CHAPITRE II
ENFANCE ET JEUNESSE
Naissance, éducation, entrée à Saint-Cyr. — École d'application d'état-major. — Stage d'infanterie. — La carte de France. — Stage de cavalerie. — Retour à l'infanterie. — Embarquement pour la province d'Oran.
Edmond-Charles de Martimprey naquit à Meaux, résidence de sa famille, le i6 juin 1808. Gomme on l'a vu, il était le fils aîné du comte Augustin-Dominique-Romain de Martimprey de Ghoisimont et de IMP^* Angélique-Françoise Royer de Maulny.
Tout jeune encore, son intelligence s'éveilla au contact des souffrances que l'invasion de 181 4 causait à la patrie. L'Empire s'écroulait et les soldats de toutes les nations dévastaient nos campagnes. Un jour, il y eut sous les murs de Meaux un violent combat pour empêcher un corps prussien de forcer le passage de la Marne. Le soir, son père le mena sur le terrain de la lutte et lui fit voir, couchés à terre, plusieurs grenadiers de la vieille garde. Il n'avait que six ans et ce spectacle se fixa dans sa mémoire; s'ajoutant plus tard aux récits des guerres de Napoléon et aux sentiments que les traditions de ses aïeux avaient éveillés dans son âme, il décida du choix de sa carrière. A seize ans, après avoir terminé sa seconde, il déclara à son père qu'il voulait être militaire. Une santé robuste, un grand désir d'activité et un goi^i décidé pour l'armée justifiaient sa résolution que ses parents approuvèrent.
Il entra à Saint-Cyr, le i6 novembre 1826, le 9* de sa promotion sur deux cents élèves. Insensible aux premières brimades, il travaillait avec ardeur, quand une contusion à la joue reçue au tir à la cible l'obligea à entrer à Tinfirmerie. Son mal, qui n'était rien au début, empira au point qu'on le crut perdu. Le général commandant l'école lui fit administrer les derniers sacrements. Mais la force de la jeunesse reprit le dessus. Une fois guéri, il se remit au travail, se distingua par son fanatisme et passa en première division avec le grade de caporal. Placé dans une compagnie de recrues, il se trouva, au mois de janvier, en présence d'un mouvement de révolte causé par les sévérités du sous-directeur des études. Ses camarades abandonnèrent un jour Tamphithéâtre. Martimprey et quatre ou cinq autres gradés refusèrent de les suivre. Le générai directeur du personnel au ministère de la guerre vint faire une enquête et punit les coupables. Aussitôt, tout rentra dans Tordre, et les gradés restés fidèles à leur devoir furent nommés chefs de compagnie. La deuxième reçut pour sergent-major Edmond de Martimprey. Mis en quarantaine avec les autres gradés, il vit ses amis approuver sa conduite, ainsi que son frère Auguste, entré une année après lui. A partir de ce moment, il commanda ses recrues avec une sévérité qui maintint la discipline, mais qui lui fit des ennemis et lui attira des duels à la sortie de l'école.
Aux examens de fin d'année, il obtint le n® i4, qui assurait son admission à l'école d'état-major, faveur réservée alors exclusivement aux trente premiers,
La police, prévenue par l'autorité supérieure, empêcha tous les duels, et le 3 janvier 1829, le sous-lieutenant de Martimprey entrait à sa nouvelle école. Heureux de son sort, il so distinguait par son zèle, lorsqu'un accident grave vint interrompre ses études. Une chute dans un escalier lui causa une luxation du poi-
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gnet gauche et une fracture du bras. Un moment, on craignît le tétanos, mais sa constitution l'emporta; la guérison se fit assez vite et il eut le bonheur de né pas rester estropié.
Sa deuxième année fut troublée par la prise d*Alger et la campagne de i83o, pour laquelle il demanda vainement à quitter l'école; puis, par la Révolution de Juillet.
Cet événement lui causa une impression profonde.
A ses yeux comme à ceux de ses camarades, la fidélité au roi était un culte.
Après l'abdication de Charles X, il se rendit à Meaux, dans sa famille, et voulut donner sa démission. Les conseils de son père réussirent heureusement à changer le cours de ses idées. 11 rentra à l'école d'étatmajor, reprit ses travaux et sortit à la fin de l'année avec le n" 7.
Il fut désigné pour faire son premier stage au 1 1* régiment d'infanterie qui occupait Soissons et était destiné à entrer en Belgique. Il rejoignit de suite son poste et, pour ses débuts, se trouva sous les ordres d'un capitaine de caractère difficile, avec lequel cependant, grâce à son zèle, il finit par s'entendre.
Au mois de juin, un ordre du ministre le tira de son régiment, à son grand déplaisir, pour l'affecter à une section topographique qui devait exécuter le levé d'une partie de la Champagne comprise entre Reims, Sainte- Menehould et l'Argonne. A cette époque, les officiers d'état-major récemment sortis de l'école d'application et possédant quelques aptitudes pour la topographie étaient employés aux levés de la carte de France.
Le lieutenant de Martimprey avait à cet égard un véritable talent qui devait, peu d'années après, lui permettre de rendre, en Afrique, des services signalés. Désigné d'office, en raison de ses notes, il commença
lO LE COMTE DE MAKTIMPREY
à mener une existence solitaire et laborieuse que ne soupçonne pas d'habitude le commun des mortels.
Logé dans une pauvre auberge de village, Tofficier topographe se lève avec le jour, part avec sa boussole, son trépied, sa planchette, trime toute la journée, déjeune oîi il peut et ne rentre qu'à la nuit, exténué, mais avec la satisfaction du devoir accompli. Telle fut alors la vie du sous-lieutenant de Martimprey. Il avait a3 ans, cet âge où tant d'autres ne rêvent que fêtes et plaisirs. « Cette existence fit promptement mûrir dans son esprit les idées sur lesquelles chacun sent le besoin de s'appuyer pour traverser ce monde (i). »
Les travaux de la carte de France ne plaisaient pas toujours aux officiers passionnés pour le service actif. Le sous-lieutenant de Martimprey était du nombre. Il n'en fit pas moins ses levés avec une entière conscience.
Nommé lieutenant le 20 juin 1882, il fut inscrit, au mois d'octobre suivant, dans le corps spécial d'étatmajor.
Il rencontra alors un de ses anciens, destiné à un bel avenir, le capitaine d'état-major Bedeau, dont les conseils influèrent sur sa destinée. Bedeau n'avait qu'un rêve : quitter Paris et le service d'état-major pour passer dans les troupes. 11 comptait pour cela obtenir, un jour ou l'autre, son affectation à l'armée d'Algérie. Il encouragea vivement son jeune camarade de Martimprey à quitter la carte de France et à suivre son exemple.
Ce dernier, gagné à ces idées, fit d'activés démarches pour être envoyé au siège d'Anvers; mais, n'ayant pu réussir, il alla faire son stage de cavalerie au 6* hussards, à Auch. 11 s'adonna alors tout entier à son nou-
(i) Souvenirs d'an officier d'éiat-major, — Ce livre fut écrit et publié par son fils aîné, Louis de Martimprey, capitaine d*état-major, avec les notes que le général a laissées.
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veau service, perfectionna ses aptitudes de cavalier et obtint d'excellentes notes.
Toutefois, au bout d'un an, cette vie lui parut monotone.
S*étant rendu à Montpellier en i835 pour embrasser son frère Auguste, lieutenant au a6* de ligne, qui partait pour l'Afrique, il rencontra à Toulouse le colonel de son ancien régiment d'infanterie, le ii*, qui allait aussi se rendre en Algérie. Ce chef de corps, n'ayant pas de lieutenant d'état-major, l'autorisa à demander cet emploi qui lui fut accordé huit jours après.
Il fît ses adieux au 6" hussards oîi il était très apprécié, rejoignit le ii* de ligne et alla avec lui s'embarquer à Port-Vendres sur un navire de guerre, le Duquesne, qui devait le transporter à Oran. Des renforts y étaient envoyés pour réparer l'échec subi, en juin i835, dans les marais de la Macta.
Après une pénible traversée de dix jours, le Duquesne jeta l'ancre le 3 novembre i835, vers onze heures du soir, dans la rade de Mers-el-Kébir.
Cette arrivée sur la terre d'Afrique laissa, dans l'âme du jeune lieutenant, une impression des plus vives.
La mer était unie, la nuit magnifique la lune se couchait derrière les hautes montagnes qui couvrent le mouillage à l'ouest, éclairant le fort de ses dernières clartés.
Des feux de campements arabes brillaient sur le rivage que saluait la musique du ii* de ligne. J'étais en extase; une vie nouvelle s'ouvrait devant moi (i).
Le lieutenant de Martimprey avait alors 27 ans; il était grand, mince, vigoureux, plein d'ardeur et dans les meilleures conditions pour faire campagne.
(i) Souvenirs d'ttfi officier d* état-major.