‹ Le général de division comte de Martimprey. Avec sept planches hors texte et cinq cartesChapitre 9 sur 48 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Combat de Mazagran (i84o). — Nomination de La Moricière à Cran.

— Sa confiance en Martimprey. — L'étoile polaire. — Gouvernement du générai Bugeaud. — Destruction de Tagdempt.

— Combat d*El-Bordj (i84i). — Opérations autour de Mascara. — Expédition du Cliéliff (1842). — Martimprey chef d'escadron d*élat-major. — Combat contre les Keraïch. — Blessure grave. — Direction des affaires arabes d'Oran. — Carte de la province. — Missions diverses. — Voyage à Paris. — Organisation des bureaux arabes. — Bataille d'Isly (i844). — Expédition dans le sud. — Mouvements insurrectionnels (i845). — Courses avec la Moricière. — Études de colonisation. — Rentrée en France du maréclml Bugeaud. — Reddition d'Ab-el-Kader (1847).

De tous côtés et surtout à Oran, on se mit sur le pied de guerre. Martimprey fut chargé par le général Guéhéneuc de se rendre à Bou-Tlélis, avec un escadron et un bataillon pour vider les silos. Malgré le faible effectif de sa troupe, il réussit à remplir sa mission.

A son retour, on apprit que le poste de Mazagran et la ville de Mostaganem avaient été attaqués par les Arabes, le i5 décembre.

Le général y envoya Martimprey, pour « organiser la défense de Mazagran, étudier la situation de Mostaganem et d'Arzew, enfin prendre toutes les disposition qu'exigeait leur sûreté (i) ».

Il partit sur une mauvaise tartane, gagna Arzew,

(i) Souvenirs d'an officier d'état-major.

prit les mesures défensives nécessaires et s*embarqua le lendemain sur une petite barque de pêcheur qui le conduisit tant bien que mal à Mostaganem. Quelques heures après son arrivée, il partit pour Mazagran avec des munitions, quinze jours de vivres, un obusier et le matériel nécessaire pour prolonger la défense. Il visita le poste, Gt réparer son enceinte, lui donna pour commandant le capitaine Lelièvre et rentra à Mostaganem, où il acheva son inspection. Il repartit ensuite pour Oran sur la barque qui l'avait emmené, fut surpris par une tempête et faillit être jeté à la côte où les Arabes l'auraient impitoyablement massacré. Son énergie soutint le patron de la barque qui réussit à le conduire à Arzew, après vingt heures d'une navigation périlleuse. Dans cette ville, il prit le bateau de la correspondance et put enfin gagner Oran, où il rendit compte de sa mission.

Huit jours après, le 2 février i84o, eut lieu l'attaque de Mazagran. Grâce à ses dispositions, cette bicoque fit une défense glorieuse qui resta célèbre dans l'histoire et exalta au dernier degré le courage de nos soldats.

La lutte contre Abd-el-Kader reprit alors dans toute l'Algérie; cette fois, nos généraux, Bugeaud en tête, comprirent qu'on avait fait fausse route et qu'elle devait être menée jusqu'au bout avec la plus grande énergie.

Autour d'Orah étroitement bloqué, un premier engagement eut lieu à Ten-Salmet, près de Misserghin, où le général Guéhéneuc, accompagné de Martimprey, arriva trop tard pour infliger une défaite à Bou-Hamedi, khalifa de TEmir à Tlcmcen.

Mais deux jours après, le chef indigène, ayant repris l'offensive, fut battu et forcé de s'éloigner. Martimprey se distingua dans ce combat par son activité et sa bravoure.

A la suite de cette affaire, un camp fut établi en a?ant^poste à Bridia et couvert par une redoute. On s*atrtendait à y être journellement attaqué. Martimprey obtint de s'y installer pour avancer ses travaux topographiques. Mais il ne put y rester longtemps. Le i5 juin, pendant un engagement, une chute de cheval lui causa une forte entorse qui l'obligea à regagner Oran et à s'y reposer. Il profita de son inaction pour ache;ver d'intéressantes études sur l'organisation à donner aux colonnes dans les campagnes d'Afrique.

Cette année i84o fut, pour les troupes de la province, une époque de découragement. La faiblesse des effectifs ne permettait aucune opération et les ordres reçus par le général Guéhéneuc lui prescrivaient de retenir devant lui une partie des contingents indigènes sans s'engager. Cette situation avait engendré partout une grande lassitude morale et physique.

Au mois d'août heureusement, la désignation d'un <:hef populaire vint la modifier. Le général de La Morîcière, nouvellement promu, fut nommé à Oran, à la place du général Guéhéneuc. Celui-ci, très affecté de son changement, ne voulut pas s'embarquer sans avoir avec Martimprey, qu'il avait en grande estime, un entretien dans lequel il lui fit connaître les instructions qui avaient motivé ses actes. Il comptait sur lui pour le défendre à l'occasion.

Une ère nouvelle de combats et de succès allait commencer. Le nouveau chef des troupes d'Oran, à peine âgé de trente-quatre ans, célèbre déjà par ses talents, son courage et son expéi'ience, ne pouvait manquer de donner à la lutte contre l'Emir un caractère offensif d'une vigueur inattendue.

Martimprey, qui professait pour lui une admiration sans bornes, ne put s'empêcher d'en témoigner sa joie aux officiers qui s'intéressaient à l'avenir de la Pro-

vince et notamment au général Bugeaud. Ce dernier lui répondit :

Excideuil, le 4 septembre i84o.

Mon cher Martimprey,

Votre bon souvenir, pour être tardif, n'en est pas moins précieux. Je suis heureux, chaque fois que je reçois des preuves d'estime et d'affection de mes frères d'armes.

Vous avez bien raison de penser que je m'intéresse vivement à la Division d'Oran. Rien de ce qui la touche ne m'est indifférent. Ce chef, qu'à juste titre vous avez accueilli avec joie et espérance, je l'avais désigné pour Oran, au temps où je devais prendre le commandement de toute l'armée. Depuis, lorsque le Gk)uvernement se laissait arrêter par les criailleries de la presse et par d'autres considérations tout aussi mauvaises, je l'ai encore pressé d'envoyer au plus tôt Lamoricière à Oran, et s'il a tant tardé, ce n'est pas ma faute.

Malgré ses talents et sa résolution, les choses n'iront pas aussi vite que vous paraissez le croire. Il est des circonstances qui sont plus fortes que les hommes de mérite, ou du moins qu'on ne peut vaincre qu'avec du temps et une persévérance des plus énergiques...

....Adieu, mon cher Martimprey, tenez-moi un peu au courant de ce que vous ferez et croyez à mon attachement.

Bugeaud.

La nomination de La Moricière transporta de jœe la petite armée d'Oran. Son premier acte fut la suppression du camp de Bridia, et Martimprey, qui avait concouru à son établissement, dut, peu de mois après, aider à son évacuation. Il en fut du reste heureux, car son emplacement, mal choisi, n'avait engendré que des maladies.

En même temps, le nouveau général, préoccupé des moyens d'action dont il pourrait disposer et pénétré de la nécessité de connaître son terrain d'opérations,

voulut voir en détail les ressources que pourrait lui offrir le bureau topographique.

Il y trouva non seulement des cartes et de nombreux itinéraires, mais le levé de toutes les positions occupées par les troupes depuis Tarrivée du capitaine en Afrique et des mémoires de toute sorte, complets et détaillés, sur la statistique du pays, sur les tribus, 1** nombre de leurs guerriers, leurs troupeaux, leurs productions, la contrée qu'elles habitaient, les chemins praticables, etc. Disposé d'avance à remplacer le capitaine si son service ne lui offrait pas les renseignements dont il avait besoin, il fut au contraire enchanté, le lui dit nettement, lui fit connaître toute l'importance qu'il attachait à ses fonctions et lui donna un nouveau programme de travaux. Il voulait une carte générale de la province, complétée par renseignements, avec l'aide du bureau arabe. Le capitaine commença à en dresser les minutes tandis qu'un autre officier d'état-major les mettait au net. Ce fut un travail considérable qui exigea des efforts assidus. Mais à cette époque oh la configuration du sol était à peu près inconnue, son utilité fut hautement appréciée. Chaque jour le général venait en suivre les progrès. Quand il devait partir en expédition, le capitaine rédigeait un projet et y ajoutait un croquis. Une fois en route, chaque jour de marche donnait, lijRU à une étude par renseignements et à un levé pendant l'étape ou le combat, puis, le soir, au bivouac, à une mise au net sur un plan directeur. La carte de la province fut ainsi dressée en dix années. Les minutes furent établies en double; un exemplaire pour le dépôt de la guerre, alors dirigé par le général Pelet, et un autre pour le bureau topographique d'Oran.

Ces beaux travaux furent bientôt connus et valurent à leur directeur les approbations les plus flatteuses. Ils lui firent une réputation d'autant plus méritée qu'il ne manquait jamais un combat et qu'il fut en même

temps employé, tantôt comme chef d'état-major, tantôt comme officier des affaires arabes.

Les premiers efforts du nouveau commandant de la province eurent pour but de préparer une vigoureuse offensive contre TEmîr. Il voulut avoir une organisation de marche pour ses colonnes et un personnel spécial pour les guider. Sa confiance dans Martimprey était déjà telle qu'il le désigna pour diriger ses colonnes. A partir de ce moment, ce fut toujours lui qui, en expédition, précédait les troupes d'une quarantaine de pas, entouré de guides arabes et suivi d'un cavalier portant un fanion blanc orné d'une étoile rouge.

Les .soldats eurent bientôt fait d'appeler ce fanion V étoile polaire y puis d'appliquer ce surnom au capitaine d'état-major chargé de la direction des colonnes.

Ces fonctions devinrent par la suite un poste de choix, d'autant plus remarqué qu'il attirait sur son titulaire les premiers coups de l'ennemi. Elles n'empêchèrent pas le capitaine de faire en même temps le levé à vue et la reconnaissance des routes suivies par les troupes. La ville d'Oran était bloquée. Pour la dégager, le général commença par razzier une des tribus les plus dévouées à l'Emir, les Garabas. Dans la nuit du 22 octobre i84o, guidé par Martimprey qui connaissait le pays, il réussit à enlever leurs tentes, leurs troupeaux et la famille de leur chef, Ben-Yacoub. Dans son rapport, il cita le capitaine et le proposa pour officier de la Légion d'honneur.

Ce fait d'armes éloigna les indigènes et dégagea les abords de la ville. Le mois suivant, ce fut le tour des Ouled Ali d'être razziés. Au retour, la colonne fut assaillie par les Arabes; il y eut un violent combat qui coûta la vie au colonel d'état-major de Maussion. C'était pour le capitaine un chef et un ami. Depuis t836, ils ne s'étaient pas quittés, partageant souvent la

GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER Sg

même tente, quelquefois la même couverture et mangeant à la même table. Ce fut pour lui une grande perte.

Après la razzia des Ouled-Ali, vint celle des Ouled- Kralfa, campés à vingt lieues d'Oran sous les ordres du khalifa d'Abd-el-Kader, Bou-Hamedi. Le capitaine guida son chef comme précédemment; la razzia eut un plein succès; Bou-Hamedi dut se rejeter en arrière et on rentra à Oran, à la (in de novembre, pour y trouver le lieutenant-colonel d'état-major Pélissier, successeur du colonel de Maussion. Sa rencontre avec Martimprey fut l'origine de rapports d'estime et d'amitié qui ne devaient jamais être altérés, malgré le caractère difficile du futur maréchal. Ils eurent une grande influence sur la carrière du capitaine.

Le début de Tannée iS^i allait bientôt mettre en présence les troupes d'Oran et les forces régulières de l'Emir. Un de ses khalifas les plus renommés, Mustapha-ben-Tami, s'était avancé au delà du Sig, poussant devant lui les gens des Garabas. A cette nouvelle, La Moricière quitta Oran, dans la soirée du 12 janvier, avec dix bataillons, deux escadrons et une batterie de montagne. Martimprey lui donnait la direction, marchant en tête avec un guide arabe qui n'était qu'un bandit connu par ses crimes. L'entreprise réussit encore et les Azib des Garabas furent enlevés. En reprenant la route d'Oran, la colonne eut son arrière-garde attaquée par les forces de Ben-Tami. Un violent combat s'ensuivit près des marabouts de Sidi-Lakdar; les Garabas perdirent plus de trois cents hommes et le lieutenant d'Abd-el-Kader dut s'enfuir avec ses cavaliers.

Ces débuts du nouveau général avaient donné à ses soldats une telle confiance qu'avec eux, désormais, il pouvait tout entreprendre.

La nomination de Bugeaud comme gouverneur gé-

4o LE COMTE DE BfARTIMPKEY

néral vint redoubler leur ardeur et inspirer à tous une nouvelle foi dans le succès. La Moricière en fut informé à son retour à Oran, où il trouva Tordre de se rendre à Alger accompagné de Martimprey.

Le nouveau gouverneur offrit à ce dernier, en souvenir de leurs bonnes relations passées, l'emploi de deuxième aide de camp. C'était très flatteur. Mais le capitaine s'était attaché au général de La Moricière et ressentait pour lui autant de sympathie que de dévouement. Il l'avoua au gouverneur en le remerciant et lui demanda de le maintenir, à son poste. Bugeaud avait l'âme trop haute pour s'en offenser. Il n'en apprécia que plus favorablement le caractère et la manière de servir du capitaine, qui venait de lui montrer une abnégation des plus louables. La Moricière de son côté en fut vivement touché.

Désormais, Martimprey fut pour lui un ami. L'entourage du général s'en rendit compte au point que, plu^ d'une fois, le chef d'état-major s'adressa à lui pour obtenir de La Moricière une décision qu'il croyait utile.

Rentré à Oran, le général prépara l'exécution du plan d'opérations qu'il avait exposé à Alger au gouverneur, et qui se résumait ainsi : occuper Mascara, siège de la puissance de l'Emir, accabler les tribus des environs qui étaient son plus ferme appui, le forcer à engager ses forces régulières, les battre et les détruire.

Dans ce but, les troupes d'Oran furent concentrées en avril à Mostaganem. Le mois suivant, le gouverneur leur amena quelques renforts et vînt se mettre à leur tête. Le duc de Nemours, second fils du roi, l'accompagnait. Quand tout fut prêt, voulant fixer définitivement les détails de l'expédition, il convoqua La Moricière, qui vint le trouver avec les capitaines de Martimprey et Daumas, ce dernier chef des affaires arabes. Le colonel de La Rue, envoyé du Ministre de

la guerre, assistait à l'entretien. Bugeaud ne voulait pas marcher d'abord sur Mascara et tenait avant tout à détruire les postes fortifiés qui servaient de base et de magasins d'armes à TEmir, surtout Tagdempt. On discuta. Martimprey fut invité, après avoir présenté ses itinéraires, à donner son avis. Il proposa de marcher d'abord sur Tagdempt, puis sur Mascara; d'occuper cette place avec une garnison munie • de vingt jours de vivres, de revenir, avec la colonne, à Mostaganem, chercher un second convoi, le conduire à Mascara et, de là, rayonner sur le pays, suivant les vues du gouvernement et du général. Son avis fut goûté par ses deux chefs et, le i8 mai i8/|i, la colonne se mit en route.

Après divers petits combats, on arriva, le 24, à Tagdempt. Le fort, protégé par une enceinte rectangulaire, avait été incendié par Abd-el-Kader, qui ne pouvait songer à le défendre.

Martimprey, en sa qualité de directeur de la marche, arriva le premier devant l'entrée du fort. Mais, voulant laisser au chef d'état-major le plaisir d'y entrer avant lui, il l'attendit. Ils y pénétrèrent tous deux et trouvèrent sous la voûte, pendus côte à côte, un chien et un chat. « C'était une façon des Arabes d'exprimer aux Français qu'ils seraient toujours, vis-à-vis d'eux, comme chien et chat (i). »

Le fort fut détruit et le jour même, 26 mai i84i, la colonne repartit pour Mascara, oîi Martimprey s'était engagé à conduire le gouverneur. Chaque étape fut marquée par un combat.

Pendant le trajet, un incident se produisit entre le général en chef et le capitaine. Ce dernier avait été invité à dîner par le gouverneur, en compagnie du duc

(i) Souvenirs d'un officier d'éta{-major.

4 a LE COMTE DE MARTIMPREY

de Nemours, du colonel de La Rue, délégué du Minisire, et de trois députés. Les officiers d'état-major da prince et du général Bugeaud complétaient la réunion. Comme d'habitude, la conversation s'anima; on parla des difficultés que les colonnes rencontraient pour vivre dans un pays à peu près sans ressources comme l'Algérie. Martimprey, qui connaissait sa province, fit observer que la contrée était cependant couverte de riches moissons et que les convives avaient même pour sièges de belles gerbes de blé. Il ajouta que les Romains avaient su faire la guerre en Afrique en vivant sur le pays et qu'ils l'avaient appelée le grenier de l'Italie.

Cette observation excita la susceptibilité de Bugeaud. Craignant qu'on lui reprochât un jour de n'avoir pas su tirer parti des ressources que possédaient les Arabes, il reprocha au capitaine de se faire l'écho du général La Moricière, et l'admonesta vivement. Le lendemain, il le chargea d'assurer l'approvisionnement, des magasins de Mascara, avec les moissons qu'il avait signalées, et mit à sa disposition quelques corvées de soldats.

Martimprey, ému, blessé même par le ton du gouverneur, songea un moment à demander sa rentrée en France. Mais le général La Moricière l'en détourna et le duc de Nemours lui témoigna un véritable intérêt qui le calma. Le gouverneur continua sa route sur Mascara, y fît reposer les troupes pendant vingt-quatre heures et repartit pour Mostaganem, laissant le capitaine à Mascara pour remplir sa mission.

Huit jours après, il revenait avec un fort convoi. Dans l'intervalle, il avait réfléchi; l'idée du capitaine lui avait paru pratique. Il le prît à part, lui dicta un ordre pour la récolte des moissons et pour leur achat par l'administration, lui promit des encouragements

s'il réussissait €t le prévint que, « dans le cas contraire, il aurait à se repentir de ses erreurs (i) ».

Dès le lendemain, la récolte commença. La troupe était commandée par le colonel de cavalerie Randon, avec Martimprey pour chef d'état-major. Le résultat fut remarquable; tout le monde s'y intéressa. Le général de La Moricière, qui voulait faire de Mascara sa nouvelle base d'opérations, s'en occupa le premier. Bientôt, les approvisionnements en blé, orge et paille furent abondants et répondirent à tous les besoins.

Le gouverneur fut enchanté et, cette fois, en quittant Mascara pour Mostaganem, il félicita Martimprey et l'emmena avec lui. Ce dernier assista, le 20 juin, au combat d'El-Bordj. Peu de jours après, la colonne, de retour à Mascara, reprit sur une large échelle la récolte des moissons, qui ne devait pas, cependant, s'achever sans quelques résistances. Le i3 juillet, en effet, près des marabouts de Sidi-Daho, l'apparition subite du khalifa Ben-Tami faillit tout compromettre. Un combat violent s'engagea. Le capitaine, dans cette journée, chargea sut les réguliers d'Abd-el-Kader avec le colonel Yusuf , le maréchal des logis Fleury et quelques cavaliers. Leur initiative arrêta l'élan de Ben-Tami et permit d'achever la lutte avec succès. Le porte-fanion du capitaine fut cité à l'ordre.

Le TC), après plusieurs affaires, les troupes, très fatiguées, rentrèrent à Mostaganem et à Oran. On passa l'été à les refaire et à leur procurer un repos devenu indispensable.

Dès qpi'elles furent en état de repartir, on les concentra de nouveau à Mostaganem, où le gouverneur général ne tarda pas à arriver d'Alger, prêt à entreprendre une vigoureuse campagne d'automne.

Au mois de septembre, il fît former deux colonnes.

(i) Souvenirs d'im officier d* état-major.

44 LE COMTR DE MARTIMPRET

L'une, dite politique^ sous ses ordres directs, marcha contre la forte tribu des Flitta; Tautre, dite de ravitaillement^ commandée par La Moricière, quitta Mostaganem six jours plus tard pour se rendre à Mascara, avec un nombreux convoi. Martimprey en faisait partie.

Près des montagnes d'El-Bordj, apprenant que les forces de l'Emir, d'un effectif élevé, lui barraient le chemin, La Moricière, craignant de compromettre sa mission, prévint ses colonels qu'avant d'attaquer l'ennemi il voulait se joindre à la colonne du gouverneur. Son chef d'état-major, Pélissior, fut d'un avis contraire et, connaissant l'influence du capitaine, directeur de la marche, il le pressa d'agir sur le général pour l'engager à forcer seul le passage; Martimprey refusa, trouvant que son devoir était d'obéir à son chef, dont il partageait d'ailleurs les idées.

La réunion des deux colonnes s'affectua et fut approuvée par Bugeaud. Abd-el-Kader, qui était sur les lieux avec de nombreux contingents, les lança sur lui à El-Bordj, le 8 octobre. Le combat fut long et meurtrier. Il fallut déloger l'Emir de trois positions successives, avant de le forcer à battre en retraite. Deux jours après, la colonne gagnait Mascara, dont la garnison avait eu aussi à se défendre.

On rayonna alors autour de la ville, razziant les tribus et vidant leurs silos. Puis, on marcha sur Saïda, suivant l'itinéraire que Martimprey avait tracé. On y arriva, après un combat de nuit, livré le 21 à Sidi- Aïssa-Maïmo, et on n'y trouva que les ruines d'un récent incendie. L'Emir avait encore détruit ce poste.

Le général Bugeaud se porta ensuite au-devant du khalifa Ben-Tamî qui était aux environs et qui, prenant l'offensive, fit une attaque soudaine sur le bivouac du gouverneur, à Tagremaret, avec 1.200 cavaliers réguliers. Il en résulta un combat de cavalerie où

6UBBRE CONTRE ABD-EL-KADER ^b

nos spahis, entraînés par le colonel Yusuf, repoussèrent l'ennemi et rentrèrent au camp, enivrés de leur succès.

Martimprey écrivit à ce sujet :

Leur retour fut triomphal et mérite d'être décrit, parce qu'il donne une idée de cette époque.

Ils revinrent musique en tête; derrière marchaient les prisonniers, la corde au cou; puis, plusieurs rangs de cavaliers menant en main les chevaux de prise tout sellés, les armes suspendues à Tarçon; enfln, un double rang de spahis, les fusils haut, et ayant chacun une tête au bout du canon.

Les escadrons, précédés de leurs blessés et de leurs morts portés sur des cacolets et sur des litières, fermaient la marche (i).

On revint à Mostaganem, oix le capitaine organisa une nouvelle colonne d'approvisionnements qui, rendue à Mascara, permit à La Moricière de recommencer ses razzias et ses enlèvements de silos.

Les tribus voisines furent bientôt complètement ruinées et découragées.

Le capitaine menait alors une existence d'une activité incessante. A peine rentré à Mascara, il préparaît l'itinéraire de la prochaine course qui s'effectuait quelquefois le soir même. Pendant tout l'hiver, il fut en mouvement, n'ayant souvent qu'un petit nombre d'heures de repos. Les marches de nuit se renouvelaient à chaque instant ; c'était le moyen de surprendre les tribus au petit jour. Elles amenaient souvent des combats qui furent toujours heureux et entraînèrent plusieurs soumissions. Ces opérations autour de Mascara diminuèrent notablement le prestige d'Abdel-Kader et ruinèrent peu à peu ses moyens d'action.

En février 1842, le gouverneur général arriva d'Al-

(i) Sotwenirs d*un officier d^ état-major ,

ger pour fair€ une expédition contre Sebdou qui fut détruit et changer divers commandements' de subdivisions. Martimprey était toujours en course.

Cette période des campagnes d'Afrique fut tellement active et produisit de tels avantages qu'elle laissa dans son esprit un souvenir saisissant. Il Ta décritedans les termes suivants :

Si rhistoire de la conquête de l'Algérie est un jour écrite avec une impartialité éclairée, la campagne d'hiver de Mascara, de i84i à 1842, sera considérée comme la cause la plus efficace de cette conquête; elle comptera dans les plus belles pages des annales de larmée française.

Je n'ai jamais rencontré de militaire, officier ou soldat, ayant fait partie, à l'époque dont il s'agit, de la division de Mascara, qui ait refusé au chef qui nous conduisit son tribut d'admiration et qui ne se soit félicité d'avoir eu l'honneur de concourir à sa mémorable entreprise.

Personne autre que lui n'en avait, par avance, calculé la portée et précisé les conséquences.

Ecrivant au duc d'Orléans à ce sujet, le général me faisait l'honneur de me citer au prince comme le seul officier sous ses ordres qui n'eût pas désespéré d'arriver à une bonne fin; je dois avouer pourtant que mes espérances furent plus d'une fois ébranlées par la crainte, non pas des difficultés que l'ennemi pouvait nous opposer, mais de celles dont les germes fermentaient dans nos rangs, à tous les degrés de la hiérarchie, et dans le Gouvernement luimême.

Le général de la Moricière en triomp)ia, à force de volonté, d'habileté, de courage et de génie (i).

L'admiration de Martimprey pour son illustre chef était redoublée par une vive amitié et par des sympathies que les épreuves de la campagne avaient fortifiées. Elles avaient eu pour le capitaine l'avantage de

(i) Souvenirs d'un officier d* état-major.

le faire apprécier par tous ces hommes que l'Algérie devait placer un jour à la tête de l'armée : Randon, Pélissier, Saint-Arnaud, Bedeau, Cavaignac, et tant d'autres.

Ces courses continuelles, au lieu de ralentir ses travaux topographiques, n'avaient fait que les développer. De tous côtés, ses chefs lui en adressaient des félicitations et des remerciements.

Randon, alors colonel de cavalerie, lui écrivait déjà en i84o :

... J'ai pu acquérir une nouvelle preuve de votre esprit judicieux et du fruit que l'armée peut retirer de votre expérience rendue plus complète par l'étude constante que vous faites des détails du métier.... Je vous remercie, j'aime à vous le répéter, de ce que vous avez bien voulu vous souvenir de moi à votre camp de Bridia et il me tarde de vous Texprimer de vive voix....

Le chef le plus frappé par l'étendue et la précision de ses travaux était le lieutenant-général Pelet, pair de France, alors directeur général du dépôt de la guerre, où il centralisait, faisait mettre au net et reproduire les travaux topographiques des officiers d'état-major. Ancien aide de camp de Masséna, ayant fait toutes les campagnes du premier Empire, ami du maréchal Soult, ministre de la guerre, membre de la chambre des pairs, très instruit, le général Pelet était une des personnalités remarquables de l'époque. Il avait été frappé depuis longtemps par les résultats qu'obtenait Martimprey, par les œuvres qu'il produisait et faisait son éloge en toute occasion. Il connaissait aussi ses parents et leur communiquait de temps à autre les nouvelles qu'il en recevait.

En i84o, lorsque La Moricière eut vu le capitaine à l'œuvre, aussi brave au feu qu'habile dans ses levés, il l'avait proposé, malgré son grade, pour la croix d'of-

ficier de la Légion d'honneur. Le général Pelet lui écrivit à cette occasion.

Psiris, le 27 novembre i84o.

Mon cher Capitaine,

Le dernier rapport du général de Lamoricière et son ordre du jour aux troupes de la division d'Oran m'ont fourni Toccasion d'appeler sur vous l'attention de M. le Maréchal (i). La lettre ci-jointe vous prouvera le vif intérêt que l'on prend ici à vos travaux. Je regrette qu'il ne me soit pas possible de vous faire obtenir immédiatement la croix d'officier de la Légion d'honneur, qui a été demandée pour vous.

Le Pair de France, Lieutenant général Directeur,

Pelet.

À la fin de l'année suivante, le capitaine put lui envoyer les minutes d'une belle carte d'ensemble des reconnaissances faites au printemps. Le directeur du dépôt de la guerre en fut si satisfait qu'il la montra au ministre, et ce dernier l'examina avec un grand intérêt.

Au mois d'avril 1842, le gouverneur général revint à Oran pour s'entendre avec La Moricière sur les opérations à effectuer au printemps*

11 voulait remonter le Chéliff avec une partie des troupes d'Oran, et opérer sa jonction sur l'oued Rouïna avec une colonne venant d'Alger sous les ordres de Changarnier. La Moricière, pendant ce temps, couvrirait sa marche du côté du sud en parcourant les hautes vallées qui se déversent dans le Chéliff.

Bugeaud comptait beaucoup sur cette opération pour achever la pacification des tribus voisines. Il tint avant

(i) Maréchal Soult, ministre de la Guerre.

tout à avoir son guide des colonnes et le levé du terrain parcouru.

En conséquence, il donna Tordre au capitaine de Martimprey de quitter momentanément le général de La Moricière et de se rendre près de lui à Mostaganem.

Cette expédition du Chéliff, renforcée de tous les goums de la contrée, commença le i5 mai i84a.

Ce fut, écrivait le capitaine, un véritable triomphe. A la vue d'une masse aussi considérable de leurs coreligionnaires, réunis sous le drapeau français, les tribus de TEst furent entraînées à se soumettre, etc....

La jonction des troupes d*Oran et d'Alger s'effectua sans encombre et Martimprey, poussant sa marche jusqu'à Blidah, eut le plaisir d'y rencontrer son frère Auguste, alors capitaine adjudant-major au 26* de ligne.

Après quelques jours de repos, la colonne d'Oran reprit le chemin de sa province, sous les ordres du général d'Arbouville, commandant la subdivision de Mostaganem. «^

Mais avant de quitter le directeur de ses marches, le gouverneur général tint à lui témoigner sa bienteillance en le proposant pour chef d'escadron et en le citant dans son rapport Sur l'expédition.

Le retour de la colonne se fît par Milianah et le général d'Arbouville ajouta aux fonctions du capitaine celles de la direction des affaires arabes. On était à la fin de juin et les étapes s'accomplirent par une chaleur accablante qui occasionna beaucoup de maladies. Tout le monde aspirait au repos et Martimprey, lui-même souffrant de l'entorse qu'il s'était faite l'année précédente, songeait à aller aux eaux de Bourbonne pour achever sa guérison. Il avait écrit à ce sujet au général Pelet pour savoir si ce dernier approuverait une

5o LE COMTE DE MARTIMPREY •

demande de congé. Mais à ce moment les ordres du général de La Moricière vinrent déranger ses projets.

Le commandant de la province maintenait en expédition les troupes qui arrivaient d'Alger et les envoyait chez les Flitta. Le capitaine, continuant la vie active qu'il menait depuis le mois d'avril, se vit entraîné dans de nouvelles courses, et dut renoncer à son congé. Après avoir assité à un combat près de Sidi Mohamedben-Aïssa, il quitta Je général d'Arbouville pour rejoindre La Moricière à Mascara.

Après avoir fait avec lui une marche dans le sud-est jusqu'à Taguin, visité les ksours de Chellala et de Ben- Hammade, il rentra dans le Tell et assista, près de Loha, à une rencontre imprévue entre les soldats de la colonne et de nombreux cavaliers commandés par l'Emir en personne. Ce dernier fut mis en déroute et faillit être pris.

Les derniers mois de l'année s'écoulèrent encore en expéditions qui eurent, pour la carrière du capitaine, une importance exceptionnelle. Le i3 novembre i842, il fut promu chef d'escadrons d'état-major. Ce grade supérieur, qui décide de l'avenir des officiers, lui était décerné à 34 ans et le plaçait dans une position hors ligne. Très connu maintenant dans l'armée d'Afrique, apprécié comme un officier de choix par des chefs célèbres, tels que Bugeaud, La Moricière, Bedeau, Changarnier, par d'autres très en vue qui allaient bientôt s'élever aux premiers rangs de la hiérarchie, tels que Pélissier, Randon, Cavaignac, Saint-Arnaud, Bosquet, ayant fait toutes les expéditions d'Oran depuis i835 et obtenu plusieurs citations, lié d'amitié avec le général de La Moricière, il était sûr désormais de parvenir aux grades les plus élevés. Comme il récrivît alors, « ce fut le plus beau moment de sa jeunesse ».

Mais, comme il arrive souvent, un accident faillit, quelques jours après, anéantir toutes ses espérances.

GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 5l

C'était en novembre. Les cavaliers du capitaine de Forton venaient d'exécuter une razzia sur la tribu insoumise des Keraïch. Le commandant de Martimprey reçut l'ordre de protéger leur retour avec deux compagnies d'infanterie. Il fut ainsi entraîné dans un engagement au cours duquel il fut atteint d'un coup de feu en pleine poitrine. La blessure était grave; mais elle fut bien soignée. Il resta immobilisé pendant un mois à Mascara. Ce long repos suffit à le remettre. A la fin de l'année, il était prêt à reprendre sa vie d'expédition. Il reçut à cette époque, presque en même temps, des félicitations et des condoléances. Le général Pelet, son chef topographique, lui écrivit que son avancement <( serait salué par les acclamations de tout le corps d'état-major et de Tarnaée d'Afrique tout entière ». Deux jours après, il lui renouvelait ses compliments.

Paris, le 26 novembre 1842.

Mon cher Commandant,

C'est avec une bien vive satisfaction que j'ai appris votre nomination. Le zèle et le dévouement dont vous n'avez cessé de donner des preuves méritaient la récompense que vous venez d'obtenir, et je n'hésite pas à dire que tous vos camarades applaudiront à votre avancement.

Par décision du 18 de ce mois, M. le Maréchal vous a maintenu au service topographique d'Oran. Cette disposition me fait d'autant plus de plaisir, qu'il m'eût été difficile de vous désigner un successeur, qui par sa connaissance du pays, pût ^e rendre aussi utile que vous.

Le Pair de France, Lieutenant général Directeur, Pelet.

Au commencement de i843, la santé du commandant était si bien rétablie que ilc général de La Mori-

cière le chargea, en rentrant à Oran, de visiter quatre tribus turbulentes, de leur imposer des contributions de guerre et de consolider leur soumission.

Quoiqu'il trouvât l'une d'elles, les Medgeers, en armes, le fusil haut, prête à combattre, il réussit dans sa mission, grâce à une fermeté qui produisit un excellent effet.

De nouvelles fonctions l'attendaient à Oran. Il devait y « prendre la direction des affaires arabes de la subdivision, puis centraliser la statistique et tous les documents relatifs à l'existence politique et matérielle des tribus de la province (i) ». Les chefs des bureaux arabes des autres subdivisions, parmi lesquels se trouvaient le commandant Bosquet et le capitaine Charras, tous deux officiers d'artillerie, avaient ordre de correspondre avec lui. Il fut en même temps nommé membre de la commission administrative instituée à Oran.

Ces attributions, nouveau témoignage de la confiance du général de la Moricière, montrent que, tout en se distinguant dans le service d'état-major, Martimprey avait acquis, comme officier des affaires arabes, une réputation incontestée.

Dans la commission administrative dont il faisait partie, il eut à s'occuper du budget des recettes et des dépenses, de la délimitation du terrain civil concédé aux colons et de nombreux travaux d'utilité publique, tels que le barrage du Sig, les salines d'Arzew, la conservation des forêts, etc.

Pour la délimitation du territoire civil, il fut amené à reconnaître les terres de l'ancien beylick,* usurpées depuis la conquête par les tribus qui les avoisinaient. Il put ainsi faire inscrire sur les registres du domaine cinq mille hectares d'excellentes terres. Elles furent exploitées de suite et devinrent le point de départ des terrains de colonisation.

(i) Souvenirs d'un officier d^ état-major.

En réalité, ces travaux furent le début de rexistence civile, politique et administrative de la province d'Oran. Martimprey, toujours modeste, en reporta le mérite au général de La Moricière. Ils eurent aussi pour résultat de faire définir d'une façon précise, les attributions des officiers des affaires arabes. Enfin ils lui permirent de compléter avantageusement les cartes qu'il avait commencées. Il put y tracer les divisions naturelles du pays, le Tell, le grand et le petit désert. En réunissant les levés de ses nombreux itinéraires et ceux qu'il avait exécutés autour des villes, il réussit à établir une nouvelle carte d'ensemble de la province et l'adressa au général Pelet, au commencement de 1843, en l'accompagnant d'une lettre qui en faisait voir l'importance.

Mascara, le i6 janvier i843.

Mon général,

Conformément à votre intention de recevoir communication des travaux de statistique que le général de la Moricière m'a donné Tordre d'exécuter, j'ai l'honneur de vous adresser le calque d'une carte au i/4oo.ooo, présentant les divisions administratives instituées par l'autorité française, dans la province d'Oran. Elles sont écrites en rouge. Le nom des tribus et tout ce qui est primordial est en noir.

J'aurais voulu de plus tracer sur la carte la limite actuelle des soumissions, comme aperçu de l'état politique de la province. Craignant la confusion dans le dessin, je4;ne suis décidé à vous indiquer ici cette limite par un jalonnement de points; pour cette indication, j'ai pris la situation des choses au i5 décembre i843i c'est-à-dire, précédemment aux opérations des divisions de Medeah, Milianati, Mostaganem et Mascara dans le bas Chélif...

Le chef d*escadron d' état-major, DE Martimprey.

Les travaux du commandant, moins éclatants que les combats auxquels il avait assisté, avaient, cependant, pour la consolidation de notre conquête algérienne, des conséquences inappréciables. « Nous étions passés, dit-il, de l'obscurité à la lumière et, bien que nous eussions à poursuivre une guerre pleine de cruelles nécessités, il nous était permis de nous livrer aux douces espérances d'une pacification définitive et pleine d'avenir (i). »

Tandis qu'il achevait à Oran la mission qui lui avait été confi.ée, l'occupation du reste du pays se poursuivait activement : le poste de Tiaret était fondé en avril i843, près de Tagdempt; ceux de Saïda et de Sidi-bel-Abbès étaient créés à la même époque; les soumissions s'étendaient autour d'Orléansville et de Tlemcen. L'Emir, qui voyait ces progrès ruiner peu à peu sa puissance, apparut tout à coup dans la plaine d'Eghris, chez les Hachem-Garabas, près de Mascara. Pendant ce temps, sa smala était enlevée à Taguin, le 10 mai i843, par le duc d'Aumale. Cet événement, d'une portée considérable, ne découragea pas Abd-el- Kader; et le gouverneur, apprenant sa présence chez les Hachem, ordonna au général commandant la subdivision d'Oran de renforcer Mascara. Celui-ci forma aussitôt une colonne avec le 9* chasseurs à pied qui arrivait de France, tous les détachements disponibles et i.s^oo cavaliers du Maghzcn, commandés par l'agha Mustapha. II la confia au chef d'escadrons de Martimprey qui devait, avec elle, rallier La Moricière. Il accomplit cette petite opération sans obstacle, et revint ensuite à Oran.

Au commencement de juin, il reçut une mission analogue et fut chargé de conduire à Mascara un fort convoi de poudre et de matériel d'artillerie. Il était

(i) Souvenirs d^un officier d'' état-major

escorté par El M^zari, nouveau chef des cavaliers du Maghzen, remplaçant Fagha Mustapha récemment tué dans une rencontre. Après avoir déposé ses voitures à Mascara, il conduisit ses cavaliers au général de La Moricière, le rejoignit sur le Menafsa et resta près de lui pour concourir à ses opérations.

Bientôt, le général l'envoya, avec le .même Maghzen, razzier, sur le haut Riou, les Beni-Meslem insurgés, qui émigr aient vers les hauts plateaux. Il livra à cette occasion, le i6 juin, un violent combat au goum de cette tribu qui soutint vaillamment la lutte et la prolongea pour donner à Témigration le temps de s'éloigner. Néanmoins, l'engagement fit honneur au Maghzen, à leur vaillant chef El Mezari et au commandant de l'expédition.

Il campa sur le terrain du combat et, le jour suivant, rejoignit La Moricière qui fut néanmoins vexé de voir les troupeaux des Beni-Meslem lui échapper.

Le lendemain soir, survint un incident qui fut encore, pour Martimprey, une nouvelle leçon d'expérience. Dans la nuit, un Arabe de cette tribu vint le trouver et, quoique ses renseignements fussent des plus utiles, il ne crut pas devoir réveiller le général. Il ne le prévint qu'au lever du jour. Ce dernier voulut de suite questionner l'indigène et apprit alors qu'une nouvelle émigration, aussi forte que celle des Beni-Meslem, était en train de défiler à deux lieues de son camp. Il fit prendre les armes et lança ses cavaliers sur les traces indiquées. Malheureusement, il était trop tard; on ne put atteindre aucun dissident. La Moricière, mécontent, adressa de vifs reproches à Martimprey pour ne pas l'avoir prévenu assez tôt. Celui-ci, très ennuyé, dut s'avouer qu'ils étaient mérités, et s'en souvint pour l'avenir.

Il n'y avait plus qu'à rentrer à Tiaret, ce qui eut lieu dans les premiers jours de juillet.

A peine arrivé, le commandant fut chargé de conduire à Oran, par Mascara, un aide de camp du ministre de la guerre, le chef d'escadrons d'état-major Foltz, qui était venu suivre les dernières opérations.

La mission, très simple en apparence, n'était pas facile. Le voyage de Tiaret à Mascara devait s'effectuer en pays ennemi, au milieu de tribus hostiles qui préparaient une nouvelle insurrection.

Aussi, dès sa première étape, la nuit venue, Martimprey, qui s'était constitué à grand peine une petite escorte de dix-huit hommes du train, quitta le chemin suivi et alla bivouaquer à quelque distance, embusqué dans le fond d'un ravin. Il fît veiller son monde, les chevaux sellés et bridés. Une grande agitation, souvent troublée par des coups de feu, régnait aux environs.

Il repartit au petit jour, à travers la plaine d'Eghris oîi régnait un silence de mauvais augure. Il eut cependant le bonheur d'atteindre sans encombre Mascara, où on le croyait perdu, sachant que des cantiniers qui le suivaient avaient été massacrés.

Le lendemain, i8 juillet, la ville fut attaquée par Abd-el-Kader, à la tête d'un millier d'hommes. Sa tentative n'eut aucun succès. Après une fusillade nourrie, il dut battre en retraite. Martimprey qui, dès les premiers coups de fusil, s'était porté sur le lieu du combat, voyant l'ennemi en fuite, se lança sur ses traces avec une quinzaine de cavaliers dont trois officiers: une troupe de spahis devait l'appuyer. Il put sabrer quelques traînards. Mais l'arrière-garde de l'Emir, voyant son faible effectif, revint sur ses pas et ouvrit le feu. Sur les quinze cavaliers, trois furent mis hors de combat et sa position allait devenir critique quand heureusement les spahis arrivèrent pour le dégager. Il se replia alors sur l'infanterie, après avoir recueilli les corps déjà décapités d'un maréchal des Jogis et d'un chasseur. Il se reprocha d'avoir causé leur mort en

cédant à un entraînement qui était pourtant bien naturel.

Cette petite affaire avait néanmoins donné une certaine sécurité à la route qu'il devait sufvre jusqu'à Oran. Il quitta donc Mascara trois jours après, marcha rapidement jusqu'au Sig, y trouva i5o cavaliers de tribus fidèles qu'il prit comme escorte et parvint à gagner Oran sans encombre.

Il y trouva le congé qu'il attendait pour se rendre à Bourbonne, dont les eaux lui étaient recommandées, et ne tarda pas à s'embarquer pour revoir la mère patrie.

Ce fut pour lui une grande joie. Depuis l'année précédente, les événements l'avaient constamment forcé de retarder ce voyage qui lui était devenu nécessaire. Il put enfin s'occuper de sa santé, qui en avait grand besoin.

A Paris, il fut reçu par le maréchal Soult qui l'interrogea longuement sur la province d'Oran et sur les créations jugées utiles à la pacification définitive du pays. Très renseigné sur cette question, il lui en fit un exposé complet, selon les vues du général de La Moricière. Le ministre lui en témoigna toute sa satisfaction.

La seconde visite fut pour le général Pelet. Le directeur général du dépôt de la guerre le reçut en ami et l'installa pendant quelques jours dans les services du dépôt pour y mettre les cartes du Ministre au courant. Il lui annonça la publication de son dernier travail d'ensemble, la Carte politique et administrative de la province d'Oran, à 1/800.000. Il comptait l'achever pendant son séjour aux eaux.

Elle permettait de saisir d'un coup d'œil les divisions de la province, l'extension de notre domination

dans le sud, ainsi que les postes fondés, ou à fonder dans le Tell et sur sa limite (i).

Ce fut pendant le séjour aux eaux du commandant que le général Bugeaud fut élevé à la dignité de Maréchal de France.

Martimprey partagea, à cette occasion, la joie de toute l'armée.

A son retour de Bourbonne, le maréchal Soult lui donna de nouvelles preuves de sa bienveillance. A ce moment, la direction des affaires de l'Algérie au ministère préparait un projet d'organisation des bureaux arabes « d'après lequel la direction des affaires arabes d'Alger, placée près du gouverneur général, devait correspondre directement avec les bureaux des divisions, des subdivisions et des cercles^ recevoir leurs rapports et leur donner des instructions. Dans ces conditions, la politique des tribus et leurs intérêts échappaient au commandement. Celui-ci n'était plus que le bras, le bureau arabe était la tête (i). »

C'était le système de l'intendance militaire appliqué aux bureaux arabes, créant, à côté du commandement, une puissance à peu près indépendante.

Le projet était rédigé et allait être soumis à la signature du Ministre, lorsqu'un heureux hasard permit au commandant d'en prendre connaissance. H s'empressa de faire un rapport détaillé dans lequel il signalait tous les vices du projet. Ii'intendant militaire qui était alors directeur des affaires d'Algérie fut exaspéré par la lecture de ses observations. La scène qu'il fît à Martimprey fut tellement vive que ce dernier, jugeant qu'il n'avait plus rien à faire à Paris, partit le soir même pour Marseille et de là pour Oran.

Peu de temps après il vit paraître le décret d'organisation des bureaux arabes, et fut heureux de cons-

(i) Souvenirs d^un officier d^étot-major.

tater qu'on avait tenu compte de ses idées. Il avait, dans cette circonstance, rendu un grand service à la cause algérienne.

A son retour, il trouva la situ<ation générale améliorée. La puissance d'Abd-el-Kader était très diminuée. La prise de la smala lui avait porté un coup irréparable; son infanterie régulière était détruite et Tun de ses principaux khalifas, Sidi Emb'arek, venait d'être tué dans un combat. Désormais son prestige était presque anéanti et sa situation très précaire, ne lui permettait plus que des coups de main sans portée. Ce fut peut-être ce qui décida le commandant à céder à un de ses collègues, le bureau arabe d'Oran, qu'il dirigeait depuis quelque temps.

L'Emir, voyant ses affaires tourner si mal en Algérie, se dirigea vers le Maroc pour y chercher un appui. La Moricière prévoyant une prochaine campagne dans l'ouest, envoya Martîmprey à Tlemcen, avec mission de recueillir sur la frontière, sur ses tribus, sur leurs ressources, tous les renseignements susceptibles d'être utilisés.

On était à la fin de i843, et l'hiver commençait lorsque Martimprey arriva à Tlemcen. Bedeau y commandait. Reçu par lui en camarade, il fut logé dans sa maison, invité à sa table et amené dans les courses que ce chef distingué faisait à chaque instant. Il couchait même dans sa tente, trop heureux de saisir l'occasion qui lui était offerte de se perfectionner au contact d'un homme de valeur.

Sa première opération fut d'aller assister à la création du poste de Lalla-Magrnia qui devait être le prétexte de notre guerre avec les Marocains.

A son retour à Tlemcen, il trouva le maréchal Bugeaud et La Moricière tous deux appelés par l'état politique du pays. Martimprey causa avec eux de la situation et, sachant que le gouverneur comptait maintenir

la tranquillité au moyen de calonnes légères, il en fît ressortir les inconvénients, ajoutant qu'il les croyait trop faibles au milieu de populations belliqueuses et « qu'un jour ou Tautre ces dispositions pourraient se payer chèrement (i) ».

Cet avis déplut au gouverneur, qui ne put s'empêcher, malgré son amitié pour le commandant, de lui faire une observation désagréable. Celui-ci ne dit rien; mais les événements ne devaient pas tarder à lui donner raison. Pendant cette année i844, les circonstances amenèrent le général Bedeau à confier à Martimprey divers commandements de troupes. C'était combler ses vœux, et ce fut pour lui une grande joie d'avoir à diriger de petites colonnes. Il s'acquitta de ces fonctions à l'entière satisfaction de son chef.

Un jour, il partit avec deux bataillons, un escadron de chasseurs, deux pièces de campagne et une compagnie du génie pour ouvrir une route carrossable entre Tlemoen et Magrnia. Une autre fois, à la tête d'un détachement, il fut chargé de razzier les Ouled- Oulassa. Il leur enleva une position défensive avec deux escadrons de chasseurs d'Afrique auxquels il fit mettre pied à terre.

Rentré à Tlemcen, il apprit du général Bedeau que les Beni-Amer, excités par l'agha Kadda-ben-Moktar, étaient prêts à s'insurger. Il reçut l'ordre d'arrAter cet agha au sein de sa tribu. Bedeau 'lui confia pour cela le 8* bataillon de chasseurs à pied et deux escadrons. Il partit avec huit jours de vivres, faisant courir le bruit qu'il allait mettre un terme aux incursions de quelques maraudeurs du sud. A son passage chez les Beni-Amer, divers chefs vinrent le voir pour se renseigner. La bonne réception qui leur fut faite en attira d'autres et, parmi eux, Kadda-bon-Moklar. Il fit aus-

(i) Souvenirs d*un officier d* état-major.

GUERRE CO?iTRE ABD-EL-KADER 6l

sitôt cerner sa tente et le prévint qu'il avait ordre de l'arrêter, en lui faisant observer qu'il ne l'avait pas appelé. C'eût été une perfidie à laquelle il ne se serait jamais prêté. L'agha se résigna comme un vrai musulman, fut ramené à Tlemcen et de là déporté en France. Plus tard, la soumission de l'Emir permit de lui rendre sa liberté.

Suivant son habitude, le commandant utilisait toujours ses courses en faisant le levé des contrées qu'il traversait pour la première fois. Sous ce rapport, son séjour à Tlemcen lui avait permis de compléter la topographie de la subdivision, jusque-là peu connue, et de recueillir sur les tribus voisines de la frontière des documents que le maréchal Bugeaud ne devait pas tarder à utiliser. Martimprey se rendit à Oran pour les mettre au net et revint ensuite à Tlemcen en passant par son ancien bivouac d'Aïn-Bridia. Mal lui en prit; il y gagna de forts accès de fièvre qui lui causèrent une faiblesse extrême. Son ordonnance fut atteint comme lujl; ses chevaux, exposés plusieurs nuits de suite à des pluies froides et pénétrantes, tombèrent aussi malades. Rien ne marchait plus dans sa petite smala.

Ces jours d'épreuve, que tous les officiers d'Afrique ont connus, furent durs à passer. Heureusement ils furent assez courts et lorsqu'au mois de mai le beau temps reparut, il était déjà en convalescence, et fut bientôt remis.

La Moricière, inquiet de l'agitation des tribus de l'ouest, venait d'arriver. Le poste de Magrnia s'achevait et les troupes chargées de sa défense étaient campées sur ses abords. On allait être forcé de faire reconnaître notre domination à l'ouest par le sultan du Garb.

Le général de La Moricière ne tarda pas à apprendre que ce dernier, considérant la création de Magrnia

comme un acte d'hostilité, concentrait à Oudjda d'importants contingents. Il faisait en même temps courir le bruit qu'il préparait une invasion du territoire oranais par deux fortes masses de troupes, opérant, l'une par les plaines de Magrnia, l'autre par les hauts plateaux. Le général rassembla aussitôt à Magrnia six bataillons, quatre escadrons et huit bouches à feu, le tout à l'effectif de 4.5oo hommes. Puis il prévint le gouverneur en lui demandant à la fois sa présence et des renforts.

Martimprey, qui le secondait activement, se rendit avec lui au marabout de Sidi-Aziz, à la fin de mai, avec une faible colonne.

Le 3o, apercevant au loin une grande masse de cavalerie, le général l'envoya en reconnaissance aux avantpostes. Il en revint bientôt annonçant une attaque imminente, qui se produisit peu d'înstajits après. Mais déjà nos dispositions étaient prises. L'ennemi, reçu par des feux bien dirigés, ne tarda pas à plier. La Moricière prit l'offensive et lança ses escadrons. Les cavaliers marocains, sabrés et bousculés, s'enfuirent à Oudjda. Ils avaient été entraînés au combat par un chérif, parent du sultan, qui leur avait promis la victoire.

Le soir même, le général rentrait à Magrnia avec Martimprey. Dans les premiers jours de juin, Bugeaud rejoignit son lieutenant et prit le commandement.

Le i5, une entrevue eut lieu entre Bedeau et le caïd d'Oudjda, El-Guennaoui. Martimprey fut envoyé par La Moricière en avant de Magrnia, sur un mouvement de terrain d'oii il pouvait suivre des yeux le général Bedeau. Resté seul sur le point qu'il avait choisi, le commandant y fut attaqué par les Marocains et fut un instant en danger. Un caïd, heureusement, vint le dégager et l'engagea à se retirer s'il ne voulait pas être massacré. La Moricière le rappelait au

même instant. Bedeau reparut de son côté, sain et sauf, sans avoir rien obtenu.

Nous commencions notre marche en retraite, lorsque Bugeaud, survenant avec quatre bataillons, fit faire demi-tour, prit Toffensive et marcha sur Oudjda. Ce mouvement inattendu surprit Tennemi qui battit en retraite par la plaine de la rive gauche de Toued Mouïlah. Martimprey, sachant que, dans cette partie de son cours, cette rivière n'offrait aucun gué, en prévint La Moricière et le gouverneur, en leur faisant entrevoir la possibilité d'acculer les Marocains sur un obstacle infranchissable.

Bugeaud ordonna aussitôt de les attaquer, après une conversion à droite, qui obtint le résultat prévu. Plus de 3oo Marocains furent tués et, avec leurs têtes les spahis élevèrent une pyramide sur le bord de la rivière.

On revint à Magrnîa; puis, le 19 juin, l'armée alla occuper Oudjda, oîi Martimprey accompagna le général de la Moricière. Il y eut alors, avant la bataille d'Isly, diverses opérations guidées par le commandant qui lui valurent les compliments de ses chefs. On arriva ainsi au mois d'août. L'armée s'était renforcée et comprenait maintenant 18 bataillons, 19 escadrons, 800 cavaliers indigènes et 20 bouches à feu.

Le gouverneur général résolut de marcher sur les masses ennemies que le fils du sultan du Maroc, Sidi Mohamed, avait rassemblées à une dizaine de lieues de distance sur les mamelons appelés Coudiat Muley- Abd-er-Rhaman. Il chargea Martimprey de lui dessiner le fameux dispositif en losange qu'il avait adopté pour la marche en avant; puis, de choisir ses guides, de s'entendre avec eux et de les diriger.

Les levés que celui-ci avait exécutés sur* la frontière lui avaient fait connaître tous les terrains environnants.

Le i3 août, l'armée quitta de nouveau Magrnia et reprit sa marche le lendemain au point du jour.

Martimprey guidait la tête de colonne qui s'attendait au combat. Il la conduisit sur les gués de Toued Mouïilah, qui furent franchis sans obstacle, et l'engagea ensuite dans la vallée d'un affluent de droite de l'oued Isly. Cinq à six cavaliers marocains se retiraient devant lui en tiraillant; nos éclaireurs avaient ordre de ne pas répondre.

Ce prélude de la bataille d'Isly, dans lequel Martimprey avait, depuis la veille, une responsabilité spéciale, a été raconté par lui dans les termes suivants :

Nous nous avancions dans un ordre parfait. Le maréchal, avec son état-major, se maintenait à gauche et à hauteur de la tête de colonne. — Martimprey, cria-t-il, êtes- vous sûr de la direction P — Oui, Monsieur le Maréchal, m'empressai- je de répondre. — Bono, reprit-il d'une voix de stentor qui, entendue de toute Tarmée, souleva dans les rangs une rumeur bruyante d'hilarité pleine de confiance.

Enfm, un fort détachement était venu nous reconnaître et s'était rapidement retiré.

En arrivant à Djerf-Hakdar, où Tlsly fait un angle prononcé, nous découvrîmes sur la rive gauche trois grands camps de tentes blanches, de même forme, contenant entre eux de 18.000 à 20.000 hommes. La tente du fils de l'Empereur dominait le camp principal.

Les contingents des tribus étaient groupés autour des trois camps; partout régnait un mouvement que notre approche justifiait. Des cavaliers ne tardèrent donc pas à accourir et à engager une tiraillerie assez vive avec nos chasseurs à pied d'avant-garde, déjà embusqués le long de risly qui se présentait devant nous. La tête de colonne en était à quatre cents pas.

Le maréchal prescrivit dq faiire halte et de prendre Tordre de combat par bataillons échelonnés, se flanquant de proche en proche. Il fallait passer la rivière pour aborder les camps, notre véritable objectif.

Dans ce moment, un colonel fit au maréchal l'observation quo le terrain accidenté de la rive gauche i\e permettrait pas

d*y employer la cavalerie et d*y conduire du canon. Le maréchal m'interpella. Je lui garantis sur ma tête de le bien conduire par la rive gauche. Aussitôt il donne le signal de se porter en avant.

Je courus à la rivière, dont les balles ridaient l'eau. Une rampe excellente, la seule peut-être à une lieue au-dessus et au-dessous, qui fut large et praticable sans travail, s'offrait devant moi.

La colonne du centre qui suivait l'artillerie de campagne s'y engagea, la franchit sans encombre et remonta avec la mèipe facilité sur l'autre rive, après avoir traversé un gué solide et sans profondeur.

A partir de ce moment, l'affaire fut générale.

A trois heures du soir, nos bivouacs occupaient l'emplacement du camp du fils de l'Empereur.

La bataille d'Isly eut un effet moral extraordinaire.

La paix s'ensuivit. Elle fut signée à Tanger, le lo septembre i844 (i).

Ce grand événement de guerre, qui consacra d'une manière définitive notre conquête algérienne, avait laissé dans l'esprit du commandant de Martimprey un souvenir ineffaçable. Et lorsque, quinze ans plus tard, devenu commandant en chef, il nous conduisit sur le terrain de la bataille, après avoir vaincu les Beni-Senassen, ce fut avec une joie non dissimulée qu'il nous fît élever un monument commémoratif sur l'emplacement même de la tente du prince Sidi- Mohamed.

Peu de jours après ce grand succès, Martimprey revint à Magrnia avec le général Bedeau. 11 fut chargé de l'installation des troupes au camp de Djemâa-Bazaouat, tandis que le maréchal s'embarquait pour Alger.

Lorsque les chaleurs furent passées, l'état sanitaire

(i) Soavenin d*an officier d^état-major

s'étant amélioré, La Moricière remit ses soldats en mouvement. Il fit d*abord exécuter par le commandant, une reconnaissance de la route de Djemâa-Razaouat à Tlemcen, l'emmena ensuite dans une course le long de la frontière, puis revint avec lui à Tlemcen, attendre le général Gavaignac qui remplaçait Bedeau, promu divisionnaire.

Le commandant assista, dans cette ville, à la touchante entrevue qui eut lieu, en novembre, entre La Moricière et Gavaignac. Emus jusqu'aux larmes, ils s'embrassèrent avec effusion et parlèrent du passé, ftuit ans auparavant, Gavaignac, alors capitaine, avait commandé à Tlemcen, dans des circonstances difficiles. Il s'y retrouvait général à la tête d'une belle subdivision, et de tribus désormais soumises.

Après l'avoir installé, La Moricière le quitta, lui laissant Martimprey pour l'accompagner dans sa tournée de prise de possession. Ge voyage commença immédiatement. Ils visitèrent ensemble Magrnia, Djemâa-Razaouat, Sebdou, les hauts plateaux, la frontière nnarocaine, Missiouine et la région boisée des Ouled-Elnar du Tell. Après six semaines de courses, ils revinrent à Tlemcen où Gavaignac rendit sa liberté au commandant.

(Rentré à Oran, ce dernier y trouva une nouvelle mission d'une importance politique de premier ordre.

Il s'agissait de délimiter la frontière du Maroc. Le ministre avait envoyé dans ce but en Afrique le général de La Rue et désigné Martimprey pour lui être adjoint.

Tous deux gagnèrent d'abord Tlemcen, au le commissaire du gouvernement attendit l'arrivée d'un personnage marocain, Si-Selaoui, délégué par le sultan du Gharb.

Ge délai servit au commandant à préparer un travail qui était la conséquence du traité de Tanger.

C'était une tâche délicate qu'il a résumée dans ses souvenirs.

Je recueillais des renseignements sur la frontière, telle qu'elle existait du temps des Turcs, et je traçais la carte à mettre à l'appui du procès-verbal de délimitation. Dans le Tell, ce travail était facile; la carte que j'avais dressée l'année précédente et qui était entre les mains du ministre, «contenait toutes les indications nécessaires. Dans le Sahara, c'était beaucoup moins clair et je fus conduit à une erreur grave, en m'en rapportant aux témoignages du caïd de Tlemcen, Si Ammadi-Sakal, et de l'agha de la montagne de l'Ouest, Si ben-Abd-Allah. Ils nous certiflèrent que les Ouled Sidi Cheikh Garabas étaient marocains.

(3e mensonge, car ce ne pouvait être une erreur, était léger à des musulmans, témoignant de la non appartenance aux chrétiens de populations musulmanes.

Une entrevue solennelle fut convenue pour consacrer cette œuvre de délimitation. Elle eut lieu sous le <;anon du fort de Magrnia entre les délégués des deux nations, escortés par le général Cavaignac et le caïd d'Oudjda, tous deux à la tête d'une forte troupe.

Après les salutations d'usage, suivies d'une collation et de cadeaux, les signatures furent apposées en mars 1845 sur l'acte de délimitation et sur la carte qui eji <îontenait le tracé. Martimprey eut à signer également celle qu'il avait dressée.

L'erreur volontaire des indigènes au sujet des Ouled- Sidi-Cheikh-Garabas souleva plus tard d'amers regrets.

De retour à Oran, le commandant fit, par un temps affreux, une longue et pénible recoonaissance dans le but d'ouvrir une route à travers le Tessalah, vers Sidi-Bel-Abbès; puis il repartift avec La Moricière pour aller fonder à Daya un poste-magaain entre Sebdou et Saîda.

Il était dans cette région quand le colonel Géry, un des meilleurs officiers supérieurs de la province, alors commandant de la subdivision de Mascara, reçut Tordre de conduire une colonne dans le sud.

Martimprey, qui avait préparé un itinéraire dans cette direction, jusqu'à Stitten, lui fut adjoint.

Le i8 avril, la colonne étant formée, on quitta Saïda. La marche s'effectua à travers le chott Chergui. Les tribus nomades avoisinantes avaient fui vers le Sahara. Il fallut chercher à les atteindre. En marchant sur le ksar de Rassoul, qui appartenait aux dissidents, on échangea une vive fusillade avec des goums des Ouled-Sidi-Gheikh, qui suivaient la colonne. Le ksar fut occupé et détruit.

On résolut de pousser jusqu'à Brizina, centre de ksours entourés de belles palmeraies, sur la limite du Sahara. On y parvint par le lit desséché de l'oued Mecheria, après un court engagement au Kreneg du même nom et un combat contre deux à trois cents fantassins aux abords de l'oasis. La colonne prit un peu de repos pendant son séjour au milieu des dattiers et, le i*' mai, elle fit sauter les murailles du ksar.

Là, il fallut s'arrêter, les vivres étaient rationnés; on reprit le même jour la route du Tell. Un fort rassemblement de cavaliers du sud, soutenus par des tirailleurs à pied, attaqua alors la colonne; un combat eut lieu; l'ennemi fut mis en déroute et la marche continua.

Le pays parcouru, de Rassoul à Brizina, avait un caractère particulier. Il laissait à ceux qui le voyaient, l'impression du désert, surtout à cette époque de l'année où l'été commençait et où les chaleurs, accrues par la nature sablonneuse du sol, devenaient accablantes. Le commandant, frappé par l'aspect de cette région, si différente de celles du nord de l'Afrique, écrivit plus tard à ce sujet :

GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 6g

Sou« ce grand ciel brûlant, sans nuage, d'un bleu foncé, notre colonne paraissait comme un point. Elle tenait bien peu de place ainsi, près de ces immenses soulèvements aux arêtes verticales, aux crêtes hérissées, dont le roc, couvert d'une couche ferrugineuse appliquée par fusion, réfracte au loin les rayons d*un soleil de feu.

Le spectacle nouveau de cette nature grandiose et sévère m'impressionna vivement (i).

Le commandant revint à Bassoul avec le chef de la colonne, gagna ensuite Toued Sidi-Nasseur et se dirigea sur Frendah, où il arriva au mois de juin.

Pendant cette pénible expédition, il avait trouvé le temps de dresser une carte du pays et .de l'accompagner d'un mémoire, qui lui valut des remerciements du maréchal Soult. Il devait être reproduit en partie dans le compte rendu sur la situation de TAlgérie, adressé aux Chambres par le ministre.

A son arrivée à Frendah, le commandant fut rappelé par le général La Moricière qui était aux environs. Il fit avec lui plusieurs courses intéressantes et fut chargé d'établir le projet d'une nouvelle route destinée à relier entre eux les divers postes-magasins du sud.

Il revint à Oran pour y organiser un service de statistique de la province. En même temps, il fut autorisé à délivrer des litres de concession aux habitants du village de Medina-Djedida, nouvellement créé aux abords de la ville sur ses propres plans.

(i) Dans cette course audacieuse vers rextréme sud, le colonel Géry était seconde par \e capitaine Deligny, alors chef des affaires arabo«i de sa colonne. Près de vin^rt ans après, en i864t pendant rînsurrection des Oulod-Sidi-Cheikh, Deligny, devenu général de division et commandant de la province, conduisait une colonne dans la même région. L'impreA^ion ressentie par le chef d'escadron de Martimprey, s'était communiquée à loue les officiers. Malgré la beauté de ces* oasis et le pittoresque des villages indigènes, c'était bien le Sahara, la grande steppe désertique qui vous apparaissait comme une région nouvelle^ imposante et désolée.

Martimprey eut alors l'occasion de faire une excursion d'un nouveau genre. Le contre-amiral Rigodit, chef supérieur de la marine, allait visiter la côte ouest de nos possessions. Le commandant, ayant obtenu l'autorisation de l'accompagner, visita avec lui les présides espagnols et Gibraltar. A son retour à Oran, il trouva le général de La Moricière en partance pour Alger où il allait faire l'intérim du gouvernement général. Il devint lui-même chef d'état-major provisoire de la division, à la place de son ami le colonel de Crény qui était allé se marier en Normandie. Le général de Bourjolly commandait la province.

Ces changements, joints à la dissémination de nos forces, avaient éveillé l'attention des Arabes et, pendant l'automne de i845, provoqué de divers côtés des mouvements de révolte. Ce fut alors que survint le désastre de Sidi-Brahim, où le colonel de Montagnac et sa petite troupe furent anéantis par les dissidents restés fidèles à Abd-el-Kader. Dans la même contrée, le colonel de Barrai fut obligé de se réfugier dans le fort de Magrnia. Le général Cavaignac de son côté, après deux jours de combat contre les Traras insurgés, fut rejeté sur Tlemcen. Toute sa subdivision se 'souleva. A Aïn-Témouchen, une troupe de 25o soldats d'infanterie mit bas les armes devant des contingents indigènes et fut emmenée prisonnière. Des massacres isolés eurent lieu; des ponts furent coupés et les principales routes interceptées.

Martimprey, alors à Oran, fut envoyé à Nemours pour se renseigner sur l'affaire du colonel de Montagnac. Il recueillit des détails sur ce malheur, visita la place, y installa un commandant supérieur et se rembarqua pour Oran. En route, il rédigea sur cet événement un rapport qui fut publié en France par ordre du ministre de la guerre.

Au reçu de ces tristes nouvelles, La Moricière arriva

d'Alger avec des renforts, prit avec lui Martimprey et partit de suite en expédition. Ce fut une nouvelle période de combats meurtriers. Le commandant se rendit ainsi avec son chef au col de Thaza où on rallia le général Gavaignac. De là on gagna Nemours pour s'y ravitailler et marcher sur Nedromah. Pendant ce trajet, la colonne livra un violent combat aux Beni- Menir, soutenus par des réguliers d'Abd-el-Kader. Après les avoir battus et repoussés, elle fut attaquée par des milliers de Kabyles qui voulaient l'empêcher de gagner Aïn-Kebira. Elle leur fit subir de grandes pertes et les dispersa.

D' Aïn-Kebira, le commandant se rendit avec La Moricière chez les Traras révoltés qui furent, décimés à Bab-el-Hadid et forcés de s'humilier devant le vainqueur. On revint ensuite à Nedromah d'où Martimprey partit avec quatre escadrons pour conduire des Uessés à Nemours et en ramener un convoi. Il se dirigea ensuite avec son général sur Mascara d'où ce dernier réussit à rouvrir les communications avec Oran et Mostaganem.

A son arrivée dans cette ville, il eut une surprise agréable, sa nomination de lieutenant-colonel datée du 25 octobre i845. En quittant le ministère, le maréchal Soult avait tenu à lui donner cette dernière marque d'estime. Cette • récompense accordée spontanément par l'illustre lieutenant de l'Empereur était inappréciable. Il y fut d'autant plus sensible qu'il ne s'y attendait pas, n'ayant encore que trois ans de grade de commandant. Malgré cela, cet avancement parut à tous parfaitement mérité. Il en reçut de nombreuses félicitations. Celle du général Pelet lui fut particulièrement sensible. Ce dernier lui écrivit, le 6 novembre :

Mon cher Colonel,

Vous connaissez depuis longtemps le vif intérêt que je vous porte; je n'ai donc pas besoin de vous dire tout le plaisir que j'ai éprouvé en apprenant votre nouvelle promotion. Personne plus que moi na rendu justice à votre zèle et à vos travaux, et vous pouvez être assuré que je saisirai toujours avec empressement les occasions qui se présenteront de vous être utile.

Le Pair de France,

Lieutenant général Directeur général^

Pelet.

Martimprey était maintenu à la disposition du gouverneur général, qui le laissa auprès de La Morîcière. Celui-ci en fut très heureux; il l'amena chez les Sdamas qu'il comptait châtier. Martimprey reçut plusieurs fois à cette occasion des commandements de troupes avec lesquelles il eut à livrer divers combats et à exécuter plusieurs razzias, notamment sur les Tenmasnias et les Hachem-Cheragas. Ses courses le conduisirent à Medrossa d'où il fut lancé avec quatre escadrons contre le shérif Bou-Maza, dont la présence venait d'être signalée. Il le mit en fuite et lui enleva une émigration nombreuse, suivi par La Moricière qui se disposait à le soutenir avec l'infanterie.

A ce moment, divers changements eurent lieu dans l'armée d'Afrique. Le plus remarqué fut celui du colonel Pélissier qui quitta l'état-major général pour prendre le commandement de la subdivision de Mostaganem.

On avait atteint l'année i846. Les courses continuaient ardentes et fructueuses. Le lieutenant-colonel assista ainsi à la soumission des Sdamas, visita avec La Moricière Frendah et Tiarct. 11 fut ensuite dirigé sur les campements des Harrar, qu'il razzia après une poursuite de plus de quatre lieues.

GUERRE CONTRE ABTl-EL-KADER 78

De retour à Saïda, il retrouva son général, qui lui confia sa cavalerie et un bataillon pour aller punir les Beni-Fouaga de leurs pillageô de convois.

Ces expéditions répétées avaient ramené le calme dans les tribus et rétabli notre autorité.

Le général reprit la route d*Oran et envoya Martimprey à Mostaganem pour y organiser une colonne dont il devait être le chef d'état-major, avec le colonel Vaneddeghem, du i6* de ligne, pour chef. En deux jours, tout fut prêt. Quatre bataillons, deux pièces de montagne, un peloton de chasseurs d'Afrique et une centaine de cavaliers indigènes partirent pour opérer dans la vallée du Chéliff, où Ton imposa de fortes amendes aux Medgeers et surtout aux Hadars qui voulurent combattre et furent rudement châtiés. La colonne razzia encore les tribus de la rive droite du Chéliff, puis prit position à Bel-Hassel pour surveiller les parties basses du fleuve de la Mina et la turbulente tribu des Flitta. Elle y fut rejointe par le lieutenantcolonel Bosquet que Martimprey avait momentanément remplacé. Ce dernier retourna alors auprès du général de La Moricière sur Toued el Haddad et partit avec lui pour Tiaret.

Il quitta bientôt ce poste pour refouler, vers le sud, l'Emir lui-même, qui venait de faire une pointe sur le TeU.

Les tribus des Harrar et des Ouled-Grélîff, qu'il avait soulevées, furent promptement ramenées dans le devoir.

On était alors au printemps de i8/|6. Désormais, le Tell était tranquille et La Moricière put enfin s'occuper des questions de colonisation qui étaient pour lui le véritable but de notre conquête.

Pour ces intéressants travaux, le lieutenant-colonel était encore son collaborateur le plus utile. Dès qu'il fut libre, il l'envoya à Oran « délimiter les territoires

y4 LE COMTE DK MABTIMPREY

nécessaires à rétablissement de vingt-cinq mille colons européens entre Oran, Mostaganem et Mascara ».

C'était une étude difficile. Il fallut d'abord constater Tétat des propriétés arabes. Le lieutenant-colonel y consacra un mois entier pendant lequel il fut absorbé par un travail a^ssidu, qui lui prit souvent, à cheval ou sous la tente, quinze heures sur vingt-quatre. La miso au not du dessin et la rédaction des mémoires s'achevaient, quand le général le rappela à Oran.

11 en partit avec lui, au mois de mai, pour se rendre à Frendah. C'est dans ce poste que La Moricière prépara un projet de création, dans chaque province, d'une préfecture chargée de l'administration civile et destinée à remplacer, avec le temps, l'autorité militaire. Martimprey le jugea prématuré et son appréciation fut justifiée par le mauvais accueil qu'il reçut au gouvernement général.

Une partie de ce travail portait la signature du lieutenant-colonel, qui se trouva, à cette occasion, mêlé à un nouvel incident.

Quand le gouverneur était absent d'Alger, le commandant de la province avait le droit d'envoyer directement au ministre la copie des rapports qu'il adressait à Alger.

La Moricière voulut user de ce droit. Martimprey venait d'obtenir un congé et allait partir pour Port-Vendres. Le général lui confia le double de son travail au moment où il expédiait l'original au gouverneur général.

Ce procédé était d'autant plus regrettable que le maréchal avait toujours été plein de bontés pour La Moricière, qui connaissait bien ses idées sur cette question.

Avec son sens pratique, Bugeaud ne jugeait pa» opportun d'accorder une part de commandement aux administrateurs civils avant la pacification complète

GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 'jb

du pays. Or, la conquête de l'Algérie n'était pas encore terminée.

Quoi qu'il en soit, Martimprey, obéissant à son chef, porta le double de son projet au général de La Rue, directeur des affaires de l'Algérie à Paris, qui le mit de suite à l'étude.

Après avoir passé quarante jours en France, le lieutenant-colonel regagna Oran, où il trouva sa nomination de chef d'état-major de la division, en remplacement de son ami, le colonel de Grény, appelé à Alger comme sous-chef d'état-major général.

Le maréchal Bugeaud avait annoncé sa prochaine arrivée. Déjà, sans plus attendre, il avait adressé de vifs reproches à La Moricière pour l'envoi de son travail au ministère et l'avait fait publier avec une réfutation sévère. Certaines phrases du lieutenant-colonel relatives aux indigènes y étaient particulièrement blâmées.

Le Maréchal avait raison, écrivit plus lard Martimprey, qui avait cédé aux désirs de son général et conclu, dans son travail, à la nécessité de prélever sur les Arabes, les terres qu'ils avaient en excédent, pour les livrer à la colonisation (i).

L'entrevue du gouverneur et du général de La Moricière fut des plus froides. Désormais, les relations de service devinrent impossibles entre ces deux chefs qui avaient eu une part si belle à la conquête de l'Algérie.

Le lieutenant-colonel ne put s'empêcher d'attribuer à oe fait l'animosité que le gouverneur montra désormais pour le général, sentiment qu'il qualifie d'injuste, mais qu'il croit avoir été entretenu par des excitations maladroites.

(i) Souvenirs d*un officier d^état-major.

y 6 LE COMTE DE MARTIMPREY

Il en fut d'autant plus peiné qu'il connaissait la bîenvf^il lance du maréchal et qu'il lui était aussi dévoué qu'à La Moricière.

Du reste, le procédé de ce dernier ne pouvait être considéré que comme un acte d'indiscipline. Quoi qu'il en soit, le projet administratif de La Moricière devait être avant peu cx)nsacré par un décret.

A la suite de cette affaire, le commandant de la province, ayant dû faire une absence, fut remplacé par le général d'Arbouville. ï^ directeur des affaires arabes, le lieutenant-colonel Walsin, ayant pris, lui aussi, un congé, ses fonctions furent confiées au chef d'étal-major de la division. On savait qu'un surcroît de travail, même considérable, n'était pas fait pour Fef frayer.

Comme il était tout acquis aux idées colonisatrices de La Moricière, il profita du répit que lui laissaient les Arabes pour préparer la réalisation du projet de colonisation. Des crédits avaient déjà été ouverts pour accorder des indemnités aux indigènes usufruitiers du sol qu'on allait accaparer et pour acheter aux propriétaires les terrains enclavés dans les limites de nos tracés. On agrandit ainsi le domaine de l'Etat d'étendues considérables.

Martîmprey était persuadé que ces mesures avaient une grande importance pour l'avenir de la colonie et que c'était le seul moyen pratique de « féconder par le travail la terre conquise au prix de tant de sang (i) ».

I/îdée qu'il préconisait était assurément pratique, pourvu qu'elle fût appliquée au moment opportun. Mais il n'en fallait pas moins prévoir qu'une des premières tendances de l'administration civile serait de renverser le pouvoir militaire et de se substituer à lui aux dépens peut-être des populations indigènes. C'est

(i) Souvenirs d^un officier d^éUtt-major,

ce qui arriva quelques années après. Et quand le lieutenant-colonel de Martimprey, devenu commandant en chef, trouva dressée devant lui comme adversaire cette même autorité civile dont il avait été un des premiers promoteurs, peut-être regretta-t-il Tardeur qu'il avait mise en i846 à préparer son avènement.

Le maréchal Bugeaud voulait, lui, des colonies militaires. Ses théories ne pouvaient réussir, parce que les colons militaires devaient toujours manquer des mises de fonds et de Texpérience nécessaires.

Mais, de toutes façons, il eût été sage de laisser Tadministration des colons à l'autorité militaire, tant que les ferments de révolte étaient à redouter parmi les indigènes.

En tout cas, désormais, un conflit existait entre le maréchal et son premier lieutenant. Il devait avant peu se continuer à Paris, au sein même de la Chambre des députés, dont tous deux allaient être membres, et produire dans le public le plus fâcheux effet. Martimprey, devenu l'admirateur et l'ami de La Moricière, fut naturellement entraîné à défendre ses idées, qui finirent par triompher.

Pour le moment, pendant l'automne de i846, il avait à s'occuper, comme directeur des affaires arabes et chef d'état-major, du maintien de la paix dans la province. Son attention fut attirée sur la contrée qui s'étend au sud de la montagne de Tessalah. La tribu des Beni-Amer l'avait quittée pour se rendre près d'Abd-el-Kader, au Maroc. Par suite, la tranquillité de la région était compromise. Pour l'assurer, Martimprey demanda la création d'un aghalik, qu'il fut chargé d'organiser et d'installer. Cette mesure eut un heureux résultat.

Après différentes courses dans l'intérieur de la province avec son commandant intérimaire, il rentra à

Oran, où il eut roccasion de revoir son frère Auguste, sur le point de rentrer en France avec son régiment.

Pendant ce temps, le général d»* La Moricière poursuivait une campagne électorale qui ne fut peut-être pas une heureuse in-spi ration. Elle réussit cependant, mais après des péripéties que le général tint à faire connaître à son chef d'état-major par la lettre suivante :

Paris, le 21 octobre i846.

Mon cher Martini,prey,

Je vous remercie bien de votre lettre du 8 octobre... les renseignements précis qu'elle renferme sur Tétat des choses, ractivité avec laquelle vous continuez à pousser ce qui egt relatif à la colonisation, la sûreté et la logique avec laquelle vous conduisez toute cette affaire, me font un plaisir que vous comprendrez mieux que je ne pourrai vous l'exprimer.

... J'ai été bien bas pendant deux mois... mais nos travaux sur la colonisation restaient debout et les efforts du Maréchal (i) et de tous les siens, pour les discréditer, n'avaient fait que les grandir ; la grande réunion de membres influents des deux Chambres chez M. Giiizot avait produit un très mauvais effet pour les projets enfantés à xMger, qui ne reposaient point comme les nôtres sur un travail consciencieux et approfondi, comme celui que vous aviez fait; celte discussion, qui a eu quelque retentissement, avait été le signal d'une sorte de réaction en faveur des idées dont j'étais le représentant....

... Après mon élection, je suis arrivé à Paris; j'ai trouvé tout le monde au ministère disposé à faire réussir nos projets. Pendant mon absence, on avait toujours songé à s'en faire une arme contre la colonisation militaire (2). Aujourd'hui, on espère que nous pourrons avoir un commencement d'exécution pour le printemps prochain, afin d'appuyer nos idées sur des faits accomplis....

(i) Bugeaud.

(2) Préconisée par le gouverneur général.

... U paraît qu'une lettre écrite par vous à Tanger et adressée à Roches, je suppose, aurait été envoyée par lui au ministère des affaires étrangères. M. Guizot l'aurait lue et en aurait été très frappé; il en a longuement parlé au général (i) <en lui disant que votre jugement sur les choses était l'appréciation la plus saine qu'il en ait encore vue; il a témoigné le regret de ne pas avoir fait plus ample connaissance avec 'W)U8, etc.

N'allez pas, après cette lettre, vous gonfler d'orgueil et devenir insupportable, etc... adieu, à bientôt et mille amitiés.

Le lieutenant-génémty

J>E LA MORIGIÈRE.

La Morîcière rentra à Oran, à la fin de l'hiver suivant et Martimprey fut heureux de le revoir.

En entrant à la Chambre élective, dit-il, le général avait -eu pour but de rechercher, pour ses projets de colonisation, les faveurs de l'opinion, bien éloignées jusque-là de leur ^tre acquises.

Le Gouverneur général, en pos^ssion depuis longtemps de la députation, était plus que jamais le promoteur de la ^colonisation par l'armée, à l'occlusion des systèmes qui, comme celui du commandant de la province d'Oran, tentaient de se faire jour à la tribune du Parlement.

A ce propos, Martimprey rappela, dans ses souvenirs, le blâme dont le général fut frappé de différents côtés pour s'être lancé dans la politique.

C'est ainsi, dit-il, que la patrie, qu'il ne faut jamais maudire, est ingrate envers ses meilleurs serviteurs et que l'histoire elle-même ne leur réserve qu'une justice tardive.

(i) Général de La Rue, aâde de camp du roi.

A cette époque, le maréchal Bugeaud fit aussi une courte apparition à Oran. Quant au général, il approuva ce que le lieutenant-colonel avait fait au bureau arabe en son absence; et peu de jours après, il- repartit pour Paris afin de prendre part à l'ouverture de la sesï^ion.

Le général d'Arbouvilie reprit le commandement et se rendit de suite à Tlemcen, d*où Cavaignac venait de partir en expédition. Martimprey, absorbé par les affaires arabes, fut momentanément remplacé, comme chef d'état-major, par le commandant Jarras.

11 eut alors un moment difficile.

Le maréchal Bugeaud venait de commencer une ex[>édition dans Toued Sahel, du côté de la Kabylie, quand il reçut une plainte grave contre le lieutenantcolonel. Ce dernier était accusé d'avoir rendu, chez les indigènes, une révolte imminente par suite des achats de terre qu'il avait faits récemment pour le compte du domaine. Le maréchal, déjà excité contre lui par les questions de colonisation auxquelles il avait pris part, ordonna au général d'Arbouville de procéder à une enquête.

I,e commandant de la province, qui tenait son directeur des affaires arabes en très haute estime, le chargea de rédiger lui-même sa réponse. Martimprey, touché d'un procédé aussi délicat, l'en remercia vivement et en conserva toujours un souvenir reconnaissant. Il établit un mémoire justificatif très complet que le général signa et adressa au gouverneur. On n'entendit plus parler de cette affaire; mais, à la Chambre des députés, les idées colonisatrices de La Moricière furent vivement attaquées et, à ce sujet, Martimprey, à son tour, fut blâmé. Ce fut pour lui un gros ennui.

Soutenu, toutefois, par la bienveillance du général d'Arbouville, il continua son service avec le même

GUERRE CONTRE ABD-EL-KADER 8l

zèle, et finit par reléguer cet incident dans les souvenirs du passé.

A cette époque, siirvint, en Algérie, un événement qui devait laisser une trace profonde dans Tesprit des contemporains. Ce fut la rentrée en France du maréchal Bugeai:id, au mois de juillet 1847. ^^ venait de terminer son expédition de Toued Sahel.

Ce fut à la fin de cette campagne, couronnée de succès, que se termina à Bougie, le long et glorieux commandement du duc d'Isly. Son nom, populaire dans l'armée française, chéri et vénéré dans l'armée d'Afrique et jusque chez les indigènes, était pour toujours attaché à l'histoire de la conquête la plus juste, la plus noble et la plus civilisatrice des temps anciens et modernes (i).

Le départ du maréchal coïncidait avec la ruine définitive de la puissance d*Abd-el-Kader. Ce dernier, en effet, à peu près expulsé d'Algérie, se soutenait avec peine au Maroc". Le sultan, redoutant son influence, venait de le frapper d'anathème, et de réunir contre lui de nombreux contingents.

Cette situation agitait les tribus. La Moricière, revenu à la tête de son commandement, fut obligé de se porter sur la frontière pour surveiller les événements. Il laissa le lieutenant-colonel à Oran pour diriger les publications du journal VEcho et satisfaire la curiosité publique, très surexcitée par les nouvelles de l ouest.

.\u mois de décembre, l'Emir, ayant voulu attaquer de nuit l'armée marocaine, subit une défaite complète et fut rejeté sur notre territoire. C'était la fin.' Epuisé, sans ressources, abandonné par ses derniers réguliers, il déposa les armes et se rendit au général de La Moricière.

(i) Souvenirs d^un officier d^ état-major.

82 LE COMTE DE BfARTUtfPRET

Lei duc d'Aumale, nommé depuis peu gouverneur général, fut prévenu. Il arriva à Nemours et reçut sa soumission. On fît monter TEihir à bord du navire qui avait amené le gouverneur et on le conduisit à Mers-el-Kebir, où La Moricière demanda d'urgence Martimprey, qui se trouva ainsi mêlé aux incidents de la reddition de notre célèbre adversaire. 11 en fit plus, tard un récit détaillé.

C'est sur le plateau de Sidi-Brahim, théâtre du drame sanglant du colonel de Montagnac, qu'eut lieu la reddition.

Les murs du marabout étaient restés tachés de sang; le sol était parsemé d'ossements humains. C'est là qu'Abd-el- Kader vint se présenter; il comptait s'y trouver en face du général de Lamoricière, le seul entre les mains duquel, 3uivant ses expressions, il avait pu se résoudre à consommer le sacrifice suprêrne de son abdication.

En l'absence du général, ce fut le colonel de Montauban, du 2* spahis, qui reçut l'émir.

Après avoir passé devant le front de la cavalerie, qu'il salua avec estime, Abd-el-Kader, escorté de quelques chasseurs à cheval, se dirigea sur Nemours, où il arriva le soir; sa famille y était déjà.

Presifue en même temps, le général de Lamoricière y entrait, sans autre escorte que celle des quelques cavaliers réguliers de l'émir, qui étaient venus se rendre à lui la veille.

Dans la matinée où s'accomplissait cet événement, qui couronnait l'œuvre longue et laborieuse de la conquête de l'Algérie, des salves d'artillerie étaient tirées à Nemours pour une autre cause. Le duc d'Aumale, gouverneur général depuis trqis ou quatre mois, débarquait.

Les jours précédents, le général de Lamoricière l'avait pressé par plusieurs courriers de venir user de l'influence de son rang, comme gouverneur, comme fils du roi, pour donner des chances plus favorables à l'heureuse issue qui se préparait; mais l'état de la mer avait retardé l'arrivée du Prince.

Il Gt le plu8 affectueux accueil au général de Lamoricière auquel le général Cavaignac, qui accompagnait le duc d'Anmaie, adressa des compliments {^eins de chaleur, dignes de ces nobles cœurs.

Le général de Lamoricière alla voir l'Emir, qui lui fit présent de son yatagan. La foi musulmane de rillustre Tadncti ne put suffire à lui donner la force de se renfermer en lui-même durant ces premières heures; ses larmes abondantes et ses sanglots étouffés remplirent une nuit san» sommeil.

Enfin, le matin, Tâme brisée, mais résigné, il monta la dernière jument qui lui restât et qui, comme lui» était blessée et s'avança, suivi de quelques serviteurs, vers le logement du duc d'Aumale.

A une certaine distance, il mit pied à terre et, conduisant en main sa monture à la manière des Arabes lorsqu'ils font acte de soumission, il vint rendre hommage au prince, qui le reçut avec une haute dignité.

L'Emir retourna à pied à sa tente.

Dans l'après-midi, le même navire à 'vapeur reçut le duc d'Aumale, Abd-el-Kader et le général de Lamoricière qui, à son arrivée à Mers-el-Kebir, au milieu de la nuit, m'envoya l'ordre de me rendre de grand matin auprès de lui.

Lorsque j'arrivai à bord, le duc me donna la main, le général me sauta au cou et nous nous tînmes embrassés quelques instants; puis, il me conduisit auprès de l'Emir ef me mit à sa disposition.

Abd-el-Kader me demanda de faire venir un médecin pour panser un léger coup de feu qu'il avait reçu à la jambe, s'informa de mon nom, du temps que j'avais passé en Afrique. Je lui dis que j'y étais depuis i835, que j'avais débuté par l'expédition de Mascara, après la Macta; que j'étais avec le général Bugeaud à leur, entrevue de Fid-el- Atach, pour la paix de la Tafna.

Le souvenir de cette journée, où sa puissance s'était élevée jusqu'à le faire traiter d'égal à égal avec le représentant de la France, touchait une plaie saignante : Abd-el-Kader inclina la tête et se tut. Il passa la matinée à écrire et à dicter des lettres à Mustapha-ben-Tami, qui était près de lui.

Vers huit heures du matin, je conduisis Témir à bord de la frégate qui allait le porter à Marseille. J'y vis amener sa mère, sa femme, toutes deux voilées, son fils, enfant d'un aspect maladif, et plusieurs de ses officiers, tous blessés.

A dix heures, le navire faisait route vers la France et disparaissait à rhorizon (i).

Martimprey se rendit alors à l'église Saint-Louis d'Oran où il assista à un Te Deum solennel avec le prince, le général de La Moricière et les autorités.

L'heureux terme d'une guerre qu'il avait suivie depuis son origine, au milieu de tant de vicissitudes, était donc atteint I un avenir de paix et de progrès s'ouvrait pour cette terre d'Algérie conquise au prix de tant de sacrifices (i).

Après le départ de l'Emir, Martimprey fut chargé d'accompagner le duc d'Aumale dans une tournée aux environs d'Oran. Il lui fît visiter Misserghin, le Sig, Moslaganem,*Arzew, et le ramena à Oran où le prince s'embarqua pour retourner à Alger.

(i) Souvenirs d^un officier d^ état-major.

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