui l'avaient vu à l'œuvre, il commençait à surgir parmi ses camarades.
A son retour à Oran, à la fin de septembre i836, il fut chargé d'une reconnaissance de la forêt d'Emsila, en pays à peu près insoumis. C'était une mission difficile et périlleuse. En la lui confiant, le général mît
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BOUS ses ordres un bataillon d'infanterie et vingt cavaliers. A cette époque, le règlement sur le service en campagne attribuait à un officier d'état-major en reconnaissance le commandement à grade égal, eans tenir compte de l'ancienneté, des troupes destinées à l'accompagner. Dans cette circonstance, le chef de bataillon fut maintenu à Oran et, par hasard, plusieurs capitaines se trouvèrent plus anciens que Martimprey. Néanmoins, il leur donna se« ordres, se mit en route, réussit dans sa mission et rentra en ville oîx il reçut de vives félicitations.
Pour lui, ce fut une joie particulière : c'était la première fois qu'il exerçait, en campagne, le commandement d'un petit corps de troupes.
Récemment encouragé par de belles récompenses et par l'estime de ses chefs, il était alors plein de vigueur et d'entrain. C'était d'autant plus heureux qu'une période d'épreuves allait commencer pour lui.
Son général fut forcé d'expédier plusieurs bataillons au maréchal Clausel pour renforcer les troupes destinées à l'expédition de Constantine. L'effectif de son infanterie disponible fut ainsi réduit à S.ooo hommes, ce qui lui interdisait toute opération d'une certaine ampleur. Il eut cependant à ravitailler Tlemcen dans des conditions difficiles oiïi le concours de Martimprey lui fut très utile et lui permit de réussir en trompant la vigilance d'Abd-el-Kader. Ce fut après cette expédition qu'il céda le commandement de la province au général Brossard et rentra en France. C'était le sixième chef que le capitaine voyait désigner pour Oran depuis qu'il servait en Afrique. Il y avait de quoi décourager les meilleurs officiers. Martimprey s'en affligea, comprenant combien il était difficile d'obtenir d'utiles résultats avec des changements aussi fréquents. Mais son zèle ne se démentit pas un instant.
Le général Brossard était peu estimé. Très dépen-
a 6 LE COMTE DE MARTIMPRBY
sier, dénué de sens moral, il était prêt à commettre les actes les plus répréhensibles pour en retirer un profit.
Forcé de ravitailler Tlemcen, n'osant pas le faire avec le peu de forces dont il disposait, il eut l'idée d'entamer des négociations avec l'Emir, qui lui désigna comme intermédiaire un juif nommé Ben-Durand. Il fut convemi entre eux qu'Abd-el-Kader ravitaillerait la ville et que le général lui laisserait acheter à Oran les matières premières dont il avait besoin pour refaire ses munitions.
Martimprey reçut Tordre d'assurer la remise aux agents de TEmir d'un premier' chargement de plomb, acier, soufre, etc. Ce service était si étrange qu'il éveilla dans son esprit un soupçon qu'il ne pouvait cependant avouer à personne. Après réflexion, il réclama un ordre écrit. Le général le lui donna, en lui faisant observer que les munitions de guerre livrées à l'Emir valaient bien le blé et la viande envoyés par ce dernier aux troupes de Tlemcem. Martimprey répliqua qu'il voyait les choses autrement. Malgré sa réponse et son attitude, il reçut l'ordre écrit d'assister à une deuxième livraison. Cette fois, n'y tenant plus, il déclara au chef d'état-major qu'il était décidé à désobéir. C'était grave assurément; et cependant les faits devaient démontrer bientôt à quel point il avait eu raison.
Le mois d'avril 1887 fut marqué par la nomination d'un nouveau gouverneur, le général Damrémont, et le retour du général Bugeaud à Oran. L'arrivée de ce chef émînent ne pouvait que réjouir Martimprey. Depuis la dernière campagne qu'ils avaient faite ensemble, le général avait gardé de lui le meilleur souvenir. L^n moment, il avait cru être appelé à entrer en Espagne à la tête d'une armée et avait demandé à Martimprey de le rejoindre comme aide de camp. Mais ce projet n'avait pas en de suito et, cette fois, ce fut
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le général qui se rapprocha du capitaine, emmenant avec lui de nombreux renforts.
Au mois de mai, il quitta Oran à la tête d'une colonne, avec laquelle il alla porter des vivres à Tlemcen et se rendit ensuite au camp de la Tafna. Martimprey l'accompagnait. L'expédition s'accomplit sans combat. Cette attitude des Arabes frappa tous les officiers, qui furent encore plus surpris lorsqu'on arrivant sur la Tafna ils entendirent parler de paix à conclure avec l'Emir. Le capitaine écrivit à ce sujet :
Le général avait-il dès lors mesuré la longueur de la lutte nécessaire pour anéantir la puissance si forte, si vivace, qu'avec son génie Abd-el-Kader, au nom de l'islamisme, était en mesure de nous opposer? Je ne saurais le dire (i).
Toujours est-il que Bugeaud, approuvé par le Gouvernement, entama des négociations avec l'Emir, régla les conditions d'un traité de paix et prit rendez-vous avec lui pour une entrevue le i" juin, au Fid-el-Attach.
Martimprey fut témoin de cet événement historique qui amena le général à commettre une des grandes fautes de sa carrière. Il en a fait un récit très fidèle qui a été publié.
L'Emir, comprenant les avantages de ce rendez-vous, fit en sorte de lui donner une apparence toute à son avantage. La France allait traiter avec lui sur le pied de l'égalité. C'était une reconnaissance publique de la haute position qu'il s'était attribuée. Voulant en profiter, il commença par se faire attendre et obligea ainsi Bugeaud à venir au-devant de lui. Son état-major seul l'accompagnait; il n'y avait là que sept officiers, dont Martimprey, et quatre cavaliers d'escorte.
Abd-el-Kader, qui avait prévu le nrtbuvement, envoya
(i) Souvenirs d^un officier d^ état-major.
un khalifa à Bugeaud pour le conduire près de lui. ri y eut un mouvement d'hésitation et Martimprey fit observer qu'il n'y avait plus à reculer; il fallait aller chercher l'Emir jusque dans son camp. Plus tard, le général Bugeaud, racontant à la Chambre des députés cet incident de la guerre d'Afrique, se servit des expressions du capitaine pour justifier sa décision.
Enfin, l'Emir parut et l'entrevue eut lieu. Le récit qu'en a fait le capitaine est connu avec tous ses incidents. Le traité de la Tafna qui en résulta fut une erreur qui pesa toujours sur la mémoire de Bugeaud. Non content d'avoir fait d'Abd-el-Kader un sultan algérien assez puissant jmur traiter directement avec le roi de France, il avait consenti à évacuer Tlemcen, le camp de la T^fna, et la plus grande partie des territoires que nous occupions au sud d'Oran, d'Alger et de Mostaganem.
Comme il fallait s'y attendre, ce traité rencontra en France une désapprobation générale et la carrière du général en fut un moment compromise. Ses officiers d'état-major on furent les premiers affectés. Mais le capitaine, déjà très attaché à ce chef éminent, ne laissa jamais percer les sentiments qu'il en ressentit. Il se contenta d'écrire un jour qu'à cette époque l'Afrique était un pays de « troubles, d'erreurs, d'intrigues et d'iniquités (i) ».
Après cette funeste expédition, Martimprey rentra à Oran, avec la colonne, dans les premiers jours de juin. Son général y resta le temps suffisant pour attendre la ratification, puis l'exécution du traité qu'il avait si malheureusement conclu.
Aux yeux de l'armée d'Afrique, la paix en était la conséquence. Pour les officiers fatigués, c'était le moment d'obtenir des congés. Le capitaine n'avait pas vu
(i) Souvenirs d'an officier d'état-major.
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sa famille depuis quatre ans et, pendant cette période, il n'avait cessé d'être en expédition, de lever ses itinéraires, de marcher et de combattre. Arrivé à Oran comme lieutenant, il avait maintenant la double épaulette, la croix, quatre citations et la réputation d'un officier d'état-major de grand mérite. Il avait aussi besoin de repos. Il demanda et obtint un congé, dont il profita pour aller revoir tous les siens. Tandis qu'il en jouissait avec un bonheur partagé, son jeune frère, Auguste, arrivait à Bône avec le 26* de ligne, pour prendre part à l'expédition de Constantine, une des plus rudes campagnes qu'ait vues l'Algérie.
Pendant l'absence du capitaine, on découvrit à Oran les malversations du général Brossard. Il avait reçu d'Abd-el-Kader des sommes d'argent importantes pour cesser les hostilités et conclure avec lui des arrangements qui avaient contribué à lui livrer Tlemcen avec des munitions de tout genre. Forcé de se rendre en France, il y fut arrêté et traduit en conseil de guerre.
Au mois de décembre, Martimprey, ayant fini son congé, revînt à Oran. Il y trouva un nouveau chef, le général Auvray, qui fut bientôt remplacé par le général Bapatel.
Ce dernier ne fit également que passer et eut pour successeur le général Guéhéneuc, à la fin de 1837. Un de ses premiers actes fut de donner au capitaine de Martimprey, le 16 décembre, l'ordre de se rendre à Mostaganem pour y étudier l'état de la place, celui des postes qui en dépendaient, la situation des troupes, des approvisionnements et du matériel de toute espèce.
Cette mission fut remplie à la satisfaction du général qui complimenta le capitaine à son retour à Oran.
La paix régnait alors partout. Mascara était devenue la capitale de l'Emir et on avait un instant songé à y envoyer Martimprey pour gérer le consulat que
3o LE COMTE DE MABTIMPREY
la France y avait installé. La proposition lui en avait été faite avant son départ pour Marseille; mais il ne l'avait acceptée que sous conditions. A son retour, lu situation n'était plus la même; on ne lui parla plus de cet emploi et il profita de sa liberté d'action pour compléter les études topographiques qu'il avait entreprises. Il pressentait une reprise des hostilités un jour ou l'autre et songeait au besoin de cartes et de renseignements qu'on aurait alors. Quoique peu encouragé par ses chefs qui ne jetaient plus les yeux sur les levés, il se livra au travail avec ardeur.
Au mois de juin, voyant l'importance qu'avait prise Mascara, il s'y rendit et fit un levé à vue assez étendu de la ville et des environs. Il commença de même un levé des environs d'Oran au 1/25.000*. Ses travaux qui avaient déjà rendu tant de services à ses généraux, étaient favorisés par le calme qui régnait dans la Province. Pendant les années i838 et iSSg, en effet, les troupes, resserrées dans les étroites limites imposées à notre domination, restèrent dans une inaction complète.
Il n'en fut pas de même pour Martimprey.
Chargé d'abord de remplacer, comme chef d'étatmajor, le lieutenant-colonel de Maussion, parti en congé, il fut distrait de ces fonctions par la malheureuse affaire du général Brossard qui venait d'éclater. Ce chef militaire, mis en jugement à Perpignan, avait cité le capitaine comme témoin à décharge.
Celui-ci dut se rendre en France, où sa déposition, marquée au coin de la sincérité et appuyée sur les ordres écrits qu'il avait gardés, le fit classer dans les témoins à charge. Un premier arrêt condamna l'accusé, mais fut cassé en appel. Il fallut un nouveau jugement qui occasionna au capitaine un second voyage à Perpignan. Cette fois, ce fut pour assister à un acquittement. Ces allées et venues lui avaient permis d'aller
PREMIÈRES CAMPAGNES d'aFRIQUE 3i
embrasser ses parents à Meaux et son frère Auguste à Bône.
A cette époque, Bugeaud, retiré dans sa propriété d'Excideuil, était en butte ai^x attaques de la presse. Devenu un homme politique par son entrée à la Chambre des députés, il avait souvent montré son mépris pour les journalistes. Ceux-ci, excités de leur côté, ne l'avaient pas ménagé et n'hésitaient pas à l'occasion à lancer contre lui les calomnies les plus odieuses.
Un fait de cette nature venait de se produire pendant le séjour de Martimprey à Perpignan. Reconnaissant des procédés que le général avait eus à son égard, il crut devoir lui exprimer les sentiments que les attaques des journaux avaient soulevés dans l'armée. Sa lettre fit un grand plaisir au général, qui lui répondit peu de temps après.
Excideuil, le i8 novembre i838.
J'ai reçu avec infiniment de plaisir, mon cher Martimprey, la lettre que vous m'avez écrite de Perpignan. Je tiens à votre estime plus qu^ celle de beaucoup d'autres et il m'a été doux de recevoir l'assurance que les calomnies de Viri' jâme et les déclamations de la presse n'avaient point affaibli vos sentiments pour moi, ce qui augmente ceux que j'avais pour vous.
Heureusement que dans mon malheur les consolations du genre des vôtres ne m'ont point manqué. Tous mes amis de l'armée et de la Chambre se sont empressés de m'écrire les choses les plus aimables et mes commettants ici m'ont comblé d'attentions et de démonstrations flatteuses. On m'a donné des fêtes et des banquets; on a tout fait pour adoucir ma peine et me réconcilier avec l'humanité.
Certains passages de votre lettre sont bien misanthropes et je conviens que le spectacle du monde est bien fait pour inspirer ces sentiments. Mais s'il y a des hommes pervers, il y en a aussi de bien bons et vous en êtes un. C'est pour eux qu'il faut vivre; c'est à ceux-là qu'il faut se dévouer.
Pour moi, j'aime beaucoup mieux mon département depuis la cruelle épreuve que je viens de subir.
Vous avez raison, mes jours de bivouac ont été les plus beaux de ma vie. J'espère bien en avoir encore et ils seraient plus heureux si je vous aVais à mes côtés, etc.
Votre dévoué serviteur.