‹ Le General Dourakine;Chapitre 5 sur 41 · DÉRIGNY TAPISSIER · texte numérisé non relu

DÉRIGNY TAPISSIER

Quand Mme Dérigny s'éveilla, elle se trouva seule; les enfants dormaient encore, et son mari n'y était pas. N'ayant pour tout ustensile de toilette qu'un seau d'eau, elle s'en arrangea de son mieux, cherchant à écarter les pensées pénibles de la veille et à mettre toute sa confiance dans l'intelligence et le bon vouloir de l'excellent Dérigny.

Effectivement, quand il revint de sa tournée avec le général, il apporta à sa femme une foule d'objets utiles et nécessaires qu'il avait su demander et obtenir.

« Comment as-tu fait pour avoir tout ça? demanda Mme Dérigny émerveillée.

DÉRIGNY

J'ai fait des signes; ils m'ont compris. Ils sonl

Un jour Jacques et Paul parurent en habits russes.

intelligents tout de même, et ils paraissent braves gens. »

Quand les enfants s'éveillèrent, leur déjeuner était prêt ; ils y firent honneur et furent enchantés des améliorations de leur mobilier.

Quelques semaines se passèrent ainsi ; Jacques et Paul commençaient à apprendre le russe et même à dire quelques mots : les enfants des domestiques les suivaient partout et les regardaient avec curiosité. Un jour Jacques et Paul parurent en habit russe : ce furent des cris de joie ; ils s'appelaient tous pour les regarder : Mishka, Vàska,Pétroùska, Annoushka, Stépàne, Màshinèka, Sômushka, Càtineka, Anicia1; tous accoururent et entourèrent Jacques et Paul, en donnant des signes de satisfaction. A la grande surprise de Paul, ils vinrent l'un après l'autre leur baiser la main. Les petits Français, protégés et grandis par la faveur du général, leur semblaient des êtres supérieurs, et ils éprouvaient de la reconnaissance de l'abandon de l'habit français pour le caffetane national russe.

PAU'u.

Pourquoi donc nous baisent-ils les mains 1

JACQUES

Pour nous remercier d'être habillés comme eux [d'avoir l'air de nous faire Russes.

paul, vivement.

Mais je ne veux pas être Russe, moi; je veux

1. Diminutifs de Michel, Basile, Pierre, André, Etienne, Mark, Sophie, Catherine, Agnès. Les accents indiquent la Syliane sur laquelle il faut appuyer fortement.

être Français comme papa, maman, tante Elfy et mon ami Moutier.

JACQUES

Sois tranquille ; tu resteras Français. Avec nos habits russes nous avons l'air d'être Russes, mais seulement l'air.

PAUL

Bon ! sans quoi j'aurais remis ma veste ou ma blouse de Loumigny.

Pendant qu'ils parlaient, un grand mouvement se faisait dans la cour ; un courrier à cheval venait d'arriver ; les domestiques s'empressèrent autour de lui ; les petits Russes se débandèrent et coururent savoir des nouvelles. Jacques et Paul les suivirent et comprirent que ce courrier précédait d'une heure Mme Papofski, nièce du général comte Dourakine. Elle venait passer quelques temps chez son oncle avec ses huit enfants. On alla prévenir le général, qui parut assez contrarié de cette visite ; il appela Dérigny.

« Allez, mon ami, avec Vassili, pour arranger des chambres à tout ce monde. Huit enfants ! si ça a du bon sens de m' amener cette marmaille! Que veut-elle que je fasse de ces huit polissons? Des brise-tout, des criards ! — Sac à papier ! j'étais tranquille ici, je commençais à m'habituera tout ce qui y manque ; vous, votre femme et vos enfants me suffisaient grandement et voilà cette in-

Un courrier à cheval venait d'arriver. (Page 30.)

vasion de sauvages qui vient me troubler et m'ennuyer! Mais il faut les recevoir, puisqu'ils arrivent. Allez, mon ami, allez vite tout préparer.

DÉRIGNY

Mon général, oserais-je vous demander de vouloir bien venir m'indiquer les chambres que vous désirez leur voir occuper.

Ça m'est égal ! Mettez-les où vous voudrez ; la première porte qui vous tombera sous la main.

DÉRIGNY

Pardon, mon général; cette dame est votre nièce, et à ce titre elle a droit à mon respect. Je serais désolé de ne pas lui donner les meilleurs appartements ; ce qui pourrait bien arriver, puisque je connais encore imparfaitement les chambres du château.

Allons, puisque vous le voulez, je vous accompagne; marchez en avant pour ouvrir les portes. »

Vassili suivait, fort étonné de la condescendance du comte, qui daignait visiter lui-même les chambres de la maison. On arriva devant une porte à deux battants, la première du corridor qui donnait dans la salle à manger.

En voici une ; elle en vaudra une autre ; ouvrez, Dérigny : il doit y avoir trois ou quatre chambres qui se suivent et qui ont chacune Jeur porte dans le corridor.

Dérigny ouvrit, malgré la vive opposition de Vassili, que le général fit taire par quelques mots énergiques. Le général entra, fit quelques pas dans la chambre, regarda autour de lui d'un œil étincelant de colère, et se tournant vers Vassili :

« Tu ne voulais pas me laisser entrer, animal, parce que tu voulais me cacher que toi et les tiens vous êtes des voleurs, des gredins. Que sont devenus tous les meubles de ces chambres? Où sont les rideaux? Pourquoi les murs sont-ils tachés comme si on y avait logé un régiment de Cosaques? Pourquoi les parquets sont-ils soupes, percés, comme si on y avait établi une bande de charpentiers?

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