h^ OÉKÉRAL DE LÀ HOBIË
JuuEN, né à Farcisfonlaine (Forez), 29 ans, sergent-major dajis le même corps.
. Caumette, né à Paris, 28 ans, sergent major dans le même corps.
Râteau, né à Bordeaux (Gironde), l8 ans, caporal dans le même corps.
BoccHÉAMPE, né à Olesto (Corse), depuis dix ans prisonnier d'Etat à Paris.
Il manquait à cette liste Tabbé Lafon qui, prudent, avait quitté Malet, comme nous l'avons vu, avait pris la fuite et ne fut jamais retrouvé par la police de TEmpire (1) .
(1) Beaucoup de pièces relatives aux deux procès Malet ont été volontairement détruites et, par suite, une certaine obscurité survint toujours sur certains points. Nous en avons la preuve par la lettre suivante retrouvée aux
Archives nationales.
Paris, le 18 mars 1816.
MINISTÈRE de la Maison du Roi
Secrétariat général
Monsieur le comte, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 11 de ce mois, et ^e me suis
Aussitôt que Ton eut lu les noms des accusés, procédé à Tappel, et donné lecture des pièces d'accusation, de La Horie demanda la parole :
De La Horie, — Monsieur le président, les papiers qui ont été saisis chez moi ont été déposés à la police. Ils me sont indispensables pour que je puisse m'occuper de m^ défense. Je ne crois pas que Ton soit capable de me condamner sans m'entendre, et,
empressé de faire rechercher aux archives royales la notice sur le général Malet dont vous m'avez demandé communication.
Je regrette beaucoup de ne pouvoir vous satisfaire à ce sujet ; mais, d'après le compte qui vient de m'ôtre rendu par le chef des Archives, cette notice faisant partie du dossier de l'affaire Malet, a été brûlée à Tépo* que de l'entrée des alliés en 1814, ainsi que toutes les pièces relatives à la police.
Recevez, Monsieur le comte, la nouvelle assurance de ma haute considération.
Le Directeur général ayant le portefeuille^ Signé : Comte db Pradel.
M. le comte de Cazes, ministre de la police générale.
comme ce serait ne pas m'entendre que de m'enlever les moyens de me défendre, je vous prie de donner Tordre qu'ils me soient renvoyés. Ce sont les papiers dans lesquels se trouve l'exposé de ma vie, et particulièrement relatifs à une imputation qui m'a été faite (1).
Le Président. — Dans ce moment, il s'agit d*un fait, et d'un fait unique ; vous n'avez à vous défendre que sur ce fait unique, et je ne crois pas que ce qui s'est passé antérieurement à ceci, quelle qu'ait été votre conduite, puisse influer en aucune manière sur le fait actuel. Vous n'avez à vous défendre que sur le fait dont vous êtes accusé, qui est celui d'avoir attenté à la sûreté intérieure de l'Etat.
(1) Ce sont ces documents qui, rendus deux ans après au frère du général, et conservés depuis dans sa famille, ont élé publies au cours de cette étude.
De La Horie, — Dans Tinterrogatoire que j'ai subi, M. le Conseiller d'Etat Real m'accuse d'avoir été le pivot d'une conspiration. Dans les pièces que je demande se trouve la justification de ce fait là. Je ne crois pas que dans un moment aussi solennel, on me refuse d'établir un caractère, tel que je désire le montrer à tout le monde.
Le Président. — Il n'est nullement question d'une conspiration antérieure à ce jour. La commission n'insistera nullement sur cette ancienne affaire ; elle n'insistera que sur le fait actuel, l'attentat contre la sûreté intérieure de l'Etat.
De La Horie. — Si on me refuse, je n'ai plus rien à dire.
On procéda ensuite à l'interrogatoire du général Malet.
Celui ci reconnut avoir rédigé et signé le Sénatus-Consulte, Tordre du jour, la proclamation et les différents autres ordres du jour adressés aux commandants des troupes de la garnison. Pendant toute la durée du procès, Malet se montra énergique et calme. Il eut des mots que Thistoire a conservés et qui peignent son caractère : a Un homme ditil, qui s'est constitué le défenseur des droits de son pays, n'a pas besoin de défense — il triomphe ou il meurt » ; et comme le Président, le comte Dejean, lui demandait ce qu'il avait pu espérer, quels étaient ses complices : « — Toute la France, répondit Malet : vous-même, si j'eusse réussi » .
Et le comte Dejean ne trouva rien à répondre : il se rappelait ce qui s'était passé quatre jours auparavant !
L'interrogatoire de Malet fut d'ailleurs fort court. Le comte Dejean s'étant attiré la
réponse cinglante que nous venons de dire, reprit après un silence :
« Dès que l'accusé reconnaît ces pièces et constate qu'il a signé et reconnu le résul tat de l'interrogatoire, je juge inutile de faire aucune nouvelle question.
» Accusé La Horie, quels sont vos nom, prénoms, âge et qualité. »
De La Horie, — Victor-Claude-Alexandre Panneau de La Horie, âgé de 46 ans, ex-général de brigade.
Le Président. — Il résulte des pièces jointes au procès, et en même temps de vos réponses que, sorti de La Force, vous auriez eu connaissance du Sénatus-Consulte, d'une proclamation, de l'ordre du jour, et des ordres donnés par le général Malet, aux différents corps. Il résulte en même temps des
interrogatoires et de vos aveux, que vous avez été conduit au Ministère de la Police ; que vous avez concouru à l'arrestation du Ministre de la Police, afin de servir à vos vues ; qu'après l'arrestation du Ministre de la Police, vous avez pris sa place, et signé plusieurs pièces en ladite qualité de Ministre de la Police. — Vous êtes convenu de ces faits.
Avez-vous quelque motif d'excuse à produire à la Commission pour ces différents faits ?
De La Horie. — C'est une justification tout entière que l'on me demande.
Le Juge rapporteur. — Si le prévenu veut parler de sa défense en remplaçant le défenseur officieux, ce ne peut être qu'après le rapport qu'il peut prendre la parole.
Le Président, — Alors veuillez vous borner à répondre aux questions que je vous ai faites.
De La Horie(l), — Ma première pensée à la nouvelle de la forme du jugement que nous devons subir a été de renoncer à toute défense. — Mais mon respect profond pour M. le Président de ce tribunal, et les membres de ce Conseil, les égards que je dois au rassemblement nombreux qui se trouve dans cette enceinte, me décident d'exposer au moins la vérité du fait qui m'a mène ici, et à donner des détails tant sur ma conduite dans les temps antérieurs que sur ma conduite, lors de l'événement qui me fait paraître devant vous.
Privé de toute ressource pour ce travail, et des documents qui m'étaient nécessaires, je réclamerai l'indulgence de la Commission,
(1) On a donné plusieurs variantes sur la déposition de La Horie, partant d'ailleurs sur la forme, plutôt que sur le fond. Celle que nous donnons ici est la version officielle, telle qu'elle existe aux Archives nationales^ F^, 6.501.
pour le désordre et rincohérence de mes idées, non seulement à cause de ta précipitation extrême avec laquelle j*ai jeté ces idées sur le papier, mais à cause des localités.
A la nouvelle que j*ai reçue hier au soir, de ma mise en jugement aujourd'hui, j'ai demandé en vain de conserver de la lumière pour écrire à la hâte une ébauche de défense. On m'a répondu que les règlements de la maison s'y opposaient ; aussi je me trouve réduit à une défense improvisée qui ne peut que se ressentir du manque d'habitude de parler en public, et du manque de temps pour réunir mes idées ; mais à cet égard, je sais ce que je dois attendre de Pindulgence du Tribunal.
Etranger par état à une connaissance particulière des lois, je m'abstiens de toute discussion sur leur application aux circonstan-
ces. Je m'en, repose sur votre sagacité et votre impartialité. J'observerai seulement h ce sujet que je suis très surpris d'avoir -trouvé dans le rapport, que Ton me regardait comme l'auteur de la conspiration. Il est établi par tous les interrogatoires, par toutes les pièces, tous les indices qui forment Tinstruction de cette affaire, que je n'en avais absolument aucune connaissance au moment pu je suis sorti de La Force. Il n'y a rien à dire sur ce fait qui est établi au Ministère de la Police.
Il y avait douze ans que je n'avais vu le général Malet ; je n'avais aucune relation directe ou indirecte avec lui depuis ce temps.
jQn doit donc me regarder comme exécuteur d'ordres, et non comme auteur d'un projet:
-ce qui me placerait alors dans une classe différente de celle où M, le rapporteur m'a placé. Je n'insiste pas là dessus parce que je
m'en rapporte à cet égard k l'impartialité du Tribunal.
Comme mes papiers me manquent, je suis obligé de passer plusieurs feuillets. Ma défense était facile dans ce plan, et se trouve pour ainsi dire sans objet dans ce moment.
Ce qu'il me suffit de dire, c'est que j'étais effectivement au moment de partir ; j'avais reçu l'ordre du Gouvernement de quitter la France, et de me rendre aux Etats-Unis, j'avais été transféré de Vincennes à La Force pour cet objet.
C'est au milieu de ces circonstances que le 23 au matin, on m'appelle. Le concierge vient m'annoncer ma sortie dans la forme ordinaire, en disant : « — Je vous félicite, monsieur, vous êtes en liberté. » Je sors, et je trouve à la porte de La Force, un officier général que je n'avais pas vu depuis douze ans, et que je reconnus être le général Malet. Il
était entouré et suivi d'un corps d'infanterie qui remplissait la rue et était à ses ordres, comme des troupes dans leur état d'obéissance ordinaire. Il m'annonce en deux mots un nouveau Gouvernement, un Sénatus-Consuite et les autres pièces qui sont ici. Il me dit que la force armée est à ses ordres, et réunie pour concourir à un nouveau Gouvernement. Il était grand jour. Tout Paris paraissait dans la plus grande tranquillité, pas le moindre esprit de tumulte ni d'hésitation parmi les troupes : tous, officiers et soldats paraissaient pleins de l'idée qu'ils obéissaient aux lois.
Je me rappelai le 18 brumaire où j'avais vu les choses dans le même état. Je supposai le Sénat assemblé, entouré de troupes qui le protégeaient, et constituant le nouveau Gouvernement. Le général Malet me remet devant les troupes, un paquet que j'ouvre à
'..Mi
la hâte, où je vois entre' autres deux pièces : l'une sous le titre de Senatus-Consulie, l'autre sous le titre de Proclamation ; avec l'ordre de me rendre au Ministère de Police et à la 4*réfecture de Police.
Comme je perdais beaucoup de temps, et qu'il n'y avait pas une minute à perdre, je ■me Itiissai entraîner, et peut-être, si l'Empereur lui-même était là, je pourrais me justifier et lui dire : vous connaissez ma situation politique, vous me voyez dans ce moment là, surpris: je prends ces ordres machinalement et je pars avec la compagnie d'infanterie que le général Malel avait mise à ma disposition, Entratné et poussé par la crainte du reproche de lâcheté, et par toutes les circonstances qui se passaient autour de moi, j'accompagne les troupes qui marchaient déjà ; je n'ai plus qu'à m'armer de courage dans une mission, qui, de toute manière, of-
frait de grandes difficultés, et réservait un sort funeste à ceux qui en étaient l'objet.
Je n'ai pas besoin de dire ici que ma conduite à été conforme à cette résolution. Le Ministre de la Police, et le Préfet me rendent l'un et l'autre cette justice, Les faits parlent assez par eux-mêmes: pour plus d'éclaircissement, M. le Président peut s'assurer lui-même s'il n'est pas vrai que ma première parole, ma première déposition a été de dire au Ministre : Ne crains rien, Savary, tu es dans des mains généreuses, félicitetoi de tomber dans mes mains.
Au surplus, après tout ce que je souffre de la police, depuis deux ans, quel autre se fut défendu, dans ce premier moment, d'un mouvement d'exaspération ?
Quoiqu'il en soit, la fermentation régnait rapidement autour de lui, et, jugeant le danger extrême s*il restait à l'hôtel du Mi-
nistère, je crus devoir le faire transférer dans un lieu sûr* Les interrogatoires et les dépositions ne laissent pas de doutes sur le danger imminent auquel le Ministre allait être exposé. Jugeant le danger extrême, je Tai prévenu particulièrement que, pour sa sûreté, je ne voyais de moyen que de le faire transférer à La Force. Lui même voyait clairement Fétat des choses.
Mon embarras était de faire transférer le Ministre à La Force, de le faire recevoir par le concierge. C'est à cette occasion que je me suis vu obligé de prendre le titre de Ministre provisoire de la Police, et je l'ai fait pressé par la nécessité, parceque je ne voyais de sûreté pour les jours du Ministre que dans cette usurpation de qualité. Si Ton m'en fait uii crime aujourd'hui, n'est ce pas se servir contre moi du seul moyen que mon humanité à trouvé pour le sauver? — Je
n'ai dans aucun autre acte, exercé les fonctions de Ministre. Si j'avais eu la pensée de Tètre effectiveipent, n'en aurais-je rempli aucune fonction ? Peut-on croire que je n'aie pas voulu jouir au moins de la satisfaction si douce, d'ordonner la mise en liberté de quelques prisonniers d'Etat que je crois détenus sans fondement?
Qu'on trouve d'ailleurs un autre moyen à ma disposition pour faire arrêter les personnes dont s'agit. Qu'on indique un autre moyen qui ait offert de la sûreté pour elles, et je passerai condamnation, si l'on me juge inexcusable, de n'avoir pris que celui qui s'est présenté à moi. On oppose à cela que ces fonctions sont dans la lettre du général Malet ; mais tous les officiers sont présents : ils peuvent certifier que je n'ai reçu le paquet qu'à la porte de La Forte ; ils peuvent attester que je n'ai pas eu le temps de Ib lire.
Tout le monde dira qu'on n'avait pas de temps à perdre ; d'ailleurs, je ne pouvais pas soupçonner le général Malet.
Mais, dira-t-on, la mission dont vous étiez chargé n'en est pas moins un attentat. Je le crois, parceque tout ce qui était annoncé par le général Malet était autant d'impostures.
Mais on ne peut douter de ma première erreur. Il est plus qu'établi que j'ignorais les projets du général Malet que je n'avais pas vu depuis plus de douze ans, et avec lequel je n'ai conservé de relations d'aucune espèce, directes ou indirectes.
Il résulte en même temps de ce qu'on a trouvé chez moi, que je ne m'occupais que de mon départ de France.
Je demande un peu, à toute personne un peu généreuse, quelle idée pouvait me convaincre de la fausseté de ces pièces. J'ai trouvé tout Paris dans la plus grande tran-
quillité. — Enfin, les ordres dont il s'agit ont été exécutés en plein jour, pour ainsi dire, sans obstacle.
Etait-il donc si impossible de croire à la formation d'un nouveau Gouvernement, surtout pour ceux qui, comme moi, avaient vu le 18 brumaire, et la même tranquillité dans Paris.
Ensuite, n'est-il pas vrai de dire que cette mission a été remplie de ma part, avec la plus grande sécurité, puisque, laissant ma vie sans défense, je me suis présenté au Ministère de la Police sans armes.
Je n'ai évidemment eu en vue que de sauver la vie des autres, tandis qu'il n'est pas douteux d'un autre côté, d'après l'obéissance non contestée des troupes, que ces ordres n'eussent été exécutés d'une manière quelconque par un autre, et certainement d'une manière funeste, à ceux qui en étaient l'objet.
Le Ministre de la Police, certes, a pu en juger par lui-même.
S'il faut donc que mon erreur puisse me coûter la vie, il s'élèvera de ma tombe une voix terrible qui dira que j'ai péri pour sauver les jours des personnes dont je n'avais pas à me louer, et que ma tête est tombée pour avoir employé la seule forme que ma générosité a pris pour sauver leurs jours.
Il me semble que dans ce cas, je dois être envisagé sous un seul rapport, le rapport d'un homme qui se trouve soumis à deux Gouvernements à la fois.
Voilà tout ce que je puis dire, sans prétendre m'excuser par là complètement aux yeux des lois. Tout ce que le général Malet a affirmé n'existe pas ; mais demandez ce que je devais en croire à ce corps nombreux d'officiers assemblés ici .
Quoiqu'il soit, vous avez vu, messieurs
que dans Tétrange événement qui m'amène devant vous, j'ai été absolument étranger à tout ce qui l'a précédé, comme le prouvent tous les détails de ma conduite. S'il existait quelques doutes dans l'esprit des juges, je les prierais de m'en faire part, afin que je puisse les dissiper.
Je n'ai eu connaissance de ce qui s'est passé qu'au moment où je suis sorti de La Force, et vous avez vu les moyens que j'ai employés. J'ai fait tout ce que Thumanité et la générosité pouvaient m'inspirer, quoique la violence et l'exaspération eussent été peut-être excusables...
Messieurs, le reste de la défense que j'aurais préparée, se trouve sans objet. Je vous laisse à peser ces considérations et à les apprécier. Je prie M. le rapporteur de déclarer quelles sont les preuves qu'il a pu trouver dans l'instruction, de mes intel-
ligences antérieures avec le général Ma-
te Rapporteur. — J'observerai à l'accusé l'il n'a pas le droit d'interpeller le mînisre public.
Le Président. — La Commission, dans sa disission particulière, établira ce fait.
De La Horie. — C'est que, s'il existait quelles doutes là-dessus, je les éclairciraîs dans moment ; comme j'ai la conviction inné qu'il n'en existe aucun, que je ne coB- .issais rien de ces projets... Mais on croit :ilement ce qu'on désire ; j'ai dû être ïpipé. Si, dans l'instruction, il exisit quelques indices, quelques témoignages, les éclairciraîs pour la conscience même s juges.
Le Président. — J'ai déjà dit que la Comission s'occupera spécialement de ce fait là.
De La Horie. — Il me manque beaucoup de choses pour cette défense ; j'aime mieux la laisser de côté (1) >).
Coupant court, le Président continua l'interrogatoire des accusés. En quelques mots, Guidai déclara s'en rapporter à ses interrogatoires hors séance. Le commandant Soulier rappela qu'au moment où Malet s'était présenté chez lui, il était malade et couché. L'adjudant Piquerel fit valoir qu'en somme, il n'avait fait qu'obéir aux ordres de son commandant.
Malet et de La Horie intervinrent pour tâcher de sauver ces malheureux. Malet mit en lumière la bonne foi de Soulier. De La
(1) Lire dans Les Mémoires de mon temps [1789-1850] du chancelier Pasquier, le récit de cet interrogatoire. M. Pasquier ne peut cacher le dégoût que lui inspire cette parodie de la justice employée pour condamner un innocent.
Horie réclamant pour lui seul la responsabilité de ses actes au Ministère de la Police déclara que Tordre de conduire le Ministre à La Force — fait sur lequel il avait déjà donné des explications — émanait de lui seul :
qu'on devait mettre hors de cause des soldats n'ayant fait qu'obéir aux ordres de leur général. Râteau fut défendu par Malet qui s'efforça de prouver que ce caporal n'avait été qu'un instrument inconscient entre ses mains. L'interrogatoire des autres accusés n'offrit rien de saillant. Enfin, à huit heures du soir, la séance fut suspendue.
Elle durait depuis douze heures sans interruption.
Elle fut reprise à onze heures : les interrogatoires étant achevés, le rapporteur Delon prononça son réquisitoire. II ne lui fut pas difficile d'établir les faits, puisqu'ils n'étaient pas niés. Mais l'argumentation
invoquée par lui pour prouver la participa tion, en connaissance de cause, des accusés à uneconspiration, fut loin d'être concluante. Malheureusement, peu importait. Il n'avait pas besoin d'apporter des preuves à l'appui de ses affirmations ; l'opinion des juges était faite d'avance .
Après le réquisitoire, le comte Dejean donna de nouveau la parole aux accusés.
Malet n'avait rien à ajouter à ce qu'il avait déjà dit .
De La Horie répéta sa première déclaration ; il avait suivi Malet, tout comme au 18 brumaire on avait suivi Bonaparte. Guidai se borna à lever les épaules et s'écria : « Qu'on me fusille le plus tôt possible ! il y a longtemps que j'ai fait le sacrifice de ma vie ! »
Le malheureux commandant Soulier rappela ses campagnes et sa brillante conduite pendant la guerre d'Espagne. M® Caubert,
du barreau de Paris, le seul avocat assis au banc de la défense, prononça une plaidoirie émouvante et pleine de tact, en faveur des officiers et sous-officiers de la 10°^® cohorte...
Puis Malet reprit la parole pour défendre Râteau .
L'accusé Borderieux nie cessait de crier « ViveTEmpereur », espérant ainsi se concilier la pitié des juges : « Oui, répéta Râteau, quand Malet eut fini de demander sa grâce, oui, vive Sa Majesté TEmpereur et Roi ! »
(( Et sa justice ! » ajouta de La Horie, avec un triste sourire.
Puis, à deux heures après minuit, le président Dejean fît sortir les accusés de la salle d'audience.
A quatre heures du matin, en leur absence, la Commission rendait son jugement.
Quatorze d'entre eux étaient condamnés à mort et leurs biens confisqués. C'étaient:
Malet, de La Horie, Guidai, Soulier, Steenhouver, Borderieux, Piquerel, Fessart, Lefèvre, Régnier, Beaumont, Rable, Bocchéampe, Râteau.
Les dix autres furent acquittés.
Puis le comte Dejean fit ramener devant les juges, Malet, Rable, Soulier, Piquerel, Borderieux et Lefèvre, qui étaient décorés de la Légion d'honneur. Employant la formule consacrée, il les appela chacun séparément, et leur dit :
(( Accusé, conformément à la loi, vous » avez manqué à l'honneur : je déclare » donc, au nom de la Légion d'honneur, que » vous avez cessé d'en être membre. »
Enfin, à cinq heures du matin, les prisonniers étaient reconduits à TAbbaye.
Le jugement de la Commission militaire portait: « Il est enjoint à M. le juge rap » porteur de faire exécuter le présent juge- » ment dans tout son contenu, et cela dans » les vingt quatre heures. »
Le capitaine Delon exécuta ces instructions à la lettre ; à dix heures du matin, le 29 octobre, il se rendit à l'Abbaye, et lut aux condamnés, le jugement du conseil de guerre.
Déjà, d'ailleurs, on l'avait affiché sur tous les murs de Paris.
Ce matin-là, les jeunes Victor et Eugène Hugo passaient devant Saint-Jacques du Haut-Pas. Attirés par la foule qui se pressait pour lire le placard, ils se mêlèrent aux
bourgeois assemblés, et à leur tour, prirent connaissance de son contenu ; mais comme ils n'avaient jamais connu le nom de ce parent, qui pendant si longtemps s'était caché aux Feuillantines, les avait fait travailler, et avait partagé leurs jeux, leurs amusements ne furent pas troublés, et ce ne fut que plusieurs jours plus tard que Victor apprit la vérité.
Après la lecture du jugement, on laissa aux condamnés quelques heures pour leur permettre de prendre leurs dernières dispositions.
de La Horie profita de ce court répit pour écrire à Savary la lettre que voici ;
« A l'Abbaye, 29 octobre i8i2, » A Son Excellence le duc de Rovigo.
» Vous vous étonnerez peut-être de recevoir encore une lettre de moi, au moment où je suis.
» Je me rappelle avec tant de plaisir ma conduite envers vous dans une circonstance où vous pouviez en craindre une autre, que revenant sur d'autres temps, j'ai une sorte de besoin de me rappeler à votre bon souvenir. A présent que je suis sans intérêt là-dessus, et que vous pouvez m*en croire, je vous avoue que je perds la vie pour un éclair d'absence de jugement, pendant lequel j'ai cru à une folie, et non comme un conspirateur.
» Ma conduite l'a assez prouvé, et il est certain qu'à ma sortie de La Force, je n'en savais pas plus que vous des extravagances de Malet. D'après ce qui m'arrive, on devrait presque croire à la Fatalité 1 Vous vouliez me jeter loin de mon pays... une sorte d'instinct m'y retenait; et j'aurai fini par gagner ce malheureux procès..., mais au dépens de ma tête — c'est ce à quoi nous n'avions songé ni l'un ni l'autre*
» Je VOUS renouvelle ma prière de remettre à ma mort les quatre mille et quelques cents francs trouvés chez moi ou sur moi à ma famille. Je vous jure, sur mon honneur et ma mémoire que c'est elle qui m'avait prêté ces fonds, savoir : ma mère, mille francs, autant mon frère Régnier, et le reste par mon beau-frère Desloges, chef descadron au 8® régiment de chasseurs.
Cette faible somme est fort indifférente au Ministère, et je désiie d'autant plus qu'elle soit rendue que ma famille sera dans le cas de renoncer à ma mauvaise succession.
» Je vous demande au moins de remplir l'objet de cette lettre, comme un souvenir des premiers mots que je vous ai dits en vous voyant. Vous ne pouviez douter que je péris pour avoir accepté une mission où je n'ai eu pour but que de vous sauver la vie, et particulièrement pour l'ordre de votre trans-
fèrement qui, seul, pouvait vous sauver. Je ne vous le rappelle point pour moi, mais pour Tintérêt de ma famille qui souffre déjà trop pour moi... Je vous ai donné l'exemple de la générosité...
» A Dieu, Savary.
» DE La Horie )) (1).
Telles furent les dernières pensées de La Horie .
Une heure après avoir envoyé cette lettre si digne et si calme à celui qui l'avait si outrageusement trahi, il quittait l'Abbaye pour aller à la mort.
L'émoi étant grand dans Paris. La foule était compacte devant la prison, et les gendarmes
(1) Le texte de cette lettre porte : mon beau-frère Desloges. Cependant, dans la famille, et parmi les intimes, on désignait sous se surnom le frère du général, Ch. de La Horie.
à pied et à cheval avaient grand'peine à la contenir. On voulait voir les condamnés..
A trois heures, le capitaine Delon et Tadjudant La Borde vinrent les prendre. On les fit monter dans sept fiacres, enveloppés par une escorte de gendarmes et de dragons.
Dans la première voiture étaient Malet et de La Horie : Guidai suivait avec Régnier, les autres venaient ensuite deux par deux.
Pendant tout le trajet, de La Horie resta muet et impassible. Malet se montra plus agité : il eut pour son compagnon un mot injuste : « Général, lui dit-il, en sortant de prison, c'est votre indécision qui nous a mis ici ? » Et cependant, plus que tout autre, Malet devait savoir que cette accusation n'était pas fondée : elle ne fit d'ailleurs aucun effet sur de La Horie, qui ne répondit pas.
En passant devant TEcole militaire, Malet s'adressa au peuple : « Citoyens, s'écria-t-il,
je tombe, mais je ne suis pas le dernier des Romains. »
Enfin on arriva à la plaine de Grenelle.
L'appareil militaire était imposant : tous les corps de la garnison de Paris avaient envoyé un fort détachement ; la garde soldée et la dixième cohorte étaient là, au complet et sans armes : les compagnies dont les officiers devaient être fusillés avaient Thabit retourné.
Les troupes occupaient les trois côtés d'un carré dont le quatrième était formé par le mur d'enceinte de l'Ecole militaire :
le long de ce mur devaient être placés les condamnés.
On avait confié aux vétérans, plus endurcis aux horreurs de la guerre, le soin d'exécuter le jugement ; ils formaient deux pelotons :
l'un de cent vingt hommes et un second de réserve, de trente hommes.
A quatre heures, le cortège funèbre
arriva sur le lieu du supplice. La foule, qui se pressait aux fenêtres des maisons et derrière les soldats, se découvrit respec tueusement. Malet et de La Horie descendirent de voiture les premiers : les autres suivirent.
Notons en passant que, malgré la demande faite par plusieurs des condamnés, aucun prêtre n'avait été admis à les assister au dernier moment.
Les tamboursr battirent aux champs. Les condamnés défilèrent un à un, et furent se placer le long du mur, Malet au centra, de La Horie à sa droite, Guidai à sa gauche» Soulier et Bocchéampe aux deux extrémités.
Les tambours ayant de nouveau battu un ban, un officier de gendarmerie s'avança et lut le jugement. Bocchéampe se jeta à genoux. Guidai s'écria : « — Misérables, vous savez bien que les trois quarts de ceux que
VOUS condamnez sont innocents ! » Piquerel, très calme, demanda qu'on voulût bien lui faire savoir pourquoi on le fusillait.
Malet lui imposa silence, puis, s'adressant à l'oiBcier de gendarmerie, réclama Thonneur de commander lui-même le feu. Ce qui fut accordé :
— (( Peloton, s'écria-t-il d'une voix forte et nette, attention!... Portez... armes!...
apprêtez. . . armes !... »
Mais quelques-uns de ces hommes, visiblement émus, — c'étaient des vétérans pourtant — avaient mal exécuté les ordres donnés. Malet reprit: (( — Cela ne vaut rien... nous allons recommencer ; l'arifie au bras tout le monde ».
Parmi les condamnés, personne n'avait bougé.
Malet répéta son commandement :
— (( Attention cette fois ; portez . . . armes ! . . .
apprêtez... armes !... à la bonne heure, c'est bien!... joue... feu I... »
Et les cent vingt coups de fusil éclatèrent criblant à vingt pas les malheureuses victimes.
Seul, Malet ne tomba pas à la première décharge : il porta les mains à la poitrine, et recula s adosser au mur. Borderieux râlait et poussait encore ce cri de « vive TEmpereur » qu'il avait proféré sans cesse, pendant tout le procès .
— (( Va, pauvre soldat, lui dit Malet, ton Empereur a reçu cotame toi le coup mortel! . . »
Et tout ruisselant de sang, il cria : « — A moi, le peloton de réserve ».
Celui-ci s'avança et fit feu. Malet tomba, mais il n'était pas encore mort : on dût l'achever à bout portant.
Puis des infirmiers enlevèrent les corps de ces malheureux ; des charrettes les conduisirent au cimetière de Clamart : les trou-
pes rentrèrent dans leurs casernements, et la foule s'écoula silencieuse, ayant conscience d'avoir assisté à un grand crime.
Ainsi que l'avaient voulu les fonctionnaires apeurés de l'Empire, Napoléon apprit en même temps les événements de la matinée du 23 octobre et l'hécatombe sanglante du 29. On a prétendu que sur le moment, son indignation fut extrême, qu'il s'était em porté en violents reproches contre les hommes qui, pour laver les défaillances de certains d'entre eux, avaient fait couler le sang de tant d'officiers .
Pour l'honneur et la mémoire de l'Empereur, nous voulons admettre cette colère.
Malheureusement elle dura peu, Napoléon fut
surtout Stupéfait et effrayé de la facilité avec laquelle ses troupes et le peuple avaient accueilli la nouvelle de sa mort ; de la docilité avec laquelle certains fonctionnaires avaient accepté le nouvel ordre de choses qu'on leur proposait, de l'indifférence que l'on éprouvait pour son fils.
Rentré en France, il disgracia Frochot, dont on a vu le rôle dans les événements du 23 octobre 1812, et ne fit aucun reproche aux membres du Conseil de guerre. Napoléon avait eu peur.
Cependant le sang de ces hommes fusillés dans la plaine de Grenelle n'avait pas été répandu en vain. Quelques mois après ce drame, l'Empire s'effondrait :
Or, détail trop ignoré, les considérants de l'acte lu devant le Sénat le 2 avril 1814, pour proclamer la déchéance de l'Empereur, étaient copiés sur ceux, que moins de deux
ans auparavant, Malet et Tabbé Lafon avaient rédigés au fond de la maison de santé du faubourg Saint- Antoine; qu'ils avaient lus à de La Horie et à ses compagnons, — et que ceux-ci avaient crus une pièce authentique, — parce qu'ils les trouvaient justes.
Cette fois la France s'inclina, et l'Europe applaudit : quant à Malet et à ses compagnons, ils avaient eu le sort de beaucoup de précurseurs; ils étaient venus trop tôt. Leur tentative cependant n'avait pas été inutile : autant, et plus peut-être que les dernières campagnes de l'Empereur sur son déclin, elle avait préparé la ruine du régime impérial. Le Peuple français avait appris par leur aventure, que Napoléon n'était pas éternel, et que la France pouvait lui survivre.
Quant à de la Horie, dont nous avons cherché, dans cette étude, à retracer avec impartialité la vie mouvementée, il apparaît comme