Domestiques attachés au service particulier des maîues
Le jour même, à dîner, Mme Dabrovine se plaignit tant de la tête , de la poitrine, de l'estomac, que le général parut inquiet. Il la pressa de manger ; mais Mme Dabrovine, qui avait très-bien dîné chez les Dérigny, par les ordres de son oncle, avant de se mettre à table, a-ssura qu'elle n'avail pas faim, et ne voulut toucher à rien.
Natasha était dans le secret du départ précipité, sans pourtant en savoir la cause; elle montra une insensibilité qui ravit Mme Papofski.
« Elle se perdra dans l'esprit de mon oncle : il est clair qu'elle n'aime pas du tout sa mère, » se disait-elle.
Le général feignit de l'inquiétude, et ne pouvait dissimuler sa joie aux yeux méchants et rusés de Mme Papofski.
« Il ne s'émeut pas de la voir souffrir; il ne l'aime pas du tout, » pensa-t-elle.
Et son visage rayonnait; sa bonne humeur éclatait en dépit de ses efforts.
Le lendemain, même scène; Mme Dabrovine quitte la table et va s'étendre sur un canapé dans le salon; le général, quand il reste seul avec Mme Papofski, se plaint de l'ennui que lui donne la santé de sa nièce Dabrovine, et demande conseil à Mme Papofski sur le régime à lui faire suivre.
MADAME PAPOFSKI
Je crois, mon oncle, que ce que vous pourrie?
210 LE GÉNÉRAL DOURAKINfi.
faire de mieux , ce serait de lui faire respirer un air plus doux, plus chaud.
C'est possible!... Oui, je crois que vous avez raison. Je pourrais la faire partir plus tôt avec les Dérigny, et moi je ne les rejoindrais qu'en iuillet ou en août, aux eaux.
Le lendemain même scène. (Page 209.)
Mme Papofski frémit. Son règne sera retardé de deux mois au moins.
MADAME PAPOFSKI
Il me semble, mon oncle, que dans son état de souffrance vous séparer d'elle serait lui donner un coup fatal. Elle vous aime tellement que la pensée de vous quitter....
Vous croyez? Pourquoi m'aimerait-elle autant?
MADAME PAPOFSKI
Ah ! mon oncle ! tous ceux qui vous connaissent vous aiment ainsi.
Gomment, tous ceux que je quitte meurent de chagrin? C'est effrayant, en vérité. Mais.... alors.... vous aussi vous mourrez de chagrin, et vos huit enfants avec vous! Ce qui fait neuf personnes!... Voyons.... eux n'en font que cinq; c'est quatre de moins que j'aurai sur la conscience.... Alors.... décidément, je reste avec vous.
MADAME PAPOFSKI
Mais non, mon oncle, ils seront neuf comme chez moi, en comptant les Dérigny!
C'est vrai! Mais.... la qualité?
MADAME PAPOFSKI
Ah! mon oncle, je ne vaux pas ma sœur; et mes enfants ne peuvent se comparer aux siens, si bons, si gentils! Natasha est si charmante ! Et puis M. Jackson ! quel homme admirable ! Comme il parle bien français! On ne le croirait jamais Anglais....
Mme Papofski regarda fixement son oncle, qui rougissait légèrement. Elle s'enhardit à sonder le mystère, et ajouta :
« Plutôt Français.... (le général ne bougea pas), ou.... même.... Polonais. (Le général bondit.)
Polonais! un Polonais chez moi! Allons donc! Ah ! ah ! ah ! Polonais ! Il y ressemble comme je ressemble à un Chinois! »
La gaieté du général était forcée; sa bouche riait, ses yeux lançaient des flammes; il sembla à Mme Papofski que s'il en avait le pouvoir, il l'étranglerait sur place. Le regard fixe et sérieux de cette femme méchante augmenta le malaise du général, qui s'en alla en disant qu'il allait savoir des nouvelles de sa nièce.
MADAME PAPOFSKI
C'est un Polonais! Je le soupçonnais depuis quelque temps; j'en suis sûre maintenant! Et mon oncle le sait et il le cache. Il est bien heureux de m' avoir laissé le -soin de gérer ses affaires en son absence, sans quoi.... j'aurais été à Smolensk et j'aurais dénoncé le Polonais et eux tous avant huit jours d'ici! seulement le temps de découvrir du nouveau et de m' assurer du fait. A présent, c'est inutile : je tiens sa fortune, j'en vendrai ce que je voudrai. L'hiver prochain, je vendrai du bois pour un million.... et je le garderai, bien entendu.
Pendant que Mme Papofski triomphait, le général arrivait chez Mme Dabrovine le visage consterné et décomposé.
-< Ma fille ! mon enfant! elle a deviné que Romane
était un Polonais ! qu'il se cache ! Elle le perdra ! elle le dénoncera, la misérable ! Mon pauvre, pauvre Romane! »
Et le général raconta ce qu'avait dit Mme Papofski.
Que ne puis-je l'étouffer, ia haoner en morceaux' (Page 214.) MADAME DABR0V1NE.
Mon père ! pour l'amour de Dieu, calmez-vous ! Qu'elle ne vous surprenne pas ainsi ! Comment saurait-elle que le prince Romane nestpas M. Jack-
son ? Elle soupçonne peut-être quelque chose ; elle aura voulu voir ce que vous diriez. Qu'avez-vous répondu ?
J'ai ri! J'ai dit des niaiseries. Mais je me sentais furieux et terrifié Et voilà le malheur! elle s'en est aperçu. Si tu avais vu son air féroce et triomphant!... Coquine! gueuse! que ne puis-je l'étouffer, la hacher en morceaux !
MADAME DABROVINE
Mon père! mon pauvre père! Remettez-vous, laissez-moi appeler Dérigny; il a toujours le pouvoir de vous calmer.
Appelle, appelle, mon enfant, qui tu voudras. Je suis hors de moi! Je suis désolé et furieux tout à la fois.
Mme Dabrovine courut à la recherche de Dérigny, qu'elle trouva heureusement chez lui avec sa femme; leurs enfants jouaient avec ceux de Mme Dabrovine dans la galerie.
MADAME DABROVINE
Mon bon Dérigny, venez vite calmer mon pauvre père qui est dans un état affreux; il craint que ma sœur n'ait reconnu le prince Romane.
Dérigny suivit précipitammer \ Mme Dabrovine. Arrivé près du général, il fut mis au courant de
ce qui venait de se passer. Il réfléchit un instant en tournant sa moustache.
DÉRIGNY
Pas de danger, mon général; grâce à votre coup de maître d'avoir abandonné à Mme Papofski, en votre absence, l'administration de vos biens, son intérêt est de vous laisser partir; il ne serait même pas impossible que ce fût une ruse pour hâter votre départ et vous faire abandonner le projet que vous manifestiez de rester à Gromiline et de nous laisser partir sans vous. . . Il n'y a qu'une chose à faire, ce me semble, mon général, c'est de partir bien exactement le 1er mai, dans douze jours ; mais de ne le déclarer à Mme Papofski que la veille, de peur de quelque coup fourré.
MADAME DABROVINE
Monsieur Dérigny d raison; je crois qu'il voit très-juste. Tranquillisez-vous donc, mon pauvre père. Le danger des autres vous impressionne toujours trop vivement.
Mme Dabrovine serra tendrement les mains de son oncle et l'embrassa à plusieurs reprises ; les explications de Dérigny, la tendresse de sa nièce, remirent du calme dans le cœur et dans la tête du général.
Chère, bonne fille! Je me suis effrayé, il est vrai, et à tort, je pense. Mais aussi, quel dan>^r
j ^doutais pour mon pauvre Romane!... et pour nous tous, peut-être!
— Vous l'avez heureusement conjuré, mon général, dit gaiement Dérigny. Nous sommes en mesure de partir quand vous voudrez. J'ai déjà emballé tous les effets auxquels vous tenez, mon général ; l'argenterie même est dans un des co(fres de la berline; le reste sera fait en deux heures.
Merci, mon bon Dérigny; toujours fidèle et dévoué.
— Mon père ! s'écria avec frayeur Mme Dabrovine, nous ne passerons pas la frontière : nous n'avons pas de passe-ports pour l'étranger.
— Ils sont dans mon bureau depuis huit jours, mon entant, répondit le général en souriant.
MADAME DABROVINE
Vous avez pensé à tout, mon père! Vous êtes vraiment admirable, pour parler comme ma sœur.
Où est allé Romane? Savez-vous, Dérigny?
Je ne sais pas, mon général ; je ne l'ai pas vu. Mais je pense qu'il est à son poste, près des enfants.
Tâchez de nous l'envoyer, Dérigny ; il faut que
je le prévienne de se tenir en garde contre les scélératesses de ma méchante nièce. A-t-on jamais vu deux sœurs plus dissemblables?
Dérigny trouva effectivement Romane dans la galerie ; il paraissait agité et se promenait en long et en large. Natasha l'accompagnait et lui parlait avec vivacité et gaieté. Dérigny parut surpris de l'agitation visible de Romane et lui demanda s'il était souffrant.
« Non, non, mon bon monsieur Dérigny, répondit Natasha en riant; je suis occupée à le calmer et à lui faire la morale. Figurez-vous que M. Jackson, toujours si bon, si patient, s'est fâché.... mais tout de bon.... contre mes cousins Mitineka et Yégor, qui sautaient après lui en l'appelant Polonais. M. Jackson a pris cela comme une injure; et moi, je lui dis que c'est très-mal, que les Polonais sont très-bons, très-malheureux, qu'il ne faut pas les détester comme il fait, qu'il faut même les aimer; et lui, au lieu de m'écouter, il a les yeux rouges comme s'il voulait pleurer ; il me serre la main à me briser les doigts.. . et tout cela par colère.... Tenez, regardez-le; voyez s'il a l'air tranquille et bon comme d'habitude. »
Dérigny ne répondit pas; Romane, se tut également ; Natasha alla gronder encore ses méchants cousins, pendant ce temps, Dérigny et Romane avaient disparu.
Mme Papofski entra.
« M. Jackson n'est pas ici ?
MITINEKA
Non, maman, il est parti furieux ; nous l'avons appelé Polonais comme vous nous l'avez ordonné, il a pris cela pour une injure ; il s'est fâché, il nous a grondés ; il a dit que nous étions des menteurs, des méchants enfants, et il s'en est allé malgré Natasha.
NATASHA
Oui, ma tante ; et j'ai eu beau lui dire que c'était très-mal de haïr les Polonais comme il le faisait, et d'autres choses très-raisonnables, il n'a rien voulu écouter, et il est parti très en colère.
— Ah ! » dit Mme Papofski.
Et, sans ajouter autre chose, elle quitta la chambre étonnée et désappointée.
« Il n'est pas Polonais? pensa-t-elle. Qu'est-il donc? »
Chez Mme Dabrovine, où Romane trouva le général, il raconta, encore tout ému, l'apostrophe des petits Papofski; et lorsque le général et Mme Dabrovine lui dirent qu'il avait tort de s'effrayer de propos d'enfants, son agitation redoubla.
ROMANE
Cher comte, chère madame, ces enfants n'étaient que l'écho de leur mère ; je le voyais à leur ma-
nîère de dire, à leur instance grossière et malicieuse. Ce n'est pas moi seul qui suis en jeu ; ce serait vous, mes bienfaiteurs, mes amis les plus chers, vos fils, votre fille, si bonne et si charmante; tous vous seriez enveloppés dans la dénonciation; car vous savez.... elle l'a dit... elle nous fera tous enfermer, juger, envoyer aux mines, en Sibérie ! Oh! .. la Sibérie!... quel enfer!... Quelle terreur de songer que, pour moi, à cause de moi, vous y seriez tous!... Je me sens devenir fou à cette pensée.... Vous.... le général.... Natasha!... Oh ! mon Dieu! pitié! pitié!... sauvez-les!... Prenez-moi seul !... Que seul je souffre pour tous ces êtres si chers!...
Romane tomba à genoux, la tète dans ses mains. Le général était consterné ; Mme Dabrovine pleurait; Dérigny était ému. Il s'approcha de Romane.
« Courage, lui dit-il, rien n'est perdu. Le danger n'existe pas depuis que le général donne, par son départ volontaire, la gestion de toute sa fortune à Mme Papofski. L'intérêt qui guide ses actions, doit arrêter toute dénonciation. Les biens seraient mis sous séquestre; Mme Papofski n'en jouirait pas, et elle n'aurait que l'odieux de son crime, dont l'État seul profiterait.
— C'est vrai!... Oui.... c'est vrai!... dit Romane s'éveillant comme d'un songe. J'étais fou ! Leur danger m'avait ôté la raison!... Pardonnez-moi,
très-chers amis, les terreurs que j'ai fait naître en m'y livrant moi-même.... Pardonnez. Et vous, mon cher Dérigny, recevez tous mes remercîments; e vous suis sincèrement reconnaissant. »
Romane lui prit et lui serra fortement les deux mains.
« Redoublons de prudence, ajouta-t-il. Encore quelques jours, et nous sommes tous sauvés. A revoir, cher comte; je retourne à mon poste que j'ai déserté, et si les Papofski recommencent, j'abonderai dans la pensée de Natasha, qui croyait que j'étais en colère et que c'était par haine des Polonais que je m'agitais. »
Il sortit en souriant, laissant ses amis calmes et rassurés. Quand il rentra, il trouva tous les enfants groupés autour de Natasha, qui leur parlait avec une grande vivacité. Il s'arrêta un instant pour considérer ce groupe composé de physionomies si diverses. Quand Natasha l'aperçut,il souriait.
« Ah 1 vous voilà, monsieur Jackson? Et vous n'êtes plus fâché, je le vois bien. Mes cousins, voyez, M. Jackson vous pardonne; mais ne recommencez pas; pensez à ce que je vous ai dit.... Et vous, dit-elle en s'approchant de M. Jackson d'un air suppliant et doux, ne détestez pas les pauvres Polonais (Jackson tressaille). Je vous en prie.... mon cher monsieur Jackson!... Ils sont si malheureux! On ne leur laisse ni patrie, ni famille,
ni même leur sainte religion! Gomment ne pas les plaindre et ne pas les aimer?... N'est-ce pas que vous tâcherez de.... de.... les aimer.... un peu seulement; très-peu.... pour ne pas être trop cruel. »
M. Jackson la regardait sans lui répondre; son âme polonaise tressaillait de joie.
NATASHA
Mais parlez, répondez-moi! c'est donc bien difficile, bien terrible d'avoir pitié de ceux qui souffrent, qu'on arrache à leurs familles, qu'on enlève à leurs parents, qu'on envoie en Sibérie?
— Assez, assez! dit Jackson de plus en plus troublé. J'ai pitié de ces infortunés!... Si vous saviez!... Mais, assez, plus un mot! Je vous en conjure.
NATASHA
Bien, nous n'en parlerons plus.... avec vous, car j'en cause souvent avec maman. Je suis bien aise de vous avoir enfin attendri sur.... Pardon, je me sauve pour ne pas recommencer.
Et Natasha, riante et légère, s'échappa en courant et vint raconter ses succès à sa mère et à son oncle
« Je l'ai converti, maman; il a enfin pitié de ces pauvres Polonais. Il me l'a dit, mais il ne veut pas qu'on en parle; c'est singulier qu'un homme si bon déteste des gens si malheureux et si courageux?
— Natasha, dit le général qui riait et se frottait les mains, sais-tu que nous partons dans huit ou dix jours?
NATASHA
Tant mieux, mon oncle; nous serons tous contents de nous en aller à cause de maman. Et puis.... »
Natasha rougit et se tut.
Et puis quoi? De qui as-tu peur ici? Achève ta pensée, Natashineka.
NATASHA
Mon oncle.... c'est que c'est mal d'être enchantée de quitter matante et mes cousins?
Et pourquoi es-tu enchantée de les quitter?... Parle sans crainte, Natasha; dis-nous toute la vérité
NATASHA
Eh bien! mon oncle, puisque vous voulez le savoir, c'est parce que ma tante est méchante pour mes frères, qu'elle appelle des ânes et des pauvrards; pour Jacques et Paul, qu'elle gronde sans cesse, qu'elle appelle des petits laquais, qu'elle menace de faire fouetter; pour ce bon M. Jackson, dont elle se moque, qu'elle oblige à porter son châle, son chapeau, qu'elle traite comme un domestique; tout cela me fait de la peine, parce que
je vois bien que M. Jackson n'est pas habitué à être traité ainsi ; les pauvres petits Dérigny pleurent souvent, surtout Paul. Quant à mes cousins, ils taquinent mes frères, tourmentent Jacques et Paul, et disent des sottises à M. Jackson, qui protège les pauvres petits. Vous pensez bien, mon oncle, que tout cela n'est pas agréable. le général, riant.
C'est même très-désagréable ! Viens m'embrasser, chère enfant.... Encore huitjoursde patience, et tu seras comme nous délivrée des méchants. En attendant, je te permets d'être enchantée comme nous.
NATASHA
Vrai, vous êtes content?... Oh! mon oncle, que vous êtes bon 1
Natasha demanda la permission d'aller annoncer la bonne nouvelle aux Dérigny. Le général la lui accorda en riant plus fort, et en recommandant le secret jusqu'au lendemain.
Romane tomba à genoux, la tête dans ses mains, (l'âge 219.)
Il 6t saisir Mitineka et Yégor et les fit fouetter. (Page 224.)