‹ Le général de Sonis: le héros de PatayChapitre 2 sur 16 · A LIMOGES. — UNE PREMIÈRE ÉPREUVE · texte numérisé non relu

A LIMOGES. — UNE PREMIÈRE ÉPREUVE

ES impressions d'enfance ont souvent sur toute la vie une influence décisive.

On a vu, de l'aveu même de Gaston de Sonîs, quels souvenirs précis le petit garçon

avait conservés avant l'âge de sept ans de son séjour

aux îles.

Enfermé entre les murs du collège de Juilly, Pima-

gination du jeune créole se donnait libre carrière. La

mer, la mer surtout déroulait devant l'adolescent des horizons nouveaux. Pour les âmes éprises d'infini et d'idéal, l'Océan aura toujours un attrait instinctif. Cet attrait, le petit Gaston l'avait ressenti à six ans, par une belle nuit d'été, pendant un court voyage fait en compagnie de son père dans l'île de la Guadeloupe.

Couché au fond d'une pirogue servie par une dizaine de nègres qui ramaient vigoureusement, Tenfant arrivé à l'âge d'homme racontait que Dieu se révéla à lui pour la première fois dans ce cadre grandiose de la mer des Antilles, cette nuit-là calme et sans vague.

« Ma tête, rapporte-t-il, était tournée vers le ciel étincelant d'étoiles plus belles et plus brillantes les unes que les autres. Le silence de cette nuit n'était troublé que par le bruit des rames. Je sentis battre mon cœur dans l'extase de l'admiration. »

Cette admiration enfantine et l'extase de cette nuit merveilleuse faillirent détourner le jeune homme de sa brillante destinée. Etre soldat ne suffisait plus à l'aventureuse ambition de l'enfant des îles. Il voulait être marin.

Dans ce but, il quitta Juilly, sa classe de seconde terminée, et il entrait dans une pension qui se disait le vestibule de l'école navale.

A tous les points de vue, le choix de la pension était malheureux. Les principes y étaient, paraît-il, aussi maltraités que les études. Gaston n'y passa qu'une année, échoua à Texamen d'admission pour l'école navale et quitta l'institution pour préparer dans une autre école, aussi peu recommandable d'ailleurs que la précédente, son entrée à Saint-Cyr.

A cette époque, M. Charles de Sonis avait pu reconstituer en France le foyer que tant d'événements douloureux avaient dissous. Il était alors chef d'esca* dron au i®' chasseurs en garnison à Libourne. Ses filles revenues des colonies l'entouraient de leurs soins et amusaient de leur gaieté cet intérieur militaire d'où la mère était partie trop tôt. Théobald de Sonis, le plus jeune de la nichée, passait gaiement ses vacances en famille en attendant la rentrée des cours à l'école de la Flèche. Il avait alors quinze ans. Gaston, après avoir pa3sé des examens dont il augurait bien, espé* rait son admission à l'Ecole militaire. Tout était calme et paisible autour des jeunes gens. A cette heure le ciel de leur vie semblait sans nuage. Ces apparences sereines n'empêchèrent pas la foudre d'éclater.

Ce coup de foudre, ce fut la mort du père de famille ravi subitement aux siens des suites d'une hé-

Digiti

morragie qui le surprit à Bordeaux dans une chambre d'hôtel, en accompagnant le jeune Théobald à Técole de la Flèche.

Gaston et ses sœurs, appelés par dépêche, accoururent. Ils passèrent tous cinq une dernière journée auprès du lit du mourant trop affaibli pour pouvoir adresser une seule parole à ces êtres chéris qu'il quittait à regret. Les jeunes filles portaient encore le deuil de leur grand'mère de Sonis, morte à Neufchâteau Tannée précédente. Le lendemain de cette douloureuse veille, Gaston était devenu le chef delà famille, le tuteur de quatre orphelins, et il n'avait pas vingt ans.

Le problème de la vie de famille fut de nouveau remis en question. Il fut résolu dans un sens négatif. Pour la troisième fois^ une douloureuse séparation s'imposait. A quelques jours de là, Gaston reçut l'avis de son admission à Saint-Cyr. Son jeune frère rentra à Técole de la Flèche et ses sœurs, sous la conduite de M. de Bernay, oncle de Joséphine de Lestortières, repartirent pour les colonies.

Une question qui complique singulièrement les destinées de ce monde, c'est la question d'argent. La carrière militaire toute de désintéressement de

Digiti

M. de Sonis lui avait permis de vivre, d'élever honorablement sa famille^ mais ne lui laissait pas le plus mince héritage pour assurer son avenir. D'un autre côté, le cataclysme de 1843, arrivé dans les colonies, avait englouti dans le désastre d'un tremblement de terre la plus grande partie de Tavoir de madame de Sonis; de sorte que, dès le début de sa carrière, Gaston eut à lutter contre les difficultés matérielles de l'existence qui devaient, pendant toute sa vie, être Tobjet de cuisants soucis.

« 11 y a bien des moyens de transport pour le ciel, écrivait un jour plaisamment un grand publiciste de notre époque, auquel la carrière militante et mouvementée du journalisme avait appris à se servir de bien des véhicules divers. On y va en ballon, en chemin de fer, en voiture, à dos d'âne, voire même en brouette. Moi, je voyage encore plus simplement. J'y vais à pied, mon cher, avec une petite pierre dans mon soulier. Parfois la pierre se loge dans un coin et j'ai l'illusion de croire que je ne la traîne plus; puis, au moindre mouvement, crac! je la sens. C'est chaque fois une nouvelle surprise qui me fait faire la grimace et me fait crier : Aïe 1 sans aucun respect humain. »

Digiti

Gaston de Sonis devait, comme Louis Veuiliot, sentir cette pierre d'achoppement. L'absence complète de fortune lui apprit à faire de bonne heure à Dieu le sacrifice de la sécurité. Ce sacrifice, généreusement accepté, développa en lui la vertu de confiance, d'abandon à la Providence qui le caractérisa. Peut-être est-ce là même qu'il faut chercher et trouver le secret de cette force de caractère, de ce désintéressement, de cet aniour du travail, qui furent • les plus beaux traits de cette nature d'élite î L'épreuve l'avait mûri. A vingt ans, Gaston de Sonis avait compris qu'il avait son avenir en main. Il dépendait de lui-même, de son application^ de sa soumission à ses chefs. 11 n'avait plus l'appui fort et doux d'un père, d'une mère aimée, surveillant de loin ses études, encourageant ses succès, compatissant à ses difficultés. Ses sœurs étaient reparties pour le Nouveau Monde, le travail fut pour le jeune saint-cyrien un refuge contre ce dangereux isolement. Il mérita l'estime et la confiance de ses chefs, devint un des élèves brillants de Saint-Cyr et fut désigné, grâce à son rang de mérite, pour l'école de cavalerie de Saumur, d'où il sortit en 1848 avec le brevet de sous-lieutenant au 5« hussards.

Digiti

LE GÉNÉRAL DE SONIS 3g

La première garnison de Gaston de Sonis se fit dans le Midi. Son régiment était envoyé à Castres.

Dans cette petite ville du Languedoc, le jeune hussard fit une rencontre qui fixa sa destinée.

L'arrivée d'un nouveau régiment excitait naturellement la curiosité des habitants de Castres. Tout le monde était aux fenêtres pour voir défiler les hussards. Sonis faisait partie de Tavant-garde et écoutait complaisamment un officier mieux renseigné qui lui parlait de la société de Castres et lui désignait une jeune fille d'une des familles les plus considérées de la petite ville.

C'était mademoiselle Anaïs Roger, la fille d'un honorable notaire, dont la grâce sympathique frappa vivement les yeux du jeune sous-lieutenant. Gaston fut présenté dans cette famille. Il y fut agréable et agréé.

L'année suivante, il épousait mademoiselle Roger. Les deux jeunes gens s'estimaient, n'étaient riches que d'honneur, de vertus et des souriantes illusions de la jeunesse. Les sentiments chrétiens furent la base d'un bonheur domestique qui, malgré les épreuves inévitables de cette vallée terrestre, n'a jamais été déçu.

Digiti

Pendant que ces événements s'accomplissaient pour Gaston, ses sœurs étaient revenues en France terminer leur éducation. Elles habitaient Paris, et une correspondance fréquemment échangée maintenait le jeune lieutenant au courant de la vie de pensionnaires de celles qu'il chérissait fraternellement malgré Tabsence.

Cette séparation constante des siens fut Fépine de la vie de Gaston de Sonis. Esclave du devoir, le militaire n'a le droit de prendre racine nulle part. Les incessants changements de garnison font de cette carrière une vie de voyages et de déplacements. Peu après son mariage, les hussards de Castres furent envoyés à Pontivy, puis à Paris, où la joie de la réunion de Sonis avec ses sœurs fut de courte durée. Mademoiselle Aline de Sonis, dont la vie devait être courte, épousa bientôt le docteur Flandin. Joséphine de Lestortières et Marie de Sonis, suivant une voie plus haute, entrèrent au carmel de Poitiers. Théobald se destinait, comme son aîné, à l'état militaire. Gaston suivait de loin ses études et ses succès.

Un premier enfant, accueilli avec amour, vint cimenter la tendre affection qui unissait les jeunes époux. Le lieutenant lui imposa son propre nom de Gaston.

Digiti

C'était mademoiselle Anaïs Roger, la fille d'un honorable notaire... (Page 39.)

Digiti

Digrtized by VjOOQ IC

PfM après, le régiment prenait garnison à Limoges. 11 y séjourna trois ans. Ces trois années furent peutêtre les plus heureuses et les plus regrettées de M. et madame de Sonis.

Le jeune lieutenant retrouvait dans cette ville quelques-unes des chaudes amitiés du collège de Juilly. 11 y retrouvait surtout un ami de cœur : M. Henri Lamy de la Chapelle. M. Lamy était marié depuis peu. Il n'avait pas d'enfant. Les deux jeunes femmes sympathisèrent bien vite. On passait presque toutes les soirées chez M. et madame Lamy. Cette intimité était une des grandes douceurs de la vie de Sonis/ et lorsque les exigences de sa carrière Tobligèrent à quitter Limoges, Gaston écrivait les larmes aux yeux: « Chères conversations, causeries interminables auxquelles je ne savais donner de fin qu'après avoir annoncé trois ou quatre fois que je m'en allais. Souvenirs précieux pour moi, qui aujourd'hui, hélas 1 ne vis plus que de souvenirs I »

Gaston de Sonis vivait de souvenirs ; mais il vivait surtout de foi et d'amour de Dieu, et il est temps de faire connaître un peu plus à fond cette belle âme de soldat qui était avant tout une âme de chrétien.

Les années passées dans les écoles irréligieuses et

Digiti

immorales dont nous avons parlé, au moment de la préparation pour le Borda et pour Saint- Cyr, n'avaient heureusement que bien légèrement déteint sur ce caractère si bien trempé. Non pas toutefois que cette influence néfaste n'ait eu aucun résultat. Gaston avait eu une enfance pieuse. 11 gardait, on Ta vu, de sa première communion un souvenir inoubliable. Plus tard cependant, une certaine indifférence dut se glisser sinon dans ses croyances au moins dans ses pratiques religieuses, si Ton en juge par le récit qu'il nous fait lui-même de son attitude au lit de mort de son père.

Lorsque M. Charles de Sonis était tombé malade à Thôtel, un ami de la famille, sans prévenir Gaston, avait fait chercher un prêtre. Lorsque celui-ci se présenta à la porte du mourant, le premier mouvement du fils fut un mouvement de désespoir et de révolte. Il ne pouvait guère croire à un danger aussi imminent.

Les médecms avaient prescrit un repos absolu pour éviter le retour de Thémorrhagie ; le jeune homme crut faire œuvre de prudence et d'amour filial en empêchant l'ecclésiastique de pénétrer jusqu'auprès du lit du moribond. Le temps était pré-

Digiti

cieux, il fallait se hâter. « Monsieur, dit le prêtre à Gaston, je viens ici pour remplir le devoir de mon ministère; si je ne puis l'accomplir, je vous en rends responsable. » Mesdemoiselles de Sonis firent entrer le confesseur et entraînèrent leur frère hors de la pièce. Le malade reçut avec calme et avec joie les secours de la religion.

• Le lendemain, raconte M. de Sonis, un Jésuite, le Père Poncet, ayant appris la mort du père et la triste situation des orphelins, vint à l'hôtel, sans les connaître, pria un instant auprès du mort et, s'adressant aux enfants, leur fit entendre les consolants enseignements de ceux qui ne pleurent jamais sans espérance. Cette parole fit remonter à la surface le fonds de foi et de piété qui sommeillait dans Tâme de Gaston. 11 écoutait avidement cette voix qui parlait de Dieu et lui rappelait les suaves douceurs de Stanislas, de Juilly et de la première communion. Dans son humilité, M. de Sonis appela ce passage d'une indifférence apparente à une ferveur et à une fidélité absolue Tépoque de sa conversion. A dater de ce jour Dieu eut toujours en tout et partout la première place dans sa vie.

Lorsqu'on se met à aimer DieUj on ne peut pas

Digiti

r aimer asse^. Telle fut à partir de cette heure inoubliable la devise de Gaston. Avec Taniour de Dieu étaient venues ses compagnes obligées : Tardeur pour le bien, la vie de la foi, l'exubérance du zèle. Un chrétien vraiment digne de ce nom est en même temps un apôtre. Son propre salut ne saurait suffire à sa religieuse ambition. Il veut gagner des âmes à Celui qu'il aime. Cette préoccupation lut dès lors un des cachets de la piété conquérante du jeune lieutenant.

Sous ce rapport le séjour à Limoges secondait admirablement ses aspirations. Il retrouvait dans la société distinguée de cette ville une élite de chrétiens fervents et dévoués aux bonnes œuvres parmi lesquels il ne tarda pas à prendre rang. On s'étonna peut-être un peu dans le commencement de voir ce jeune officier de cavalerie entendre la messe tous les jours en uniforme, à la cathédrale, à cinq heures du matin, se faire inscrire au nombre des membres actifs de la société de Saint- Vincent-de-Paul, et se montrer, en dépit de ses apparences ouvertement chrétiennes, le plus gai, le plus charmant camarade et le plus intrépide cavalier.

Car ces pieuses habitudes ne détournaient nulle-

Digiti

ment Sonis des devoirs de société et des distractions compatibles avec sa profession. Gaston de Sonis eut toute sa vie la passion du cheval. 11 goûtait doublement ce plaisir à Limoges, d'autant plus qu'il le goûtait en compagnie de sa femme. Il parcourait avec elle ces belles campagnes du Limousin qu'il ne se lassait pas d'admirer. Pour n'être pas séparée de son mari dans ces promenades, madame de Sonis avait appris à monter et était devenue bonne écuyère. Cet amour de l'équitation fut pour le jeune lieutenant l'occasion d'une première et douloureuse épreuve.

Il possédait à cette époque une superbe bête anglaise qu'il appelait miss Anna ! Il eut l'idée de la faire concourir aux courses prochaines. L'hippodrome de Limoges était situé à quelques kilomètres de la ville. Gaston s'y rendait chaque jour pour préparer son cheval au concours.

Buflfon a fait du cheval une description enthousiaste qui ne laisse pas quelquefois d'être un peu fantaisiste. En tout cas, le naturaliste a âatté son modèle en omettant complaisamment de parler de ses caprices. « La plus noble conquête que l'homme ait jamais taife » a parfois des souvenirs de sa sauvage origine.

Digiti

Elle éprouve de temps à autre le besoin de protester contre le joug. Un jour que le lieutenant de Sonls avait déjà fait un premier tour de piste, sa bête, au second tour, aperçut la porte ouverte et se jeta brusquement de côté pour se dérober. Le cavalier, projeté en Tair, retomba sur la barrière qu'il brisa de ses reins.

M. de Sonis était seul. La violence du coup lui avait fait perdre connaissance. Heureusement! deux cantonniers l'avaient aperçu de loin et le transportèrent dans leur cabane. Lorsque le blessé reprit connaissance, son énergie domina la situation. « Je ne veux pas mourir ici, dit-il, remettez-moi en selle. Je ferai comme je pourrai. »

Courbé en deux sur l'encolure de son cheval, Gaston de Sonis arriva au quartier où il tomba évanoui entre les bras du factionnaire. Une heure plus tard, sa femme le vit rapporter sans parole, sans mouvement, sur une civière. Ce fut une scène déchirante.

Le jeune lieutenant crut en mourir. Il demanda et reçut les derniers sacrements avec une piété touchante et demeura durant un mois cloué sur son lit avec d'atroces souffrances.

Digiti

Une heure plus tard, sa femme le vit rapporter sans parole, sans mouvement, sur une civière. (Page 48.)

Digiti

Digiti

LE GÉNÉRAL DE SONIS Si

Il avait vu la mort de près. Cette vue lui fit faire un pas décisif dans la grande voie du détachement. Dès ce jour, la pensée du néant des choses d'ici-bas le fit s'élever d'un bond vers le sommet de cette perfection spirituelle vers laquelle son âme tendait sans cesse.

Après son rétablissement, ses amis purent remarquer la fréquence de cette pensée qui revenait souvent dans ses conversations sous une forme sérieuse, comme aussi sous le couvert d'une aimable plaisanterie.

Un jour de nouvel an, il se présenta dans le salon de ses amis de la Chapelle et saluant gravement madame Lamy : « Madame, lui dit-il, je vous souhaite une bonne mort. » Le vœu parut un peu étrange à tous, sauf au lieutenant qui avait sans cesse présent à la mémoire le souvenir de Vunique nécessaire.

Un autre jour que les deux jeunes femmes vantaient un objet de toilette dont elles avaient fait emplette, le lieutenant alla complaisamment chercher l'objet en question et le leur remettant délicatement : • Voilà, Mesdames, fit-il avec un sourire. Ainsi passe la gloire de ce monde ! » On riait avec lui de ses saillies, mais le trait souvent renouvelé finissait par s'enfoncer.

Digiti

Hélas ! cette si bonne vie d'amicales et fraternelles relations allait prendre fin. Le soldat n'a pas le droit de se croire en exil quand il foule un sol sur lequel flotte le drapeau de la France. En 1854, Gaston de Sonis était nommé capitaine au 7® hussards, en destination pour l'Afrique. Il avait alors trois enfants et attendait la naissance du quatrième. Sa femme et sa jeune famille allèrent à Castres, dans la famille Roger, et le capitaine partit seul pour Alger.

"^Q^gT

Digiti

îi', "-.

iy ., <

LES PREMIÈRES ANNÉES d'aFRIQUE

(5^nn)u mois de juin de Tannée i83o régnait à Alger, A•^u sur les bords de la mer Méditerranée, un chef arabe ou dey nommé Abd-el-Kader.

Ce chef exerçait sur tout le littoral de continuelles pirateries.

Charles-Quint et Louis XIV avaient jadis essayé en vain de vaincre cette puissance inquiétante pour' la paix de l'Europe. Un très petit incident fut, dans notre siècle, la cause indirecte d'une conquête à laquelle la

LE GkNÉRÂL DE SONIS

France, sous le règne de Charles X, n'était pas précisément préparée.

Les méfaits des Maures d'Alger donnaient lieu, de la part de notre ambassadeur, à de perpétuelles réclamations que le dey recevait avec une hauteur assurée de l'impunité. Un jour, il alla jusqu'à s'emporter en paroles assez grossières et même à des voies de fait. Il avait touché, en signe de dédain, la joue du réclamant du bout de son éventail. Ce geste de mépris fit mettre sur pied, en France, une armée de trente mille hommes. Le général Bourmont la commandait. En mois de dix jours, il débarquait à Sidi-Ferruch, mettait le siège devant Alger et s'en emparait sans coup férir. A la grande satisfaction de toutes les puissances de l'Europe, le drapeau blanc flottait librement sur les murs de la citadelle de la menaçante cité des Maures.

C'était une nouvelle colonie que la Restauration léguait, avant sa chute, à la mère-patrie. L'héritage était considérable, mais il ne laissait pas d'être embarrassant. L'Algérie était un pays conquis ; ce n'était pas pour autant un pays soumis, et cette œuvre de soumission, non encore achevée à cette heure, était réservée à l'armée.

Digiti

Au commencement de la conquête, le gouvernement de l'Algérie devait être un gouvernement essentiellement militaire. Ceux qui ont blâmé ce système n'ont jamais su que les tribus arabes sont peu sensibles aux beaux discours. Il eût été bien inutile de vouloir les convaincre à coups de raisonnements. Les fils de rislam en croient le sabre et Tépée. C'est pour eux surtout qu'il a été dit que la crainte est le commencement de la sagesse. De là, Timportance attachée à la qualité de Tarmée d'Afrique, et la difficulté de satisfaire tout à la fois les indigènes qui tenaient à leurs lois, à leur religion, à leurs mœurs, à leurs coutumes, et les colons qui transportaient sûr cette terre devenue française leurs habitudes, leur caractère, et leurs prétentions illusoires de transformer en quelques années ce pays mahométan, que tout séparait du nôtre, en un département d'outre-mer.

Lorsque Gaston de Sonis arriva à Alger, la colonie avait alors pour gouverneur le général Randon. Le capitaine de Sonis avait l'esprit sérieux et observateur. Ce pays tout nouveau, si en dehors de nos mœurs françaises, llntéressait, l'attirait; mais il ne lui fallut pas longtemps pour découvrir le défaut de la cuirasse. Les appréciations purement et simplement

Digiti

humaines n'étaient pas le fait de Gaston. Un sentiment de profonde tristesse envahit bientôt son âme. A Alger, l'isolement se fit douloureusement sentir ; cet isolement du cœur, mille fois plus douloureux à supporter que la simple solitude. Gaston était séparé de sa famille, de ses amis, et, dans le monde qui l'entourait. Dieu n'était pas connu, Dieu n'était pas aimé.

« La France n'est pas colonisatrice comme l'Angleterre, parce qu'elle est pleine de tendresse pour l'ennemi vaincu », a écrit quelque part le général Ambert. Cette appréciation est peut-être mélangée d'une pointe de chauvinisme. En général, dans les affections bien comprises, le trop-plein de tendresses ne nuit pas. Mais on peut aimer beaucoup et aimer fort mal. La France, en Algérie, n'est pas colonisatrice parce qu'elle ne s'y montre pas suffisamment chrétienne. Les Arabes sont un peuple religieux. Ils n'aiment et n'estiment jamais un vainqueur sans croyance, et qui fait ouvertement profession d'incrédulité. Pour faire de ce beau pays une terre vraiment française, il faudrait en faire avant tout un pays catholique ; et, il faut bien le reconnaître, la multitude de soldats et de marchands envoyés par la mère-

Digiti

patrie étaient peu propres à cette grande mission.

Gaston de Sonis déplore, dans une lettre à un ami, cette plaie de Tirréligion et de Fimmoralité qui lui fait sentir deux fois, à Alger, le poids de Texil : « C'en est assez à mes yeux, dit-il, pour eflfacer les belles couleurs que le doigt de Dieu a étendues sur ce beau pays. »

Cette tristesse de Tisolement, Gaston de Sonis la combattit par le travail; un travail acharné, opiniâtre, qui lui permit de braver impunément les dangers du Vœ soliy et lui fournit en même temps l'avantage d'éviter Técueil de l'oisiveté, que la chaleur du climat d'Afrique rend particulièrement attrayante.

La vie militaire a en elle-même un côté dangereux, et la vertu et la force morale de plus d un brave soldat ont sombré sur la pente glissante et douce des attraits du far-niente. Les exigences du service une lois remplies, un jeune officier est libre de son temps. Il ressent souvent la fatigue de son rude métier, et la perspective de quelques heures de repos et de flânerie est bien faite pour lui sourire. Elle lui sourit souvent assez pour lui faire contracter l'habitude de perdre un temps précieux et de passer la bonne moitié de sa vie au café, au cercle, dans des conversations frivoles,

Digiti

irréligieuses, malsaines, ou dans d'interminables parties de cartes aussi insipides qu'atrophiantes pour l'intelligence et pour le cœur.

M. de Sonis sut éviter ce double écueil.

Enfermé dans un étroit logement, à Mustapha supérieur, sur les hauteurs d'Alger, il fit de l'étude la compagne assidue de ses loisirs solitaires.

Deux chambres, dont l'une lui sert de chambre à coucher^ l'autre de cabinet d'études, composent tout l'appartement. Une commode, une table en bois blanc, une armoire, un lit de fer, des murs blanchis à la chaux : tel est le mobilier d'anachorète du capitaine. Le seul luxe du logement, luxe apprécié comme il mérite de l'être, c'est une large fenêtre d'où Ton découvre un admirable panorama. A gauche, Alger, la ville blanche, la plage et le camp de Mustapha ; à droite, les montagnes de la Kabylie et de l'Atlas ; tout cela borné par une mer sans limites, couverte de navires qui se croisent en tous sens.

La beauté du paysage n'empêche pas Gaston d'é« tudier.

Une pauvre chambre dans laquelle se trouvent des livres sera toujours, pour un homme intelligent, une prison supportable. Tel était bien l'avis de Sonis qui,

Digiti

LE GÉNÉRAL DE SONIS Sg

à défaut d'une société qui lui plût, avait réuni sur des tablettes de bois brut ces amis imprimés qu^on quitte et qu'on reprend à volonté, toujours avec un nouveau plaisir.

Les livres! Et quels livres! Gaston les goûtait avec une certaine passion. 11 aimait la poésie et les arts. Il avait jadis cultivé la peinture avec un certain succès^ et, en souvenir de cette échappée vers l'idéal qui est une des cordes vibrantes de cette âme chevaleresque, il relit un vieux Virgile tout en remontant à cheval d'Alger au camp de Mustapha. Les philosophes, les penseurs, les saints forment sa société habituelle. De Maistre, Balmès, saint Augustin dont le nom semble écrit sur toutes les pierres du sol d'Afrique. Cette belle et bonne compagnie repose le vaillant capitaine des grammaires et des dictionnaires arabes sur lesquels il pâlit; tant il sent cette étude indispensable à son avancement.

Cet avancement, il le désire; moins pour lui peutêtre que pour sa famîUe; moins par le désir d*une ambition qui cherche à se satisfaire que pour l'augmentation d'un traitement qui lui permettra de faire venir auprès de lui sa femme et ses enfants.

La séparation ! C'est bien toujours là l'épine de la

Digiti

6o LE GÉNÉRAL DK SONIS

situation et réternelle question d'argent enfonce sans cesse cette épine plus avant. Les déplacements sont coûteux, la vie. à Alger est ruineuse et le régiment, comme un oiseau sur la branche, doit être prêt à s'envoler au premier signal. Or, le budget d'un capitaine sans fortune patrimoniale est presque aussi difficile à équilibrer que le budget de l'Etat. La solde étant invariablement la même, le plus léger surcroît de dépenses ouvre l'abîme sans fond des dettes et des emprunts.

Malgré ce fantôme qui empêche Sonis de dormir, il tenta un essai et fît venir à Alger sa femme et ses quatre enfants. La joie de la réunion fut grande, mais troublée par ces soucis matériels qui angoissent le père de famille sans altérer sa paix.

Sa nomination au grade de capitaine l'a obligé d'acheter un nouvel uniforme, et l'uniforme est dispendieux. A l'arrivée de madame de Sonis, le régiment de Gaston avait été transféré à Milianah. Le capitaine avait acheté un petit mobilier. Trois mois après, il devait le revendre à vil prix pour venir s'installer à Blidah.

Instruit par l'expérience, il loue à Blidah pour un mois un appartement meublé. Au bout d'un mois, le

Digiti

LE GÉNÉRAL DE SONIS fn

séjour est prolongé. M. de Sonis doit prendre un nouveau logement, acheter de nouveaux meubles, supporter de nouveaux frais. « Cette vie est ruineuse, écrit-il à un de ses amis, et je ne puis me résoudre à me séparer de ma petite famille qui souffre plus que moi de ces continuels déplacements. »

Sa courageuse femme suit gaiement à cheval avec ses quatre enfants, à chaque nouveau déplacement, la queue de Tescadron. Quant au mari, il s'ingénie à faire des prodiges d'économie et, comme il ne veut rien retrancher de ses charités, il se prive autant qu'il peut.

Il renonce complètement au cercle, au café, au tabac, à son abonnement au journal l* Univers qui le tient au courant des nouvelles du monde religieux, et ces petits renoncements de chaque jour ne suffisent pas à écarter le grand sacrifice qu'il jedoutait. Le 7® hussards reçut l'ordre de se mettre en route pour laKabylie. Une tribu arabe en révolte mettait à feu et à sang les montagnes du Djurjura et le régiment de Sonis était désigné pour marcher contre les révoltés. Madame de Sonis et ses enfants durent repartir pour la France.

Heureusement Dieu restait au capitaine, et c'est à

Digiti

Lui qu'il demande la force de supporter ces continuels brisements. Dans Gaston de Sonis, Thomme souflFre, se plaint et succombe quelquefois sous le fardeau, mais le chrétien demeure toujours debout et sa résignation en toute circonstance est à la hauteur de sa soufirance.

Seul à Mustapha, il avait profité de sa solitude pour aller à la Trappe de Staouëli faire une retraite sous la direction du Père François Régis, le fondateur du monastère cistercien. * Quand il en revint, écrit un de ses amis d'Afrique, il était transfiguré. »

Un autre ami, de France celui-là, lui ayant écrit peu après en lui donnant amicalement le surnom de Jusie^ le capitaine lui répondit avec Thumilité d'un saint et l'ardeur d'un apôtre : « Ne me prends pas, cher ami, pour autre que je suis. Je ne suis qu'une misérable nature d'homme comblé de grâces par Dieu et ayant bien peu fait pour témoigner toute la reconnaissance que mérite un si bon maître. Il est vrai que j'aime Dieu. Ah ! je voudrais l'aimer encore plus ; mais aussi combien je fais peu pour lui témoigner cet amour. Si tu m'en crois, au lieu de perdre ton temps à me louer, fais-moi gagner le mien en priant pour ton pauvre ami, »

Lors du départ de sa famille, Sonis a le cœur brisé, mais il fait entendre les mêmes accents de foi : « Il a fallu se séparer, écrit-il à un autre, c^était dur. J'ai eu bien de la peine à me résoudre à cela et à sécher les larmes de ma pauvre femme. Mais Dieu, à qui j'ai demandé la résignation, m'en a donné un peu et je peux le remercier de m'avoir accordé au moins le bonheur du cœur, car, à part les chagrins que me causent mes embarras financiers, je ne sache pas qu'il y ait de bonheur intérieur aussi parfait que le mien. »

Après cette première campagne en Kabylie qui ne devait pas encore soumettre définitivement les tribus révoltées, Sonis obtint un congé et revint en France. Il était à la veille d'être père d'un cinquième enfant. Les douces joies du revoir passèrent vite. Le gouverneur maréchal Randon avait donné rendez-vous à ses troupes pour le printemps suivant. Il espérait soumettre définitivement les Beni-Raten et s'emparer de cette province kabyle contre laquelle s'étaient brisés tous les efforts des dominateurs de l'Atrique septentrionale. Cette glorieuse expédition s'accomplit en quarante-cinq jours. 27,000 soldats entrèrent en campagne; i^5oo officiers et soldats payèrent de leur

Digiti

sang une victoire chaudement disputée et, le 14 juin 1857, Randon posait sur les montagnes infidèles du Djurjura la première pierre du Fort Napoléon, aujourd'hui Fort National. Le capitaine de Sonis était rentré à Blidah. C'était la sixième garnison qu'il faisait depuis dix-huit mois.

Envoyé à Orléansville, sa famille vint Vy rejçindre et, comme le 7® hussards allait être rappelé en France, le capitaine, qui aimait l'Afrique et qui désirait s'y établir d'une manière stable, demanda à passer au i®' chasseurs en garnison à Alger. Ce régiment ne quittait ses quartiers que pour faire campagne. Sonis espérait devenir promptement chef d'escadron et mettre une bonne fois l'équilibre entre ses recettes et ses dépenses.

Un an après, la guerre éclatait entre TAutriche et l'Italie. Les Etats lombards- vénitiens voulaient secouer le joug allemand. La France, alliée à l'Italie, devait aider celle-ci à recouvrer son indépendance \ mais, en même temps, elle s'unissait aux révolutionnaires italiens, adversaires de la papauté et de l'Eglise, contre une puissance catholique. Le i^' chasseurs d'Afrique fut désigné pour cette campagne d'Italie qui n'avait pas précisément les sympathies du capitaine de Sonis.

Digiti

Il les visitait, les consolait, et passait dans les ambulances improvisées. . (Page 74 )

Digiti

Digiti

Mais il était soldat dans Tânie, et la pensée de la guerre exaltait en lui la bravoure militaire. Madame de Sonis et ses enfants reprirent le chemin de Castres. Avant de partir, l'épouse chrétienne communia à côté de son mari. Généreuse dans le sacrifice, elle demandait instamment à Dieu de préserver son cher Gaston des hasards de la guerre.

Le lo mai iSSg^le régiment des chasseurs d'Afrique quittait la rade d'Alger.

Digiti

Page 1