‹ Le General Dourakine;Chapitre 3 sur 41 · Imbécile, animal, plus vite · texte numérisé non relu

Imbécile, animal, plus vite

les provisions ; vous n'avez rien oublié. Ce petit hors-d'œuvre nous fera attendre le dîner. »

Dérigny, qui comprenait le malaise de sa femme et de ses enfants, pressa si bien le cocher et le postillon, qu'on arriva à Gjatsk à sept heures. L'auberge était mauvaise : des canapés étroits et durs en guise de lits, deux chambres pour les cinq voyageurs, un dîner médiocre, des chandelles pour tout éclairage. Le général allait et venait les mains derrière le dos; il soufflait, il lançait des regards terribles. Dérigny ne lui parlait pas, de crainte d'amener une explosion ; mais pour le distraire, il causait avec sa femme.

« Le général ne sera pas bien sur ce canapé, Dérigny; si nous en attachions deux ensemble pour élargir le lit ? »

Le général se retourna d'un air furieux. Dérigny s'empressa de répondre :

« Quelle folie, Hélène ! le général, ancien militaire, est habitué à des couchers bien autrement durs et mauvais. Crois-tu qu'à Sévastopol il ait eu toujours un lit à sa disposition? La terre pour lit, un manteau pour couverture. Et nous autres pauvres Français! la neige pour matelas, le ciel pour couverture ! le général est de force et d'âge à supporter bien d'autres privations. »

Le général était redevenu radieux et souriant.

« C'est ça, mon ami! Bien répondu. Ces pauvres femmes n'ont pas idée de la vie militaire.

DÉRIGNY

Et surtout de la vôtre, mon général ; mais Hélène vous soigne parce qu'elle vous aime et qu'elle souffre de vous voir mal établi.

Ma bonne petite Dérigny, ne vous tourmentez pas pour moi. Je serai bien, très-bien. Dérigny couchera près de moi sur l'autre canapé, et vous, vous vous établirez, avec les enfants, dans la chambre à côté. Voici le dîner servi; à la guerre comme à la guerre! Mangeons ce qu'on nous sert. Dérigny, envoyez-moi mon courrier. »

Dérigny ne tarda pas à ramener Stépane, qui courait en avant en tèlèga1 pour faire tenir prêts les chevaux et les repas. Le général lui donna ses ordres en russe et lui recommanda de bien soigner Dérigny, sa femme et ses enfants, et de deviner leurs désirs.

« S'ils manquent de quelque chose par ta faute, lui dit le général , je te ferai donner cinquante coups de bâton en arrivant à Gromiline. Va-t'en.

— Oui, Votre Excellence, » répondit le courrier.

Il s'empressa d'exécuter les ordres du général,

t. Charrette à quatre roues très- légère.

et avec toute l'intelligence russe, il organisa si oien (e repas et le coucher des Dérigny qu'ils se trouvèrent mieux pourvus que leur maître.

Le général fut content du dîner mesquin, satisfait du coucher dur et étroit. Il se coucha tout habillé et dormit d'un somme depuis neuf heures jusqu'à six heures du lendemain. Dérigny était comme toujours le premier levé et prêt à faire son service. Le général déjeuna avec du thé, une terrine de crème, six kalatsche, espèce de paingâteau que mangent les paysans, et demanda à Dérigny si sa femme et ses enfants étaient levés.

DÉRIGNY

Tout prêts à partir, mon général.

Faites-les déjeuner et allez vous-même déjeuner, mon ami, nous partirons ensuite.

DÉRIGNY

C'est fait , mon général ; Stépane nous a tous fait déjeuner avant votre réveil.

Ha ! ha ! ha ! Les cinquante coups de bâton ont fait bon effet, à ce qu'il paraît.

DÉRIGNY

Quels coups de bâton, mon général? Personne ne lui en a donné.

12 LE GÉNÉRAL DOURAKINB.

Non, mais je les lui ai promis si vous ou les vôtres manquiez de quelque chose.

DÉRIGNY

Oh ! mon général !

Oui, mon ami; c'est comme ça que nous menons nos domestiques russes.

DÉRIGNY

Et.... permettez -moi de vous demander, mon général, en êtes-vous mieux servis?

Très-mal, mon cher; horriblement! On ne les tient qu'avec des coups de bâton.

DÉRIGNY

Il me semble, mon général, si j'ose vous dire ma pensée, qu'ils servent mal parce qu'ils n'aiment pas, et ils ne s'attachent pas à cause des mauvais traitements.

Bah ! bah ! Ce sont des bêtes brutes qui ne comprennent rien.

DÉRIGNY

Il me semble, mon général, qu'ils comprennent bien la menace et la punition.

Certainement, c'est parce qu'ils ont peur.

DÉRIGNY

Us comprendraient aussi bien les bonnes pa-

rôles et les bons traitements, et ils aimeraien leur maître comme je vous aime, mon général.

Mon bon Dérigny, vous êtes si différent de ces Russes grossiers.

DÉRIGNY

A l'apparence, mon général, mais pas au fond.

C'est possible! nous en reparlerons plus tard; à présent, partons. Appelez Hélène et les enfants.

Tout était prêt : le courrier venait de partir pour commander les chevaux au prochain relais. Chacun prit sa place dans la berline; le temps était magnifique, le général était de bonne humeur, mais pensif. Ce que lui avait dit Dérigny lui revenait à la mémoire, et son bon cœur lui faisait entrevoir la vérité. Il se proposa d'en causer à fond avec lui quand il serait établi à Gromiline, et il chassa les pensées qui l'ennuyaient , avec deux tranches de jambon, une aile de volaille e* une demi-bouteille de Bordeaux.

Us se précipitent comme des ious et des imbéciles pour exécuter mes ordres. (Page 20.)

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