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DURANT LE COMMANDEMENT DU GÉNÉRAL DE 80NIS

Diverses appréciations, de plus ou moins de conséquence, frétant fait jour récemment sur le rôle de M. le général de Sonis dans les opérations militaires de Tarmée de la Loire, particulièrement autour de Loigny, nous avions déjà cru devoir donner plus d'étendue au récit de cette bataille, dans .e XIo chapitre de cette nouvelle édition (36^ mille). La môme raison nous commande de placer ici , sur les points discutés ou contredits, des éclaircissements qui, nous Tespérons, fixeront à cet égard le jugement de Thistoire.

Nous avons déjà raconté, au chapitre XII», quelle rectification courtoise, indulgente, mais péi'emptoire et formelle, ^L de Sonis opposa aux allégations de M. le baron de Freycinet, qui , dans son livre tout apologétique de la Guerre en province, avait tax^ de « bravoure parfois trop impétueuse » rhéroïque dévouement du général devant Loigny. Soit dans sa réponse à Fauteur, soit dans sa déposition devant la commission de Tenquéte ofQcielle, M. de Sonis réfuta toutes ces assertions, démontra qu'elles étaient puisées à des sources suspectes, et réforma, sur cette guerre, le jugement trop optimiste et trop partial de l'historien, qui en faisait complaisamdent c une des plus glorieuses de nos annales d. (V. ch. XU.)

La commission parlementaire donna pleinement raison à H. de Sonis. Le rapporteur, M. Perrot, membre de l'Assemblée nationale, formula en ces termes le jugement du pays, qui sera celui de l'avenir : <i Le général de Sonis, trop faible

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pour rétablir la fortune de nos armes, a du moins préservé le IG® corps (celui de Ghanzy) d*une déroute imminente, en arrêtant les progrès de Fennemi. Il pensa que c'était une de ces circonstances suprêmes où le chef doit se sacriGer pour sauver son armée. La charge de Loigny aura sa place marquée dans nos fastes militaires. Grâce à ces héroïques dévouements, la déroute fut empêchée , et Tartillerie du i7« corps sauvée, i

De son côté, M. de Freycinet, dans une lettre courtoise du 29 septembre 1871 , citée dans notre livre, témoigna son regret t des inexactitudes involontaires qui avaient amené sous sa plume le mot d'impétuosité ». Il s'engageait à c les corriger avec empressement dans sa prochaine édition ». Inexactitudes avouées , regrettées , corrigées : la rétractation était donc complète et la question jugée. (Voir chap. XII.)

Autre inexactitude. M. le général Ghanzy, dans son livre : la Seconde armée de la Loire, accuse le 17^ corps d'avoir spontanément c cru devoir quitter ses positions en avant de Ghâteaudun pour se replier précipitamment, et de nuit, sur la forêt de Marchenoir, et d'avoir ainsi laissé la voie ouverte à l'ennemi ». Autre réfutation de M. de Sonis dans sa déposition devant la commission d'enquête parlementaire. 11 démontre que cette retraite, il l'a opérée malgré lui, à contrecœur ; qu'elle lui a été prescrite exactement telle qu'il l'a fute, et il produit le télégramme portant l'ordre formel du ministère et de son général en chef à cet égard. (Y. chap. XI.)

Justifié de ces deux côtés, s'il avait eu besoin de l'être, M. de Sonis profita de sa convalescence pour rédiger à Castres des Notes qu'il adressa au ministre de la guerre sur les opérations du il** corps de l'armée de la Loire, durant la période de son commandement. Ges notes ne sont que des souvenirs personnels, explique-t-il, mais des souvenirs appuyés d'une manière certaine sur quelques documents importants, conservés heureusement dans ses bagages restés en arrière de l'armée. Elles ont été composées en dehors de toute préoccupation des événements qu'il a pu connaître plus tard, et sont le résumé fidèle des mouvements qui se sont produits autour de lui. Les mouvements opérés en dehors de cet entourage ont pu lui échapper : il écrivait loin du dépôt des archives de la guerre; mais, sur ce point du moins, son témoignage est fidèle. C'est beaucoup sur ce rapport. Journal ou Notes du

général, que nous avons établi notre récit, dans sa vie.

Un autre Journal, qui ne ressemble guère à celui-là, vient d'être publié à la suite de notre Vie du général de Sonia, et peut-êti*e à cause d'elle. Sous une forme qui n*a pas la prétention d'être grave, mais qui peut être dangereuse par sa lôgèreté même, ce livre révèle vis-à-vis du héros de Loigny un parti pris de dénigrement que nous essayerions vainement de nous dissimuler. Là, dans un de ses chapitres, sans tenir compte des précédents démentis, l'auteur s*est donné la tâche de reproduire les mêmes erreurs que nous venons de voir désavouées ou réfutées. Nous devons à la justice d'examiner, en peu de mots, quelle est l'autorité de ce livre et sa véracité.

Il est préalablement une particularité qui crée contre Fauteur et son impartialité une prévention fâcheuse. Il raconte qu'en 1870 il appartenait à l'un de ces deux régiments de marche que M. de Sonis accuse d'avoir refusé de répondre à son appel devant Loigny. Le jugement de l'auteur sur Sonis ne s'expliquerait- il point par le jugement de Sonis sur le régiment de l'auteur? On serait naturellement trop tenté de le croire. Il était si commun alors, et d'ailleurs si commode, de se plaindre d'être mal commandé , pour se justifier ou s'excuser de mal obéir I

L'ouvrage est publié par la librairie Hachette, 1891, sous le litre de Journal d'un sous -officier, 1870. C'est donc entre le témoignage d'un général de corps d'armée et celui de son sergent, si honorable qu'il soit, que nous avons le choix.

De plus, l'ouvrage est anonyme. Celui qui le publie le donne comme l'œuvre d'un ami innommé qui se dérobe à sa propre responsabilité. Sous ce voile se cacherait la sympathique mais modeste personnalité d'un jeune volontaire toulousain , un enfant de vingt ans.

Le livre porte bien, en effet, le caractère aimable et léger de cet âge : un livre d'impressions et d'anecdotes, écrit facilement et agréablement par un jeune Méridional d'imagination , et bon Français; tout cela, mais rien de plus.

Assurément, personne ne saurait être tenté de considérer un tel livre comme un ouvrage d'histoire militaire sérieuse; et l'on nous eût pardonné de tenir peu de compte de ses appréciations y si nous n avions constaté qu'il se fait on eHort

pour lui créer par le dehors cette autorité qui lui manque totalement par le dedans.

D'abord , à défaut d'un père , le livre a trouvé un parrain complaisant, qui le signe. Il porte en tête le nom de M. Âmédée Delorme , et c'est par lui qu'il est présenté au public.

Or, remarque importante , M. Amédée Delorme est employé comme rédacteur au ministère de la guerre, sous M. de Freycinet. Il n'est pas venu à notre pensée qu'il ait reçu de là ses inspirations, nous le disons sincèrement ; mais il en a certaine- /nent voulu servir les idées. Ainsi ne fait-il guère, dans les pages relatives au 17^ corps , que reproduire sous sa forme à lui , une forme très juvénile, les insinuations de la Guerre en province touchant l'impétuosité de Sonis, et le resté. Il semble qu'en tout cela il ait eu pour but constant d'opposer l'un à l'autre, et je ne sais pourquoi , deux noms qu'il eût fallu également respecter, ceux du général Chanzy et du général de Sonis; mais c'est toujours, et de parti pris, au détriment de celui-ci. Tel est fe fond du chapitre intitulé : la Déroute, où, par un singulier renversement des rôles , l'auteur de la déroute se trouve être finalement celui des deux chefs dont le Rapport officiel avait dit : I Le général de Sonis a présagé lei6^ corps (corps de Chanzy) d'une déroute imminente, en arrêtant les progrès de l'ennemi. »

Au surplus, dans sa préface, M. Delorme nous avertit que c'est à lui-même que son ami le Toulousain a laissé a le soin de contrôler les faits historiques seulement effleurés par le Journal au passage ». En somme, et de ce chef, c'est bien à M. Delorme que nous avons affaire.

Ce contrôle des faits, je ne sais dans quelle mesure il l'a exercé sur le texte; mais il l'exerce surtout ostensiblement dans V Appendice ûUiil qui concerne Sonis et le commandement du 17^ corps. Or cet appendice emprunte ses documents presque exclusivement aux deux ouvrages la Guerre en province, par M. de Frcycinet, et la Deuxième armée de la Loire, de Chanzy. C'est là -dessus, et uniquement là -dessus, qu'il conclut : a L'éclat de l'héroïsme de Sonis a été tel , qu'il a légèrement offusqué l'histoire. ]> Quant au général lui-même, il n'est pas entendu , et l'auteur ne semble pas seulement avoir soupçonné l'existence du Rapport ou Notes manitsantes de M. de Sonis, envoyés au ministre, déposés au ministère, et conséquemment sous la main de l'auteur di^ Journal.

4PPENDICE 593

Il faut dire aussi que, dans le besoin d'accréditer un ouvrage que recommandait peu sa propre autorité , on Ta fait précéder d'une lettre de M. le colonel Henry, qui se porte garant, en bloc , de l'exactitude du récit. Le colonel Henry est un ancien aide-de-camp du général Ghanzy. Nous n'avons rien à voir aux principes et sentiments personnels de M. le colonel Henry, qui peuvent différer beaucoup de ceux de M. de Sonis; mais, quant à l'exactitude que garantit sa lettre, on verra ce ({ui en est.

Disons enfin que, par un juste retour, le ministère de M. de Freycinet s'est fait chaleureusement le patron de ce livre. Il a été l'objet d'une recommandation inscré'e à VOf/iciel, et les bibliothèques régimentaires et autres le reçoivent d'office. De plus, l'Académie française, en sa séance de novembre 1892, lui a attribué une de ses récompenses, une de ses moindres , il est vrai, et partagée également, sans nulle mention spéciale, avec une dizaine de petits ouvrages d'imagination.

C'était cependant plus qu'il n'en fallait pour créer un courant factice d'opinion, du moins dans les rangs intérieurs de l'armée, moins à même de juger de la valeur de l'œuvre et ^'exercer le contrôle des faits. C'était plus qu'il n'en fallait, en conséquence, pour nous commander de relever les erreurs de ce livre, quel qu'il fût; il ne faut pas laisser prescrire contre la vérité , même dans l'âme des petits. ' Une excellente brochure : le Général de Sonis, les Volon- (aires de l'Ouest et la bannière du sacré Cœur, en a déjà fait justice. L'auteur de cet écrit est M. Dcrély, un des combattants deLoigny, ancien capitaine aux volontaires de l'Ouest. Son livre est appuyé sur les pièces historiques les plus autorisées ^ Nous pourrions nous bornera renvoyer à cette étude, bien informée, bien écrite; du moins lui emprunterons- nous en très grande partie les réponses suivantes. Il n'y a que les épigrammes et les pointes d'esprit dirigées par le sous-officier contre le héros français aux(|ueUcs on voudra bien nous dispenser de répondre. Le sous -officier n'avait que vingt ans alors; oublions qu'il en a plus de quarante aujourd'hui I

Nous répondrons donc : a II n'est pas vrai , d'abord , que , dans' sa marche si heureuse du 25 novembre sur Yèvres et Brou, le général de Sonis ait fatigué ses troupes jusqu'^

1 Un volume in-8*, 91 pages. A la société de Saint -Augustin. — Desclée, de Brouwer, à Lille.

répuisement. « Cinquante kilomètres en vingt-quatre heures, « dit en plaisantant le Journal, et un combat pour reprendre c haleine, après avoir trotté comme des chevaux arabes: le c Cid n*eût guère fait plus ! » — Non , premièrement la marche n*a pas été de cinquante kilomètres, mais de quarante, ainsi qu'en témoigne M. de Sonis lui-même. Non, les fantassins de Sonis n'ont pas trotté comme des chevaux arabes ; leur marche, en ordre de combat, n'était guère que de trois kilomètres à l'heure, témoignent ses officiers; puis leur chef leur a ménagé une halte après Logron. Là -dessus, d'ailleurs, M. de Sonis a fait la réponse du courage et du patriotisme : c Cette marche f avait été de quarante kilomètres, sans sac. C'était un effort, c sans doute; mais il ne devait pas être au-dessus des forces c et du moral d'hommes ne pouvant ignorer que la patrie ne « serait sauvée qu'au prix des plus grands sacrifi<;es. » (V. Déposidon à l'enquête. — Id M. II. Derély, p. 11. — Le général de Sonis, d'après ses papiers, p. 333.)

Il n'est pas davantage vrai et juste de dire que la retraite du 29 novembre sur la forêt de Marchenoir fut une course f ver> tigineuse » comme elle fut nne reculade dangereuse. La reculade, M. de Sonis ne se résigna à la faire que sur un ordre formel de ses chefs, et sur un ordre écrit; la course ne fut qu'un mouvement nécessairement rapide, mais sagement ordonné, et, quant au temps et à l'heure, conforme aux instructions reçues; M. de Freycinetle reconnaît. Nous avons produit ces pièces dans l'ouvrage, chapitre XII.

Il n'est pas vrai de dire, avec plus d'esprit de raillerie que de justice, que le général de Sonis , a plus vite que les aigles, plus courageux que les lions, » n'apporta plus à Chanzy, le matin du 2 décembre, < qu'un élan qui s'annihilait. » En déclarant à son collègue que ses troupes étaient fatiguées et lui demandant quelque repos pour elles , le général remplissait un devoir de conscience, et Chanzy le comprit comme lai. (V. ch. XII, p. 354-355.) Ce devoir d'un vrai capitaine, il allait le remplir encore , mais d'une autre sorte , en menant , quatre heures après, ces mêmes troupes à la bataille, tout &tiguées qu'elles fussent, sur un mot d'appel de Chanzy.'

Il n'est pas vrai de dire, et cette fois injurieusement, que c M. de Sonis avait si peu l'idée d'une situation étendue , que, d'après son propre récit, il crut de bonne foi avoir relevé de

leur poste de combat, avec le faible efTectif qu'il avait amené, toutes les troupes du i6<^ corps ». Le général savait que cela était impossible, absurde, aussi bien que son sergent. D*aprè8 son propre récit, il a avait été prié par le général Ghanzy de le remplacer ici », c'est-à-dire sur le terrain de la seule division Barry. Et lui-môme, dans le même Rapport et d'autres documents inédits, explique qu'il avait relevé f les bataillons postés en avant de Villepion », c'est-à-dire sur un espace de deux kilomètres environ, pas davantage. (V. M. Derély, p. 74. Rapport; Notes du général à Me^ Pie.)

Il n'est pas plus équitable de dire que, pendant que le général de Sonis s'élançait sur Loigny, c vingt mille soldats, impatients de combattre, plusieurs batteries dont les attelages se fatiguaient d'être immobiles, attendaient ses ordres à une portée de canon. » La vérité est que ces prétendus vingt mille hommes, abandonnés, sans ordres, ne se trouvent nulle part; « les deux fortes divisions, qui, dit -il, attendaient à Patay les ordres de leur chef, » n'y étaient ni l'une ni l'autre à cette heure. La Ire division ne devait y arriver qu'à cinq heures du soir, et la 3^ était à l'aile gauche devant l'ennemi, o Enfin ces a plusieurs batteries » soi-disant inoccupées, le Rapport de M. do Sonis donne leur emploi à toutes et chacune, déterminé par lui. (V. M. le capitaine Derély, p. 82, et Ghanzy, Deuxième armée, etc., p. 73-75.)

Non, le 48« de marche, le régiment du sous- officier du Journal, ne se justifie pas suffisamment de son inaction en disant que, laissé à Terminiers par la 2» division, il ne reçut pas communication de l'appel de Sonis. On se demande pour quoi il se trouvait encore là, malgré Tordre de marcher au canon que lui avait donné le général Ghanzy? Privé de son chef, le général Gharvet, tombeaux mains de l'ennemi, pourquoi, au lieu de marcher, attendait-il des instructions nouvelles? M. de Sonis était suffisamment autorisé à le croire en marche sur Loigny, à la suite du 51® de marche, scion ses ordres précédents, et à l'impliquer conséquemraent dans le même blâme que lui : celui de n'avoir pas répondu à son appel. (V. capitaine Derély, p. 4G.)

Il n'y a qu'une justification pour le 48^ de marche, et celle-là est la bonne ; c'est qu'il a noblement réparé cette faute ou cette erreur dans les combats suivants, nous tenons à le dire.

Plus diffîcile encore la justification de la reculade du 51* de marche, très différent, lui aussi, du 5io de ligne. Non, M. de Sonis n'a rien exagéré en racontant ce désastre ; d'autres récits en font foi. (M. Derély, p. 36, note du capitaine Bruyère. ) Non, le témoignage de M. le colonel Thibouville, chef responsable de cette troupe, n'est pas recevable dans l'espèce. Non , ce (pie \t sous-officier appelle par euphémisme «un émoi, un moment d'arrêt », s'explique mal par la prétendue crainte d'une chimérique embuscade. Et ces malheureuses troupes du 5i« de marche, qu'il ne faut pas confondre avec le très vaillaitf 51^ de ligne, ne devaient-elles pas, hélas! lâcher pied encoiv sur d'autres champs de bataille? (V. M. Derély, p. 41, et notes..

C'est une autre et injuste ironie que celle qui nous montre le général de Sonis « lasciné o par le bataillon des zouaves, à ce point a qu'il n'y avait plus de bons fantassins hors l'élite des zouaves ; qu'il ne faisait plus un pas sans le bataillon des zouaves »; que « sa confiance en eux, quoique bien placée, était absolue et un peu exclusive; qu'enfin il les traitait de gentilhomme à gentilshommes ». Non, il les traitait en soldats, et je l'ai prouvé. S'il les a appelés à lui, c'est seulement lorsque tels autres refusèrent de marcher; et s'il ne les quitta plus, c'est qu'eux-mêmes ne le quittèrent pas. Voilà la vérité.

Il n'est pas vrai non plus que a la défaillance du 51 « provoqua chez Sonis ce que le Journal nomme agréablement une crise psychologique >, et que c'est alors qu'il fit « ce rêve d'un Français chrétien de s'immoler à la patrie au milieu des zouaves pontificaux , par une pensée qui sembla l'avoir frappé de vertige ». Non, certes, a la généreuse pensée du général n« procéda ni de l'esprit du vertige ni de cette romanesque imagination. Et s'il s'immola au milieu d'hommes dignes de lui, ce n'est pas, comme le Joutmal Timagine encore, parce que a les maux de la patrie lui semblaient irréparables ^ , maij bien pour réparer ces maux en combattant, en faisant soa devoir, et le faisant faire aux autres, en s'efTorçant de vaincre , et, s'il fallait mourir, mourir du moins pour cela.

C'est une injure gratuite, antipatriotique, que de qualifier c l'acte épique de Loigny d'héroïque folie». Non, le général de Sonis, dans cette charge superbe, n'est pas, comme dit le railleur, quelque a nouveau Roland, qui sans casque ni cuifasse, suivi seulement de quelques braves, espère faire une

trouée, avec cette poignée d'hommes, dans une ligne de quatre-vingts bouches à feu, qui concentraient sur un seul point une avalanche d'obus et de mitraille ». Non; a mais il eut l'espoir, comme lui -môme s'exprime, que ce mouvement en avant entraînerait les deux régiments de marche derrière lai. » Il a fait comme les héros, il a marché le premier, espérant être suivi; à qui la faute s'il ne le fut pas? a Plein de fougue, continue l'ironique Journal, tel que le comte d'Alençon à Grécy, il s'avança presque seul sur Loigny. » Qui donc l'avait laissé presque seul? a Du moins, répond le général, chacun de nos pas, en retardant la victoire de l'ennemi, ne fut pas inutile à la retraite de l'armée. » D'ailleurs l'espoir d'emporter Loigny dans ces conditions était- il téméraire, lorsque déjà cette poignée de braves , abandonnée à elle seule, avait pu cependant pénétrer jusque dans le village?

Autre erreur, autre grief contre le général : a Malheureusement, continue le rédacteur du Journal, ces hommes, allant en rangs serrés , offraient aux projectiles une proie facile, et ils étaient empêchés de tirer par les cavaliers qui les précédaient. » Non encore, M. de Sonis ne commit pas cette grossière faute. Gliacun sait qu'au contraire le bataillon des zouaves marchait non serré, mais déployé. Gela est si connu, sauf du sous-ofQcier, qu'on a loué les zouaves « d'avoir ainsi pressenti la tactique de l'avenir, en attaquant de loin non seulement l'infanterie, mais Tartillerie prussienne, sur laquelle ils arrivèrent en tirailleurs , de façon à rendre presque nul l'efiet de •es projectiles ». (M. Derély, p. 80.)

Dernier trait, et celui-là d'une ironie cruelle, car il s'adresse tu héros qui vient de tomber sanglant sur le champ de bataille : « Le général, en tombant, songea sans doute enfin à demander du renfort, » écrit le sous -officier. La vérité est qu'il y avait plus d'une heure que bien avant l'attaque le général appelait ce secours nécessaire, et à plusieurs reprises. Il écrit dans son Rapport adressé au ministre : a Me proposant de faire une marche en avant sur Loigny, ayant pour but d'occuper définitivement le village, je fis connaître mes intentions au capitaine d'état- major de Luxer, et je le chargear d'aller chercher la division Deflandre et de l'amener immédiatement, pour soutenir l'attaque. » Un peu plus loin il ajoute : a 11 était quatre heupes et demie. J'avais la conviction que la 3* division

que j'avais fait demander, cotise que coûte, par le capitaine de Luxer, appuierait mon mouvement. J'étais donc plein d'espoir, et mes compagnons aussi, o

Fallait-il donc attendre, pour commencer l'attaque, que cette 3« division fût arrivée? — Mais la nuit allait descendre et rendre l'opération impossible. Mais durant cette attente l'ennemi allait recevoir du renfort et devenir inexpugnable sur ce point, où a bientôt, en effet, rapporte le grand état-major prussien, le général de Treskow engage sa dernière réserve, les deux bataillons du 75^ et toutes les troupes luttant aux environs. > Mais, remarque encore le rapport du même état -major, « le général de Sonis était sérieusement préoccupé des conséquences que le mouvement de recul du 16* corps pouvait entraîner pour les batteries de Faverolles, s'il n'avait fait appel aux zouaves pontificaux et ne s'était lancé à leur tète sur Loigny. » Mais enfin le 31^ de ligne, qui luttait dans ce village, allait être écrasé pour peu qu'on attendit , et dans l'impuissance de nous tendre la main pour reprendre cette position, la clef de la victoire.

Cependant que devenait la 3* division? Quel fut auprùs d'elle le résultat de la mission de M. de Luxer? Les notes manuscrites de cet officier nous en rendent ainsi compte :

« Je partis aussitôt dans la direction de Gommiers... Je m'avançai vers le général Deflandre, qui était un peu en arrière de ses batteries, entouré du général Jouffroy d'Abbans, du colonel Forgemol et du commandant Mourland. Je lui transmis rapidement les ordres du général de Sonis et lui annonçai l'arrivée de deux batteries de renfort. Gela lui constituait jdonc cinq batteries et près de douze mille hommes... Le général Deflandre me dit que , n'ayant pas d'ordres précis pour diriger sa marche, il ne savait où il devait aller s'engager. Je lui indiquai le château de Villepion pour point de direction. Il n'y avait qu'à faire faire un quart de conversion à la division , qui était en ce moment presque en face, à Guillonviile.

c La division s'était mise en marche avec ses cinq batteries sur le front, quand nous aperçûmes de grosses masses d*infanterïe qui arrivaient sur Ghauvreux. Le capitaine de la Narde porta alors les deux batteries de huit au galop en avant de Guillonviile, sur la droite du village, les établit face à gauche et fit commencer le feu à 2500 mètres. Les trois batteries de

quatre, tirant à toute volée, se mirent de la partie, et nous vimes au bout de dix minutes les masses ennemies tourner vers Test, du côté de Villcvé et <i'Orgères.

« La division continuait à avancer. Vers cinq heures^, un effroyable bruit de mousqueterie retentit du côté de Loigny et Lumeau, qui brûlaient; puis, vers cinq heures et demie, il diminua, et bientôt nous n*entendions plus que quelques coups de canon isolés.

c Le général Deflandre m'envoya le commandant Mourland pour me demander ce qu*il y avait à faire. Nous étions à deux kilomètres de Villepion au plus. Je ne pus que répéter les ordres de M. de Sonis. a Eh bien, dit-il, il faut aller chercher c de nouveaux ordres. Je vais arrêter la division ici, et j'attenc drai votre retour. » Je partis avec le commandant Mourland et deux éclaireurs de la Gironde. C'est en nous guidant, dans la nuit, d*après les incendies de Loigny, que nous arrivâmes à six heures au château de Yillcpion, tout rempli de blessés et de mobiles pôlc-mêle avec l'infanterie. Je demandai en vain le général de Sonis; personne ne put me dire où il était. Le commandant Mourland me quitta pour aller dire au généra] Deflandre qu'on ne pouvait trouver M. de Sonis. »

C'est le soir, à huit heures et demie, en arrivant à Patay, que M. de Luxer apprit ce qu'avait été < l'effroyable bruit de mousqueterie » qu'il avait entendu vers cinq heures. (Y. le capitaine Derély, p. 91, 92.)

Tel est l'épilogue de la bataille de Loigny. Ilâtons-nous de dire cependant que le général Deflandre, que nous voyons ici hésiter et demander de nouveaux ordres , au lieu d'avancer, était un officier justement estimé dans l'armée, et qui mourut plus tard des suites des blessures reçues dans cette campagne.

Maintenant on pourra juger de la valeur des allégations et appréciations de ce livre léger : les faits en ont fait justice.

Reste le long persiflage que le jeune auteur s'est cru permis envers une mémoire vénérée. Ce procédé a étonné et affligé les admirateurs et amis de Sonis, sous une plume qui ne s'est faite agressive que contre lui. Mais, en tout cas, le persiflage ne saurait être un argument pour personne. Que, dans ces pages malheureuses qui nous gâtent les autres, le

1 Ce doit être vers quatre heures et demie.

grand et suint Français ne soit plus qu* « un héros de tragédie qui balance, entouré du chœur de ses confidents » ; qu'on en ùsse ironiquement le demeurant d'un autre siècle, le Cid campeador, le paladin Roland à Roncevaux, le comte d'Alençon à Crécy; qu'il soit un « fasciné », un illuminé, un rêveur; un distrait qui, a dans l'ardeur d'une action locale, ne songe plus guère à ceux qu'il a laissés en arrière ; » un apprenti qui jette ses troupes « en rangs serrés à la gueule du canon , empêchés de tirer par les cavaliers qui précèdent » ; que son sacrifice ne soit plus qu'une c crise psychologique » , et qu'on le qualifie , si l'on veut , d' a héroïque folie » : des choses de ce goût , de ce ton et de cette vérité retombent sur ceux qui les risquent, et ce n'est pas l'honneur de Sonis qui en soufirira le plus.

Celui qui les a écrites les regrettera sans doute quand il aura compris que de telles lectures ne sont bonnes qu'à faire baisser dans l'armée , dont il fut, le respect et l'admiration pour les âmes généreuses; et de ces âmes-là nous n'en aurons jamais trop.

Il regrettera surtout d'avoir tristement méconnu une des gloires les plus pures de la patrie et de la religion , lui qui aime l'une et l'autre. Mais à ce regret de sa vie il y aura peutêtre une consolation, ce sera de voir que finalement il n'aura pas réussi dans son entreprise , et que le dernier mot de l'histoire demeurera à l'honneur de celui qui répondait fermement et fièrement à M. de Freycinet : « Je n'ai rien fait de contraire lux règles générales de la guerre ; et je suis encore convaincu {ue si chacun avait fait son devoir, si la 3^ division m'avait suivi ou s'était portée en avant, même après ma blessure ; si enfin les troupes du i6« corps, que j'avais relevées, avaient appuyé ce mouvement, nous nous serions rendus maîtres de Loigny.»»

Et à ren({uête parlementaire : a Je me suis vu représenté comme un écervelé, comme une espèce de sous-lieutenant auquel on voulait bien accorder un sentiment de bravoure, mais qui avait manqué à son devoir. Je sais ce que doit faire un sous-lieutenant et ce que doit faire un général. J'étais là parce qu'il fallait aller là, marcher quand môme, et mourir, s'il le fallait, pour éviter un plus grand désastre. Je suis tombé avec teux qui avaient eu confiance en moi et qui m'avaient suivi; je suis tombé, mais je n'ai pas perdu un seul canon, et j'ai sauvé rhonneur. »

Préface

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