‹ Le General Dourakine;Chapitre 28 sur 41 · ON TASSE LA FRONTIERE · texte numérisé non relu

ON TASSE LA FRONTIERE

Le jour vint, il fallut se lever. Chacun était plus ou moins fatigué de sa nuit , excepté les enfants, qui dorment toujours bien partout, et Natasha, qui, sous ce rapport, malgré ses seize ans, faisait encore partie de l'enfance. Les toilettes furent bientôt faites, on se réunit pour déjeuner; Dérigny savait préparé thé et café selon le goût de chacun.

Le général était sombre ; il avait embrassé nièces et neveux, et serré la main à son ami Romane , mais il n'avait pas parlé et il gardait encore un silence absolu.

« Grand-père,... » dit Natasha en souriant.

Le général parut surpris et touché.

« Grand-père, voulez-vous venir avec nous à la place de Mme Dérigny, dans la seconde voiture?

— Comment veux-tu que je tienne en sixième? dit le général, se déridant tout à fait.

NATASHA

Oh! j'arrangerais cela, grand-père. Je vous mettrais au fond, moi près de vous.

Et puis ? Que ferais-tu des quatre gamins ?

NATASHA

Tous en face de nous , grand-père. Ce serait très-amusant; nous verrions tout ce qu'ils feraient et nous ririons comme hier, et nous vous ferions chanter avec nous : c'est ça qui sera amusant ! »

Le général se trouva complètement vaincu; il partit d'un éclat de rire , toute la table fit comme lui ; le général prenant une leçon et chantant parut à tous une idée si extravagante, que le déjeuner fut interrompu et qu'on fut assez longtemps avant de pouvoir arrêter les élans d'une gaieté folle. Natasha était tombée sur l'épaule de sa mère ; Alexandre se trouvait appuyé sur Natasha, et Michel avait la tête sur les reins de son frère. Mme Dabrovine soutenait le général qui perdait son équilibre, et Romane le maintenait du côté

Que Dieu te protège et te fasse passer la frontière. (Page 243

opposé. Dérigny, debout derrière, tenait fortement la chaise du général.

Tout a une fin, la gaieté comme la tristesse ; les rires se calmèrent, chacun reprit son déjeuner refroidi et chercha à regagner le temps perdu en avalant à la hâte ce qui restait de sa portion.

« Les chevaux sont mis, mon général, » vint annoncer Dérigny quand tout le monde eut fini.

On courut aux manteaux, aux chapeaux, et en quelques instants on fut prêt.

Le général passa le premier; sa nièce et les enfants suivaient; Romane était un peu en arrière; il se sentit arrêter par le bras, se retourna, et vit la femme qu'il avait reconnue la veille tenant à la main un pain semblable à celui qu'il avait reçu d'elle trois ans auparavant. Elle le lui présenta, lui serra la main et lui dit en polonais :

« Prends au retour ce que je t'avais donné en allant. Que Dieu te protège et te fasse passer la frontière sans être repris par nos cruels ennemis . Ne crains rien; je ne te trahirai pas.

ROMANE

Comment t'appelles-tu, chère et généreuse compatriote, afin que je mette ton nom dans mes prières?

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