VASSILI
Votre Excellence sait bien que.... le froid... l'humidité.... le soleil....
Emportent les meubles, arrachent les rideaux, graissent les murs, coupent les parquets? Ah! coquin, tu te moques de moi, je crois! Ah! tu me prends pour un imbécile ? Attends, je vais te faire
voir que je comprends et que j'ai plus d'esprit que tu ne penses !
« Dérigny, ajouta le général en se retournant vers lui, allez dire quon donne cent coups de bâton à ce coquin, ce voleur, qui a osé enlever mes meubles, habiter mes chambres avec sa bande de brigands-domestiques et qui ose mentir avec une impudence digne de sa scélératesse.
DÉRIGNY
Pardon, mon général, si je ne vous obéis pas tout de suite ; mais nous avons besoin de Vassili pour préparer des chambres; Mme Papofski va arriver et nous n'avons rien de prêt.
Vous avez raison, mon ami; mais quand tout sera prêt, menez-le à l'intendant en chef, auquel vous recommanderez de lui donner cent coups de bâton bien appliqués.
— Oui, mon général, je n'y manquerai pas, » dit Dérigny bien résolu à n'en pas dire un mot et à tâcher de faire révoquer l'arrêt.
Ils continuèrent la visite des chambres, et les trouvèrent toutes plus ou moins salies et dégarnies de meubles. Dérigny réussit à calmer la fureur du général en lui promettant d'arranger les plus propres avec ce qui restait de meubles et de rideaux.
« Si vous voulez bien m'envoyer du monde,
mon général, dans une demi-heure ce sera fait. »
Le général se tourna vers Vassili.
« Va chercher tous les domestiques, amène-les tout de suite au Français, et ayez bien soin d'exé-1 cuter ses ordres en attendant les cent coups de bâton que j'ai chargé Dérigny de te faire administrer, voleur, coquin, animal ! »
Yassili, pâle comme un mort et tremblant comme une feuille, courut exécuter les ordres de son maître. Il ne tarda pas à revenir suivi de vingt- deux hommes tous empressés d'obéir au Français, favori de M. le comte. Dérigny, qui se faisait déjà passablement comprendre en russe, commença par rassurer Yassili sur les cent coups de bâton qu'il redoutait. Vassili jura que c'était l'intendant en chef qui avait occupé et sali les belles chambres et qui en avait emporté les meubles pour garnir son logement habituel.
« Moi, dit-il, monsieur le Français, je vous jure que je n'ai pris que quelques meubles gâtés dont l'intendant n'avait pas voulu. Demandez-lui plutôt.
DÉRIGNY
C'est bon, mon cher; ceci ne me regarde pas, je ferai mon possible pour que le général vous pardonne; pour le reste, vous vous arrangerez avec l'intendant. »
Us commencèrent le transport des meubles ; en
moins d'une demi-heure tout était prêt ; les rideaux étaient aux fenêtres , les lits faits, les cuvettes, les verres, les cruches en place.
C'était fini, et Mme Papofski n'arrivait pas. Le général allait et venait, admirait l'activité, l'intelligence de Dérigny et de sa femme, qui avaient réussi à donner à cet appartement un air propre, presque élégant, et à le rendre fort commode et d'un aspect agréable ; on avait assigné deux chambres aux enfants et aux bonnes ; des canapés devaient leur servir de lits. Mme Papofski devait avoir un bon et large lit que Dérigny avait fabriqué pour sa femme avec l'aide d'un menuisier. Matelats, oreillers, traversins, couvertures, tout avait été composé et exécuté par Dérigny et sa femme, Jacques et Paul aidant. Quand le général vit ce lit: Qu'est-ce? dit-il. Où a-t-on trouvé ça? C'est à la française, cent fois mieux que le mien. Qui est-ce qui a fait ça?