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Le général Dupont

« II n'y a qu'une chose qui se répète éternellement, sans cesser d'être neuve et féconde : la vérité. »

R. P. Lacordaikf:, Mélanges.

a Quand une erreur est généralement adoptée par tous les hommes ou par la majeure partie d'entre eux, je crois que c'est faire chose utile que de la réfuter souvent. »

Machiavel, Discours sur Tite-Live.

Ce livre est un livre de vérité.

Je l'ai écrit sans haine et sans passion, sans entraînement d'aucune sorte, uniquement pour rectifier une grande erreur historique et pour venger la mémoire d'un des plus glorieux serviteurs de la France, odieusement sacrifié.

Il n'y a jamais eu, et il n'existe dans mon esprit aucune animosilé, aucun parti pris contre l'Empereur, étant, au contraire, admirateur fervent de son génie et de sa gloire ; mais mon admiration ne saurait aller jusqu'à encenser ses fautes, et j'ai la conviction profonde que, dans les événements de Baylen et à l'égard du général Dupont, Napoléon a commis plus qu'une faute.

C'est le 19 juillet 1808 que se livra la bataille de Baylen. Un siècle bientôt aura passé sur ce sombre drame, qu'en connaissons-nous ? — Rien, à part une légende fausse de tout point, créée par l'Empereur, amplifiée par ses fidèles et ses courtisans, enseignée dans nos écoles, et admise comme vérité par notre indifférence et notre légèreté. Mon travail n'a pas d'autre but que de porter la lumière dans cet amoncellement d'erreurs, de montrer loyalement et dans les plus grands détails, avec les preuves les plus circonstanciées, ce qu'a été l'événement militaire de Baylen, dans quelles conditions le général Dupont a traité avec l'ennemi, et quelle fut la solution imposée par Napoléon.

Celte élude, poursuivie sans relâche pendant trois ans, avec des résultats qui allaient plutôt à l'cncontrc de mes préférences personnelles, se présente sous l'aspect d'une démonstration très touffue, forcément très longue à cause du grand nombre et de l'importance des faits, et de la nécessité de réfuter les récits erronés qu'ont laissés de ces événements les contemporains et les bistoriens les phis réputés.

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Pour en faciliter la compréhension au lecteur, je fais, dans cet Avant Propos, un résumé de la question, en dégageant les grandes lignes, les points essentiels. Je dis sous quel aspect l'envisage la génération présente, comment elle est jugée dans nos écoles, dans l'armée, par nos professeurs, nos écrivains; puis, je montre ce qu'est la vérité, me contentant d'indiquer les preuves, qui seront fournies au cours de cette étude, dans l'exposé détaillé des faits. J'explique ensuite comment, en écrivant l'histoire de la Carde Impériale, j'ai été amené à m'occuper de Baylen et du général Dupont, et je donne la source et la nature des documents précieux, en grande partie inédits el tonus secrets depuis près d'un siècle, qui ont été mis à ma disposition, documents qu'aucun historien, pas même M. Thiers, n'a connus, et sans lesquels il était impossible de dire la vérité sur Baylen.

A l'époque présente, voici, sommairement, ce qu'on pense sur Baylen, et comment on juge généralement la question.

i° Au mois de mars 1808, le général Dupont est envoyé en Andalousie avec un corps d'armée. Il s'empare de Cordoue, livre la ville au pillage, y laisse commettre des atrocités dans les maisons et jusque dans les églises, et fait un immense butin qu'il entasse dans les nombreux fourgons qui suivent sa troupe. Pour venger .ces horreurs, les Espagnols massacrent et martyrisent nos blessés, nos malades, nos soldats isolés : les conséquences du sac de Cordoue sont donc imputables m général Dupont.

20 Forcé de quitter Cordoue parce qu'il ne dispose pas d'assez de monde, le général Dupont se retire à Andujar et il y reste un mois, jusqu'au moment où sa retraite sur les défilés de la Sierra-Morena est coupée par les Espagnols. C'était une grosse faute, et au lieu de rester à Andujar il eût dû se placer dans la Sierra même, à Baylen, barrant la roule et tenant les défilés, ce qui eût assuré sa retraite sur Madrid. Le général Dupont a donc été un chef militaire inepte, « ne concevant rien, n'ordonnant rien », suivant l'expression de M. Thiers, et c'est avec raison que le maréchal Berlhier parle de « la sottise inconcevable » de Dupont.

3e En quittant Cordoue, le général Dupont ne s'est pas préoccupé de ses malades : il les a abandonnés à la férocité des Espagnols. Par contre, il est resté pendant cinq heures assis sur un tambour, pour surveiller le défdé de ses précieux bagages. C'est le défilé de cet immense convoi qui, dans la nuit du 18 au 19 juillet, a ralenti la marche d'Andujar sur Baylen et empêché les troupes d'arriver à temps sur le champ de bataille.

[\° A Baylen même, le général Dupont a montré de l'indécision, de la mollesse, parce qu'il était surtout préoccupé de sauver son butin de Cordoue. C'est dans cette criminelle intention qu'il a capitulé honteusement, livrant à un ramassis de recrues, de paysans levés de la veille, à peine habillés et sans instruction ni discipline, ses soldats, ses armes, ses drapeaux. Et pour comble d'infamie, le général Dupont, ne se contentant pas de livrer les troupes placées immédiatement sous ses ordres à Baylen, a englobé dans sa capitulation les divisions Vedel et Dufour, libres et victorieuses, auxquelles il avait perdu le droit de donner des ordres. Le général \edel avait même fait prisonniers deux bataillons espagnols, pris deux drapeaux, des canons, et il allait percer à travers les lignes de l'ennemi et délivrer le général Dupont, lorsque ce dernier lui avait fait donner l'ordre de cesser le feu et de rendre les prisonniers et les trophées qu'il avait loyalement conquis.

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5" Dans la nuit du 20 au 21 juillet, le général Vedel avait pu battre en retraite jusqu'à Sainte-Hélène, et sa retraite sur Madrid était assurée ; mais le général Dupont lui donna Tordre de revenir à Baylen pour se constituer prisonnier avec ses troupes, et le général Vedel obéit.

6° Le général Dupont a signé une capitulation infâme, que Napoléon a appelée « l'éternel déshonneur du nom français », et dont il dit que la honte a retenti jusqu'au fond de l'Asie. Dans cette capitulation, le général Dupont a pris des précautions extraordinaires pour sauver ses fourgons et le produit de ses vols ; et, par la faute de ce chef indigne, un corps de 17000 Français a posé les armes et passé sous le joug. Aussi l'Empereur n'a-t-il pas hésité à qualifier le général Dupont de voleur, de traître et de lâche.

Conclusion : le général Dupont est digne de tous les mépris et de l'exécration des siècles, et il n'était pas possible que le nom d'un tel homme figurât à l'Arc de Triomphe de l'Étoile, sur ces murs où sont inscrits les noms de Dumouriez, de Moreau, de Pichegru et de Marmont.

Telle est la légende de Baylen.

Que vaut-elle au point de vue historique ?

Après l'avoir étudiée pendant plusieurs années, avec des documents qu'aucun historien n'a jamais possédés, j'affirme et je proclame qu'elle n'est qu'un tissu d'erreurs et d'audacieux mensonges. Et je ferai la preuve de mon dire. -

Voici la vérité.

Lorsque le général Dupont prit, à la fin de 1807, le commandement du 20 Corps d'observation de la Gironde, il était glorieux entre tous, et, comme l'a dit justement le général Foy, « au premier rang de la milice ». Auprès de ses états de service, pâlissaient ceux de la plupart des maréchaux d'Empire, car peu d'entre eux pouvaient présenter des actions de guerre comparables à Pozzolo, à Haslach, à Halle et à Braunsberg, où Dupont avait commandé en chef. En récompense de ses éclatants faits d'armes, l'Empereur n'avait cessé de lui marquer une hostilité évidente, et toute l'armée s'était étonnée qu'après Fricdland, Dupont n'eût pas été fait maréchal. Mais le général qui, commandant de corps d'armée, gagnait à Pozzolo une grande bataille, et que le Premier Consul faisait ensuite descendre au rang de simple divisionnaire, pour lui préférer des généraux qui n'avaient jamais exercé aucun commandement à la guerre (tels que Bessières, colonel à Marengo où le général de division Dupont remplissait avec éclat les fonctions de chef d'état-major général de l'armée, et Marmont, général d'artillerie, alors âgé de vingt-neuf ans et sans sei'vices exceptionnels) ; ce général, dis-je, était estimé et admiré de l'armée, pour son talent, sa bravoure merveilleuse, sa bonté, sa modestie et son esprit de discipline. Je donnerai clc cela toutes les preuves désirables.

Le général Dupont est chargé d'une expédition sur Cadix. Est-il seulement vraisemblable qu'un homme placé si haut dans l'opinion, qu'un général qui n'a paru sur les champs de bataille que pour y accomplir des faits d'armes extraordinaires, va devenir brusquement un incapable, un lâche, un traître, un chef indigne, uniquement préoccupé de lucre et de butin ? La raison se refuse à admettre une telle métamorphose, aussi brus-

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