‹ Le General Dourakine;Chapitre 27 sur 41 · HF · texte numérisé non relu

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nous avions pris une leçon de chant qui nous avait fort égayés.

NATASHA

De chant? Qui donnait la leçon? qui la prenait?

MADAME DÉRIGNY

Nos maîtres étaient MM. vos frères; les élèves étaient Jacques, Paul et moi.

NATASHA

Oh! comme j'aurais voulu l'entendre! Que cela devait être amusant ! Monsieur Jackson, mon bon monsieur Jackson , allez, je vous prie, demander à maman que j'aille avec eux. »

Romane sourit et alla faire la commission.

MADAME DABROVINE

Mais, mon cher monsieur Jackson, ils seront trop serrés, et pourtant ils ne peuvent pas rester dans cette berline sans Mme Dérigny.

jackson, souriant,

Mlle Natasha en a bien envie , madame ; nous sommes bien graves pour elle.

MADAME DABROVINE

Que faire? mon père? Faut-il la laisser aller?

Laisse-la, laisse-la, cette pauvre petite ! Comme dit Jackson , nous sommes ennuyeux à pleurer. Allez, mon ami, allez lui dire que nous ne voulons pas d'elle et que je lui ordonne de s'amuser là-bas. »

Jackson s'empressa d'aller porter la réponse.

«Merci, mon bon monsieur Jackson, merci; c'est vous qui m'avez fait gagner ma cause ; je l'ai bien entendu. Attendez-moi tous, je reviens. »

Natasha courut à la première berline; leste comme un oiseau, elle sauta dedans, embrassa sa mère et son oncle.

« Je ne serai pas longtemps absente, dit-elle; je vous reviendrai au premier relais.

Non, reste jusqu'à la couchée, chère enfant; je serai content de te savoir là-bas, gaie et rieuse. »

Natasha remercia, sauta à bas de la berline, courut à l'autre ; avant de monter, elle tendit la main à M. Jackson.

« Soignez bien maman, dit-elle; et si vous la voyez triste, venez vite me chercher; je la console toujours quand elle a du chagrin. »

Les portières se refermèrent, et les voitures se remirent en marche. Natasha essaya de s'asseoir sans écraser personne ; mais de quelque côté qu'elle se retournât, elle entendait un : Aïe! qui la faisait changer de place.

« Puisque c'est ainsi, dit-elle, je vais m'asseoir par terre. »

Et, avant qu'on eût pu l'arrêter, elle s'établit par terre, écrasant les pieds et les genoux. Les cris redoublèrent de plus belle ; Natasha riait,

cherchait vainement à se relever; les quatre garçons la tiraient tant qu'ils pouvaient; mais, comme tous riaient, ils perdaient de leur force ; et, comme Natasha riait encore plus fort , elle ne s'aidait pas du tout. Enfin, Mme Dérigny lui venant en aide, elle se trouva à genoux; c'était déjà un progrès. Alexandre, Michel et Jacques parvinrent à se placer sur le devant de la voiture ; alors Natasha put se mettre au fond avec Mme Dérigny, et Paul entre elles deux. On ne fut pas longtemps sans éprouver les tortures de la faim ; Dérigny leur passa une foule de bonnes choses qu'ils mangèrent comme des affamés ; leur gaieté dura jusqu'à la fin de la journée. On s'était arrêté deux fois pour manger ; dans le village où on dînait et où on couchait, Jackson reconnut une femme qui lui avait témoigné de la compassion lors de son passage avec la chaîne des condamnés, et qui lui avait donné furtivement un pain pour suppléer à l'insuffisance de la nourriture qu'on leur accordait. Cette rencontre le fit trembler. Puisqu'il l'avait reconnue, elle pouvait bien le reconnaître aussi et aller le dénoncer.

Il épia les regards et la physionomie triste, mais ouverte, de cette femme ; elle le regarda à peine, et ne parut faire aucune attention à lui pendant les allées et venues que nécessitaient les préparatifs du repas et des chambres à coucher.

Mme Dabrovine, Natasha et Mme Dérigny s'occupèrent de la distribution des chambres; elles soignèrent particulièrement celle du général. On dîna assez tristement ; chacun avait son sujet de préoccupation, et la gravité des parents rendit les enfants sérieux.

La nuit fut mauvaise pour tous ; les souvenirs pénibles, les inquiétudes de l'avenir, les lits durs et incommodes, l'abondance des tarakanes , affreux insectes qui remplissent les fentes des murs en bois dans les maisons mal tenues, tous ces inconvénients réunis tinrent éveillés les voyageurs, sauf les enfants , qui dormirent à peu près bien.

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