‹ Le général Dupont (volume 2)Chapitre 2 sur 97 · M '-PROPOS · texte numérisé non relu

M '-PROPOS

que, et surtout à l'admettre sans preuves ; et, de fait, le général Dupont fut, à Baylcn, ce qu'il avait été toute sa vie, un vaillant soldat, un chef habile et un homme d'honneur.

Je réponds maintenant à la légende mensongère cl aux imputations dirigées contre le général Dupont.

in II est faux qu'il y ait eu un pillage ou un sac de Cordouc. Rien ne le démontre mieux que le texte même de la convention d'Andujar, improprement appelée Capitulation de Baylcn (i), laquelle s'exprime ainsi, à l'article i5:

Akt. i5. — Comme dans plusieurs endroits et notamment à l'assaut de Cordouc, plusieurs soldais malgré les ordres de Messieurs les Généraux et les soins de Messieurs les Officiers, se sont portés à des excès qui sont une suite inévitable des villes prises d'assaut, Messieurs les Officiers Généraux et autres, prendront les mesures pour découvrir les vases sacrés qui peuvent avoir été enlevés, et les rendre s'ils existent.

Celle rédaction, qui est celle de la copie de la Convention d'Andujar, remise au capitaine de Villoutreys par le général Castanos pour être portée à Madrid, et qui est signée et garantie par le général Castanos et le comte de Tilly, comme étant la copie littérale {copia a la letra) du traité arrêté entre les deux armées, montre clairement: i°qucCordoue a été prise d'assaut; 2° qu'il n'y a eu d'excès que ceux commis par plusieurs soldats, c'està-dire par un petit nombre; 3" que ces excès étaient inévitables dans la prise d'assaut d'une ville. Il ressort nettement de ce document, dont la valeur ne saurait être contestée et cpii s'accorde, du reste, avec les déclarations des officiers témoins des faits, qu'il n'y eut pas de pillage de Cordouc, dans le sens qu'on attachait alors à ce mot, qui signifiait oubli momentané de toute discipline, faculté donnée aux soldats de se répandre à leur guise dans les maisons et d'y agir suivant leur fantaisie. Ce texte étant gênant, on l'a altéré, cl c'est ainsi que dans les traductions espagnoles, au lieu de «plusieurs soldais, » on a mis « muchos soldados, » ce qui signifie « un grand nombre de soldats » et modifie complètement le sens de la phrase. Je montrerai, par la suite, que cette altération de l'article i5 de la Convention d'Andujar n'est pas la seule.

Le général Dupont, connu dans toute l'armée pour son amour de l'ordre et de la discipline, fit lous ses efforts pour épargner à Cordoueles conséquences fatales d'une prise d'assaut. Ce ne fut que sur le refus obstiné des habitants d'ouvrir les portes de la ville, qu'il donna l'ordre de les enfoncer à coups de canon. Pendant les deux heures ou deux heures et demie que dura la prise de Cordoue, les soldats, recevant des coups de fusil tirés des fenêtres, pénétrèrent forcément dans les maisons ct'y commirent des excès, déplorables à coup sur, mais inévitables. Dès que la ville fut soumise, le général Dupont défendit le pillage sous peine de mort; il fit circuler de nombreuses patrouilles dans les rues pour forcer les soldats à rejoindre leurs corps, et les troupes campèrent en dehors de Cordoue. Le lendemain matin, sur l'ordre du général, les sacs des soldats furent visités; on restitua, autant cpi'on le put, les objets enlevés aux habitants, et tout l'argent qu'on trouva fut réuni en masse par compagnie, pour améliorer l'ordinaire de la troupe. Aucune contri-

te) La Convention conclue entre les deux armées fut signée à Andujar, qui est à sept lieues de Bavlen ; il n'v eut aucune négociation à Bavlen.

AVANT-PROPOS f)

bution de guerre ne fut imposée à la ville; les sommes trouvées dans les caisses publiques furent l'objet d'un emploi régulier et justifié; l'argent appartenant aux insurgés fut distribué en gratifications, suivant l'usage.

Peu de généraux agirent d'une façon aussi sage, aussi humaine, à l'égard des villes conquises. A l'armée tic Portugal, le général Loison pilla Evora, sans epic sa réputation en souffrit. A Cuenca, le général Caulaincourt, le lendemain delà prise de la ville, accorda deux, beures de pillage à ses soldais, et Napoléon écrivit à ce sujet au roi Joseph, le 3i juillet: « Caulaincourt a fait très bien à Cuenca. La ville a été pillée: c'est le droit de la guerre, puisqu'elle a été prise les armes à la main. » Et déjà, à Ulm, Napoléon, menaçant de passer la garnison au fil dcl'épée, si la ville ne capitulait pas et était prise d'assaut, disait: « que c'était le triste droit de la guerre (i). » Les lois de la guerre, les usages, autorisaient, en effet, à cette époque, le pillage des villes prises d'assaut, (2) et, fait digne de remarque, les pillages les plus affreux, pendantlcs guerres d'Espagne, furenteeux de Ciudad- Rodrigo, de Badajoz et de Saint-Sébastien, accomplis par les Anglais et les Portugais, alliés des Espagnols. Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, les soldats, débandés, commirent des horreurs sans nom, tirant sur leurs officiers, tuant et violant. Je reviendrai, dans un chapitre spécial, sur ces faits, me bornant pour le moment, à constater que le général Dupont, qui, à Cordoue, modéra de tout son pouvoir et dans la mesure du possible, les excès de ses troupes, fut accablé d'outrages, à l'instigation même de l'Empereur et sans qu'en trois ans on ait pu faire contre lui l'ombre d'une preuve, tandis que Wellington, qui déclara n'avoir pu maîtriser la fureur de ses soldats, fut fait duc de Ciudad- Rodrigo.

J'ajouterai, en dernier lieu, que, pour décrire les prétendues atrocités commises par les troupes de Dupont à Cordoue, M. Thiers et la plupart des historiens n'ont pas manqué de s'appuyer sur les Mémoires de Bastc, capitaine de frégate, lieutenant-colonel au bataillon des Marins de la Garde, placé en Andalousie sous les ordres du général Dupont. Basic était un officier fort distingué, d'une grande bravoure, à qui le général Dupont, qui l'avait en une estime toute particulière, fit obtenir le grade de capitaine de vaisseau ; devenu général de brigade, il périt glorieusement à la bataille de Brienne, en i8il\. De tous les officiers de l'entourage du général Dupont, Baste était le seul qui eût accablé son ancien chef et ses camarades, d'imputations offensantes, attentatoires à l'honneur et contraires à la vérité. J'éprouve un grand bonheur à affirmer que Baste, ce brave et loyal officier, n'a jamais écrit les pages qu'on a publiées sous son nom; j'ai la certitude, et je ferai la preuve que les prétendus Mémoires du capitaine Basic sont apocryphes, et je ne suis pas peu surpris qu'un historien de la valeur de M. Thiers ail pu s'en servir au préjudice des troupes françaises, et y puiser, par exemple, ce détail fort inexact, que les bagages du général Dupont niellaient cinq heures à défiler.

Par contre, le major Teulet, qui entra le premier dans Cordoue à la tète de la 4° Légion, et dont les papiers m'ont élé communiqués par son petit-fils, déclare qu'il y eut dans la

(1) 6" Bulletin de la Grande Armée, 18 octobre i8o5.

(2) « Les règles de la guerre ordonnent le pillage d'une ville qui s'est laissée prendre d'assaut ; on en a jirescjuc toujours usé de niéine à l'égard des villes révoltée?. » Mémoires du général Hugo, iSy3.

AVAST-PltOPOS

ville et pendant la lutte, du désordre, mais il ne fait aucunement mention que Cordoue ait été pillée. Il rend pleinement justice au général Dupont, pour qui il conserva un respect et un dévouement que sa longue captivité à Palma et en Angleterre ne put ébranler.

2° Ne pouvant, avec 10 ooo hommes à peine, et une faible artillerie, soumettre l'Andalousie insurgée, laisser des garnisons à Cordoue et à Séville, occuper les défilés de la Sicrra-Morena, et s'emparer d'une place aussi forte que Cadix, capable de supporter un long siège, le général Dupont se voit obligé de se rapprocher de la Sierra, pour donner la main aux renforts qu'il attend ; dès qu'il les aura reçus, il reprendra sa marche sur Cadix. A ce moment, 18 juin, l'armée espagnole ne le menaçait pas encore, puisqu'elle ne se présenta devant Andujar que le i3 du mois suivant. Le général Dupont pouvait donc, sans inconvénient, s'arrêter alors à Andujar, ville de plus de ioooo habitants, pour y utiliser des ressources que ne lui eût pas offertes Baylen, simple village dans la montagne; il pouvait aussi y installer ses quinze cents malades, tandis qu'on ne put jamais en mettre plus de soixante à Baylen; enfin, en se tenant à Andujar, le général Dupont gardait le pont sur lequel la route de Cadix franchit le Guadalquivir, considération qui n'était pas sans valeur quoique le fleuve fût guéable en plusieurs endroits en amont de cette ville, et il n'abandonnait point l'Andalousie, ce qui répondait entièrement aux préférences bien affirmées de l'Empereur.

Depuis son entrée à Cordoue, le 7 juin, le général Dupont n'a cessé de montrer les dangers de l'inaction, qui encourage le soulèvement de toute la contrée et permet à l'armée espagnole de s'accroître et de s'organiser. Chaque jour, il demande à marcher et réclame les renforts qui lui sont nécessaires, c'est-à-dire ses 20 et 3° divisions. Quand on lui répond enfin de Madrid, c'est pour lui donner l'ordre de rester à Andujar, sur la défensive. Cet ordre, plusieurs fois répété, est à ce point impératif, que le général Dupont écrit au duc de Rovigo, le 6 juillet: « Je remplirai vos intentions relativement à la position que j'occupe et je m'y maintiendrai.» Dans ses lettres du 9 et du 10 juillet, le général Dupont écrit au général Bclliard, chef d'état-major général à Madrid : « Nous tiendrons avec opiniâtreté pour conserver notre position » ; et au duc de Rovigo: « Nous tiendrons dans notre position avec la dernière opiniâtreté. » Je prouverai, par la correspondance, que l'ordre de tenir à Andujar, transmis par Savary, venait de l'Empereur lui-même, qu'il était absolu et ne comportait aucune hésitation, et il n'arrivera à personne d'imaginer que Napoléon ne sût pas se servir d'une carte et ne connût pas ce qu'était Andujar par rapport à Baylen. Pourtant, lorsque la catastrophe se produisit, l'Empereur jeta délibérément Dupont pardessus bord, et déclara que l'ordre qu'il avait de rester à Andujar était conditionnel.

La vérité est que l'Empereur voulut diriger, de Bayonne, les opérations des armées en Espagne. Au général Dupont, il donna l'ordre formel de rester à Andujar et lui interdit tout mouvement offensif avant que Valence et Saragosse eussent été prises ; il lui enleva donc toute liberté d'action, et, conséquemment, toute responsabilité. Qu'eût dit le général Bonaparte, si, en 1796, le Directoire lui eût, par exemple, prescrit de ne pas dépasser Milan?

Napoléon, dans ses instructions, se méprenait totalement sur le caractère de la guerre en Espagne, sur ses difficultés, sur la force et la qualité des armées espagnoles. Il maintint, contrairement aux faits, que Dupont n'avait pas 20000 hommes devant lui, et que l'armée

espagnole la plus nombreuse était opposée à Bessières, en Galice. Savary tenta vainement de le faire revenir de cette erreur, en lui donnant des renseignements puisés à la meilleure source, et en observant : « On voit mieux ces choses-là de Madrid que de Bayonne. » L'Empereur ne voulut rien entendre et le Major Général écrivit au duc de Bovigo pour le rabrouer et lui prescrire de se borner à exécuter les ordres de Sa Majesté, en évitant de se permettre des observations sans intérêt.

M. Thiers a dit du général Dupont, qu'à Andujar il ne concevait rien et n'ordonnait rien. C'est une erreur absolue et je démontrerai, de façon indiscutable, que chaque jour, le général Dupont veillait à tout et donnait des ordres parfaitement en rapport avec la situation. Est-il, d'ailleurs, seulement vraisemblable, qu'un homme de guerre de premier ordre comme le général Dupont, ne se serait pas aperçu des inconvénients d'une position militaire, évidents au point de frapper l'esprit des hommes les moins versés dans les choses de la guerre? S'il resta à Andujar ce fut pour obéir à un ordre positif de l'Empereur, mais il ne cessa de montrer les dangers évidents de l'inaction, et, d'autre part, lorsqu'il se décida à partir pour Baylen, dans la nuit du 18 au 19 juillet, ce ne fut nullement parce que sa position à Andujar était devenue intenable par le fait de l'entrée en scène de Castanos, mais bien parce que le général Vedel avait désobéi à ses ordres précis et abandonné Baylen, poste essentiel qu'il avait la mission de conserver à tout prix. — En parlant de « la sottise inconcevable» (1) de Dupont, Berthier, qui connaissait bien la haute intelligence de l'ami qu'il embrassait de tout son cœur quand cet ami était le second du directeur Carnot et par conséquent tout-puissant, oubliait un peu vite que c'était lui-même, major général, qui avait donné ou transmis au général Dupont les ordres dont l'exécution avait causé la catastrophe. Il est hors de doute que si l'Empereur eût donné à Dupont les moyens nécessaires pour prendre l'offensive, ou si, ayant des desseins différents, il lui eût sagement prescrit de se replier sur la Sierra-Morena et sur Madrid, les affaires eussent tourné tout différemment,

Par amour-propre, Napoléon ne voulait pas qu'en Espagne ses généraux reculassent. Dès le 19 mai, il écrivait au Grand-Duc de Berg, de Bayonne: «... La seconde division, commandée par le général Vedel, se rendra à Tolède. Je ne suppose pas qu'elle ait déjà dépassé Tolède; si cela était, vous savez que je ne veux pas de mouvements rétrogrades, vous l'arrêteriez où elle se trouverait et le plus près possible de Tolède. » Et lorsqu'il apprit que le général Moncey, après son échec devant Valence, n'avait pas voulu rester à San- Clemente et avait reculé jusqu'à Ocana, il entra dans une colère terrible contre le Conseil de guerre qui avait autorisé ce mouvement de retraite, et n'hésita pas à le flétrir et aie taxer de lâcheté. « Hormis Moncey et sa déshonorante retraite de San-Clemente et son lâche Conseil de guerre », écrit Napoléon à Joseph, le 3i juillet, «je suis fort content de mes troupes ». Et pourtant le maréchal Moncey, qui avait échoué devant Valence parce que l'Empereur ne lui avait donné qu'une seule des trois divisions de son corps d'armée, comme à Dupont, ne pouvait songer à rester à San-Clemente, pays affreux, qui n'a même pas d'eau.

(1) Lettres du maréchal Berthier au Roi d'Espagne et au Prince de Ponte-Corvo, en date du 6 août. Dans ces lettres, le Major Général défigure complètement les faits.

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Les deux hommes responsables de la catastrophe de Baylen sont, incontestablement, l'Empereur qui, deBayonne, ordonna et régla tous les mouvements du corps de la Gironde, et le général Vedel, officier dont on n'a jamais contesté la bravoure, mais cpai n'obéit pas aux ordres du général Dupont cl montra une telle inintelligence de la guerre, qu'on n'a jamais pu trouver une explication valable de sa conduite, du i5 au iq juillet 1808. Je décrirai longuement, pour ainsi dire heure par heure, tous ces événements, avec de très nombreux et irréfutables documents.

3° Lorsqu'il quitta Cordoue, le 19 juin, Dupont emmena tous ses malades. Il ne laissa que ceux qui n'étaient point transportables, ci il en rendit responsables les autorités espagnoles. Le corrégidor de Cordoue lui écrivit à ce sujet une lettre dans laquelle il s'engageait à prendre le plus grand soin des malades qui lui étaient confiés, et les termes mêmes de cette lettre, que je donnerai au cours du récit, sont la preuve des excellents rapports qui régnaient entre le général Dupont et les autorités civiles de Cordoue, ce qui ne se fût vraisemblablement pas produit si le général eût pillé la ville huit jours auparavant.

Je n'insisterai point sur cet épisode ridicule qui représente le général Dupont restant assis pendant cinq heures sur un tambour pour voir défder ses bagages. Il fût devenu, en agissant ainsi, la risée de ses officiers, et le fait n'eût pas manqué d'être noté par eux ; or, il ne se trouve relaté que dans les prétendus Mémoires de Basic, qui sont faux et ont été imaginés dans un but facile à comprendre. Et non seulement cet incident est ridicule par lui-même, mais il ne répond à rien de possible, car les 5oo voilures du général Dupont ayant un développement total de 5 kilomètres au maximum, ne devaient pas mettre plus de deux heures à s'écouler ; eût-il même emmené 800 voitures, leur durée d'écoulement n'aurait pas dépassé trois heures. Qu'eût fait alors le général Dupont sur ce tambour, une fois ses équipages passés ? 11 est inconcevable que des historiens sérieux aient pu s'arrêter à de pareilles sottises.

Il est généralement admis que les équipages du général Dupont comprenaient environ 5oo voitures ; un seul officier, non compétent, a émis la possibilité de 800 voitures, mais comme simple supposition, ne reposant sur rien. Dans ces équipages, le général Dupont n'avait, pour son usage personnel, qu'une voilure et un fourgon qui servait en même temps à ses aides de camp ; c'est ainsi qu'il en avait été durant toutes ses campagnes. Il y avait très peu de fourgons au corps d'observation de la Gironde ; la plupart des voitures étaient des chariots de réquisition, petits et grands, traînés par des mulets du pays ; leur longueur moyenne, y compris l'attelage et l'intervalle de 1 mètre existant d'une voiture à l'autre, n'atteignait pas 10 mètres.

Lorsque le général Dupont quitta Andujar pour marcher sur Baylen le soir du 18 juillet, il emmenait de 1 800 à 2000 malades, au moins, car à l'époque du 10 juillet, l'état de situation porte 1671 malades aux hôpitaux pour la division Barbou et 1 64 G pour la division Vedel, et le nombre des malades croissait rapidement par suite des privations et de la chaleur excessive du climat ; d'autre part, le général Vedel n'ayant pu installer que 60 malades à Baylen, en avait envoyé un certain nombre à Andujar qui offrait davantage de ressources. Une voiture du plus grand modèle ne pouvant pas contenir plus de quatre hommes couchés, ou plus de huit hommes assis, la contenance moyenne des voitures du convoi ne dépassait pas six hommes, Le transport des malades du général

.\V\XT-r-ROPOS

Dupont exigeait donc au moins 3oo voitures, ce qui lui en laissait environ 200 pour le service de la troupe, chiffre assurément très faible, étant donné qu'on se trouvait dans un pays en pleine insurrection, où il fallait tout emporter avec soi, sans pouvoir compter ni sur les habitants, ni sur des magasins. Les équipages du général Dupont étaient donc loin de représenter un luxe asiatique, comme on l'a sottement imaginé et raconté ; il suffit, pour s'en rendre compte, de considérer qu'à notre époque, où l'on s'est attaché à simplifier dans la mesure du possible tous les impedimenta des armées, un corps composé de deux divisions d'infanterie, un bataillon de chasseurs à pied et une brigade de cavalerie, entraîne avec lui 2 684 voitures attelées de 7 278 chevaux, non compris les chevaux qui attellent les pièces et caissons d'artillerie. Et dans les équipages du général Dupont étaient comprises une soixantaine de voitures d'artillerie n'accompagnant pas les pièces sur le champ de bataille, ainsi que les carrioles légères que possédaient presque tous les officiers de la brigade suisse-espagnole, suivant l'usage.

Ce qui échappe à toute discussion, c'est que le général Dupont, qui n'aimait pas les nombreux équipages, donna l'ordre au colonel de gendarmerie Huche, avant de quitter Cordoue, de détruire toutes les voilures non réglementaires et de verser leurs mulets ou chevaux d'attelage à l'artillerie. J'ajouterai qu'il y avait alors aux armées, des commissaires des guerres et adjoints, des vaguemestres chargés de l'organisation et de la conduite des équipages, le commandant d'armée se bornant, comme de raison, à donner au sujet des convois, des ordres généraux. 11 eût donc été facile de savoir de combien de voitures se composaient les équipages du général Dupont et quel était leur contenu ; il suffisait, pour cela, d'interroger le colonel Huche et le commissaire des guerres Lacombe. On ne le fit pas, car une telle enquête eût été en faveur du général Dupont; bien plus, — et c'est là vraiment la physionomie morale de l'action intentée contre le général, — en trois ans, de la fin de 1808 au mois de février 181 2, le procureur général de la Haute- Cour n'interrogea aucun des témoins cités par l'illustre soldat qui avait si glorieusement servi la France ; le général Barbou et le général Pannetier, commandant les troupes d'infanterie qui avaient combattu à Baylen, ne furent pas môme questionnés, pas plus qu'on ne s'enquit auprès des autorités de la ville de Cordoue, retombée au pouvoir des Français au commencement de 1810. Je dirai plus loin toutes les ruses imaginées pour empêcher la vérité de se faire jour.

Lorsque le général Dupont se décida à quitter Andujar pour marcher sur Baylen, le 18 juillet, il avait devant lui, de l'autre côté du Guadalquivir, les deux divisions Jones et Lapena, commandées par Caslanos, général en chef de l'armée d'Andalousie ; l'autre partie de cette armée, comprenant les deux, divisions Beding et Coupigny, sous le commandement de Beding, avait accupé, le 18 juillet, Baylen abandonné par le général Vedel. Dupont devait donc craindre que Castanos, averti rapidement par ses compatriotes, ne vînt l'attaquer en queue, pendant que sa tête de colonne se heurterait également à l'ennemi. Il disposa ses troupes de façon à pouvoir combattre en avant et en arrière, et plaça, en conséquence, ses équipages au milieu de la colonne ; tout autre ordre de marche était impossible, et le général Dupont, exposé en celte circonstance aux dangers d'une situation qu'il n'avait pas créée et dont il n'était pas responsable, agit comme l'eût fait tout chef de guerre avisé,

10 AVANT-PnOPOS

4° A l'exception de 4oo marins de la Garde et de deux, bataillons de la Garde de Paris, tous les soldais que Dupont avait sous ses ordres étaient des conscrits, des enfants dont les plus âgés n'avaient pas vingt ans, et qui, sans transition, s'étaient vus transportés d'un pays tempéré sous un climat violent, dans une région où la température ne s'abaissait guère, à celte saison, au-dessous de quarante degrés. Depuis leur départ de Cordoue, ils étaient le plus souvent sans vivres, recevant à peine un huitième de ration par jour, sans vin, sans eau-de-vic, sans linge ni médicaments pour les malades ; c'était une misère absolue et, sous ce ciel de feu, les effectifs fondaient à vue d'œil ; plus de la moitié des hommes restant dans le rang étaient épuisés par la dysenterie.

Ce fut par une chaleur terrible et au milieu d'une poussière suffocante, que les soldats de Dupont marchèrent pendant toute la nuit du 18 au 19 juillet, ruisselants de sueur et en proie à une soif ardente, courbés sous le poids de leur sac et de leurs armes. Arrivés en vue de l'ennemi à la pointe du jour, ils engagèrent immédiatement le combat contre une armée trois fois supérieure en nombre, reposée, presque totalement composée de troupes régulières, occupant une position très forte en avant de Baylen, et disposant d'une nombreuse artillerie répartie sur son front en trois grandes batteries comptant un grand nombre de pièces de 12.

Après avoir fait une marche accablante de huit heures, les conscrits de Dupont combattirent vaillamment pendant dix heures ; dès que nos pièces, la plupart du calibre de 4, se mettaient en batterie, elles étaient en quelques instants écrasées par le feu convergent des pièces de 12 des Espagnols. Trois fois le général Dupont, se mettant à la tête des troupes et les encourageant de ses chaudes paroles et de son exemple, les entraîna à la charge vers la ligne ennemie, inébranlable sur ses positions ; des décharges terribles de mitraille et de mousqueterie les arrêtaient, les faisaient tourbillonner et les forçaient à reculer. La cavalerie fut admirable : elle chargea avec le plus grand dévouement, pénétra dans le centre de l'ennemi, repoussa les tentatives qu'il fit pour nous déborder par ses ailes, prit des canons qu'elle dut abandonner et deux drapeaux que le général Dupont fit passer devant le front des troupes, pour exciter leur courage. A midi, après un suprême effort, il fallut renoncer à l'espoir de percer à travers l'armée espagnole pour s'ouvrir un passage vers les défilés.

Terrassés par la fatigue, la faim et la soif, les soldats s'étendirent, haletants et râlant, sur la terre brûlante, dans une prostration absolue ; un certain nombre, jetant leurs armes, s'en furent à travers champs à la recherche de quelques gouttes d'eau ; et, pour comble d'infortune, la brigade suisse aux ordres des généraux Rouyer et Schramm, abandonna nos rangs pour passer à l'ennemi : c'est à peine s'il restait 2 000 hommes au drapeau. Et à quiconque s'étonnerait de ce que peut, même sur les soldats les mieux trempés, la torture de la soif, je dirai : voyez ce qui s'est passé à la traversée du désert de Damanhour, voyez Lannes et Murât piétinant de rage leurs chapeaux sur le sable ; voyez, lorsqu'on annonce enfin le Nil, tous ces soldats d'Arcole et de Rivoli, se précipitant dans un affolement inouï vers le fleuve, s'y jetant comme un troupeau, avec leurs armes et leurs cartouches, buvant à longues gorgées l'eau vivifiante, puis se roulant sur l'herbe des rives, embrassant les troncs des palmiers et poussant de longs cris de joie, en proie à un véritable délire...

Vers midi, à l'heure où ses jeunes soldats, anéantis, renonçaient à la lutte, le général

Duponl s'étonnait de n'avoir pas encore vu apparaître, sur ses derrières, le général Castanos avec ses deux divisions. 11 était encore davantage surpris de l'absence du général Vedel, qu'il devait croire à une petite distance au delà de Baylen, et qui n'avait pas pu ne pas entendre le fracas de la bataille. Sa position était terrible ; s'il attendait l'attaque imminente de Castanos, il allait être broyé, avec les débris de ses troupes, au milieu d'une armée de /joooo hommes, sans pouvoir, pour ainsi dire, offrir de résistance, et tous ses malades seraient égorgés. Il considéra donc qu'il était de son devoir, après avoir vaillamment combattu, d'entrer en pourparlers avec le général Reding, et il lui fit demander, par le capitaine de Villoutreys, une suspension d'armes et la faculté de se retirer sur Madrid. Reding accorda la trêve, et, pour le libre passage renvoya au général Castanos, chef de l'armée, resté à Andujar.

À une heure et demie, le général Lapena se présente au torrent du Rumblar, sur les derrières du général Dupont, avec sa division et une partie de celle de Jones, soit, au total, une dizaine de mille hommes. Il veut entamer immédiatement l'action, suivant les ordres qu'il a reçus, et il est certain qu'il n'a qu'à s'avancer pour anéantir les restes de la division Barbou, après quoi il fera, en moins d'une heure, sa jonction avec les troupes victorieuses de Reding, et l'armée espagnole, forte de plus de 35 ooo hommes, n'aura pas de peine à envelopper et à prendre les 6 ou 7 000 hommes de Vedel et de Dufour. L'intérêt évident des Espagnols est d'agir de la sorte.

Au moment où Lapena va franchir le Rumblar, un officier français vient lui dire qu'il y a armistice. Il répond que, n'étant pas sous les ordres de Reding, mais de Castanos, la suspension d'armes ne le concerne pas et qu'il va passer outre. On insiste, le général Reding lui demande de se conformer à la trêve, et le capitaine de Villoutreys, qui se rend auprès de Castanos, fait part de sa mission au général Lapena et lui dit qu'un traité va être conclu entre les deux armées. Le général espagnol consent alors à s'arrêter, ayant la certitude que la suspension d'armes s'applique à toute l'armée française. Ni Reding ni Lapena n'ignoraient la présence des divisions Vedel et Dufour dans la Sierra, entre la Caroline et Baylen, et il serait absurde d'imaginer que toute l'armée espagnole victorieuse aurait consenti à s'immobiliser devant les faibles débris de la division Barbou, en laissant aux 7 000 hommes de Vedel le droit d'attaquer les Espagnols. C'eût été d'une folie insigne, et pourtant, dans la plupart des récits se rapportant à ces événements, il n'a pas été fait mention de la présence de Lapena au Rumblar et de son acceptation de la suspension d'armes.

À cinq heures du soir, Vedel arrive devant Baylen. Ayant, par une inconcevable aberration, abandonné ce poste, d'une importance capitale, qu'il avait ordre de garder et sans lequel Andujar n'était pas tenable, il avait remonté, dans la soirée du 17, vers La Caroline et Sainte-Hélène, à la poursuite d'un ennemi imaginaire, sans s'être seulement assuré que Reding n'était pas retourné, après le combat du 16, à Mengibar, sur la rive gauche du Guadalquivir. Le 18 juillet, de grand matin, n'ayant trouvé aucune trace de l'armée espagnole à La Caroline, il eût dû penser que cette armée restait tout entière en face du général Dupont et de la seule division Barbou ; le moindre sous-lieutenant l'eût compris. Son devoir était donc, en dépit de tout, de se hâter vers Baylen, qu'il avait laissé sans un seul homme de garnison. Au lieu de cela, sous le prétexte de faire reposer sa troupe et de réparer son artillerie, il passe à La Caroline toute la journée et la nuit du 18, pendant que

I 2 AVANTPHOPOS

les divisions Reding et Coupigny occupent Baylcn avec 25 ooo hommes, et il ne se met en marche que le 19, vers f\ heures du matin.

Avant môme de quitter La Caroline, le général Vcdel entend les détonations du canon dans la direction de Baylen, et personne autour de lui ne doute que ce ne soit Dupont qui lutte contre toute l'armée espagnole et va peut-être succomber sous le nombre. Il n'est pas un général qui, dans de semblables conditions, n'eût l'ait hâter la marche de ses troupes, et, par intervalle, tiré quelques salves d'artillerie pour annoncer son approche ; le bruit seul du canon, sur ses derrières, eût vraisemblablement suffi pour forcer Reding à la retraite. Mais Yedel, chose à peine croyable, chemine lentement, et à midi, pendant que la division Barbou agonise, il atteint Guarroman, ayant fait quatre lieues en huit heures de marche. Il est alors à trois lieues seulement de Baylen ; il s'arrête, autorise ses soldats à faire cuire des chèvres tuées dans la montagne, et ne se remet en roule qu'à deux heures ; ses officiers sont exaspérés contre lui. Enfin, à 5 heures, ayant mis treize heures pour faire sept lieues, il est en vue de Baylen et découvre l'armée espagnole barrant la route.

Cette armée, pour la raison que je viens d'indiquer, était au repos, et ne s'attendait nullement à une attaque. Si Reding et Lapefia n'avaient pas eu l'assurance que la suspension d'armes s'appliquait à tout le corps d'armée de Dupont, ils eussent, de toute évidence, anéanti, vers deux heures de l'après-midi, ce qui restait de la division Barbou, et reçu, à cinq heures, les 5 000 hommes de Vedel dans un cercle de 35 000 soldats victorieux, sans compter les paysans armés et les contrebandiers accourus de tous les points de la région pour prendre part à la curée.

Vedel attaque les Espagnols à gauche et à droite de la roule ; à gauche, il enveloppe, en avant de Baylcn, deux bataillons isolés, qui se reposaient, sur la foi de l'armistice, et ne se défendent pas, croyant à une méprise ; il les fait prisonniers et leur prend deux canons, deux drapeaux, sans qu'un coup de fusil ait été tiré. A droite, à la chapelle San Cristobal, située sur une hauteur qui domine la route et les approches de Baylen, les Espagnols, voulant conserver cette position très importante, se défendent et repoussent l'attaque des Français. — Mis au courant de ces faits, Reding demande au général Dupont, comme c'était son droit, de faire cesser le l'eu et de lui rendre les prisonniers et les trophées tombés en la possession de Vedel. La plus élémentaire loyauté forçait le général Dupont à accéder à la demande de Reding, car, — et l'on ne saurait trop insister sur ce point, — si l'armistice n'eût pas été applicable à Vedel, jamais Lapefia ne s'y lût soumis et la destruction entière de la division Barbou eût été immédiate. Tout refus du général Dupont de rendre les trophées pris par Vedel eût, d'ailleurs, produit les mêmes conséquences.

En ordonnant au général Vedel de cesser le feu et de rendre ses trophées, le général Dupont ne fit donc que ce que la loyauté et l'intérêt de ses troupes lui commandaient. — Quant à l'hypothèse que Vedel aurait pu percer à travers l'armée espagnole, si le général Dupont ne l'eût pas arrêté, elle ne saurait supporter un seul instant l'examen. Comme je viens de le dire, les bataillons faits prisonniers par Vedel avaient été détachés pour surveiller la route de Madrid, pendant la bataille ; ils étaient isolés. Si Vedel eût continué l'action, il lui eût fallu d'abord renouveler son attaque sur la hauteur de San-Crisfobal, placée sur son flanc droit et fortement défendue, ce qui eût pris du temps. Sur la

grande roule de Cadix, la seule voie praticable, se trouvait le village de Baylen, qu'il eût fallu emporter et qui eût été défendu avec acharnement par les 25 ooo hommes de Reding, augmentés de la brigade suisse qui avait déserté nos rangs et des 10 ooo Espagnols de Lapcna. Est-il vraisemblable qu'avec ses 5 ooo conscrits, affaiblis par les privations, trouvant en face d'eux une armée victorieuse de 35 ooo hommes, le général Vedel eût pu accomplir ce que n'avaient pas pu faire les 9 000 hommes de Dupont, dans une lutte opiniâtre de huit heures, contre les 25 000 soldats de Reding ?

L'armée espagnole qui combattit à Baylen était presque entièrement formée de troupes de ligne, et j'en donnerai la liste détaillée, extraite des ouvrages mêmes des historiens espagnols. Le général Caslanos l'avait complétée à titrera par des hommes de choix, triés avec soin parmi les nombreux volontaires qui étaient venus s'offrir pour grossir ses rangs. Son artillerie surtout, tirée des grands arsenaux de Cadix et de Sévillc, était nombreuse, composée de gros calibres, en parfait état, très bien approvisionnée et servie par un personnel excellent. Il est donc faux que Dupont ait été battu à Baylen par un ramassis de recrues et de paysans à peine armés ; la vérité est que ses conscrits, manquant de tout, épuisés par les privations et par la dysenterie, accablés par un soleil ardent, et exténués par une marche de huit heures, curent à combattre, avec une artillerie très inférieure en nombre et en calibre, une armée trois fois plus nombreuse, composée de soldais réguliers, acclimatés, enthousiastes, et reposés puisqu'ils avaient passe la nuit sur le terrain même où ils eurent à repousser l'attaque des Français.

Jamais le général Dupont ne fit preuve d'une bravoure plus brillante, plus entraînante qu'à Baylen ; dans leurs rapports, que je donnerai in extenso, Reding et Caslanos Y rendirent un éclatant hommage ; il fut toujours au plus fort du danger et reçut une blessure. Si Dupont n'a pas été vainqueur à Baylen, nul n'eût fait mieux que lui, car ce ne furent pas le talent et l'énergie qui lui manquèrent, mais les moyens matériels. Si Vedel fût arrivé à Baylen dans la matinée du 19, comme il le pouvait et comme il le devait, au lieu d'une défaite nous aurions eu une victoire. Je prouverai, par de nombreuses lettres, que les officiers qui combattirent à Baylen, estimaient et vénéraient le général Dupont et qu'ils considéraient le général Vedel comme la cause de tous les malheurs de l'armée. Le 20 juillet, le général Dupont réunit en Conseil de guerre les généraux et les chefs de corps qui avaient combattu la veille ; à l'unanimité, ils déclarèrent qu'il avait le devoir de traiter avec l'ennemi. La délibération se termine ainsi : « En conséquence, Messieurs les officiers généraux et supérieurs déclarent que le général en chef, en prenant ce parti, cède à la nécessité militaire la plus évidente, et que se trouvant entouré par une armée ennemie de [\o 000 hommes, il doit éviter, par un traité qui ne viole en rien l'honneur de l'armée, la ruine entière de ces mêmes troupes. » Et ceux qui émirent cet avis étaient des soldats pleins d'honneur et de dévouement, connus de toute l'armée.

Dans la nuit du 20 au 21 juillet, le général Vedel, quittant sa posilion devant Baylen, se porta sur Sainte-Hélène, avec l'intention d'effectuer sa retraite sur Madrid. Dès que le général Reding eut connaissance de ce mouvement, il protesta violemment et somma le général Dupont de donner l'ordre à Vedel de revenir à Baylen, faute de quoi il ferait passer la division Barbou au fil de l'épée. Devant traiter toutes ces questions en détail, je

nie borne, dans ce rapide résumé, à ces simples observations : toule suspension d'armes exige que les troupes des deux partis conservent leurs positions et n'en bougent pas; or, dès le 19 juillet et les jours suivants, Lapena commeuce à faire avancer ses troupes de façon à cerner la division Barbou, dont il se rapprocbe, il le dit lui-même, jusqu'à portée de pistolet ; en même temps, il refuse de laisser passer des vivres, de sorte que les soldats de celle division restent le 19, le 20 et le 21, sans manger. En outre, les troupes de Joncs partent d'Andujar le 19, pour renforcer Lapena, et les Espagnols exécutent des mouvements pour envelopper Vcdcl ; le général s'en aperçoit, et il écrit le 20 au matin, au général Dupont, qu'il attendra, pour rendre ses prisonniers et ses trophées de la veille, que l'ennemi ait cessé de s'avancer pour le cerner. Violant aussi ouvertement l'armistice, et s'efforçant, pendant les négociations, d'envelopper les Français, leur refusant la faculté de se procurer des vivres, les Espagnols donnaient par là même, au général Vedel, le droit de faire des mouvements pour assurer sa sécurité. Et l'ennemi ne pouvait arguer de l'attaque de Vedel sur Baylen, le soir du 19, puisqu'elle avait été le résultat d'une erreur immédiatement réparée.

La menace faite par Reding d'ordonner le massacre de la division Barbou était donc monstrueuse, d'autant que le général Dupont n'avait encore accepté aucun traité, et que la division Barbou ne pouvait, en aucune façon, être rendue responsable des faits et gestes des troupes de Vedel. Le général Dupont se décida à arrêter Vedel à Sainte-Hélène. Pour comprendre sa détermination, il convient d'examiner les considérations qui le firent agir.

A ce moment, c'est-à-dire le 21 juillet au matin, la division Barbou était dans une situation absolument désespérée, les soldats n'ayant pas mangé depuis deux jours, mourant de faim et de soif, et incapables du moindre effort ; à l'arrivée de Vedel et le lendemain matin, le général Dupont avait tenté de ranimer leur courage, mais ils étaient sans forces, étendus sur la terre, ayant jeté leurs cartouches et déclarant qu'ils préféraient se laisser égorger par les Espagnols plutôt que de se mouvoir ; un officier témoin de ces événements dit que les soldats tiraient la langue comme des chiens. Certes, Dupont avait toute l'énergie d'un Ney et d'un Masséna, et il l'avait prouvé, mais qu'eussent donc fait Ney et Masséna devant ces enfants, râlant sur le sol, sourds à toute exhortation ? Est-ce que Ney et Masséna eussent, à Damanhour,, arrêté l'armée se ruant comme un torrent, dans un oubli de tout, vers les eaux du Nil?...

La situation de Vedel n'était guère meilleure, car il manquait absolument de vivres ; le 21 juillet, de Sainte-Hélène, il écrivait lui-même au général Belliard : « Depuis huit jours, je n'ai pas eu un morceau de pain à donner à ma troupe ; j'ai fait distribuer il y a cinq jours le reste de mon biscuit, il y en avait à peine pour deux. Le soldat a vécu de figues, de citrouilles, de concombres et de quelques chèvres qu'on a ramassées dans les montagnes. » Cette division avait plus de 2 000 malades, à la date du 20 juillet, et la plupart des soldats étaient épuisés par la dysenterie. Rien ne prouve mieux la détresse profonde de ces troupes que le fait suivant : dans la seule marche de Baylen à Sainte- Hélène, pendant la nuit du 20 ou 21 juillet, la division Vedel laissa en arrière 800 hommes qui furent égorgés par les Espagnols. Manquant complètement de vivres et n'ayant pas d'autres moyens de s'en procurer qu'à la pointe de la baïonnette, obligé de

AV.V?JT-PROPOS l5

cheminer au milieu dépopulations soulevées, enveloppé par une armée de /jo ooo hommes, victorieuse, précédée et flanquée d'une nuée de paysans et de contrebandiers féroces, le général Ycdcl n'eût jamais pu exécuter sa retraite sur Madrid. A Sainte-Hélène, il n'était pas encore dans les défilés de la Sierra-Morcna, car le Despenaperros ne commence qu'à Las Gorrederas et il y avait été devance par la division Coupigny, envoyée pour lui couper la retraite. Il convient enfin d'observer, que par suite de l'échec éprouvé parle maréchal Monccy, qui avait dû battre en retraite jusqu'à Ocana, l'armée espagnole de Valence n'eût pas manqué de se porter sur la route du général Yedel, et il en eût été de même de celle d'Estremadurc. Aussi, dans un Conseil de guerre réuni par ce général, 19 officiers généraux et supérieurs, sur 23, furent d'avis qu'il fallait accepter les conditions de l'ennemi.

En somme, le général Dupont avait la conviction bien fondée qu'en refusant au général Reding de faire revenir le général Vedel à Baylen, il causait la perle de la division Barbou sans sauver les troupes de Vedel, tandis qu'en traitant avec l'ennemi victorieux, il évitait la ruine totale de son corps d'armée et pouvait le ramener à brève échéance sur les champs de bataille, pour prendre sa revanche. Il avait raison et il eut l'approbation de tous les officiers qui connaissaient le véritable état des choses.

6° Le général Dupont a-t-il commis, dans ce qu'on a appelé la capitulation de Baylen, et comme Napoléon l'a crié urbi et orbi, un acte honteux, infâme, l'éternel déshonneur du nom français ? A cette question, je réponds nettement : NON.

Et tout d'abord, le général Dupont n'a nullement capitulé à Baylen, dans le sens que nous attachons maintenant à ce mot, qui, pour nous, signifie reddition à discrétion. Loin de là, lorsque les Espagnols émirent la prétention que les troupes françaises se rendissent sans conditions, le général Dupont déclara qu'il se ferait tuer avec le dernier de ses soldats plutôt que d'y consentir. Il fit, à Andujar, une Convention, un Traité par lequel tout son Corps d'armée devait être ramené immédiatement en France et pouvait aussitôt rentrer en campagne. Je montrerai, en énumérant les capitulations principales consenties par Napoléon aux armées étrangères, que la Convention d'Andujar, dite Capitulation de Baylen, loin d'être honteuse, est une des transactions les plus honorables qui aient jamais été conclues entre armées.

C'est ce mot Capitulation, qui a frappé les imaginations, et dont Napoléon s'est servi pour stigmatiser l'acte de Dupont, en l'opposant à celui de Convention, et en déclarant que toute Capitulation était, en elle-même, un acte infâme, tandis qu'une Convention, celle de Cintra, par exemple, pouvait être très honorable. Rien n'est plus inexact, dans le principe et dans le fait.

La signification exacte du mot Capitulation est arrangement, traité rédigé par chapitre (capitulum, d'où son nom). Les Suisses servaient en France d'après des capitulations. Le mot espagnol capitular signifie également traiter, et le général Lapena écrit au général Dupont pour lui envoyer les capitulations convenues entre les deux armées. De son côté, le général Marescot dit qu'il trouvait préférable de capituler plutôt que de se rendre à discrétion. Aussi le général Dupont emploie-l-il rarement le mot Capitulation ; il dit, convention, traité d'Andujar, puisque c'est là, et non à Baylen, que l'arrangement fut conclu. // n'y a pas eu de capitulation de Baylen. Ce qui a modifié le sens du mot

l6 A.YA5T PROPOS

Capitulation dans le langage courant, c'est ce fait que presque toutes les capitulations imposées par Napoléon ont été des redditions à discrétion, les troupes vaincues livrant leurs armes, leurs drapeaux, cl étant emmenées en France prisonnières de guerre : telles les capitulations de Mack à Ulm, du prince Hohenlohe à Prcnzlau, de Bliicherà Ratkau, près de Lùbeck.

La première question qui se pose est de savoir si le fait de capituler est, par luimême, déshonorant. Nul ne l'a jamais pensé. Pourtant Napoléon l'a affirmé, et il est allé jusqu'à chasser des Tuileries M'ne Marcscot, parce que, disait-il, son mari s'était déshonoré en apposant son nom sur l'acte infâme delà capitulation de Baylen. Si toute capitulation comportant la reddition sans conditions était forcément un acte honteux, que dirait-on de Napoléon 111 qui a capitulé avec ioo ooo hommes à Sedan, de Lee, cet admirable soldat, qui capitula à Court-House, de Cronje, le héros boër, qui se rendit à discrétion aux Anglais? Est-ce que Kléber ne capitula pas à El-Arish, Belliard au Caire, Menou à Alexandrie, avant d'avoir même livré bataille, et la mémoire de Desaix a-t-clle souffert parce qu'il a négocié la capitulation d'El-Arish ? Et Bonaparte disant, le soir du 1 1 juillet 1800 : « Comment, Desaix, voire main a-t-elle pu signer la capitulation d'El- Arish ? », Desaix ne lui répondit-il pas sans hésiter : « Je le ferais encore. »

Et si Napoléon pensait vraiment qu'une capitulation fût, ipso facto, déshonorante, comment fit-il maréchal d'Empire, en i8o/(, Serurier, qui, en 1799, avait capitulé sans conditions, avec toute sa troupe, àVerderio? Est-ce parce que Serurier avait approuvé le 18 brumaire? — Comment ne souffla-t-il mot et ne s'indigna-t-il pas, lorsqu'il apprit la capitulation de l'amiral Rosily, qui, le 1^ juin, cinq semaines avant Baylen, s'était rendu sans conditions, livrant aux Espagnols ses équipages, ses canons et ses vaisseaux, fait infiniment plus grave que la capitulation de Dupont? — Et pourquoi aussi le Premier Consul usa-t-il d'indulgence à l'égard du générai Belliard, qu'il avait eu d'abord l'intention de traduire devant un Conseil de guerre, pour sa capitulation du Caire? « Le général Belliard », écrit Napoléon, « était un officier très distingué; il avait rendu de grands services dans cette campagne. Les généraux qui avaient signé la capitulation étaient des officiers distingués. Convenait-il, dans la situation brillante où se trouvait la République, d'obscurcir cet éclat et d'attrister la nation par des enquêtes déshonorantes contre des braves, qui, dans tant d'autres circonstances, avaient si bien mérité de la patrie ? N'était-il pas préférable de fermer les yeux? » — Est-ce que tout cela ne pouvait pas se dire du général Dupont, si supérieur à Belliard par l'éclat incomparable de ses services, et avec cette différence essentielle que si Belliard était incontestableuent coupable, Dupont ne l'était en rien et avait été simplement victime de circonstances amenées surtout par les fautes mêmes de l'Empereur ?

Tout ce que Napoléon a dit des capitulations, à propos de Baylen, n'est que violence ; prœterea nihil ; je le prouverai en racontant, dans un chapitre spécial, la revue de Valladolid, où l'Empereur renouvela à Legendre, qui n'avait rien signé du tout à Baylen, la demande qu'il avait faite à Desaix, le n juin 1800, à Slradella. Ses affirmations, ses jugements, lancés sans aucune mesure, ne supportent pas l'examen, parce qu'ils ne sont que le cri irréfléchi de la passion, qui ne se préoccupe que du but et non pas des moyens.

Je viens de dire que le général Dupont n'avait pas capitulé a Baylen ; il n'a donc pas pu englober les divisions Vedel et Dufour dans une capitulation qui n'existait pas. En le comparant à Mack, à Hohenlohe, l'Empereur savait bien qu'il faussait la vérité historique. 11 le savait si bien, qu'après l'avoir terriblement outragé, après avoir lancé sur lui l'anathème et tenté de faire sombrer son honneur dans des accusations de vol, il ne consentit pas à l'entendre et lui refusa tous les moyens de se défendre, de démontrer son innocence. Si, d'ailleurs, Napoléon estimait que le fait de capituler fût par lui-môme un acte honteux, comment avait-il pu songer à déshonorer ses adversaires en les sommant de se rendre à discrétion, et pourquoi les avoir ensuite traités avec égards, en les consolant et leur disant que la fortune est changeante, qu'on est heureux aujourd'hui et malheureux demain? Il ne saurait y avoir de milieu dans les questions d'honneur; à quiconque s'est vraiment déshonoré, on ne doit à tout jamais que le mépris ; au malheur seul on doit indulgence et pitié. Si l'Empereur, en chassant des Tuileries Mme Marescot, pensait vraiment que son mari s'était déshonoré en apposant son nom, comme témoin, sur la capitulation de Baylen, pourquoi reçut-il ce général dans ses bras, au mois de mars i8i5, en lui disant : « Tout est oublié » ? Comment put-il avouer au général Chabert. qu'il avait eu tort, dans ses rigueurs ? Et lorsqu'à Fontainebleau, puis sur son rocher de Sainte-Hélène, malheureux à son tour et tout proche de la justice de Celui que l'on ne trompe pas, il dit de Dupont : « Il a été plus malheureux que coupable », ne reconnut-il pas solennellement que le général Dupont n'avait jamais manqué à l'honneur, et ne prononça-t-il pas lui-même sa propre condamnation?...

Examinons rapidement ce qu'est cette Convenlion d'Andujar, improprement appelée Capitulation de Baylen.

Par une exception peut-être unique dans les actes de ce genre, le préambule de la Convention rend pleinement hommage à la bravoure des troupes françaises et reconnaît qu'elles étaient cernées par des troupes très supérieures en nombre. Il est ainsi conçu :

Leurs Excellences Monsieur le Comte de Tilly, et Monsieur de Castanos, Général en chef de l'armée d'Andalousie, voulant donner mie preuve de leur haute estime à Monsieur le général Dupont, Grand Aigle de la Légion d'honneur, commandant en chef le Corps d'observation de la Gironde, ainsi qu'à l'armée sous ses ordres, pour la belle et glorieuse défense qu'ils ont faite contre une armée infiniment supérieure en nombre et qui les enveloppait de toutes parts ;

Et Monsieur le général Chabert, commandant de la Légion d'honneur, chargé des pleins pouvoirs de Son Excellence le Général en chef de l'armée française, Son Excellence Monsieur le Général Marescot, Grand Aigle de la Légion d'honneur et premier Inspecteur général du Génie, présent,

Sont convenus des articles suivants :

Les sept premiers articles de la Convention, relatifs à la situai ion faite aux troupes, peuvent se résumer ainsi : les troupes qui ont combattu à Baylen sont prisonnières de guerre et livreront leurs armes, après avoir défilé avec les honneurs de la guerre, mais comme il est spécifié qu'elles seront ramenées immédiatement en France, par mer, sans être postérieurement astreintes à une obligation quelconque, il est clair qu'elles ne peu- Le Général Dupont. 2

l8 AVAM PROPOS

vent être prisonnières dans leur propre pays, et qu'elles ont toute liberté pour rentrer en campagne aussitôt après leur débarquement ; elles ne devaient donc être considérées comme prisonnières de guerre que pendant la durée du trajet pour se rendre au port d'embarquement. Ces troupes étant dans une situation absolument désespérée, et à la merci du vainqueur, il était impossible d'espérer des conditions meilleures, et ni Scrurier, ni Rosily, ni Napoléon III n'en obtinrent de semblables. — La division Yedel et les autres troupes françaises en Andalousie ne seront pas prisonnières de guerre et ne poseront pas les armes, elles évacueront seulement l'Andalousie, par mer, et seront ramenées en France ; elles ne défileront pas devant l'ennemi et conserveront tous leurs bagages ; pour éviter tout sujet de trouble pendant la marche, elles confieront leurs armes aux Espagnols qui s'engagent à les leur restituer au moment de l'embarquement. Ces articles sont rédigés ainsi qu'il suit :

Article premier. — Les troupes sous les ordres de son Excellence Monsieur le Général Dupont sont prisonnières de guerre, la division Yedel et les autres troupes françaises en Andalousie exceptées.

Art. 2. — La division Yedel et toutes les troupes généralement en Andalousie, n'étant point dans la position des troupes comprises dans l'article précédent, évacueront l'Andalousie.

Art. 3. — Les troupes comprises dans l'article second conserveront généralement tous leurs bagages, et, pour éviter tout sujet de trouble pendant la marche, elles remettront leur artillerie, train et autres armes, à l'armée espagnole, qui s'engage à les leur rendre au moment de l'embarquement.

Art. t\- — Les troupes comprises dans le premier article du traité sortiront de leur camp avec les honneurs de la guerre, chaque bataillon ayant deux canons en tête, les soldats armés de leurs fusils, qui seront déposés à 4oo toises du camp.

Art. 5. — Les troupes du général Vedel et autres ne devant pas poser les armes, les placeront en faisceaux sur leur front de bandière ; elles y laisseront aussi leur artillerie et train, et il en sera dressé procès-verdal par des officiers des deux armées, et le tout leur sera remis ainsi qu'il est convenu dans l'article troisième.

Art. 6. — Toutes les troupes françaises en Andalousie se rendront à San-Lucar et Rota, par journées d'étape qui ne pourront excéder quatre lieues de poste, avec les séjours nécessaires, pour être embarquées sur des vaisseaux espagnols, et transportées en France au port de Rochefort.

Art. 7. — Les troupes françaises seront embarquées aussitôt leur arrivée, et l'armée espagnole assure leur traversée contre toute expédition hostile.

En somme, le général Dupont se trouvant dans une situation désespérée, le traité consenti par lui avec l'ennemi, évite la ruine totale de son corps d'armée et le conserve tout entier à la France, avec l'espoir d'une prompte revanche ; et, avant de traiter, il a combattu vaillamment, de façon à forcer l'admiration de ses adversaires et à sauver l'honneur. Pour juger jusqu'à quel point ces conditions sont avantageuses et honorables, il suffit de les comparer à celles qu'ont dû subir les vaincus clans la plupart des capitulations, à Ulm et à Sedan, par exemple : je ferai plus loin cet examen. Il est à remarquer que la Convention d'Andujar ne s'applique qu'aux troupes qui sont en Andalousie ; elle n'a donc pas d'effet au delà de la cime de la Sierra-Morena, qui marque la frontière de l'Andalousie vers le Nord, le défilé de Despenaperros se trouvant dans cette province.

Aussi ne s'explique-t on pas comment a pu se former cette fable ridicule, d'après laquelle les détachements français placés sur la route de Madrid, au delà de la Sierra-Morena, seraient allés, comme à l'envi, se constituer prisonniers à Baylcn ; pas un ne le fit, et je rétablirai en donnant la composition détaillée de ces détachements et en indiquant leurs mouvements.

Que devient, devant la vérité, cette légende odieuse, insensée, qui représente le général Dupont livrant aux. Espagnols, pour sauver le produit de ses vols, 17 000 Français, dont la moitié, dit-on, étaient libres et victorieux ? C'est pourtant ainsi que Napoléon voulut que la question fût jugée, et pour frapper l'opinion et rendre plus certaine la perte d'un des plus illustres généraux de la Grande Armée, d'un des meilleurs serviteurs de la France, on évoqua, dans le Moniteur, \arus, Sabinus Titurius, Ambiorix, avec la pensée, sans doute, que Dupont ne pourrait résister à semblable érudition et à un tel rapprochement, d'autant que le Moniteur faisait des événements de Baylen un récit absolument contraire à la vérité.

On a reproché au général Dupont d'avoir, dans la rédaction de la capitulation de Baylen, pris des précautions honteuses pour sauver ses fourgons. Rien n'est plus faux. Les articles 8, 1 1 et 12 sont ainsi conçus :

Art. 8. — Messieurs les Officiers généraux, supérieurs et autres, conserveront leurs armes, et les soldats leurs sacs.

Aut. 11. — Messieurs les Officiers généraux conserveront chacun une voiture et un fourgon ; Messieurs les Officiers supérieurs et d'État-Major, une voiture seulement, sans être soumis à aucun examen.

Art. 13. — Sont exceptées de l'article précédent les voitures prises dans l'Andalousie, dont l'examen sera fait par M. le général Chabert.

Rien de plus. Je prouverai, en passant en revue les capitulations de cette époque, qu'il n'en est pas une seule qui ne contienne des stipulations analogues et souvent plus étendues, plus détaillées. Celle de Cintra, notamment, porte qu'avant de s'embarquer, les militaires pourront vendre tous les objets qu'ils n'emporteront pas, et que toute garantie est donnée aux acheteurs. N'cst-il pas naturel, d'ailleurs, de chercher à diminuer le profit du vainqueur, et n'est-ce pas une vraie folie d'imaginer que le vaincu s'honorerait en allant offrir à l'ennemi victorieux ses effets personnels, son argent, ses bijoux? On ne saurait trop le répéter, cette affaire de Baylen est sans exemple ; on a beau la fouiller, on n'y trouve qu'un tissu d'erreurs, de sottises et de mensonges, d'astuces et de fourberies inimaginables, amoncelés avec un dédain prodigieux de la vérité et de la justice, pour arriver à perdre le général Dupont et à démontrer le bien-fondé de l'anathème et des outrages lancés par Napoléon. Je l'établirai avec tant de preuves, qu'il faudra bien que la lumière se fasse, éclatante.

Il est aussi un article de la capitulation de Baylen, qu'on a prétendu particulièrement honteux, déshonorant pour le nom français, et dont le procureur général de la Haute-Cour Impériale, pénétré d'horreur, n'a parlé qu'en se voilant la face : c'est celui où il est question des vases sacrés, l'article i5, dont j'ai donné la teneur, aux pages précédentes, en parlant du prétendu pillage de Cordoue. Il y est dit, en somme, que plusieurs soldats

SU) vv \M PROPOS

ayant commis, dans la prise d'assaut de cette ville, des excès inévitables, des vases sacrés ont peut-être été dérobés et que les officiers français en feront la rechercher pour les rendre, s'ils existent.

Ainsi, parce que sur toute une armée, plusieurs soldats auraient, dans la prise d'assaut d'une ville, dérobé peut-être quelques vases sacrés dans des églises prises elles-mêmes de vive force, le nom français se trouverait éternellement déshonoré !! Quelle dérision et quelle comédie ! Est-ce que la France est déshonorée, parce que, chaque année, les statistiques et les journaux constatent que d'abominables criminels portent leur tôle sur l'échafaud? Est-ce que, pendant les campagnes de la Grande Armée, on ne voit pas de nombreux ordres du jour flétrissant les excès, les déplorables violences de soldats pillards? Et puis, est-ce que les soldats de la Révolution n'avaient pas campé dans les églises, transformé les cloîtres en écuries, et ne s'étaient pas plus ou moins gaussés des choses saintes;' Assurément, de tels actes sont condamnables, mais le fait de les supposer possibles et de l'écrire, n'a rien qui puisse jeter l'opprobre sur toute une nation. En outre, à Baylen, le général Caslanos et le comte de Tilly, ayant à se préoccuper du fanatisme aveugle des populations, el étant aussi les vainqueurs, exigèrent obstinément l'insertion de celte clause (art. 1 5) dans le traité, menaçant, en cas de refus, de rompre les négociations. Le général Chabert et le général Marcscot ne virent, dans cette question des vases sacrés, présentée sous une forme hypothétique, qu'un incident secondaire, et, dans le Corps de la Gironde, nul ne les désapprouva.

Le général Dupont n'avait pris aucune part à la rédaction de la Convention d'Andujar, où il était représenté par le général Chabert, fondé de pouvoirs, et par le général Marescot, comme témoin. Il s'était borné à demander le libre passage sur Madrid, el le général Caslanos y avait souscrit lorsqu'on vint lui apporter une lettre prise sur un officier envoyé par Savary à Dupont, lui prescrivant de ramener immédiatement son corps d'armée sur Madrid, vu la mauvaise tournure des affaires. Dans ces conditions, le général espagnol déclara ne plus vouloir consentir à la retraite des Français sur Madrid, et dit que les troupes de Dupont seraient ramenées en France par mer; il posa comme condition sine quà non, que les divisions Vcdel et Dufour, quoique ne devant pas poser les armes, seraient comprises dans le traité et évacueraient l'Andalousie par mer, comme les troupes qui avaient combattu à Baylen.

Lorsque les exigences de l'ennemi avaient été soumises à l'acceptation du général Dupont, il avait refusé d'y souscrire, disant qu'il préférait se faire tuer. Ses généraux l'entourèrent : « Nous nous ferons tuer volontiers tous avec vous, lui dirent-ils, mais le vrai courage ne consiste pas à sacrifier des soldats qui se sont bien conduits pendant dix heures et qui ne peuvent plus se défendre. Le vrai courage et l'honneur exigent, au contraire, que l'on fasse un traité avantageux pour ramener des troupes que Sa Majesté puisse de nouveau diriger contre les rebelles (i). »

Le général Dupont, qui avait l'âme haute, s'oublia pour ne penser qu'à ses soldats ;

(0 Interrogatoire du général Chabert.

AVAXT-TROPOS 2 I

espérant les ramener bientôt au feu et prendre une éclatante revanche, il accepta le traité. Comme je l'ai déjà dit, s'il s'était refusé à comprendre les divisions Vcdel et Dufonr dans la Convention, les négociations se seraient trouvées rompues, Lapena eût exterminé en quelques instants les faibles et impuissants débris de la division Barbou, puis opéré sa jonction avec Reding, et l'armée espagnole, forte de /joooo soldats victorieux, et flanquée par une nuée de paysans armés, n'eût pas eu de peine à détruire les 7000 hommes de Vedcl et de Dufour, exténués, encombrés de malades, et sans vivres.

11 fout le proclamer bien haut, parce que c'est la vérité : il n'y a rien, absolument rien, dans la Convention d'Andujar, dite Capitulation de Baylen, qui soit contraire à l'honneur. Conclue sous le coup d'une nécessité impérieuse, absolue, amenée par des fautes qui étaient étrangères au général Dupont et dont il serait odieux de lui faire porter la responsabilité, elle ne contient que des stipulations très avantageuses, que la position désespérée des troupes ne permettait guère d'espérer ; et rien ne le démontre mieux que la déconvenue qu'en éprouvèrent les Espagnols et leur résolution d'en éluder toutes les prescriptions. L'histoire dira qu'à Baylen, le général Dupont, le héros de Pozzolo, de Haslach, de Halle, de Braunsberg et de Friedland, fit tout ce que commandait l'honneur.

Dans le but de discréditer le général Dupont et de le perdre définitivement dans l'opinion, on greffa sur l'événement de Baylen, des faits annexes, imaginés pour montrer, par opposition à la prétendue défaillance du général, ce que peut sur la troupe l'énergie d'un chef. Devant faire justice de ces racontars, auxquels se sont laissés prendre les historiens, je me borne, dans cet Avant-Propos, à les énumérer :

i° Sous ce litre : « Un Épisode des guerres d'Espagne en 1808 », le Spectateur Militaire donna, en 1 8 4 6 , le récit d'un glorieux fait d'armes, qui fut reproduit dans de nombreuses publications, les Œuvres du maréchal Bugeaud, par le capitaine Weil, les Transformations de l'Armée française et les Capitulations, par le général Thoumas, les Suites d'une Capitulation, par Lorédan Larchey, etc., etc. Dans ce récit, il est exposé qu'en 1808 un seul des régiments appartenant aux troupes du général Dupont, le 116e de ligne, échappa à la honteuse capitulation de Baylen, grâce à l'admirable énergie de son chef, le colonel Rouelle, qui, refusant de se soumettre aux injonctions des Espagnols, ramena son régiment à Madrid, à travers tous les dangers, les privations les plus terribles et au milieu de combats incessants. — J'affirme que tout est faux dans ce prétendu fait d'armes, et je le démontrerai tout au long. Le 1 1 Ge de ligne, alors 5° régiment provisoire, enlevé par Savary à la division Gobert pour être placé temporairement sous les ordres du général Caulaincourt, pilla Cuenca, après quoi il rentra à Madrid et fut provisoirement attaché à la division Morlot, 3e du corps de Moncey. Il ne fut donc jamais compris clans la capitulation de Baylen, qui ne s'appliquait qu'aux troupes françaises en Andalousie. Mis sous les ordres du général Laval, avec le 5e régiment d'infanterie légère, 200 chasseurs à cheval et 3 pièces de canon, il partit de Madrid le 25 juillet pour tenter de rouvrir les communications avec le général Dupont ; il ne dépassa pas Madridejos, n'eut aucune initiative et fit sa retraite sur Madrid avec sa brigade et avec la division Musnier, alors à Ocafia, sans courir le moindre danger et sans livrer aucun combat. Un ordre du général Belliard, en date du 28 juillet, porte que le général Laval reçoit avis que toutes les troupes de Madridejos sont

sous son commandement el qu'il passe sous celui du général Musnier. Toutes ces troupes rentrèrent à Madrid le 3i juillet, le 2e régiment de la division Musnier faisant l'arrièregarde. — Dans le récit que j'appelle fable, il est dit que Bugeaud était alors sous-lieutenant de voltigeurs, et qu'à l'arrivée du 1 16° à Madrid, le maréchal Jourdan félicita chaudement le colonel Rouelle et ses braves officiers ; la vérité est que Bugeaud était lieutenant depuis le 21 décembre 1806, et qu'à l'époque où se passaient les événements en question, le maréchal Jourdan était encore àNaples, où l'avait laissé le roi Joseph ; il rejoignit l'armée surl'Ebre, et une lettre de Belliard, en date du 23 août, annonce que le maréchal Jourdan vient d'entrer en fonctions.

2° On a raconté qu'après la capitulation de Dupont, tous les détachements français placés sur la route de Madrid, s'étaient empressés, comme saisis d'un inexplicable vertige, de se rendre à Baylen pour se constituer prisonniers de guerre. C'est absolument faux, et pas un soldat ne commit semblable folie. La bonne foi du général Foy, qui montre nos soldats courant « à ce rendez-vous de malheur », a été surprise. Et comme rien ne coûte quand on s'abandonne à tous les écarts de l'imagination, Thibaudcau, dans son Histoire du Consulat et de l'Empire, recommande à l'admiration des siècles le premier officier qui refusa d'aller passer sous le joug à Baylen, le chef de bataillon Sainte-Église, de la division Dufour, commandant le détachement de Madridejos : la vérité est qu'il n'y avait alors, ni dans la division Dufour, ni dans l'armée française, d'officier s'appelant Sainte-Église, et que le commandant du détachement de Madridejos était le chef de bataillon Plicque. — Le seul détachement de Manzanarès, sous les ordres du chef de bataillon Berthet, trop faible pour pouvoir faire sa retraite et ayant la garde de 3oo malades, resta à son poste et fut fait prisonnier le 3 août par les troupes de Castafios, et nul ne songea jamais à incriminer Berthet qui était un brave et excellent officier.

3° Ce qui a été dit du capitaine de Villoutreys au sujet des ordres qu'il aurait donnés aux détachements français stationnant sur la route de Madrid, d'aller se constituer prisonniers à Baylen, est contraire à la vérité ; dans cette circonstance, le rôle du capitaine de Villoutreys fut absolument correct.

4° Les Mémoires attribués à Baste, et où les historiens français et étrangers n'ont pas manqué de puiser force détails peignant nos officiers et nos soldats sous les plus vilaines couleurs, sont faux. Il est inconcevable qu'on ait pu s'y tromper, l'auteur de ces Mémoires ne sachant rien du Bataillon des Marins de la Garde, ignorant ses mouvements, son effectif, ses résidences successives, plaçant Baste sur des points où il n'était sûrement pas, le mettant sous les ordres de Dupont quand il dépendait de Bessières, avec Dupont, quand il était certainement avec Vedel ; ne sachant pas même comment ont été conduites les négociations du traité d'Andujar ; exposant qu'elles ont eu lieu sous la tente du général Dupont quand elles ont été discutées loin de là, à la maison de poste (Casa del Rey} où le capitaine Baste se rendit avec le chef de bataillon Warenghien, par l'ordre du général Dupont ; disant que les négociateurs refusèrent à Baste l'entrée de la salle des séances, quand il est certain qu'il y prit la parole, etc., etc. Enfin, l'auteur de ces racontars, défigurant les faits comme à plaisir, ne sait rien de Baste ni des Marins de la Garde. — J'ai déjà dit que Baste, officier d'une grande distinction, remarquable aussi par sa bravoure, était très dévoué au général Dupont, qui obtint pour lui le grade de capitaine de vaisseau ; il fut

tué à Brienne, en l8l4, après avoir pris une part glorieuse aux campagnes de 1809, 1810, 181 1, i8i2et i8i3. Les Mémoires qu'on lui attribua faussement, et qui ne sont qu'un grossier assemblage d'erreurs, furent publiés en 1824.

5° V côté de ces récits, d'une fausseté insigne et dont la tendance est évidente, on doit placer des écrits, des Mémoires, des Souvenirs, qui, émanés d'hommes honorables et de bonne foi, n'en sont pas moins très inexacts et n'ont pas peu contribué à égarer l'opinion au sujet du général Dupont. Il est rare qu'un militaire, surtout du grade inférieur, se borne, dans ses Souvenirs, à raconter les faits qui se sont passés sous ses yeux ; souvent, pour rehausser son rôle et son propre mérite de narrateur, il juge ses chefs, ses généraux, les opérations des troupes, toutes choses qui échappent à sa compétence et où il ne peut émettre que des appréciations sans portée, inspirées par des vues étroites et par un parti pris qui ne réfléchit ni ne raisonne. Ainsi, dans une publication toute récente, Souvenirs d'un prisonnier de (juerre (Flamen d'Assigny) (1), 011 il est question de « la lâche capitulation », de « l'acte honteux » de Baylen, l'auteur, maréchal des logis chef d'artillerie dans la compagnie du brave capitaine Perdrau, fait des événements un tableau d'une extraordinaire inexactitude. L'attitude héroïque qu'il prête, par exemple, au capitaine Baste, refusant à la fin de la bataille, de se soumettre à la capitulation, est toute d'imagination, puisque Baste n'assista pas à la bataille de Baylen, se trouvant alors attaché à l'Etat-Major du général Vedel ; il n'était, d'ailleurs, que lieutenant-colonel au bataillon des marins de la Garde ; à Baylen, ce bataillon se battit admirablement, sous les ordres de son chef, le capitaine de vaisseau Daugier, et, contrairement à ce que raconte Flamen d'Assigny, il ne resta pas à l'arrièregarde et n'y laissa qu'une centaine de soldats, sous les ordres du lieutenant de vaisseau Grivel. Quelle idée peut-on avoir des hommes et des événements, à travers de semblables récits ?

Tel est, dans ses grandes lignes, l'événement de Baylen. Ce fut un douloureux échec pour nos armes, et se produisant après les prodigieux triomphes d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna et de Friedland, il eut un grand retentissement dans l'Europe entière ; mais le respect de la vérité force à dire que cette défaite n'est nullement imputable au général Dupont. Pourtant, tout arrive, à la guerre, et le hasard se plaît parfois à déjouer les plus habiles combinaisons ; il est peu de généraux illustres qui n'aient connu la défaite, et Napoléon lui-même, le plus grand capitaine de tous les temps, subit à Waterloo une effroyable déroute. Un général battu est irréprochable quand il a fait tout ce que lui commandaient le devoir et l'honneur, et il est souverainement injuste d'accabler un commandant d'armée pour n'avoir pas ordonné tel ou tel mouvement, rien ne démontrant d'ailleurs, à priori, que ce mouvement eût été possible ou même opportun.

J'ai déjà dit, et je démontrerai, en racontant les événements dans les plus grands

(1) Carnet historique et littéraire, i5 octobre ipoo.

détails, que les deux hommes réellement responsables) de la catastrophe de Baylen, sont l'Empereur et le général Vedel.

La guerre déclarée à l'Espagne fut une guerre injuste, et tout a été dit sur le guetapens de Bayonnc. Napoléon s'est, du reste, jugé lui-même, en disant que cette guerre-là l'avait perdu et qu'elle avait tué son ascendant moral en Europe. Mais une guerre inique peut être habilement menée, et l'on est forcé de reconnaître que l'Empereur se trompa totalement dans la conception et dans la direction de la guerre d'Espagne. N'imaginant pas que les Espagnols fussent susceptibles d'une grande résistance, et ne leur sachant qu'une armée peu nombreuse, il se persuada qu'il pourrait arriver à ses fins sans toucher à ses vieux soldats, aux armées d'Allemagne et d'Italie, et que des conscrits seraient très suffisants pour venir à bout de ces gens qu'il déclarait sans courage et ne cessa de traiter dédaigneusement de « racaille » et de « canaille ». Il envoya donc dans la Péninsule, des corps composés de soldats levés tout récemment, à peine habillés et ne sachant ni marcher ni se servir de leurs armes ; et ces novices se trouvèrent tout à coup transportés, sans transition, sous un ciel de feu, sans vivres, au milieu de populations soulevées, qui massacraient les malades et les détachements isolés. En outre, Napoléon voulut, de Bayonnc, diriger les mouvements de toutes les troupes.

Les conséquences d'un tel système ne tardèrent pas à se produire. Ne possédant que des moyens insuffisants, tous les généraux échouèrent : Saragosse résista énergiquement à Lefebvre-Desnoëttes et à Verdier ; Duhesme fut bloqué dans Barcelone ; Moncey, envoyé à Valence avec ioooo hommes, attaqua vainement cette grande ville, fut repoussé et dut battre en retraite jusqu'à Ocana ; Dupont essuya une catastrophe à Baylen ; enfin Junot, battu à Yimeiro par les Anglais, dut évacuer le Portugal. Bessières seul, rencontrant des difficultés moins grandes, ayant de meilleures troupes parmi lesquelles un détachement important de la Garde Impériale, et se heurtant à une armée espagnole mal composée et plus mal commandée encore, eut un succès à Médina de Bioseco.

Napoléon n'avait qu'une seule chance d'arriver à dompter l'Espagne, c'était de la frapper immédiatement d'un coup de massue, en l'envahissant avec i5oooo vieux soldats qui, victorieux sur tous les points du territoire, eussent écrasé en même temps toutes les tentatives de soulèvement dans leur germe. Dans son mépris pour la race espagnole, il l'aborda avec des conscrits, en nombre insuffisant, commandés par des officiers fatigués, usés, tirés de la réforme ou de la retraite, ou nouvellement sortis des écoles militaires, et la bravoure de ces jeunes troupes ne put triompher des difficultés d'un sol montagneux et très âpre, d'un climat violent et de la résistance indomptable d'un peuple fier et énergique, combattant pour son indépendance.

A une époque où il fallait à un courrier trois jours pour aller de Bayonne à Madrid, et trois jours pour franchir la distance de Madrid au Guadalquivir, — ■ quand les courriers n'étaient pas massacrés dans leur route, — Napoléon voulut diriger, de Bayonne, toutes les opérations des armées en Espagne. Et, par un oubli que le général Foy n'hésite pas à qualifier de « scandale sans exemple », l'Empereur plaça Moncey et Bessières, maréchaux de France, sous les ordres d'un général de division, Savary, simple colonel à Marengo, connu surtout par son dévouement aveugle à la personne de Napoléon, « exécuteur des plus hautes œuvres, machiniste en chef du meurtre du duc d'Enghien et du guet-apens de

Bayonne » (i), cl dont la réputation militaire ne pouvait être comparée à celle du général Dupont.

Ces fautes de début curent une influence désastreuse et définitive sur le résultat des guerres delà Péninsule ; elles excitèrent à un degré inouï l'orgueil des Espagnols, favorisèrent le soulèvement de toutes les provinces, et amenèrent l'intervention anglaise, dont la conséquence fut la formation d'une armée redoutable qui devait peser si lourdement sur les destinées de la France.

11 semble bors de doute que si Napoléon, en envoyant Dupont à Cadix pour occuper la ville et sauver l'escadre de l'amiral llosily, lui eût donné les forces nécessaires, ce général, connu par son talent et son énergie, eût accompli heureusement sa mission. Mais obligé de tenir Madrid et d'envoyer des troupes dans toutes les directions, l'Empereur ne Laissa au général Dupont qu'une des trois divisions de son corps d'armée; il y ajouta d'autres troupes, il est vrai, mais la plupart ne rejoignirent jamais : les régiments suisses passèrent du côté des Espagnols, et la brigade que devait détacber l'armée de Portugal, trouvant le pays soulevé, ne dépassa pas la frontière. Il arriva donc que le général Dupont, dès son entrée en Andalousie, se trouva avec ioooo hommes (dont 2 000 Suisses douteux, qui l'abandonnèrent à Baylen), et avec une artillerie médiocre, composée principalement de pièces de /i, cliargé d'aller s'emparer d'une place très forte comme Cadix, en s'avançant au milieu de populations soulevées, et en conquérant des grandes villes telles que Cordoue et Séville, avec l'obligation de laisser de fortes garnisons derrière lui pour assurer sa ligne de retraite, et de battre l'armée ennemie qui occupait cette province.

Homme de guerre supérieur, le général Dupont apprécia bien vite la gravité de la situation ; il en rendit compte à Madrid et ne passa pas un seul jour sans réclamer ses deux autres divisions, afin de pouvoir mareber rapidement sur Cadix et empêcher la formation de l'armée espagnole qui s'organisait au delà de Séville, sous les ordres du général Caslanos. En attendant ses renforts, il se dirigea sur Cordoue, qu'il enleva d'assaut, le 7 juin, après avoir dispersé une armée ennemie au pont d'Alcolea. — Au bout de dix jours, ne recevant pas de nouvelles de Madrid et se sentant très en l'air à Cordoue, il jugea prudent de se rapprocher de la Sierra-Morena ; il s'arrêta, le 18 juin, à Andujar, pour y attendre ses divisions.

A la fin du mois de juin, quinze jours avant l'apparition de l'armée espagnole en face d'Andujar, l'arrivée de la division Yedel rouvrit enfin, après un mois d'isolement complet, les communications du général Dupont avec Madrid. Toutes les lettres qu'il reçut à partir de ce moment lui portèrent l'ordre précis, impératif, de rester à Andujar, et la défense absolue de faire aucun mouvement offensif avant la prise de Saragosse et de Valence. « C'est l'ordre exprès venu de Bayonne », lui écrit Savary ; et le général Dupont répond : « Pour me conformer à vos intentions, je me maintiendrai à Andujar avec la dernière opiniâtreté. » C'est clair, et je démontrerai que tous les ordres, sans exception, qui parvinrent au général Dupont avant le 19 juillet, lui prescrivaient de se maintenir à Andujar.

(1) Taine. Les origines de la France contemporaine.

20 AVANT-l'HOPOS

La position du général Dupont était donc celle d'un commandant d'année à qui l'on ne donne pas de troupes et à qui l'on interdit toute initiative, toute liberté. On ne lui dit pas : « Vous resterez à Andujar, à moins que vous ne jugiez absolument nécessaire d'abandonner ce point ; » mais bien : « Vous resterez à Andujar ; » et le général Dupont, qui n'a cessé de montrer les inconvénients, les dangers de la situation, mais qui n'a pas à discuter un ordre formel de l'Empereur, répond : « Je me maintiendrai dans ma position arec la dernière opiniâtreté. » L'ordre qu'il a reçu est donc bien formel, impératif, et, par conséquent, la responsabilité des événements qui en découlèrent, doit retomber, non pas sur le général Dupont qui n'a fait qu'obéir, mais sur celui qui a donné l'ordre, c'est à-dire sur l'Empereur. — Pourtant, dès que la catastrophe de Baylen est connue, c'est à qui abandonnera le général Dupont : le duc de Rovigo, commandant en chef en Espagne, qui a donné les ordres à Dupont, se dérobe et disparaît, et jamais il ne lui sera demandé aucune explication, car un mot de lui suffirait pour dégager le général Dupont, dont la perte est résolue ; l'Empereur, préoccupé uniquement d'écraser son lieutenant et n'ayant nul souci de la vérité, déclare sans hésiter que l'ordre qu'avait Dupont de rester à Andujar était conditionnel ; et Berthier, qui a transmis l'ordre de Aapoléon et qui connaît mieux que personne le talent de l'ancien chef d'état-major général de Marengo, écrit que le général Dupont « a fait la sottise inconcevable de s'acculer à des montagnes qui n'offrent aucun débouché ». L'esprit reste confondu devant de pareils faits (i).

Il n'est pas exact, d'ailleurs, que la catastrophe de Baylen ait eu pour cause unique le maintien du général Dupont à Andujar. Cette position exigeait, pour pouvoir être conservée, l'occupation de deux points d'une importance capitale: Baylen et le bac de Mengibar, sur le Guadalquivir. Le général Dupont n'avait pas manqué de se préoccuper des mesures à prendre pour tenir solidement à Baylen et au bac de Mengibar, et il avait fait, à ce sujet, au général Vedel, toutes les recommandations nécessaires. Si ses instructions eussent été suivies, il eût débouché par le pont d'Andujar avec toutes ses forces disponibles, pour attaquer le général Castanos ; mais lorsqu'il eut acquis la certitude que, contrairement à ses ordres, Baylen avait été abandonné par Vedel et occupé par l'ennemi, il se vit dans l'obligation impérieuse de réoccuper ce poste essentiel et de quitter Andujar, afin de conserver sa ligne de retraite. Il comptait fermement, d'ailleurs, être soutenu dans son attaque sur Baylen par Vedel qui, se trouvant vraisemblablement à petite distance de ce point, aurait le temps d'accourir et de placer l'ennemi entre deux feux ; pendant toute la bataille on l'entendit répéter : « mais que fait donc Vedel ? que fait donc Vedel ? » Certes, personne n'a jamais mis en doute la bravoure de Vedel, mais tout le monde convient qu'à sa place, tout général, même médiocre, fût arrivé sur le champ de bataille de Baylen assez à temps pour assurer le triomphe de nos armes.

« A cette époque, dit M. Thiers, les persécuteurs ordinaires du malheur, jugeant

(i) Dans ses remarquables Conférences de Stratégie et Tactique générale, faites à l'École supérieure de guerre sur la campagne de 1806, le colonel Bonnal, actuellement général commandant de l'Ecole, porte un jugement d'une sévérité extrême sur le maréchal Berthier, à qui il reproche d'avoir, dans un ordre au maréchal Lannes, altéré le texte véritable, pour masquer sa propre faute. Et le colonel Bonnal ajoute : « Ce fait n'est pas isolé ; on en trouve d'autres exemples en fouillant la correspondance du maréchal Berthier. »

AYANT-FROPOS

sans connaissance et sans pitié ce déplorable événement, imputèrent à la lâcheté et au désir de sauver les fourgons chargés des dépouilles de Cordoue, l'affreux désastre cpii frappa l'armée française. C'est ainsi que juge la bassesse des courtisans, toujours déchaînée contre ceux que le pouvoir lui donne le signal d'immoler. Il y eut beaucoup de fautes, mais pas une seule infraction à l'honneur, dans cette triste campagne d'Andalousie. La première faute fut celle de Napoléon lui-même, qui, après avoir fait naître par les événements de Bayonne une fureur populaire inouïe, devant laquelle toute opération de guerre devenait extrêmement périlleuse, se contenta d'envoyer huit mille hommes à Valence, douze mille à Cordoue, en paraissant croire que c'était assez. Il s'aperçut bientôt de son erreur, mais

trop tard

« La longue fde des bagages, a-t-on répété souvent, amena tous nos malheurs. En supposant qu'un général fût capable du stupide calcul de perdre son honneur, sa carrière militaire, le bàlon de maréchal qui lui était réservé, pour quelques centaines de mille francs, somme bien inférieure à ce que Napoléon donnait aux moins bien traités de ses lieutenants, huit ou dix fourgons auraient porté les prétendues richesses de Cordoue en matières d'or et d'argent, et il s'agissait de plusieurs centaines de voitures, dont le nombre excessif avait pour cause évidente la situation morale du pays, dans lequel on ne pouvait laisser en arrière ni un blessé ni un malade. Enfin, ces fameux fourgons furent pillés, et, la caisse de l'armée comprise, on y trouva à peine trois ou quatre cent mille francs (1).

Le général Dupont est une grande figure. Il avait à un haut degré les deux qualités qui sont la caractéristique des grands capitaines : la rapidité dans la décision et l'énergie dans l'exécution. Rien ne l'étonnait, à la guerre, et en se trouvant tout à coup avec les 5 3oo hommes de sa division, en présence des Go 000 Autrichiens de Mack, il donnait ses ordres avec le même sang-froid, la même précision, que s'il se fût agi d'un événement ordinaire. Ses officiers et ses soldats l'adoraient pour sa bonté, sa simplicité, ses talents et sa grande bravoure : au plus fort du danger, on voyait toujours Dupont, calme, souriant, l'épée à la main, donnant l'exemple.

Jusqu'en 1808, il n'avait paru sur les champs de bataille que pour y accomplir des exploits extraordinaires. A Pozzolo, le 25 décembre 1800, il avait, avec i5 000 Français, battu à plate coulure 45 000 Autrichiens parmi lesquels se trouvaient, avec Bellegarde, Zach et Kaim, les 28000 soldats de Mêlas qui avaient, à Marengo, mis Victor en déroute, culbuté Lannes et gagné la première bataille, la victoire finale du Premier Consul ayant été due, comme je le montrerai, à des incidents fortuits, l'arrivée de Desaix, la charge de Kellermann et surtout la panique effroyable qui s'empara de l'armée autrichienne.

A Haslach, laissé avec sa seule division sur la rive gauche du Danube, en présence de toute l'armée autrichienne que l'Empereur s'obstinait à aller combattre derrière l'Iller, il avait livré une bataille victorieuse, qualifiée avec raison d'extraordinaire et d'admirable,

(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. IX, p. i84-

sans laquelle toute l'armée de Mark s'écoulait vers la Bohême, échappant ainsi à .Napoléon. C'est à Dupont et à l'admirable intrépidité de sa division, que l'Empereur dut de pouvoir capturer l'armée autrichienne à Ulm.

Dans la marche de la Grande Armée sur Vienne, à Diernstein, le général Dupont sauva le maréchal Mortier et la division Gazan cernés par /joooo Russes.

À Halle, toujours avec ses trois régiments : u'' léger, 32° et 96e de ligne, se trouvant en face des 25 000 Prussiens du chic de Wurtemberg, le général Dupont franchit un pont et une longue digue sous le feu le plus violent, culbute l'ennemi, emporte la ville de Halle dans un furieux combat, puis débouche sans hésiter sur l'armée prussienne qui occupe les hauteurs et la force à la retraite. Lorsque l'Empereur vint à Halle et qu'il vit le lieu du combat, il ne cacha pas sa surprise: « Comment, dit-il, c'est sur ce pont qu'ils ont passé, devant une armée ! j'aurais hésité à attaquer avec 60 000 hommes. »

A Nossentin, il fait essuyer une défaite complète à Bliicher et le rejette sur Li'ibeck.

A Braunsberg, il se couvre de gloire, et, suivant l'expression même de Bernadotte, il ajoute encore à Y admiration que toute l'armée a pour lui.

Enfin, à Fricdland, il est vraiment le héros de la journée. Au moment où les deux divisions Marchand et Bisson, du corps de Ney, ployant sous l'effort des Russes, sont repoussées et presque mises en déroute, le général Dupont, de sa propre initiative, sans ordre de personne, comme Kellermann à Marengo, fait un signe à ses braves régiments et les entraîne, baïonnette baissée, sur la garde impériale russe, dont il fait une affreuse boucherie. Ney rallie ses troupes, les ramène vers Friedland et entre clans la ville où il rencontre Dupont : les deux vaillants s'étreignirent, ils se valaient. Le soir de cette glorieuse journée, qui marque l'apogée de la fortune impériale, Napoléon dit au général Dupont : « Votre division a décidé la victoire ; vous avez fait beaucoup pour moi, je vous récompenserai. » Nous allons voir ce que fut la récompense de l'Empereur.

On sait le rôle glorieux joué à Friedland par le général Senarmont, qui mena ses canons jusqu'à 60 toises des Russes pour les couvrir de mitraille ; c'est une des physionomies les plus belles, les plus pures de cette grande épocpie, et il va de pair avec Drouot. Rien ne peint mieux l'estime et l'admiration dont toute l'armée entourait le général Dupont, que cette lettre que lui adressa Senarmont lorsqu'il sut que l'Empereur l'avait fait grand cordon.

Mon Général,

J'apprends en ce moment et avec grand plaisir la justice tardive qui vient d'èti-e rendue à vos éminents services. Cette distinction n'ajoute rien à votre mérite, mais elle ajoute à la satisfaction de ceux qui vous respectent et vous aiment, je vous prie de me mettre du nombre et de recevoir mes félicitations sincères.

J'ai l'honneur de vous saluer.

Le Général de Brigade commandant l'artillerie du Ier corps, Senarmont.

Wehlau, le it\ juillet 1807.

Tel était, en 1807, le général Dupont, proclamé par Napoléon lui-même « l'officier le plus distingué de l'armée ». Et, après Friedland, toute l'armée s'était étonnée qu'il n'eût

»v.wr piton is

pas été l'ait maréchal d'Empire, et que cette haute dignité fût allée à Victor (i), dont le rôle avait été fort effacé pendant la bataille et dans toute la campagne, et dont les services n'approchaient pas de ceux du général Dupont. Au premier rang de la milice il était vraiment, comme le dit le général Foy, et glorieux entre tous.

Le général Dupont reçoit le commandement du 2° Corps d'observation de la Gironde, chargé d'opérer en Espagne. Il s'en va en Andalousie, et, un jour, un bruit se répand : Dupont a capitulé !!...

Que va faire l'Empereur, chef suprême, et défenseur attitré de l'honneur de ses officiers et de ses troupes? Que va penser celte armée, qui a pour le général Dupont tant de respect et d'admiration? Sans doute, tous les gens de cœur vont se dire que ce grand soldat a pu être malheureux, puisque cela arrive aux plus illustres capitaines, mais qu'il n'a pu manquer à l'honneur, et l'Empereur, que Dupont a si glorieusement servi, \a sûrement faire la lumière sur ce qui s'est passé et démontrer que le plus distingué de ses lieutenants est resté irréprochable.

Hélas ! — je le dis avec une douleur infinie et parce que la vérité m'y contraint, — ce qui va se passer sera tout autre, et ce sera là vraiment l'unique honte qui pèsera sur le nom français, au sujet de Baylcn. Avant de connaître la question, avant d'être renseigné sur les événements, avant d'avoir entendu le général Dupont dans ses explications, l'Empereur tout-puissant, renouvelant les procédés des Pharaons d'Egypte qui massacraient les porteurs de mauvaises nouvelles, désigne le général Dupont comme coupable et comme victime, et jette sur lui un retentissant anathème. Il cric à l'armée, à la France entière, que Dupont a commis à Baylen un acte honteux, infâme, l'éternel déshonneur du nom français, qu'il a sali l'uniforme, et non content de briser sa carrière par une telle iniquité, il l'accuse aussi de vol afin de tuer également son honneur ; et, pour arriver à ses fins, Napoléon ne craindra pas de ramasser de misérables gazettes espagnoles qui prêchent l'assassinat de ses soldats et le traînent lui-même dans la boue, et de les envoyer à son ministre delà guerre, comme pièces à conviction contre Dupont! De vérité et de justice, il ne saurait être question. Lorsque César a rendu son verdict, qui donc oserait aller à l'enconlrede la sentence du maître, « inexorable autant que maître? (2) » Et qui pourrait un instant supposer l'Empereur capable de reconnaître ses torts et de revenir sur un jugement aussi solennel? Cela, il ne le fit qu'à Sainte-Hélène, quand il était abattu pour toujours et courbé sous l'arrêt de l'inexorable destin...

Nous allons donc assister à ce spectacle inouï de Napoléon accablant d'outrages le général Dupont, le désignant au mépris de toute l'armée, et s'opposant à ce qu'il puisse se défendre, usant de stratagèmes à peine croyables pour empêcher la vérité de se produire.

« Napoléon, dit M. Thiers, se laissant aller à croire tout ce cpie la malveillance y ajoutait de suppositions déshonorantes, s'écria que Dupont était un traître, un lâche, un

(1) Il est certain que Napoléon nomma Victor maréchal, pour faire sa paix avec le marccltal Lannes, l'ami de \ ictor. Lannes, très irrité contre l'Empereur, comme de nombreuses lettres le démontrent, avait témoigné l'intention de quitter l'armée.

(2) R. P. Lacerdaire, Mélanges.

3o AVANT-PROPOS

misérable, qui, pour sauver quelques fourgons, avait perdu sou armée et qu'il le ferait fusiller. — Ils ont sali notre uniforme, dit-il, en parlant de lui et des autres généraux ; il sera lavé dans leur sang. — Il ordonna donc que dès leur retour en France, le général Dupont et ses lieutenants fussent arrêtés, et livrés à la Haute-Cour Impériale. Du reste, sa colère, sincère en grande partie, était feinte aussi à un certain degré. Il voulait expliquer autour de lui les mécomptes éprouvés en Espagne, en attribuant à un général, à ses fautes, à ses prétendues làcbetés et forfaitures, la tournure imprévue des événements. Et bientôt la bassesse des courtisans, se ployant à sa volonté, se déchaîna en jugements implacables à l'égard du général Dupont...

« 11 se laissa influencer un moment par les bruits calomnieux répandus sur le général Dupont, et il le fit interroger sur ces bruits, sans y croire beaucoup lui-même. Il n'y croyait même plus du tout quelque temps après (i) ».

Ainsi M. Thiers déclare que Napoléon, certain de l'innocence du général Dupont, l'outragea, l'accusa de lâcheté, de trahison, et l'écrasa de la façon la plus odieuse, aidé en cela par la bassesse des courtisans. Il n'a pas été porté de jugement plus accablant sur l'Empereur.

La Junte de Séville ayant décidé de ne tenir aucun compte de la Convention conclue à Andujar, les troupes françaises sont arrêtées dans leur marche de Baylen vers les ports où devait s'opérer l'embarquement. Le général Dupont proteste et réclame énergiquement l'exécution du traité : il envoie à Séville le général Chabert et le capitaine de vaisseau Daugier. Le général Castanos se trouvait encore dans cette ville ; c'était un loyal officier, très préoccupé d'éviter que son nom ne fût attaché à une infamie, et il obtint de la Junte un Acte additionnel à la Convention d'Andujar, garantissant l'exécution de ce traité et stipulant que si l'évacuation des troupes françaises ne pouvait se faire par mer, elle aurait lieu par terre (2). Mais le départ du général Castanos pour Madrid, laisse le champ libre a Morla, qui avait succédé, comme capitaine général, à l'infortuné Solano. Finalement la Junte de Séville refuse d'exécuter la Convention d'Andujar ; les officiers généraux sont séparés de leur troupe, malgré leurs protestations, et, après avoir été en butte aux plus odieux traitements, nos soldats sont entassés dans les pontons de Cadix, puis déportés en partie sur l'îlot désert et aride de Cabrera, où la plupart succombent, au milieu d'épouvantables souffrances. Quelques-uns furent emmenés en Angleterre. Je donnerai les récits inédits de plusieurs survivants de ce drame affreux.

Le général Dupont et les officiers de son état-major sont transportés à Toulon. Dès son débarquement, le général est mis en prison, tous ses papiers sont saisis. On le ramène à Paris, où il est écroué à la prison militaire de l'Abbaye, avec les généraux Marescot, Vedel, Chabert et le capitaine de Yilloutreys, qui avait pris part aux négociations d'Andujar. Vainement le général Dupont supplie l'Empereur de l'écouter ; Napoléon refuse d'entendre le glorieux lieutenant qui l'a servi avec un dévouement si grand, si désinté-

(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, t. IX, p. 245.

(2) Il est très rarement fait mention de cet acte additionnel, dont je donnerai le texte.

AVANT-PROPOS 3l

rcssé, et comme il ne doute pas de son innocence, il prend des mesures pour que la vérité ne puisse pas se faire jour. Au fur et à mesure que les officiers du Corps de la Gironde sont débarqués à Toulon ou à Marseille, chacun d'eux reçoit personnellement du Ministre de la guerre l'ordre de se rendre, soit à l'état-major de l'armée d'Espagne, soit à l'étatmajor de l'armée d'Italie, aussitôt qu'il aura purgé sa quarantaine. On veut se ménager l'e-xcuse misérable de n'avoir interrogé personne, parce que tous les officiers qui auraient pu donner des renseignements, étaient à l'armée ; on ne veut qu'aucun d'eux puisse venir, à Paris, raconter ce qui s'est passé à Baylen, et de Knyff, aide de camp du général Dupont, tombé gravement malade, se voit refuser l'autorisation d'aller se faire soigner dans sa famille. Je donnerai, sur ces incidents, tous les détails désirables.

Et afin d'induire les officiers en erreur relativement aux stipulations de la Convention conclue par le général Dupont, il est dit, dans l'ordre que reçoit chaque officier, (i) que, l'ennemi n'ayant pas observe' la capitulation, l'Empereur décide crue M. X... n'est pas prisonnier de guerre ; alors que, aux termes mêmes de cette Capitulation, aucun officier ou soldat du Corps de la Gironde ne pouvait être prisonnier de guerre, une fois rentré en France. Le fait que les Espagnols n'avaient pas observé la Capitulation, était donc, au point de vue de la destination à donner aux officiers, sans intérêt et sans valeur.

Napoléon décida d'abord que le général Dupont et ses coaccusés seraient jugés par la Haute-Cour Impériale, dont la composition était réglée par le Sénatus-Consulte organique du 28 floréal an XII (titre XIII). Déjà tous les préparatifs avaient été faits au Luxembourg pour les séances prochaines, les places étaient désignées, le général Dupont avait choisi ses défenseurs. Devant cette juridiction régulière, il eût fallu entendre les témoins cités par les accusés. L'Empereur s'étant préoccupé, au dernier moment, de l'opinion probable de la Haute-Cour, comme il lui fut dit que vraisemblablement elle acquitterait, il annula tout ce qui avait été fait et renonça à faire juger régulièrement le général Dupont. Le sachant très estimé dans l'armée, très aimé de ses supérieurs, de ses égaux, de ses inférieurs, de tant de braves qui l'avaient vu combattre en héros, en chef audacieux et habile, et qu'il avait si souvent menés à la victoire, il comprit que la publicité donnée au procès du général Dupont, loin d'affaiblir la considération dont il jouissait, ne ferait, au contraire,

(1) Le général Cassagne (division Vedel) qui, aux termes mêmes de la Capitulation, ne devait en aucun cas être prisonnier de guerre, reçut la lettre suivante, dont la tendance est manifeste :

« Le 7 décembre 1808.

« Le Ministre de la guerre au général de brigade Cassagne, à Marseille.

Ordre de l'Empereur du 28 novembre 1808

— <( Général, l'intention de l'Empereur est que vous vous rendiez de Marseille à

« Bayonne où vous recevrez des ordres ultérieurs. Vous voudrez bien partir en poste pour cette « destination.

« Vous ne devez point vous considérer comme prisonnier de guerre, les Espagnols ayant violé la « capitulation.

« Recevez,... »

Des lettres identiques furent envoyées aux autres officiers qui, pas plus que le général Cassagne, n'avaient été un seul instant considérés comme prisonniers de guerre. Dans la pensée qu'ils ne connaîtraient pas les termes exacts de la Capitulation, il s'agissait de leur faire croire que le général Dupont les avait indignement sacrifiés.

3a \\ \y\ PBOPoa

que l'augmenter. Il résolut donc d'empêcher toute explication, toute révélation, toute dis cussion, toute polémique, et de bâillonner en quelque sorte sa victime, toul en faisan) répandre d'odieuses calomnies sur sa conduite en Espagne, de façon à préparer, à fatiguer et à endormir l'opinion. Au boni de quelques années de silence, il pourrait, pour donner une apparence de légalité à son arrêt, se couvrir de l'avis d'un Conseil d'enquête dont il désignerai! lui-même tous les membres.

Le général Dupont et, les autres accusés furent donc maintenus à la prison de l'Abbaye. Il y occupaient des chambres s'ouvrant sur un corridor où les chiens venaient déposer des ordures, cl dont les fenêtres donnaient sur des latrines qui répandaient des odeurs infectes; ces locaux étaient lellcment malsains, que les prisonniers ne tardèrenl pas à tomber malades. Des médecins, dont je donnerai les rapports, conclurent à la nécessité de déplacer d'urgence les prisonniers, qui furenl envoyés séparémenl dans des maisons de santé voisi nés de Paris, sous la surveillance de gendarmes qu'ils devaient loger et entretenir. Le général Chabert, réduit, par ordre du ministre de la guerre, au tiers de sa solde d'activité, et absolument sans fortune, fit observer combien il lui était difficile, avec des moyens si faibles, de subvenir aux besoins de sa femme et de sa fille, et de payer les frais de la maladie qu'il avait contractée à l'Abbaye ; il faisait valoir que son fils unique, officier d'avenir, avait été massacré par les Espagnols, et il demandait qu'on lui accordât au moins l'intégralité de sa solde, sans laquelle il lui était impossible de subsister. Le ministre de la guerre, louché de cette navrante détresse, transmit la supplique du général Chabert à l'Empereur, qui, de sa main, écrivit en marge : « Refusé. » El le général Chabert était innocent !! Dans de nombreuses lettres au procureur général, il se plaint de la cruauté, de l'inhumanité dont on use envers lui ; « je préfère, écrit-il le 2 octobre 180g, guérir dans une maison réservée pour l'indigent et le malheureux, à périr misérablement en prison. » A cette époque, il ne quittait plus le ht.

Cette situation se prolongea pendant les années 1809, 1810 et 181 1, sans que ces grands cordons, ces commandants de la Légion d'honneur, ces glorieux serviteurs de la France, traités comme de vulgaires malfaiteurs, pussent obtenir des juges et le droit de se défendre, qu'on ne refuse pas aux pires criminels. Enfin, au mois de février 181 2, quand on pouvait penser que l'opinion s'était tout à fait désintéressée du général Dupont, les accusés de 1808 furent saisis par la gendarmerie et incarcérés de nouveau à l'Abbaye.

Rien ne montre mieux tout l'odieux de celte parodie de justice, et la volonté bien arrêtée d'écraser quand même le général Dupont, que les lignes suivantes tirées du rapport d'une commission chargée par l'Empereur de lui donner un avis sur l'affaire de Raylen : « La Haute-Cour n'a pas encore été réunie », dit le rapport, « et la marche des opinions diverses dans ce grand Corps, ne peut être appréciée que par des conjectures. D'après celles qu'on peut raisonnablement former, on peut craindre qu'il n'y ait une assez forte divergence d'avis dans l'affaire présente, suivant le caractère, les liaisons, les affections, les préventions même des individus, et que l'absence d'une loi précise, positive, applicable sans conteste, laissant de l'hésitation dans les esprits, ne donne plus de chance à l'acquittement des prévenus. Or cet acquittement a paru à la commission être un des événements auxquels, dans l'incertitude, d ne convient pas d'exposer le Gouvernement

\\ UJT-PROPOS 33

Il y a moins d'inconvénients à statuer sur l'affaire d'une manière sûre, infaillible, non

douteuse dans le résultat, Ce mode ne fût-il pas le meilleur à suivre, que de suivre le mode île procédure reconnu le meilleur dans la forme, mais moins certain dans ses résultats. » 11 est impossible d'avouer plus cyniquement que la question qui se pose ne saurait être de rechercher la vérité et de faire la justice, et qu'il s'agit uniquement de condamner et de déshonorer à tout prix le général Dupont. On y arrivera au moyen d'un Conseil d'enquête.

Un décret impérial du 12 février 18 12 ordonna la réunion, au palais des Tuileries, sous la main même du Souverain, d'un Conseil d'enquête, composé de quinze grands dignitaires désignés par l'Empereur, et chargé d'émettre un avis sur la conduite du général Dupont et de ses coaccusés, à Baylen. Tl tint sa première séance le 17 février, sous la présidence de l'archiehancelier Camhacérès. Les accusés comparurent sans défenseurs. On leur lut le réquisitoire du procureur général de la Haute-Cour, et chacun d'eux eut deux jours pour rédiger sa défense, de mémoire, car on leur avait pris tous leurs papiers lors de leur débarquement à Toulon ou à Marseille. Le général Dupont obtint une copie de sa correspondance avec le général Yedcl, mais on ne lui donna pas les lettres et ordres qu'il avait reçus de Madrid et qui eussent été sa justification, en découvrant Savary, Berthier et l'Empereur. La dernière séance du Conseil eut lieu le i!\ février.

Le procès-verbal des séances et des délibérations du Conseil d'enquête fut établi le 27 février, et, le i'r mars 181 2, parut un décret de l'Empereur arrachant grades et décorations aux accusés. Les membres du Conseil s'étaient fait une opinion en six séances ; je déclare avoir mis six mois d'un labeur opiniâtre, de chaque jour, pour me permettre une opinion sur l'affaire de Baylen, discutant loyalement le pour et le contre, pesant mûrement toutes les objections, analysant plus de deux mille lettres et rapports, et arrivant finalement à la conviction absolue, définitive, de l'innocence du général Dupont. Le Conseil d'enquête chargé de donner son avis sur la conduite du maréchal Bazaine mit six mois pour se prononcer ; le procès dura dix-huit mois, et on interrogea 267 témoins. Pour le général Dupont, — et c'est là vraiment la physionomie morale de celle monstrueuse procédure, — en trois ans on n'interrogea pas un seul des témoins cités par le général. On n'interrogea même pas le général Barbou commandant la division qui combattit à Baylen. On n'interrogea ni les généraux Pannetier, Eresia, Rouycr, Schramm, Eaultrier, Dabadie, Cassagne, Lagrange, Liger-Bclair, Laplane, ni les chefs de corps, ni les capitaines de vaisseau Dangier et Basle, commandant les marins de la Carde, ni le colonel de gendarmerie Huche, ni les aides de camp qui avaient rempli des missions si importantes sur le champ de bataille même, ni les commissaires des guerres, qui, tous, eussent pu donner des renseignemenls précieux sur ce qui s'était passé a Baylen. On n'interrogea pas non plus Savary, qui avait donné des ordres à Dupont, et qui avait eu aussi l'imprudence de lui envoyer la lettre fatale qui fut saisie sur M. de Eénelon, portée à Castanos, et fit refuser le retour du corps d'armée sur Madrid, ce qui amena la violation de la Capitulation. Et en 1812, plus de trois ans après les événements d'Andalousie, le procureur général de la Haute-Cour n'ayant pu faire contre le général Dupont l'ombre d'une preuve, se borna à énoncer des doutes, des suppositions, et à diriger contre le général des imputations dont je démontrerai l'inanité.

Le Conseil d'ciiquèlc de 1812 avait émis l'avis que le général Dupont ne pourrait pas habiter à moins de vingt lieues de la résidence impériale. Napoléon, de sa propre autorité et au mépris de toute justice, montrant ainsi le fond de son âme, ordonna que le général Dupont serait jeté en prison pour un temps indéfini, et il le fil incarcérer au fort de Joux, où il resta jusqu'au mois d'avril 1 8 1 3. 11 fut alors transféré à la citadelle de Doullens, où sa captivité devint beaucoup moins rigoureuse, et, au mois de janvier 181 /|, on lui assigna comme résidence la ville de Dreux, où il jouit d'une liberté presque complète. Les rigueurs de l'Empereur baissaient avec sa fortune.

Une conclusion s'impose, et pour l'histoire cl la postérité, elle se formule ainsi : Non, le général Dupont n'a pas commis à Daylen un acte honteux; il s'y est, au contraire, conduit en vaillant soldat, en homme d'bonncur, en chef humain, soucieux de sauver les braves enfants qui avaient combattu avec lui dans la mesure de leurs forces. Le traitement que lui infligea l'Empereur est une iniquité, cl M. Thiers l'a défini par ces mots qui doivent rester : la bassesse se ruant sur le malheur (1). Je me fais un devoir de reconnaître que, dans son Histoire du Consulat et de l'Empire, M. Thiers, agissant en honnête homme, n'a pas hésité à dégager complètement l'honorabilité du général Dupont dans les événements de Baylen ; il lui reproche seulement d'avoir manqué de jugement, d'initiative et d'énergie, ce en quoi il s'est trompé, comme j'en ferai la preuve, les documents nécessaires lui ayant fait défaut pour connaître exactement les faits. L'appréciation moins compétente du général Thoumas met également hors de cause l'honneur du général Dupont, et fait de même justice de la sotte légende des fourgons gonflés du butin de Cordouc.

On a écrit que Dupont était généralement méprisé depuis Baylen. Rien n'est plus inexact, et je le prouverai en citant les nombreuses lettres que lui écrivirent des officiers de tout grade, ayant servi sous ses ordres en Andalousie ; toutes témoignent d'un grand respect et d'un véritable culte pour le chef intrépide et bon, plein de talent, qu'on trouvait toujours sous les balles, au point le plus périlleux, encourageant tout le monde à faire son devoir. Si le général Dupont a été méprisé après Baylen, il n'a pu l'être que par des hommes méprisables ou légers et ignorants, empressés à flatter les passions du maître, car nul n'a le droit de jeter le mépris sur son prochain tant qu'il n'a pas été dûment convaincu d'un acte honteux, et j'ai dit qu'en trois ans, malgré l'intention bien arrêtée de perdre et de déshonorer le général Dupont, on n'avait pas pu faire contre lui la moindre preuve. C'est s'avilir soi-même que de toucher à tort à l'honneur d'autrui, et la loi devrait avoir des rigueurs impitoyables pour quiconque se rend coupable d'un pareil crime ; la vie n'est qu'un incident, l'honneur est tout.

Parmi les nombreux témoignages d'estime et d'affection que reçut le général Dupont,

(1) Discours sur le Remplacement militaire, prononcé à l'Assemblée Nationale, le 21 octobre i848, par M. Thiers

au cours des événements qui suivirent la Convention d'Andujar, je retiendrai seulement, pour cet Avant-propos, les suivants :

\u moment où il se préparait à quitter l'Andalousie, le brave général Cassagne, un des héros d'Auerstàdt, qui commandait une brigade de la division Vedel et avait vu son général à l'œuvre dans la Sierra-Morena, écrivait au général Dupont :

Moron, le i5 août 1808.

Monsieur le général en chef,

Chargé par Votre Excellence, de remplir ses dispositions bienfaisantes envers mes camarades, j'ai aujourd'hui une obligation non moins chère à remplir, celle de vous faire agréer leur reconnaissance. Je vous fais, en particulier, Monsieur le général en chef, agréer la mienne, pour tout ce que Votre Excellence a daigné faire de gracieux et d'utile en ma faveur. Je prends occasion de renouveler à Votre Excellence, les assurances de respect et d'attachement, avec lesquels j'ai l'honneur...

Le général de brigade, Signé : Cassagne.

A son arrivée en France, le général Cbabert, qui avait négocié la Convention d'Andujar comme Desaix avait négocié la Convention d'El-Arish, écrivit au général Dupont une lettre dont les passages suivants furent communiqués à l'Empereur :

Au Lazareth de Marseille, le la novembre 1808. Mon général,

Le Parlementaire, qui est chargé de transporter en France le général Vedel, etc., a été

signalé hier et a mouillé le même jour au port de Marseille. Ils doivent être transférés aujourd'hui au Lazareth ; je les ai vus au fort Saint-Séhastien (1), où ils ont été détenus pendant vingt jours. Avant mon départ, ils m'ont tous témoigné leur mécontentement de la manière inconcevable dont le général Vedel s'était conduit le 19, de l'insouciance (qu'ils appellent lâcheté) qu'il montra à la Caroline et surtout à Guarroman, lorsqu'ils entendaient la canonnade et la fusillade qui parlaient de Baylen, et du refus qu'il a constamment fait de se porter avec rapidité sur Baylen, d'après les instances réitérées qui lui furent faites par tous les généraux et chefs de corps. Ils avouent que la cause de nos désastres est due à l'inexpérience et à la pusillanimité du caractère du général Vedel. Enfin, mon général, j'espère que le moment n'est pas éloigné où Sa Majesté, mieux instruite, vous rendra toute sa confiance, confiance justement méritée par vos faits d'armes antérieurs; cl certes, la bataille de Baylen et la conduite que vous y avez tenue, lorsqu'elle sera mieux connue, ne pourra que l'augmenter.

« Vous savez sans doute aussi que je suis en arrestation, en vertu du même ordre qui vous a fait arrêter ; je ne m'en plains pas. Etant comme vous, sans reproche, je n'ai d'autre désir cpie celui d'être mis à même bientôt de prendre ma revanche contre un ennemi qui n'a eu sur nous que l'avantage du nombre ; qui ne nous a pas vaincus, puisque nous avons traité avec lui sur le champ de bataille, et qui sait bien lui-même que nous avons été vaincus par la famine et non par lui ; et à qui il reste la honte d'avoir violé la capitulation, ce qui est sans exemple chez les peuples, même les plus barbares.

Signé : Chabert.

Je cite cette lettre telle qu'elle figure dans les papiers relatifs à Baylen, sans m'arrêter

(1) Le fort de Saint-Sûbastien est un des forts de Cadix.

36 AVAKT-PROPOS

autrement sur le jugement sévère qui vise la conduite du général Vedcl et qui me semble excessif, le général étant réputé pour son courage. Je me borne à dire que le général Chabert s'était battu très bravement à Baylen, où il avait eu deux chevaux tués sous lui, et que sa belle conduite l'avait fait désigner par tous ses collègues pour conduire les négociations ; il avait d'abord refusé, puis avait accepté, par dévouement.

De son côté, le général Pannetier, qui commandait à Baylen une brigade de la division Barbon, écrivait, en 181/4, le 18 mai, au général Dupont, une lettre dans laquelle il était dil : « Veuillez, Monseigneur, agréer mes félicitations sur la justice éclatante que notre bon Roi vient de rendre à votre mérite. Tous les militaires s'en réjouissent parée qu'ils vous ont toujours bien aime; mais personne n'y prend une part plus sincère que moi. »

Le général Pannetier n'avait cessé de déclarer que le général Dupont avait fait, à Baylen, tout ce qu'il était possible de faire. Aussi se garda-t-on bien de l'interroger. Il avait d'abord reçu l'ordre de se rendre à Paris, lors de son débarquement à Toulon ; niais l'Empereur jugea à propos de changer sa destination, et il lui fit prescrire de se rendre en poste à Bayonne pour rejoindre le quartier général de l'armée d'Espagne. Le ministre de la guerre en informa le général Pannetier par lettre du 8 novembre 1808.

De même, le général Faultrier, commandant l'artillerie à Baylen, si aimé et si estimé dans son arme, écrivait au général Dupont, le 16 avril 18 1 4, une lettre ainsi conçue: «... J'ai vu avec un très grand plaisir que le Gouvernement provisoire avait jeté les yeux sur V. E. pour lui confier le ministère de la Guerre, et j'espère que Sa Majesté Louis XVIII, suivant les impulsions du Gouvernement provisoire et des militaires qui ont eu l'honneur de servir sous vos ordres, ou qui ont été témoins des services que vous avez rendus à l'Etat, ainsi que de l'humanité et de l'affabilité que vous avez montrées dans toutes les campagnes que vous avez faites, continuera à laisser clans vos mains ce ministère. »

Après la mort du général Dupont, survenue au mois de mars i8f\o, son fils pensa à faire appel aux souvenirs des survivants de Baylen. Un certain nombre occupaient les grades les plus élevés de l'armée. Ils s'empressèrent de répondre, afin de dire les sentiments d'estime et de dévouement que leur avait inspirés le général Dupont ; leurs lettres, souvent très longues, donnent les plus curieux détails sur la bataille de Baylen et les événements qui suivirent. J'en publierai le plus grand nombre in extenso ; on verra, en les lisant, que si le général Dupont a été méprisé après Baylen, comme on n'a pas craint de l'écrire, ce ne fut que par les ignorants et les courtisans, trop nombreux, hélas ! à une époque faite uniquement de gloire et de silence.

Le sentiment qu'inspirait le général Dupont à tous ceux qui l'approchaient, était un mélange de respect et d'affection. Parmi les amis illustres qui lui restèrent fidèles jusqu'à la mort et furent de fiers garants de son honneur, il faut citer Macdonald et Marchand, modèles de droiture et de loyauté, dont l'âme fut toujours inaccessible aux vils calculs de l'intérêt. Tombé du pouvoir, Napoléon confessa à Macdonald qu'il s'était trompé sur son caractère et qu'il l'avait mal jugé, et il le choisit, avec le maréchal Ney, pour défendre la cause de son fils auprès de l'empereur Alexandre. Le duc de Tarente pleura le général Dupont et écrivit à la famille de son ami des lettres touchantes. — Quant au comte Mar-

chantl, pair de Fiance, grand-croix de la Légion d'honneur, et Tune des plus nobles figures de la grande épopée, il dit sur'la tombe de son ancien chef: « Le général Dupont est le plus beau caractère d'homme que j'aie rencontré dans toute ma carrière militaire. » Ces paroles du comte Marchand doivent être retenues par l'histoire ; elles vengent le général Dupont des inimitiés louches, des calomnies infâmes, des basses et inavouables intrigues, qui ont faussé la vérité et égaré l'opinion.

Je terminerai les citations de cet Avant-Propos, par le portrait que fit, du général Dupont, le brave capitaine Perdrau, qui commandait, à Baylen, l'artillerie de la division Fresia. Devenu lieutenant-colonel, il écrivait, le 16 mars 1 8/| i , au comte Dupont, une longue lettre, dont j'extrais le passage suivant:

« Je commencerai par rendre pleine justice à la mémoire du général Dupont, pour les qualités qu'il a toujours montrées, et qui lui avaient gagné la confiance ainsi que l'affection des troupes sous ses ordres. Je ne le connaissais que de réputation avant la campagne d'Andalousie ; mais ses manières simples, pleines à la fois de dignité et d'aménité, ont fait sur moi une impression qui ne s'est point effacée. Plein d'activité, ainsi que de sollicitude pour le bien-être de ses troupes, il a toujours paru dans les diverses occasions, où ma compagnie a fait usage de ses pièces à Baylen. Je crois même n'avoir vu que lui, de tous nos généraux, pendant notre attaque sur Baylen. Je crois aussi me rappeler que le beau cheval limousin qu'il montait, fut blessé ; lui-même eut son chapeau traversé d'une balle ou d'un biscayen. Mais il fut mal secondé... Il est certain que la conduite du général '^ edel paraît inexplicable et inexcusable. Tous les combattants de Baylen l'ont toujours accusé hautement. . . »

Le récit que je viens de faire amène forcément cette question : Quelles raisons avait donc l'Empereur, de poursuivre le général Dupont avec une aussi implacable cruauté et un tel dédain de la justice?

On a dit que Napoléon avait été surtout irrité de l'affront infligé par la capitulation de Baylen à ses armées réputées invincibles, et qu'il avait voulu, en frappant le général Dupont d'un châtiment terrible, faire un exemple et éviter le retour de semblables événements. Si cette considération avait été vraiment la cause de la détermination de l'Empereur, — et je suis convaincu du contraire, — on pourrait objecter qu'il n'y a jamais de raison pour commettre une iniquité, pour déshonorer un innocent, et pour payer de la plus noire ingratitude les glorieux services rendus à la patrie. Imaginer qu'on pourra traîner dans la boue un général illustre, vouer son nom à l'exécration des siècles et se croire dispensé de faire la preuve, sous le prétexte misérable qu'il convient de voiler de prétendus forfaits, révolte le simple bon sens, et il est inconcevable que des hommes honorables, revêtus des plus hautes dignités, aient pu, de sang-froid, avancer un tel argument. Admettre de pareils abus de la force, ce serait retourner à la barbarie, ce serait livrer la liberté, la vie et l'honneur des meilleurs citoyens à la merci des passions d'un seul homme.

Si telle avait été, d'ailleurs, la pensée de Napoléon, il eût fait preuve d'un manque de

perspicacité surprenant, car toutes ses rigueurs n'empêchèrent nullement les capitulations

de se produire, et les peines terribles qu'il édicla à ce sujet n'empêchèrent pas l'héritier de son nom et de son trône, de se rendre à discrétion aux Prussiens, avec 100 ooo hommes, la dernière armée et l'espoir suprême de la France. Tant qu'on n'aura pas posé eu principe que tout soldat doit mourir plutôt que de rendre ses armes, la capitulation sera la terminaison fatale de la lutte, pour toute troupe cernée qui aura combattu jusqu'à la dernière extrémité sans pouvoir se faire jour. Cela est si vrai, que Cronje ayant capitulé sans conditions, l'univers entier l'approuva, et l'opinion générale fut qu'il eût été criminel au chef boër de prolonger davantage la résistance, en faisant un inutile sacrifice de vies ; en France même, on lui vota une épée d'honneur. — Le destin ne réservait-il pas à Napoléon, de succomber sous les coups d'un capitulé, que Dupont avait vaincu à Nossentin, et qui, près de Lûbeck, avait livré aux Français ses soldats, ses armes et ses drapeaux? Frédéric-Guillaume, pourtant, ne dit pas à Blûcher qu'il s'était déshonoré; il lui laissa son épée et aussi cet âpre désir de vengeance qui le poussa jusqu'aux champs de Waterloo. La Prusse a élevé des statues à Blûcher, le capitulé de Ralk.au ; la France n'a eu que des outrages pour Dupont, qui avait déclaré à Baylen vouloir périr plutôt que de se rendre à discrétion, et elle a banni de l'Arc de Triomphe de l'Étoile ce grand et irréprochable soldat, pour y inscrire des traîtres avérés.

J'ai dit que tout arrive à la guerre. Sans discuter ici la question des capitulations, que je traiterai dans un chapitre spécial, j'observerai qu'on n'est nullement fondé à invoquer, comme l'a fait Napoléon, l'exemple du roi Jean et de François Ier, qui ne capitulèrent point et furent pris les armes à la main. Autrefois, les combats étaient toujours des luttes corps à corps ; avec le perfectionnement et l'augmentation énorme de la portée des armes à feu, les conditions de la guerre ont bien changé. Une armée battue, écrasée par des forces très supérieures, enveloppée et rejetée dans un cul -de-sac, comme à Sedan, pourra être condamnée à périr sous le feu d'une nombreuse artillerie tirant, sans le moindre danger, à une longue distance. Que fera le commandant de l'armée vaincue? La laisserat-il succomber jusqu'au dernier homme, dans une boucherie épouvantable et sans honneur? Poser la question, c'est la résoudre. — Et lorsqu'une troupe sera cernée dans des défilés montagneux, par des forces écrasantes, sans pouvoir s'ouvrir un passage en avant, ni en arrière, ni sur les flancs, qu'elle sera sans vivres, encombrée de malades et de blessés, et que les soldats auront combattu jusqu'à épuisement complet de leurs forces, que fera le chef de cette troupe? La laissera-t-il mourir de faim, dans d'épouvantables souffrances, et sans utilité pour la patrie?...

La réponse est que, pour prévenir les défaillances coupables, la loi concernant les capitulations doit être très dure, mais l'obligation s'impose d'examiner soigneusement, impartialement, tous les cas, car ils peuvent différer essentiellement et motiver, soit un châtiment exemplaire, soit l'indulgence, soit l'éloge. Si, au lieu d'empêcher la vérité de se produire, Napoléon, en évitant tout d'abord de jeter son jugement ab iroto dans la balance, eût ordonné un examen détaillé et sincère des événements de Baylen, on eût constaté, à l'avantage des armées françaises, que cette défaite, suivie d'une convention très honorable, pouvait être douloureuse pour l'amour-propre national, mais qu'elle n'entachait en rien l'honneur des armes et consacrait la bravoure de nos jeunes soldats. Le

AVANT-PROPOS 3f)

succès des Espagnols se fût trouvé ramené à ses véritables proportions ; la France entière eût su que le général Dupont n'avait nullement démérité, et l'on peut croire que le vaillant soldat eût fait des prodiges pour prendre une éclatante revanche. En s'abandonnant sans mesure et sans réflexion au côté violent de son tempérament, et en frappant le général Dupont aussi cruellement et aussi injustement, l'Empereur s'abaissa et il priva l'armée d'un de ses plus illustres chefs, qui lui manqua vraiment aux heures sombres de la défaite.

Pour quiconque a étudié le caractère de Napoléon, il ne saurait y avoir de doute sur les raisons qui le firent agir dans les événements de Baylen. D'une habileté si grande à diriger et à utiliser les passions des autres, il est sans le moindre empire sur les siennes. Il ne souffre aucune résistance des hommes ni des choses ; il n'a nul souci des lois, de la vérité, de la justice, dès que ses desseins sont arrêtés. Si un acte le heurte vivement, il entre instantanément dans des colères terribles, où ses violences ne connaissent plus de bornes. « C'est l'égoïsme, non pas inerte, mais actif et envahissant, proportionné à l'activité et l'étendue de ses facultés, développé par l'éducation et les circonstances, exagéré par le succès et la toute-puissance, jusqu'à dresser, au milieu de la société humaine, un moi colossal, qui incessamment allonge en cercle ses prises rapaces et tenaces, que toute résistance blesse, que toute indépendance gêne, et qui, dans le domaine illimité qu'il s'adjuge, ne peut souffrir aucune vie, à moins qu'elle ne soit un appendice ou un instrument de la sienne... Dans ses correspondances avec les souverains, dans ses proclamations officielles, dans ses conversations avec les ambassadeurs, et jusque dans ses audiences publiques, il provoque, menace, défie ; il traite de haut en bas son adversaire, parfois même il l'outrage en face et lui jette au visage les imputations les plus injurieuses (i)--- » C'est ainsi qu'il qualifie de traître et de lâche l'amiral Villeneuve, qui pouvait manquer de talent et de résolution, mais ne fut jamais un traître et combattit, à Trafalgar, en vaillant marin. C'est ainsi qu'il chasse de l'armée l'illustre général Monnier, uniquement parce qu'il le soupçonne de lui être hostile, oubliant ses glorieux services à Ancône, à Marengo, à Pozzolo, à Arezzo, et cette armure d'bonneur qui le classait de droit parmi les grands officiers de la Légion d'honneur; et non seulement il brise son épée, mais il veut aussi le bannir de l'histoire et il supprime son nom dans la Relation officielle de la bataille de Marengo, le remplaçant par celui de Carra-Saint-Cyr, qui commandait une brigade de la division Monnier. Dans cette Relation, comme dans les Mémoires de Sainte-Hélène, il n'est question, à propos de Marengo, que de la division Carra-Saint-Cyr, ce qui ne répond à rien. Je montrerai, en étudiant les campagnes du général Dupont, le peu de cas que l'Empereur faisait de la vérité historique.

En dehors de l'humiliation qu'il éprouva de l'échec infligé à ses armes, les raisons qui dictèrent à l'Empereur son injuste et foudroyant anathème sur Baylen, sont, d'une part, l'irritation qu'il ressentit en voyant que ses fautes allaient être étalées au grand jour, et, d'un autre côté, l'antipathie indiscutable qu'il avait toujours manifestée à l'égard du général Dupont.

Napoléon se rendait bien compte de ce que les moyens employés par lui pour attirer la

(i) Taine. Les origines de la France contemporaine.

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famille royale d'Espagne à liayonne el pour se faire céder la couronne de ce grand pays, avaient d'odieux. Un complet et rapide succès pouvait seul, par la grandeur du résultat, détourner l'attention de ces agissements déplorables. Et voilà que, par suite des mauvaises mesures prises par l'Empereur, — insuffisance des effectifs, manque de solidité des troupes et des cadres, direction défectueuse des opérations, — on n'enregistrait cpie des revers retentissants ! Un examen sérieux des événements d'Andalousie eût montrée l'armée et à la France entière quelles étaient les vraies causes de nos défaites en Espagne ; Napoléon ne le voulut pas, et, pour couvrir ses fautes et donner le change à l'opinion, il déclara que Dupont était l'unique coupable et, en même temps, s'opposa à ce qu'il pût se défendre. De là, la violence des outrages déversés sur le général Dupont, la rigueur excessive du traitement qui lui est infligé, le refus de l'entendre et de le traduire devant une juridiction régulière qui eût comporté l'intervention de défenseurs el l'audition de témoins, et les précautions prises enfin pour empêcher la vérité de se faire jour.

Il est notoire que l'Empereur n'aimait point le général Dupont, et je montrerai comment il s'appliqua à cacher sa gloire et à masquer ses éclatants faits d'armes. C'est à peine si le rôle brillant joué par Dupont comme chef de l'état-major général de l'armée de réserve, en 1800, est connu, et la Relation que le Premier Consul nous a léguée de la journée célèbre de Marengo, avec le pivot de Castel-Ceriolo, n'est qu'un roman. — Après Pozzolo, Bonaparte refusa de laisser publier le rapport de Dupont sur celte grande bataille, et il fit insérer, dans le Moniteur, des bulletins parfois étranges, tendant à attribuer l'honneur du passage du Mincio au général Brune, qui, dans toute cette campagne, se montra d'une incapacité absolue, et devint, suivant l'expression même de Moncey, « un objet de pitié » pour son armée. Et pour récompenser Dupont d'avoir gagné une grande bataille, il le fit descendre de lieutenant général, commandant trois divisions, au rang de simple divisionnaire, tandis qu'il donnait un corps d'armée à Marmont, officier d'arlillerie, âgé de vingtneuf ans, qui n'avait jamais exercé un commandement de brigade ou de division à la guerre, qu'il faisait maréchal d'Empire Bessières, simple colonel à Marengo, et qu'il accordait cette haute dignité à Brune, incapable d'exercer un commandement actif, à Scrurier, qui avait capitulé sans conditions à Verderio. Et après Baylen, l'Empereur, feignant d'oublier la belle victoire de Pozzolo où l'armée autrichienne élait presque le double de celle de Marengo, dira que Dupont avait assez bien fait comme général de division, mais qu'il était incapable de commander un corps d'armée !

A Haslach, le général Dupont gagna une bataille admirable, qui rectifia une grosse erreur de l'Empereur, et tous les historiens conviennent que, sans cette victoire, toute l'armée autrichienne s'écoulait parla rive gauche du Danube, pendant que Napoléon s'obstinait à aller la combattre sur la rive droite, derrière l'Iller, où il n'y avait personne. Pourtant, on chercherait en vain le nom de Haslach et le nom de Dupont dans les Bulletins de la Grande Armée, qui abondent en détails sur les combats de Wcrtingen, de Gunzburg, d'Elchingen, de Memmingen ; et Haslach est autant supérieur à Elchingen, comme disproportion de forces et comme résultats, que Pozzolo l'est à Montebello. — Le parti pris de taire les exploits de la division Dupont est si évident, que les officiers protestent, comme ceux de l'armée d'Italie avaient prolesté après Pozzolo, et que le général Dupont est obligé, après Diernstein, de transmettre leurs plaintes au maréchal Berlhier,

AVANT-PROPOS /, r

J'ai dit que Dupont s'était illustré à Braunsberg. Quelques jours avant la bataille de Friedland, le maréchal Bernadotte ayant été blessé, à Spanden, d'une balle au cou, confia le commandement du i" corps au général Dupont; Napoléon le lui enleva immédiatement pour le donner au général Victor, dont le talent et les services ne pouvaient être comparés à ceux de Dupont ; et après la bataille de Friedland, où \iclor n'avait pris personnellement aucune part à l'action, l'armée fut très étonnée de voir ce général fait maréchal d'Empire, au lieu de Dupont qui s'y était couvert de gloire.

Le général Dupont, homme de discipline et d'une grande modestie, n'était pas frondeur ; jamais il ne fit entendre un mot de mécontentement, et il témoignait, en toute circonstance, d'un dévouement absolu envers Napoléon. On a dit que l'Empereur n'aimait pas à voir s'élever auprès de lui des gloires militaires, qui, sans prétendre rivaliser avec la sienne, tendaient à grandir en dehors de son rayonnement immédiat. Il entendait que la gloire des autres ne fut, pour ainsi dire, qu'une émanation de sa propre gloire, irradiant tout et dominant tout. « Quant à ses généraux, il reconnaît lui-même « qu'il n'aime à donner la gloire qu'à ceux qui ne peuvent pas la porter. » A tout le moins, il veut « être seul maître des réputations pour les faire ou les défaire à son gré », selon ses besoins personnels ; c'est qu'un militaire trop éclatant deviendrait trop important ; il ne faut pas que le subordonné soit jamais tenté d'être moins soumis. A cela, les bulletins pourvoient par des omissions calculées, par des altérations, par des arrangements. Il lui arrive de garder le silence sur certaines victoires, ou de changer en succès telle faute de tel maréchal (i). » Pour lui, Auerstadt ne fut jamais qri'un incident de la bataille d'Iéna. — Napoléon reconnaissait le haut mérite du général Dupont ; il en convenait avec ses intimes et en parlait souvent à Talleyrand, au maréchal Neyr, qui le racontèrent. Prit-il, malgré la supériorité de son génie et l'éclat inouï de sa fortune, ombrage de la grande valeur de Dupont?... Ce qui ne saurait faire doute, c'est qu'il brisa injustement sa carrière, en pleine gloire, avant qu'il ait pu donner toute sa mesure, et cela au grand détriment de ses propres intérêts et de ceux de la France.

Le général Dupont était interné à Dreux, lorsque le Gouvernement provisoire alla le chercher, dans les premiers jours du mois d'avril i8i4, pour lui confier le portefeuille de la guerre. Ce furent l'empereur Alexandre et le prince de Bénévent qui firent ce choix ; il leur fut inspiré par la connaissance qu'ils avaient des talents du général, tant de fois affirmés dans l'organisation des armées et sur les champs de bataille, et aussi par la pensée que sa situation à l'égard de Napoléon était un sûr garant qu'il se rallierait sincèrement au nouvel ordre de choses.

Ce qu'on a écrit au sujet du ministère du général Dupont, en i8i4, est aussi inexact que ce qui a été dit sur Baylen. On a prétendu que le choix de Dupont, comme ministre de la guerre, avait été un véritable défi à l'armée, qui se souvenait de Baylen. Ils s'en

(j) Taiue. Les origines de la France contemporaine.

[\;> AVANT PHOPOS

souvenaient, en effet, de l'Andalousie, tous ceux qui axaient combattu .sous ses ordres, mais c'était pour respecter et pour admirer leur vaillant chef, victime du despotisme ; si l'on se garda bien de les interroger, ils écrivirent, cl les nombreuses lettres que je possède sont la preuve éloquente des sentiments que professaient pour le général Dupont, les braves officiers qui l'avaient vu à Baylen. Ne se souvenaient-ils pas de lui, tous ces soldats de Marengo, de Pozzolo, de Haslach, d'Albeck, deDiernstein, de Halle, de Nossentin, de Braunsberg et de Friedland, et suffisait-il vraiment à tous ces gens de cœur, pour croire Dupont coupable, que l'Empereur l'eût affirmé en empêchant sa victime de se défendre? Quant aux sentiments que le général Dupont devait avoir pour l'Empereur, qui l'avait si injustement et si cruellement traité, pouvaient-ils être autres qu'une haine bien méritée, et depuis quand la victime doit-elle du dévouement à son bourreau ? Rien ne montre mieux la noblesse de caractère du général Dupont, que la mesure parfaite avec laquelle, dans ses Mémoires et dans tous ses écrits, il apprécie les actes de Napoléon ; nombre de contemporains qui eurent beaucoup moins à souffrir de l'injustice et des violences de l'Empereur sont loin de s'exprimer à son égard avec autant de sérénité.

M. Thiers a écrit que le général Dupont fut, dans son ministère de 181A, plus coupable qu'à Baylen, et le général Thoumas n'a pas hésité à déclarer qu'il proscrivit les officiers de la Grande Armée ; d'autres historiens ont dirigé contre le général Dupont des imputations tendant à le présenter sous le plus vilain jour. Tout cela est contraire à la vérité et je le prouverai longuement, de même que je démontre que le général Dupont ne fut nullement coupable à Baylen. Dans cet Avant-Propos, que je ne saurais allonger indéfiniment, je me bornerai, pour montrer la valeur des reproches faits au général, à citer le fait suivant :

Il existait, en i8i4, pour les demoiselles de la Légion d'honneur, trois succursales de la maison d'éducation de Saint-Denis. On a affirmé que le général Dupont avait voulu supprimer ces succursales, jetant ainsi sur le pavé de pauvres filles que sa cruauté condamnait, pour ainsi dire, à finir dans des maisons de débauche ; et l'on a ajouté que, fort heureusement, la Chambre s'était émue et avait obtenu le retrait de l'Ordonnance Royale supprimant les maisons des Barbeaux, des Loges et d'Ecouen. On vouait ainsi le général Dupont à l'exécration des gens de cœur. — La vérité est que le général Dupont n'eut jamais à s'occuper des affaires des maisons de la Légion d'honneur ; elles se traitaient directement entre le Roi et le ministre de sa Maison, M. de Blacas d'Aulps, sur l'avis du Grand Chancelier de la Légion d'honneur, qui était alors l'abbé de Pradt. Et pour faire la constatation que le général Dupont resta étranger à cette affaire des succursales de la Légion d'honneur, il n'était pas besoin de longues recherches ; il suffisait de lire l'Ordonnance incriminée et de voir qu'elle était contresignée, non pas parle ministre delà Guerre, mais par le ministre de la Maison du Boi. — Ab uno disce omnes. — Et c'est sous de pareils racontars qu'a sombré la réputation d'un des plus illustres soldats de la France ! ! ! L'histoire montre-t-elle rien d'aussi révoltant?

Dès le retour du Boi, le général Dupont lui demanda justice. Louis XVIII chargea de cette instruction le chancelier Dambray, ministre de la Justice, dont l'honorabilité est audessus de tout soupçon. Le chancelier étudia lonyuement l'affaire de Baylen, avec toutes les pièces qu'avait réunies le procureur général de la Haute-Cour Impériale. Il fit un rapport

AYAXT-PROP0S 43

motivé, démontrant l'illégalité et l'iniquité du décret de 1812, elle Roi Louis XV11I rendit une Ordonnance annulant le décret impérial précité et rétablissant les généraux Dupont, Marescot, Chabert, Yedel et le capitaine de Villoutreys, dans leurs grades et distinctions honorifiques. Et l'histoire dira que ce ne fut pas là œuvre politique, mais acte de justice. J'ajouterai, qu'en 1826, le chancelier Dambray, dans une lettre qu'il écrivait au ministre de la Guerre, s'exprimait ainsi :

Monsieur le Marquis,

J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrirc pour m'interroger sur les souvenirs qui pouvaient m'être restés de l'espèce de réhabilitation prononcée par le Roi en faveur du général comte Dupont et de plusieurs officiers de son État-Major, relativement à la capitulation de Bavlen. Je me rappelle très bien que les dossiers de cette affaire m'ont passé sous les yeux en 181/i. Le général Dupont était alors ministre de la Guerre et j'étais moi-même chargé du ministère de la Justice. Le comte Dupont ne pouvait pas faire au Roi le rapport d'une affaire qui le concernait personnellement ; il fut décidé que j'en serais chargé, parce que la décision à rendre rentrait dans les attributions du ministère de la Justice.

Je fis donc un examen approfondi de toutes les informations recueillies sous le précédent gouvernement, et, sur mon rapport au Roi, intervint une Ordonnance qui justifiait complètement le général Dupont et son État-Major de toutes les inculpations que la malveillance avait répandues contre eux. Je ne me rappelle pas dans quels termes l'Ordonnance du Roi fut conçue, mais elle fut sûrement rédigée dans les termes les plus honorables pour le général Dupont, car je me souviens à merveille qu'(7 ne restait pas le moindre doute sur son innocence la plus complète.

Agréez Le Chancelier de France,

Signé : Dambray.

Un passage des Mémoires inédits du général Dupont donne la physionomie du Conseil d'enquête de 181 2. Le général raconte que, pendant son ministère, il vit, un jour, entrer dans son cabinet, un des grands personnages de l'époque, qui, les yeux pleins de larmes, le supplia d'oublier le passé: « Vous savez bien comme il était, s'exclama le prince de Wagrain ; j'ai agi contre mon gré. » Le général Dupont oublia tout et ouvrit

ses bras à l'ami de sa jeunesse. — Comme il était ! quel aveu ! N'est-ce pas aussi le

prince de Bénévent, un des membres du Conseil d'enquête de 181 2, ayant conclu comme tous ses collègues à la culpabilité du général Dupont, qui lui écrivait, du Congrès de Vienne, le 29 octobre i8i4 :

J'ai reçu avec grand plaisir, mon cher général, les détails que vous avez eu la bonté de me donner sur l'organisation de l'armée et le bon esprit qui l'anime. Les principes que suivait le précédent gouvernement avait (sic) tout dénaturé, et l'on abusait étrangement en France des idées d'honneur et de patrie. Vous êtes tout à fait sur la bonne ligne et personne ne pouvait mieux que vous créer un bon esprit

Adieu, mon cher général, veuillez présenter mes hommages à madame la comtesse Dupont, et agréez l'assurance de mon bien sincère attachement.

Signé : Talleyrand.

Pauvre humanité!!... Au, comme il était ! on peut ajouter : « Comme ils étaient ! » et c'est là la morale de cette lamentable affaire.

f\f\ UVANf -PROPOS

Je terminerai cet exposé, forcément 1res abrégé, puisqu'il n'est qu'un court résumé des matériaux contenus dans mon travail, en affirmant que le général Dupont se montra, dans son ministère de 1 8 1 4 , ce qu'il avait élé dans toute sa carrière, bon, dévoué, scrviable, plein de talent et travailleur infatigable. Il prit le pouvoir dans une situation extraordinairement difficile et sans précédent, avec des finances ruinées et une armée errant, désertant et se désagrégeant sur loules les routes, et il refit, en somme, les troupes qui combattirent si vaillamment à Ligny et à Waterloo. Si la Restauration commit des fautes, il est aussi puéril d'en rendre Dupont responsable, qu'il le serait de rejeter sur Berthier ou sur Clarkc la responsabilité des fautes de Napoléon.

Ce fut avec un vif déplaisir que les ministres de Louis XVIII virent le général Dupont quitter son portefeuille. Le ebancelier Dambray lui écrivit à ce sujet une lettre remarquable, où il est dit :

Mon profond respect, Monsieur le Comte, pour les volontés du Roi, me défend tous murmures, mais ne m'interdit pas les regrets, et celui que j'éprouve est bien vif, en voyant inopinément rompre des relations d'état et de fonctions qui m'étaient devenues si chères Vous

avez acquis, Monsieur, des titres éternels à noire reconnaissance, comme à celle de tous les

bons Français

Le Chancelier de France, Signé : Dambray.

De son côté, le prince de Bénévent lui écrivait, de Vienne, le 18 décembre 181 \ :

J'ai appris avec beaucoup de regret, mon cher général, que vous aviez remis le portefeuille du ministère de la Guerre. Vous vous êtes trouvé dans des moments difficiles, où il a fallu plus que du courage pour faire tout le bien que vous avez su faire. Je sais que vous vous retirez avec toute l'estime du Roi

Adieu. Je vous renouvelle l'assurance de l'attachement le plus sincère et le plus inviolable.

Signé : Talleyrand.

On a pensé faire sombrer le général Dupont sous le poids d'une véhémente apostrophe que lui aurait lancée le maréchal Macdonald, le 5 avril i8i4, dans le salon de l'hôtel Saint-Florentin. La vérité est que le duc de ïarente estimait et aimait le général Dupont, et que son amitié lui resta fidèle jusqu'à la mort. Je citerai quelques-unes de ses lettres qui en sont la preuve. — Ah ! les historiettes et les légendes, dont nous sommes, en France, si friands, de quel poids ne pèsent-elles pas dans l'histoire, au détriment de la vérité !

Je dirai le plus brièvement possible comment j'ai été amené à faire ce travail, et ce que sont les documents sur lesquels il est basé.

C'est en écrivant l'histoire de la Garde Impériale que je me suis trouvé amené à m'occuper de Baylen. Cette histoire, en 8 grands volumes in-4°, doit comprendre

\v\> r pnopos

3 volumes d'histoire générale, el 5 volumes consacrés à des monographies des différents corps dont était formée celte incomparable troupe. En étudiant les campagnes du bataillon des marins de la Garde, mon attention se porta forcément sur les événements d'Andalousie et sur la bataille de Baylen ; je n'en savais cpie ce qu'on m'en avait dit à Saint-Cyr, ce cpie j'avais lu dans les Histoires générales, les Mémoires, et qui pouvait se résumer ainsi : trahison ou tout au moins conduite très coupable du général Dupont, qui, soit par un manque absolu d'énergie, soit dans la préoccupation misérable de sauver ses fourgons où était entassé le butin de Cordoue, se battit mollement, et finalement capitula en livrant à un ramassis de paysans espagnols, sans instruction et à peine habillés, un corps de 20000 Français. Dupont était donc un chef indigne, et c'était justice qu'on l'eût exclu de la grande famille militaire et voué au mépris de toutes les générations.

Un anathème pesait sur le général Dupont et avait entraîné l'opinion : c'était la sentence terrible prononcée par Napoléon qualifiant la capitulation de Baylen d'acte honteux et infâme. Mon admiration, mon culte pour l'Empereur me taisaient désirer de trouver son jugement conforme à la justice, et de le ratifier par une élude détaillée et consciencieuse des faits. Aucun courant de sympathie ne m'entraînait donc vers le général Dupont ; j'ignorais absolument s'il avait laissé des descendants et je ne voulus point m'en enquérir, afin que mon opinion définitive restât entièrement libre, indépendante, soustraite à toute influence qui ne fût pas l'unique souci de la vérité.

Une étude sommaire de la carrière du général Dupont m'avait montré qu'en 1807, il était bien réellement un des plus illustres généraux de l'armée, un de, ces géants de la grande épopée qui avaient tant fait pour la gloire de nos armes. Je ne m'expliquais pas alors comment cet homme d'un si grand talent, respecte et admiré de toute l'armée, avait pu devenir brusquement un chef indigne, uniquement préoccupé de lucre et de butin, et dénué de l'intelligence de la guerre à ce point de commettre des fautes militaires grossières, qu'eût évitées M. Thiers et qui ont exercé la critique des écrivains les moins compétents. Je commençai alors à douter du bien-fondé du jugement porté sur Baylen, et à soupçonner dans ce sombre drame quelque grand déni de justice; la lecture que je fis d'une brochure publiée en iS'ifi par Saint-Maurice Cabany cl dont l'accent de sincérité me frappa, ne fil qu'augmenter ma perplexité et mes doutes.

Résolu à arriver quand même à la vérité, je fis des recherches, et j'eus le bonheur de découvrir au ministère de la Justice un énorme dossier relatif à Baylen, et si bien tenu secret qu'aucun historien, pas même M. Thiers, n'en eut connaissance. Il comprend deux séries de documents : i° Tous les papiers saisis aux généraux Dupont, Marcscot, Yedel, Cbabert, au capitaine de Villoutreys, et à quelques officiers, lors de leur débarquement sur les côtes de Provence, en 1808; 2° les pièces du procès, interrogatoires des accusés, réquisitoires, avis des membres du Conseil d'enquête de 181 2, défense des accusés, etc.

Les papiers saisis en 1808 aux accusés ne comprennent pas moins de 1 3oo lettres ou rapports (pièces originales) ; la plupart ont trait aux événements militaires et sont du plus grand intérêt ; j'en donne, in extenso, le plus grand nombre. Sur les 3o1 lettres prises au général Dupont, 2^8 sont relatives à la campagne d'Andalousie. Parmi les papiers avant appartenu au général Yedel, se trouve son registre de correspondance, qui prouve avec quel soin le général Dupont se préoccupait de l'occupation du village de Baylen, et du bac

/j6 VAANT PROPOS

de Mengibar ; les détails abondent sur la misère affreuse de la troupe ; une lettre particulièrement curieuse a été écrite le 19 juillet, au moment où le général Vedel arrivait à Guarroman ; je l'ai déebiffrée non sans peine, les mots n'étant représentés que par leurs premières et leurs dernières lettres. On peut dire de ces papiers qu'ils étaient indispensables pour pouvoir écrire la vérité sur les événements de Baylen.

La seconde série de documents conservés au ministère de la Justice se rapporte à la procédure suivie à l'égard des accusés. Elle montre toute la fausseté de la légende qui n'a cessé de représenter le général Dupont comme ayant profité de son passage au ministère de la Guerre en iSi/i, pour détruire les pièces de son procès : il n'en a pas fait disparaître une ligne, et il n'a cessé de l'affirmer.

Dans son décret du Ier mars 1812 condamnant le général Dupont et ses coaccusés, Napoléon avait ordonné qu'il serait fait trois copies des pièces de la procédure, pour être déposées aux arebives du Gouvernement, aux archives de l'Empire et aux archives du Sénat. Par son Ordonnance du 7 novembre 181 4, Louis XVIII décida que ces trois copies seraient remises au chancelier Dambray. L'ancien procureur général de la Haute-Cour Impériale, comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, fit la remise de deux de ces copies, et en conserva la troisième indûment. M. Thiers, à qui elle fut communiquée, n'hésita pas à accuser le général Dupont d'avoir anéanti les deux autres copies de la procédure relative à Baylen (1), et le général Thiébault, dans ses odieux racontars sur les événements d'Andalousie, voit, dans cette destruction, la preuve évidente de la culpabilité du général Dupont — De son côté, le général Pelet, partant d'une conviction analogue, fit faire, pour les Archives de la guerre une copie (encore existante) de l'exemplaire conservé par la famille de l'ancien procureur général de la Haute Cour, et il crut avoir rendu un grand service à l'histoire ! J'apprécierai son rôle dans cette circonstance.

Donc, deux des copies de la procédure de Baylen, bien authentiques, qu'on prétendait avoir été détruites par le général Dupont, sont aux Archives du ministère de la Justice ; y est joint un troisième exemplaire, représenté par les pièces originales sur lesquelles ont été faites les trois copies. Quant aux papiers enlevés en 1808 au général Dupont et à ses coaccusés, comme ils furent l'objet de procès-verbaux de saisie relatant le nombre et la nature des pièces, il est facile de constater que le général Dupont n'en a pas détruit une ligne.

Toutes les pièces de la procédure sont donc, depuis plus d'un demi-siècle, aux Archives de la guerre, où tout le monde peut les consulter. J'en donnerai la reproduction in extenso, afin que les gens de bonne foi puissent asseoir leur jugement sur tous les éléments de l'affaire. Les juges de 181 2 seront jugés à leur tour.

Indépendamment des pièces dont une copie a été faite pour le ministère de la Guerre, il existe au ministère de la Justice des rapports très curieux, notamment celui qui fut fait à Napoléon lorsqu'il était résolu à renoncer à la Haute-Cour. Je donnerai ce document en entier.

Au cours de mon travail, alors qu'une étude poursuivie sans relâche pendant huit mois,

(1) Histoire du Consulat et de l'Empire, 9e volume, p. ii

AVAAT-PKOl'OS \-j

m'avait, à l'enconlre de mes préférences personnelles, démontré l'innocence absolue du général Dupont, je reçus la visite de M. le capitaine Carnot, — fils aîné du regretté Président de la République cl arrière-petit-neveu du général Dupont, — qui, fort obligeamment, m'apportait quelques documents et notamment la généalogie qui figure en tète de mon premier volume. Le capitaine m'offrit de me mettre en rapport avec M. le comte Dupont et M. le comte Desbassayns de Richemont, petits-fils du général, ce que j'acceptai avec d'autant plus d'empressement, qu'à ce moment mon opinion sur Raylen était arrêtée et définitive. C'est ainsi que j'eus à ma disposition, sans la moindre exception, tous les papiers laissés par le général Dupont, ses Mémoires inédits et jusqu'aux lettres qu'il écrivit, presque au jour le jour pendant ses campagnes, à la comtesse Dupont. De ces précieux documents, M. Thiers n'a eu que des fragments, ce qui explique les erreurs nombreuses qu'il a commises dans l'appréciation des faits. Je témoigne toute ma reconnaissance à M. le comte Dupont, à M. le comte de Richemont et à M. le capitaine Carnot.

Enfin, aux Archives de la guerre, j'ai trouvé dans la correspondance des armées, dans les dossiers des officiers ayant pris part aux événements que je raconte, des documents qui complètent ceux que je viens d'énumérer.

Aux Archives Nationales sont les états de situation des armées en Espagne, qui ont appartenu à Napoléon, et les six pièces qui lui furent remises au mois d'août 1808, parmi lesquelles le rapport du chef de bataillon d'Aflïy, erroné sur plus d'un point. Il s'y trouve aussi de précieux documents provenant de la Secrétairerie d'Étal.

J'ajouterai que le grand et remarquable ouvrage du général de Arteche y Moro, sur la Guerre de l'Indépendance, m'a donné des renseignements précieux sur l'armée espagnole de 1808, ainsi que des lettres et rapports des généraux Castanos, Reding et Lapcîïa, écrits sur le champ de bataille même de Raylen et du plus grand intérêt pour la détermination de la vérité historique. C'est à l'aide de ces renseignements et des détails fournis au comte Dupont, après la mort du général, par les survivants du Corps de la Gironde, que j'ai pu donner un plan et une description de la bataille de Raylen, dont il n'existe aucun croquis, aucun récit aux Archives de la guerre, par suite des précautions prises sous l'Empire pour cacher la vérité. C'est à la courtoisie parfaite de l'éminent historien, général de Arteche y Moro, et du général Rarraquer, directeur général de l'Institut géographique de Madrid, que je dois les plans détaillés des environs de Raylen et du théâtre d'opérations, depuis Andujar jusqu'aux défilés de la Sierra-Morena : je me fais un devoir de leur en exprimer toute ma gratitude. La belle carte au 1/00 000 de l'état-major espagnol m'a également servi pour étudier la route de Madrid à Cordoue.

Je crois que peu d'événements historiques se présentent avec un tel faisceau de preuves et de documents, et je répète que j'en ai usé sans la moindre arrière-pensée, en dehors de toute considération de personnes, me souvenant toujours de cette recommandation de Tacite :

« Incorruptam Jîdem professis, neque amore quisquam et sine odio dicendas est. »

J'observerai enfin, qu'en parlant de la violation de la capitulation d'Andujar et des cruautés commises par les Espagnols sur les soldats français, mon intention ne saurait être de raviver des passions éteintes depuis près d'un siècle, et auxquelles ont heureusement

/j8 ,\\ wT-rnopos

succédé un rapprochement, une sympathie de plus en plus prononcés entre l'Espagne cl la France. J'ai simplement voulu, pour cette partie de mon récit, chercher el dire loyalement la vérité, afin de fixer des faits qui appartiennent à l'histoire, et honorer d'un souvenir ému ceux de nos soldats qui sont morts sur les pontons ou sur l'îlot de Cabrera, après un

long et indescriptible martyre.

Mon ouvrage comprend trois volumes : le premier est consacré aux campagnes du général Dupont ; le deuxième raconte la campagne d'Andalousie ; le troisième fait l'historique de la procédure dont il donne toutes les pièces in extenso, et étudie en détail le ministère du général Dupont.

J'ai cru utile de faire une élude des glorieux faits d'armes du général Dupont, i° afin de montrer la haute valeur de ce grand soldat et de rendre ainsi plus saisissante l'iniquité commise à son égard ; 2° afin de retenir, pour l'histoire, des documents précieux, notamment sur la grande bataille de Pozzolo, si peu connue, qu'en 182G, le maréchal Mortier en reportait tout l'honneur au maréchal Suchet, disant qu'elle avait suffi pour le classer parmi les grands généraux de l'époque. On se rendra facilement compte que les papiers, les Mémoires inédits du général Dupont, doivent renfermer des documents du plus vif intérêt, au point de vue des grands événements militaires auxquels il a été mêlé. Je citerai, par exemple, le Rapport de l'adjudant général Dallon, chef d'état-major de la division Boudet, écrit le lendemain de la bataille de Marengo, et indiquant l'heure à laquelle Desaix est arrivé sur le champ de bataille, à San Giuliano, rapport très important qui manque aux Archives de la guerre; 3° enfin, parce que l'étude détaillée de ces actions de guerre établit, de la façon la plus claire, le soin avec lequel Napoléon s'appliquait à voiler les faits d'armes du général Dupont, et montre son dédain de la vérité historique, ce qui explique son attitude lors des événements de Baylen.

Je ne saurais trop insister sur ce fait, que je ne dénigre point l'empereur Napoléon, qui a donné tant de gloire à la France. Je me borne à fournir des matériaux à l'histoire et à dire : en telle circonstance, l'Empereur a fait ceci, il a fait cela, et j'en donne la preuve. Napoléon fut un homme extraordinaire, mais un homme, et non pas un Dieu. Tout en lui fut excessif, les passions comme le génie, et la passion lui fit commettre des actes infiniment regrettables, cpii ne sauraient être excusés, ni passés sous silence. « Quand ses passions avaient été excitées, écrit M. ïhiers au sujet de la mort du duc d'Enghien, il avait égalé, en un instant, l'acte commis sur la personne de Louis XVI, qu'il reprochait si amèrement à ses devanciers, et s'était placé à l'égard de l'Europe dans un état d'opposition morale qui rendit bientôt la guerre générale inévitable et l'obligea d'aller chercher la paix, paix magnifique, il est vrai, aux extrémités de l'Europe, à Tilsit ! Combien de tels spectacles sont propres à confondre l'orgueil de la raison humaine, et à enseigner que le plus transcendant génie ne sauve pas des fautes les plus vulgaires, quand on abandonne aux passions, même pour un seul instant, le gouvernement de soi-même ! »

L'altitude de Napoléon à l'égard du général Dupont sera sévèrement jugée par l'histoire,

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