‹ Le General Dourakine;Chapitre 2 sur 41 · C-2 LOUMIGYY A GROMILINB · texte numérisé non relu

C-2 LOUMIGYY A GROMILINB

Le général Dourakine s'était mis en route pour la Russie, accompagné, comme on l'a vu dans Y Auberge de l'Ange gardien, par Dérigny, sa femme et ses enfants, Jacques et Paul. Après les premiers instants de chagrin causé par la séparation d'avec Elfy et Moutier, les visages s'étaient déridés, la gaieté était revenue, et Mme Dérigny, que

le général avait placée dans sa berline avec les enfants, se laissait aller à son humeur gaie et rieuse. Le général, tout en regrettant ses jeunes amis dont il avait été le généreux bienfaiteur, était enchanté de changer de place, d'habitudes et de pays. Il n'était plus prisonnier, il retournait en Russie, dans sa patrie ; il emmenait une famille aimable et charmante qui tenait de lui tout son bonheur, et dans sa satisfaction il se prêtait à la gaieté des enfants et de leur mère adoptive. On s'arrêta peu de jours à Paris ; pas du tout en Allemagne; une semaine seulement à Saint-Pétersbourg, dont l'aspect majestueux, régulier et sévère ne plut à aucun des compagnons de route du vieux général; deux jours à Moscou, qui excita leur curiosité et leur admiration. Ils auraient bien voulu y rester, mais le général était impatient d'arriver avant les grands froids dans sa terre de Gromiline, près Smolen&k; et faute de chemins de fer, ils se mirent dans la berline commode et spacieuse que le général avait amenée depuis Loumigny, près Domfront. érigny avait pris soin de garnir les nombreuses oches de la voiture et du siège de provisions et de vins de toute sorte, qui entretenaient la bonne humeur du général. Dès que Mme Dérigny ou Jacques voyaient son front se plisser, sa bouche se contracter, son teint se colorer, ils propo-

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Ce moyen innocent ne manquait pas son effet. (Page 5.)

saient un petit repas pour faire attendre ceux plus complets de l'auberge. Ce moyen innocent ne manquait pas son effet; mais les colères devenaient plus fréquentes ; l'ennui gagnait le général; on s'était mis en route à six heures du matin; il était cinq heures du soir; on devait dîner et coucher à Gjatsk, qui se trouvait à moitié chemin de Gromiline , et on ne devait y arriver qu'entre sept et huit heures du soir.

Mme Dérigny avait essayé de l'égayer, mais cette fois elle avait échoué. Jacques avait fait sur la Russie quelques réflexions qui devaient être agréables au général, mais son front restait plissé, son regard était ennuyé et mécontent; enfin ses yeux se fermèrent , et il s'endormit à k grande satisfaction de ses compagnons de route.

Les heures s'écoulaient lentement pour eux ; le général Dourakine sommeillait toujours. Mme Dérigny se tenait près de lui dans une immobilité complète. En face étaient Jacques et Paul qui ne dormaient pas et qui s'ennuyaient. Paul bâillait; Jacques étouffait avec sa main le bruit des bâillements de son frère. Mme Dérigny souriait et leur faisait des chut à voix basse. Paul voulut parler; les chut de Mme Dérigny et les efforts de Jacques, entremêlés de rires comprimés, devinrent si fréquents et si prononcés que le général s'éveilla

« Quoi? qu'est-ce? dit-il. Pourquoi empêchet-on cet enfant de parler? Pourquoi l'empêche t-on de remuer?

MADAME DÉRIGNY

Vous dormiez, général ; j'avais peur qu'il ne vous éveillât.

Et quand je me serais éveillé, quel mal en aurais-je ressenti ? On me prend donc pour un tigre, pour un ogre ? J'ai beau me faire doux comme un agneau, vous êtes tous frémissants et tremblants. Craindre quoi? Suis-je un monstre, un diable? »

Mme Dérigny regarda en souriant le général, dont les yeux brillaient d'une colère mal contenue.

MADAME DÉRIGNY

Mon bon général, il est bien juste que nous vous tourmentions le moins possible, que nous respections votre sommeil, que....

Laissez donc; je ne veux pas de tout cela, moi. Jacques , pourquoi empêchais-tu ton frère de parler?

JACQUES

Général, parce que j'avais peur que vous ne vous missiez en colère ; Paul est petit, il a peur quand vous vous fâchez ; il oublie alors que vous êtes bon ; et comme en voiture il ne peut pas se sauver ou se cacher, il me fait trop pitié. »

Le général devenait fort rouge; ses veines se

gonflaient, ses yeux brillaient; Mme Dérigny s'attendait à une explosion terrible, lorsque Paul, qui le regardait avec inquiétude, lui dit en joignant les mains -.

« Monsieur le général, je vous en prie, ne soyez pas rouge, ne mettez pas de flammes dans vos yeux, ça fait si peur 1 C'est que c'est très-dangereux un homme en colère ; il crie, il bat, il jure ; vous vous rappelez quand vous avez tant battu Torchonnet ? Vous étiez bien honteux après. Voulez-vous qu'on vous donne quelque chose pour vous amuser? Une tranche de jambon, ou un pâté, ou du Malaga? Papa en a plein les poches du siège. »

A mesure que Paul parlait, le général redevenait calme ; il finit par sourire et même par rire de bon cœur. Il prit Paul, l'embrassa, lui passa amicalement la main sur la tête.

« Pauvre petit ! c'est qu'il a raison. Oui, mon ami, tu dis vrai; je ne veux plus me mettre en colère, c'est trop vilain.

— Que je suis content! s'écria Paul. Est-ce pour tout de bon ce que vous dites ? Il ne faudra donc plus avoir peur de vous? On pourra rire, causer, remuer les jambes?

Oui, mon garçon; mais quand tu m'ennuieras trop, tu iras sur le siège avec ton papa.

PAUL

Merci, général; c'est très-bon à vous de dire cela. Je n'ai plus peur du tout.

Nous voilà tous contents alors. Seulement, ce qui m'ennuie, c'est que nous allions si doucement. Hé! Dérigny, mon ami, faites donc marcher ces Izvoshtiks; nous avançons comme des tortues.

DÉRIGNY

Mon général, je le dis bien; mais ils ne me comprennent pas.

Sac à papier! ces drôles-là! Dites-leur dourak, skalindj skaréï l ! »

Dérigny répéta avec force les paroles russes du général; le cocher le regarda avec surprise, leva son chapeau, et fouetta ses chevaux, qui partirent au grand galop. Skaréï, skaréï, répétait Dérigny quand les chevaux ralentissaient leur trot.

Le général se frottait les mains et riait. Avec la bonne humeur revint l'appétit, et Dérigny passa à Jacques, par la glace baissée, des tranches de pâté, de jambon, des membres de volailles, des gâteaux, des fruits, une bouteille de Bordeaux : un véritable repas.

« Merci, mon ami, dit le général en recevant

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