‹ Le General Dourakine;Chapitre 29 sur 41 · LA SERVANTE · texte numérisé non relu

LA SERVANTE

Que Dieu te bénisse! Ton nom était déjà venu jusqu'à moi. Laisse-moi baiser la main de celui qui a voulu affranchir la patrie. »

Romane releva Maria à demi agenouillée devant lui, et, la prenant dans ses bras, il l'embrassa affectueusement sur les deux joues.

« Adieu, Maria Fenizka; je ne t'oublierai pas. Silence, on vient. »

Maria s'échappa et rentra dans la maison ; elle n'y trouva personne, tout le monde était dans la rue pour assister au départ des voyageurs. Romane monta dans la berline du général et de Mme Dabrovine; Natasha avait voulu y monter aussi, mais on l'avait renvoyée.

Va-t'en rire là-bas, mon enfant; tu t'accommodes mieux de leur gaieté que de notre gravité.

NATASHA

Mais vous allez vous ennuyer sans moi?

Tiens! Quel orgueil a mademoiselle! Tu me crois donc si ennuyeux que ta mère et Jackson ne puissent se passer de toi, et quêta mère et Jackson ne soient pas capables de me faire oublier ton ab-

sence? Va, va, orgueilleuse, je te mets en pénitence jusqu'au dîner.

NATASHA

Pas avant de vous avoir embrassé, grand-père, et maman aussi. Adieu, monsieur Jackson; amusez-vous bien, grand.... Ah! mon Dieu! qu'avezvous! Regardez, grand-père.

— Silence, pour Dieu, silence! lui dit Jackson à voix basse, en lui serrant la main à l'écraser.

— Aïe ! s'écria Natasha.

— Natalia Dmitriévna s'est fait mal? demanda le feltyègre qui approchait.

— Non.... oui.... je me suis cogné la main; ce ne sera rien.

Et Natasha s'éloigna étonnée et pensive, pendant que Romane prenait sa place en face de ses amis et gardait le silence de peur que le feltyègre n'entendît quelques mots de la conversation. Le général et Mme Dabrovine interrogeaient Romane du regard; profitant des cahots de la voiture, il réussit à expliquer en quelques mots la cause de sa pâleur et de son trouble. Le général fut inquiet de la mémoire extraordinaire de cette femme; d'autres pouvaient également reconnaître Romane, et il résolut de ne plus coucher et de voyager jour et nuit jusqu'au delà de la frontière russe.

Quand on s'arrêta pour déjeuner, le général alla se promener sur la grande route avec sa

nièce et Romane, pendant que les quatre garçons et Natasha allaient en avant et jouaient à toutes sortes de jeux. Romane put enfin leur raconter en détail ce qui lui était arrivé à la première couchée, et le général leur fit part de sa résolution de voyager jour et nuit, et de s'arrêter le moins possible. Mme Dabrovine devait se plaindre tout haut devant le feltyègre de la fatigue de la dernière nuit. Romane ferait des représentations sur les inconvénients bien plus grands d'un voyage trop précipité; le général trancherait la question en disant que la santé de sa nièce passait avant tout, et pour mettre le feltyègre dans ses intérêts, il lui dirait que, vu la fatigue plus grande qu'il aurait à supporter, il lui payerait les nuits comme doubles journées. Tout se passa le mieux du monde; la discussion commença à déjeuner; le général fit semblant de se fâcher; Romane dit qu'il n'avait qu'à obéir; le feltyègre fut content de ce nouvel arrangement qui rendait ses nuits plus profitables que ses journées. Natasha et les enfants furent enchantés de voyager de nuit; les Dérigny partagèrent leur satisfaction, parce qu'ils arriveraient plus tôt au bout de leur voyage, et parce que le général avait trouvé moyen d'expliquer à Dérigny pourquoi il se pressait autant. Au relais du soir, on dîna, chacun s'arrangea pour passer la nuit le plus commodément possible.

Romane était monté dans la berline de ses élèves, cédant sa place à Mme Dérigny. On fit aux femmes et aux enfants une distribution d'oreillers. Natasha reprit sa place dans la berline de sa mère et de son oncle, et commença avec ce dernier une conversation aussi gaie qu'animée pour lui faire accepter son oreiller qui la gênait, disait-elle, horriblement.

« Si vous persistez à me refuser, grand-père, je ne vous appellerai plus que mon oncle et je donnerai mon oreiller au feltyègre. »

Cette menace fit son effet; le général prit l'oreiller, que Natashalui arrangea très-confortablement.

« Là! A présent, grand-père, bonsoir; dormez bien. Bonsoir, maman, bonne nuit. »

Natasha se rejeta dans son coin et ne tarda pas à s'endormir. Ses compagnons de route en firent autant.

Dans l'autre berline, on commença par se jeter les oreillers à la tête et par rire comme la veille : mais le sommeil finit par fermer les yeux des plus jeunes, puis des plus grands, puis enfin ceux de Romane. De cette voiture, comme de la première, ne sortit pas le plus léger bruit jusqu'au lendemain : on ne commença à s'y remuer que lorsque les voitures s'arrêtèrent et qu'un mouvement bruyant à l'extérieur tira les voyageurs de leur sommeil. Le soleil brillait déjà et réchauffait le

pauvre Dérigny, engourdi par le froid de la nuit.

Natasha baissa la glace, mit la tête à la portière et vit qu'on était à la porte d'une auberge. Le feltyègre était à la portière, attendant les ordres du général qui ronflait encore.

a Où sommes-nous? Que demandez-vous, feltyègre? dit Natasha à voix basse et avec son aimable sourire.

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