JACKSON
Si vous êtes fatiguée, mademoiselle, et si vous avez faim, la question est décidée.
NATASHA
Il ne faut pas penser à moi, il faut penser à mon oncle et à maman. »
Pour toute réponse, Jackson passa son bras par la glace baissée et poussa légèrement le général, qui s'éveilla.
NATASHA
Pourquoi éveillez-vous grand-père? C'est mal à vous, monsieur Jackson; très-mal.
Le général parut surpris.
ROMANE
Monsieur le comte, faut-il s'arrêter ici pour déjeuner? Le feltyègre attend vos ordres. Mlle Natalia a faim et elle a mal aux jambes, ajouta- t-il en souriant.
Alors, arrêtons, arrêtons ! que diantre ! Je ne veux pas tuer ma pauvre Natasha. Et puis, ajouta-t-il en riant, moi-même je ne serai pas fâché de manger un morceau et de me dégourdir les jambes. Ouvrez, feltyègre.
La portière s'ouvrit, Natasha sauta à terre; puis elle et Romane aidèrent le général à descendre posément, et après lui Mme Dabrovine que Natasha avait embrassée et mise au courant. La seconde berline, de laquelle sortaient des voix confuses entremêlées de rires, se vida également de son contenu.
Natasha les interrogea sur leur nuit; ils racontèrent leur bataille d'oreillers, dirent bonjour à leur mère, à leur oncle et à Mme Dérigny, et firent une invasion bruyante dans l'auberge déjà prête à les recevoir. Mme Dérigny, en causant avec son mari, dont elle avait été préoccupée toute la nuit.
apprit avec chagrin qu'il avait souffert du froid à la fin de la nuit, malgré châles et manteaux. Dérigny plaisanta de ces inquiétudes et assura que devant Sébastopol il avait bien autrement souffert du froid. Mme Dérigny, avant de se rendre près de Mme Dabrovine et de Natasha pour aider à leur toilette , trouva moyen de dire à l'oreille du général que Dérigny avait eu bien froid la nuit, mais qu'il ne voulait pas en parler.
« Merci, ma bonne madame Dérigny, dit le général ; soyez tranquille pour la nuit qui vient : il n'aura pas froid; envoyez-moi le feltyègre. »
Le feltyègre ne tarda pas à arriver.
« Gourez dans la ville, feltyègre, et achetez-moi un bon manteau de fourrure, bien chaud et bien grand. Payez ce que vous voudrez, le prix n'y fait rien. »
Au bout d'une demi-heure, le feltyègre revenait avec un manteau de drap gris, doublé de renard blanc et de taille à envelopper le général luimême.
« Combien? dit le général.
— Cinq cents roubles, répondit avec hésitation le feltyègre, qui l'avait eu pour trois cents.
— D'où vient- il?
— D'un juif, qui l'a acheté il y a trois ans, à un Polonais envoyé en Sibérie.
— Tenez, voilà six cents roubles; payez et gardez le reste. »
Il y avait trois quarts d'heure que chacun procédait à sa toilette et prenait un peu d'exercice, lorsque le feltyègre et Dérigny apportèrent dans le salon, où se tenait le général, du thé, du café, du pain, des kalatche, du beurre et une jatte de crème.
On attendit que le général et Mme Dabrovine fussent à table pour prendre chacun sa place et sa tasse. La consommation fut effrayante ; la nuit avait si bien aiguisé les appétits, que Dérigny ne pouvait suffire au renouvellement des assiettes et des tasses vides, et qu'il dut appeler sa femme pour l'aider. Ils allèrent manger à leur tour avec Jacques et Paul; et quand les repas furent terminés, le feltyègre alla faire atteler.
« Jackson, mon ami, dit le général, je veux faire une surprise à Dérigny ; prenez ce manteau et mettez-le sur le siège de la voiture. »
Jackson s'approcha du canapé où était le manteau et voulut le prendre ; mais à peine l'eut-il regardé, qu'il pâlit, chancela et tomba sur le canapé.
Le général seul s'aperçut de ce saisissement.
« Quoi ! qu'est-ce. mon ami ?. . Romane , mon ami, réponds.... Je t'en supplie.... Qu'as-tu?
ROMANE
C'est mon manteau que j'ai vendu en passant ici, prisonnier, enchaîné, forçat. Les froids étaient passés; je l'ai vendu à un juif, ajouta à voix basse Romane encore tremblant d'émotion à ce nouveau souvenir de son passage.
Remets-toi; courage, mon ami.... Si on te voyait ainsi ému, la curiosité serait excitée. »
Romane serra la main de son ami, qui l'aida à se relever. En prenant le manteau , il faillit le laisser échapper. Craignant d'avoir été vu par les enfants qui jouaient au bout du salon, il leva les yeux et rencontra le regard inquiet et triste de Xatasha, qui l'examinait depuis longtemps. La pâleur de Romane devint livide. Natasha s'approcha de lui, prit et serra sa main glacée.
« Mon cher monsieur Jackson, dit -elle à voix basse vous êtes inquiet? Vous craignez que je ne parle, que je n'interroge? Vous avez un secret pénible; je le devine, enfin; mais, soyez sans inquiétude, jamais je ne laisserai échapper un mot qui puisse vous compromettre.
— Chère enfant, vous avez toute ma reconnaissante amitié et toute mon estime, » répondit de même Romane.
Le général la serra dans ses bras.
« Partons , dit-il ; allons , vous autres grands
garçons, venez aider notre ami Jackson à porter ce grand manteau. »
Les enfants se jetèrent sur ce manteau et le traînèrent plus qu'ils ne le portèrent jusqu'à la voiture.
« Tenez, mon ami, dit le général à Dérigny, voilà de quoi vous réchauffer la nuit qui vient.
— Mon général, vous êtes trop bon et ma femme est une indiscrète, » répondit Dérigny en souriant.
Et il salua respectueusement le général en menaçant sa femme du doigt.
Le voyage continua gaiement et heureusement jusqu'à la frontière, où les formalités d'usage s'accomplirent promptement et facilement, grâce à l'intervention du feltyègre, qui devait recevoir sa paye quand la frontière serait franchie ; la générosité du général dépassa ses espérances ; le passe-port anglais non visé de Jackson aurait souffert quelques difficultés sans les ordres et les menaces du feltyègre ; c'est pourquoi la bourse du général s'était ouverte si largement pour lui.
Aux premiers moments qui suivirent le passage de la frontière, personne, dans la première berline, ne dit un mot ni ne bougea. Mais quand Romane et le général furent bien assurés de l'absence de tout danger, le général tendit la main à son jeune ami.
« Sauvé f mon enfant, sauvé! dit-il avec un accent pénétré.
— Cher et respectable ami, dit Romane en se jetant dans les bras du général, qui le serrait contre son cœur et qui essuyait ses yeux humides; cher comte, cher ami! reprit Romane en se rejetant à sa place le visage baigné de larmes, pardonnez.... Ohl pardonnez-moi ces larmes indignes d'un homme ! Mais.... j'ai trop souffert pendant ce voyage ; trop ! trop ! Je suis à bout de forces! »
Mme Dabrovine serrait aussi la main de Romane et pleurait. Natasha, stupéfaite, regardait, écoutait et ne comprenait pas.
«Maman, dit-elle, maman! Qu'est-ce? Pourquoi pleurez-vous? Qu'est-il arrivé à ce pauvre M. Jackson?
— Pauvre , dites heureux comme un roi, ma chère, excellente enfant, s'écria Romane en serrant le bras de Natasha à la faire crier.... Pardon, pardon, ma chère demoiselle, je ne sais plus ce que je dis, ce que je fais. Pensez donc! ne plus avoir en perspective cette Sibérie, enfer des vivants ! Ne plus avoir d'inquiétudes pour vous tous, que j'aime, que je vénère ! me trouver en sûreté! et avec vous! près de vous! Libre, libre! Plus de Jackson! plus d'Angleterre!... La Pologne! Ma chère, ma sainte, ma catholiaue catrie ! Comprenez-vous ma
joie, mon bonheur? Chère enfant, vous qui êtes si bonne, réjouissez-vous avec moi. »
La surprise de Natasha redoublait. Ses grands yeux bleus, démesurément ouverts, se portaient alternativement sur Romane, sur sa mère, sur son oncle.
« Polonais! dit-elle enfin. Polonais! vous Polonais ! vous qui vous fâchiez quand on vous appelait Polonais!
ROMANE
Je ne me fâchais pas, mademoiselle : je tremblais d'être découvert, et votre pitié pour mes chers compatriotes m'attendrissait jusqu'au fond de l'âme.
NATASHA
Je ne comprends pas très-bien, mais je suis contente que vous soyez Polonais et catholique : c'était une peine pour moi de vous croire Anglais et protestant.
Tu vas comprendre en deux mots, ma Natasha chérie. Je te présente mon ami, mon ancien aide de camp en Gircassie, mon sauveur dans un rude combat, le prince Romane Pajarski, échappé de Sibérie où il travaillait aux mines depuis deux ans, accusé d'avoir conspiré pour la Pologne contre la Russie. »
Natasha sauta de dessus sa banquette, fixa des
yeux étonnés sur le prince Pajarski, qui les voyait se remplir de larmes; puis elle se détourna, cacha son visage dans ses mains et éclata en sanglots.
« Natasha, mon enfant, dit la mère en l'attirant dans ses bras, calme-toi ; pourquoi ces larmes, ces sanglots?
NATASHA
Oh! maman, maman! Ce pauvre homme! Ce pauvre prince ! Gomme il a souffert ! C'est horrible! horrible] Et moi qui le traitais si familièrement ! J'ai dû le faire souffrir bien des fois !
ROMANE
Vous, chère enfant? Vous avez été ma principale joie, ma plus grande consolation.
— Vraiment? dit Natasha en relevant la tête et en le regardant d un air joyeux. Je vous remercie de me le dire, et je suis bien contente d'avoir un peu adouci votre position. »
Et ses larmes recommencèrent à couler.
Ne pleure plus, ma Natasha. Le voilà heureux, tu vois bien; et nous aussi, nous sommes tous libres et heureux.
Après quelque temps donné aux émotions de ce grand événement, chacun reprit son calme, et Natasha demanda» au prince Romane des détails sur
son arrestation, sa condamnation, ses souffrances en Sibérie et sa fuite.
Pendant que ces événements s'expliquent, nous retournerons à Gromiline, et nous ferons une visite à Mme Papotski.
Mme Papofski poussa un cri de rage.