HASLACH, U.BECK. 2JI
d'Haslach. Le général Marchand fait déployer de suite le 3a'' Rég1 à gauche cl place le 96'' en réserve. Le 1" Rég' d'hussards couvrait notre gauche. C'est en reconnaissant la position de ce régiment cpie le capitaine du génie Desclos, qui m'accompagnait, a été tué d'un coup de canon. Cet ollicier, précieux, cl de qualités remarquables, emporte de vils regrets. Les progrès de l'ennemi, sur notre ilanc droit, m'obligent à mettre sur-le-champ en ligne le 96' régiment. 11 va appuyer sa gauche au 90, et il prolonge sa droite le long du bois qui se trouve à droite d'Haslach ; mais la ligne autrichienne s'étant déployée sur les hauteurs de Jungingen et s'avancant dans la plaine, sous la protection d'une artillerie nombreuse, j'ai vu que le moment était arrivé de supplée]' au nombre par l'audace.
Vous savez déjà, monsieur le maréchal, quelle était notre infériorité; 5 000 Français avaient à combattre aâooo Autrichiens. — Je préviens le colonel Meunier, commandant le 9e Rég', que mon intention est de charger cette ligne qui gagnait du terrain. Aussitôt il s'avance dans la plaine, marchant en bataille, et, sans tirer, va droit au corps le plus avancé. La fermeté étonnante de ce régiment arrête l'ennemi, qui fait un mouvement pour s'appuyer au village de Jungingen : le 9e régiment poursuit le sien, le 96'' s'avance également au pas de charge et dans le premier choc nous faisons 2 000 prisonniers.
Pendant ce temps-là, le colonel Darricau, avec un bataillon du 32n, tenait la position d'Haslach et résistait avec autant de fermeté cpie de talent, à tous les efforts que faisait l'ennemi pour enfoncer noire gauche. C'est à la faveur de celte résistance, que secondait avec une grande audace le colonel Rouvillois, comm1 le 1 -r Rég' d'hussards, que l'aile droite a pu manœuvrer dans la plaine et décider le succès ; le second bataillon du 3a1', commandé par M. Bouge, avait été porté par le général Marchand à la pointe du bois qui se trouvait sur notre droite, pour l'empêcher d'être tournée. Dans cette position essentielle il remplissait ce but important en dirigeant son feu et ses mouvements à propos.
Cependant l'ennemi, revenu de la première terreur que lui avait imprimée notre brillante charge, s'avançait de nouveau avec de plus grandes forces à la droite et à la gauche du village de Jungingen : alors il a fallu que les g1, et 96° régiments aient redoublé d'audace et d'activité. C'est avec ces deux régiments seuls, cjue nous avons eu à disputer le terrain cpii sépare Haslach et Jungingen. Ce village a été pris et repris cinq fois, et chaque fois nos bataillons, y enfermant l'ennemi qui s'y réfugiait, y faisaient de nouveaux prisonniers. A peine avions-nous mis en déroute un corps autrichien sur la droite, qu'il s'en présentait un autre sur la gauche, qui nous tournait. C'est en prenant sans cesse un nouveau front dans toutes les directions, que nos bataillons faisaient feu partout avec une rapidité admirable. Plusieurs fois un corps français chargeant un corps ennemi se trouvait lui-même chargé ; il fallait précipiter la défaite de l'ennemi cpie nous avions devant nous, pour faire front en arrière et marcher sur l'autre corps à son tour. C'était une mêlée véritable que la succession rapide et terrible de tous ces chocs dont nous sommes enfin sortis victorieux. Toutes les tentatives qu'a faites la cavalerie autrichienne ont été infructueuses. Des bataillons isolés, des pelotons même, ont tourné la charge de cette cavalerie en fuite, et notre infanterie a acquis dans cette journée une nouvelle confiance dans son arme contre les escadrons ennemis.
Notre artillerie, trop inférieure à celle de l'ennemi, a été démontée en partie ; plusieurs pièces onl eu leurs chevaux tués, et la neige et la pluie qui régnent depuis plusieurs jours, ayant rendu le terrain extrêmement difficile, cette infériorité a été encore plus sensible.
Pendant le combat, comme je vous en ai déjà rendu compte, la cavalerie ennemie s'est portée sur les derrières et a enlevé des bagages et objets de parc. Des partis se sont même avancés jusqu'à Albeck, où devait arriver la division de dragons à pied du général Baraguay-d'Hilliers, qui ne s'y est point trouvé.
Nous avons fait !\ 000 prisonniers, pris 4 bouches à feu et des drapeaux. Nous avons tué ou blessé à l'ennemi environ 2 000 hommes. La nuit étant arrivée, ma division s'est reformée sur le champ de bataille, où elle est restée jusqu'à la réception de vos ordres pour opérer mon mouvement sur Gùnzbourg.
9\)9. LE GÉNÉRAL Dr PONT
Je «lois maintenant vous parler do la manière brillante dont j'ai été secondé par les généraux et officiers supérieurs de la division et vous citer les traits qui méritent le plus d'être remarqués. Le général Kouycr, commandant la i1'' brigade, le général Marchand, commandant la 2" brigade, ont montré le sang-froid et L'habileté qui caractérisent l'officier général le plus distingué. Les colonels Bar roi S, Darricau et Meunier se sont couverts de gloire ainsi que le colonel Rouvillois. L'adjudant commandant Duhamel et les officiers de l'état-major méritent d'être cités honorablement. Le colonel Saint-Dizier, commandant le 17" dragons, a été tué.
Le général Sahuc étant passé dans une autre division, je n'ai pas reçu le compte qui concerne sa brigade de dragons. Il vous l'adressera directement. Je suis flatté de trouver cette occasion de rendre le plus honorable témoignage de cet officier général.
L'étal de nos pertes, ainsi que l'état nominatif des prisonniers que nous avons, sera remis à votre Etat-Major. Nous avons eu environ Goo hommes tués ou blessés.
J'ai l'honneur de vous saluer.
Signé : Dupont.
Dans la lettre suivante, écrite à sa jeune femme, le général Dupont donne la physionomie de la bataille du 1 1 octobre :
Au Quartier Général à Brenz, le 21 vendémiaire.
... Puisque je fais la guerre, ma chère Grâce, il faut bien que je t'en parle et que je te dise ce que je fais. Si ta sensibilité en est un peu alarmée d'abord, tu n'auras bientôt plus qu'à te réjouir des succès que j'ai obtenus. Ma Division a combattu avant-hier à Haslach, près Llm, sur la rive gauche du Danube; le reste de l'armée devait agir en même temps sur la rive opposée, mais il est arrivé, comme au passage du Mincio, que j'ai combattu seul. Le plan général n'a pas pu être exécuté ; aussi ai-je eu contre moi des forces bien supérieures. Je n'avais que cinq mille hommes et l'ennemi m'en a opposé vingt-cinq mille.
La bataille a commencé à midi et demi et a duré jusqu'à la nuit. Il n'y a jamais eu de victoire gagnée plus gaiement ; la bravoure de nos troupes était si grande, que l'action la plus violente semblait être un jeu. C'était avec des cris de joie et au pas de course, que nous faisions des colonnes entières prisonnières de guerre. Le colonel Meunier et son régiment se sont couverts de gloire ; il est entré le premier dans la plaine et a chargé l'ennemi avec tant d'audace que dans ce premier choc il y a eu deux mille prisonniers de faits. Le colonel Barrois et le 96'' régiment ont toujours partagé les succès et les périls du 9e régiment, et le colonel Darricau et son régiment n'ont pas moins fait, dans leur position, que les deux autres. Je ne saurais à qui donner la préférence dans cette journée, parmi ces trois colonels.
Les généraux Rouyer et Marchand m'ont secondé à merveille, comme tu peux le croire. Le dernier a été légèrement blessé ; une balle lui a effleuré la main. De tous les officiers que tu connais, je n'ai à regretter que l'officier du génie Dcsclos, tué, à côté de moi, d'un coup decanon. Quant à moi j'en ai été quitte pour une pluie de terre qu'a fait tomber sur ma figure un boulet qui est tombé aux pieds de mon cheval. Le général Sahuc, tribun, commandait une brigade de dragons sous mes ordres. Enfin nous sommes sortis victorieux d'une lutte fort inégale, comme tu vois, quant au nombre. 4 000 prisonniers, plusieurs canons et drapeaux sont les gages de la victoire. Le maréchal m'a comblé d'éloges, mais il n'y en aura jamais assez pour récompenser mes soldats et les braves officiers de ma division.
Pendant la chaleur du combat, l'ennemi, qui avait quatre fois plus de cavalerie que moi, a jeté sur nos derrières un corps à cheval qui a enlevé une partie des bagages. Le général Baraguay-d'Hilliers devait s'y trouver pour couvrir ma communication, mais il n'y était pas. Pareille chose est arrivée dans les campagnes du roi de Prusse ; l'armée battue pille les bagages de l'armée victorieuse. Il m'en coûte, à moi, ma voiture et mon fourgon : mes chevaux se sont sauvés heureusement. Joseph, toujours adroit, a sauté par la portière de la voiture et s'est jeté dans un
HASLACH, A.LBEGK 20.Î
bois pour s'cchnppcr. Cctlc aventure me laisse sans chemise et sans habit, ou, pour mieux dire, il ne me reste rien du tout. Le général Mack a eu la politesse de me renvoyer ce matin ma décoration et. un sabre d'honneur epui étaient dans ma voiture (i). Adieu le bon vin de Malaga et de Bordeaux : adieu le plaisir de changer tous les jours de linge. Mais j'espère remplacer tout cela promptement. Fais-moi l'aire un uniforme que tu me feras passer.
Telle est la bataille de Haslach, que M. Thiers qualifie avec raison ft extraordinaire. Il esl peu d'actions de guerre aussi remarquables non seulement par les conditions el les incidents mêmes de la lutte, mais par l'importance des conséquences du triomphe. A Haslach, le général Dupont, avec trois régiments d'infanterie et un régiment de cavalerie, ne formant guère plus de cinq mille hommes, bat complètement une armée de 20 mille Autrichiens ayant derrière eux une autre armée de ^o mille hommes, appuyée à une grande place forte. S'il eût été défait, l'armée autrichienne tout entière s'écoulait par la Franconie et la Bohème, pendant que Napoléon s'obstinait à vouloir la combattre sur la rive droite du Danube, derrière lTllcr : grâce à ta victoire de Dupont, remportée dans des circonstances peut-être sans exemple, l'archiduc Ferdinand, mal renseigné sur les mouvements de l'armée française, croit que la division qu'il vient de combattre est l'avant-garde de la Grande Aimée, et il se décide à rester clans son excellente position du Michelsberg, pour y attendre en même temps, et l'arrivée des Russes à Munich et l'attaque des Français. L'erreur commise par l'Empereur est ainsi réparée, et il aie temps de revenir sur ses pas, de faire passer des forces importantes sur la rive gauche du Danube, de cerner et de prendre toute l'armée autrichienne.
Tous les historiens sont d'accord sur la faute grave commise par Napoléon en faisant passer toute la Grande Armée, sauf la division Dupont, sur la rive droite du Danube, alors que le gros de l'armée autrichienne était sur la rive gauche. « Si le général Dupont, en livrant ce combat extraordinaire, dit M. Thiers, n'avait arrêté les Autrichiens, ceux-ci auraient fui en Bohème, et l'une des plus belles combinaisons de Napoléon aurait complètement échoué. C'est une preuve qu'aux grands généraux il faut de grands soldats, car les plus illustres capitaines ont souvent besoin que leurs troupes réparent par leur héroïsme, ou les hasards de la guerre, ou les erreurs que le génie lui-même est exposé à commettre. »
(i) La lettre du général Mack est ainsi conçue :
« Le quartier maître des armées de Sa Majesté l'Empereur d'Autriche et d'Allemagne, lieutenant général baron de Mack, à « Monsieur le général de division Dupont, des armées de Sa Majesté l'Empereur des Français.
« Parmi vos bagages, qui sont tombés hier dans les mains de nos éclaireurs, il est deux, choses, Monsieur le Général, cpji sont pour vous d'un intérêt trop llatteur, pour que vous n'ayez pas le désir de les conserver toujours; c'est une étoile de la Légion d'honneur et un sabre d honneur, récompenses de vos mérites militaires ; je me fais, en conséquence, Monsieur le Général, un devoir de vous les renvoyer et saisis avec plaisir cette occasion de pouvoir vous assurer de ma haute considération.
« Monsieur le Général, Votre très humble et très obéissant serviteur, Signé : Mack.
■ UIiu, le in octobre i8oô.
(Archives DujjoiU.')
a5/i LE GÉNÉRAL DUPONT
Pour dégager la responsabilité de l'Empereur et consacrer l'impeccabilité de son génie, on a généralement rejeté sur Murât l'erreur commise dans les premières opérations de la campagne de i8o5, en ne laissant sur la rive gauche du Danube que la seule division Dupont. Rien n'est plus inexact, et, depuis le 5 octobre, le prince Murât avait, dans de nombreux rapports à l'Empereur et au major général, fait savoir que les Autrichiens concentraient leurs forces à Llm, sur la rive gauche du fleuve; et à la date du 17 vendémiaire, l'avant-vcille de la bataille de Haslach, le maréchal Soult écrivait à l'Empereur que le prince Ferdinand et le général Mack étaient toujours à Llm. Le 12 octobre, Murât écrit encore, de Pfaffenhofen, à l'Empereur, « que l'armée autrichienne, forte de 80 mille hommes, est toute réunie sur la rive gauche du Danube et qu'il n'y a aucune troupe sur l'Iller ; » ce qui n'empêche nullement Napoléon de décider et de faire savoir qu'il livrera, le il\ octobre, une grande bataille derrière l'Iller. Et le 20 vendémiaire, à 10 heures et demie du soir, le lendemain de la bataille de Haslach, Berthier écrit encore, d'Augsbourg, à Bcrnadotte, que l'Empereur monte en voiture pour se rendre sur l'Iller.
M. ïhiers dit que le maréchal Ney, guidé par un heureux instinct de la guerre et prévoyant que les Autrichiens pourraient fuir par la rive gauche du Danube en foulant nos équipages et nos parcs, avait fait remarquer le danger de ne laisser qu'une division sur la rive gauche du fleuve, tandis que Murât était d'un avis opposé, allant jusqu'à prétendre que c'était trop de la division Dupont sur celte rive. La vérité est tout autre ; en envovant la seule division Dupont sur Ulm, le maréchal Ney ne fit que se conformer aux instructions de Berthier, c'est-à-dire de l'Empereur, lui notifiant qu'il y avait peu de monde dans celte place, et lui prescrivant de s'en emparer puis de revenir rapidement sur Augsbourg ou sur Memmingen; le maréchal Ney n'avait pas à discuter ces ordres, et il devait croire l'état-major impérial bien renseigné. Dans ces circonstances, Murât ne faisait lui-même que se conformer aux intentions précises de Napoléon, qu'il renseignait exactement sur la position de l'ennemi et dont il réclamait chaque jour les ordres.
Ce qui peut surprendre, c'est que, le 19 vendémiaire, après avoir donné au général Dupont l'ordre de marcher sur LJlm, le maréchal Ney lui ait envoyé contre-ordre (1), en lui prescrivant de se retirer d'Albeck sur Gûnzburg et de passer sur la rive droite du Danube, ordre qui n'arriva qu'après la bataille. C'est à cette retraite de la division Dupont sur la rive droite que le prince Mural s'opposa, et loin de trouver que cette division fût de trop sur la rive gauche, il ordonna, le 20 vendémiaire (12 octobre), au maréchal Ney, de la faire revenir à Albcck et d'occuper le pont d'Elchingcn afin d'assurer la communication avec le général Dupont et de pouvoir l'appuyer rapidement, si l'ennemi tentait de s'échapper par la Franconie. Mural, qui n'a cessé d'insisler sur la présence de toute l'armée autrichienne à Llm, semble donc, contrairement à ce qu'on a généralement écrit, avoir mieux compris la situation que le maréchal Ney, et l'on ne voit pas bien comment se serait produite entre les deux maréchaux la vive altercation dont parle M. ïhiers, à propos de la division Dupont.
Il ne saurait y avoir le moindre doute sur l'importance de la bataille de Haslach ; c'est
(1) Voir à la page suivante.
Il ISLACH, ALBECR. 255
l'événement le plus considérable de la première phase de la campagne de i8o5, dont la seconde période se résume dans la bataille d'Àusterlitz. Sans la victoire extraordinaire remportée à Haslach par le général Dupont, la capture de l'armée autrichienne à Ulm ne pouvait s'accomplir, et au lieu de l'immense ellet moral produit par ce coup de foudre, on avait ce spectacle de l'armée française marchant, pour livrer bataille, sur un point où il n'y avait personne. Cette situation a quelque analogie avec celle de Marengo ; là, le Premier Consul croit Mêlas en retraite dans la direction de Milan ou de Gênes, et il n'est sauvé que par l'arrivée de Desaix provoquant des incidents imprévus; à Ulm, sa belle combinaison stratégique ne réussit que grâce à l'étonnante bataille gagnée par Dupont, rectifiant une grosse erreur de Napoléon. Il est pénible d'avoir à constater cpie les Bulletins de la Grande Armée, rédigés par l'Empereur, qui reviennent avec tant de détails sur les combats de Wertingen, de Giinzburg, de Memmingen, d'Elchingen, citant une foule d'officiers, ne mentionnent même pas le nom de Haslach ni celui de Dupont; et Haslach est autant audessus d'Elchingen que Pozzolo est supérieur à Montebello.
Le 18 vendémiaire (10 octobre), au moment où l'Empereur se préparait à partir pour Munich pour y attendre les Russes, il avait remis à Murât le commandement de l'aile droite de la Grande Armée, formée des 5e et 6e corps et de la réserve de cavalerie. Le major général en avait prévenu le prince par une lettre où il était dit : « Vous aurez les commandements directs des corps des maréchaux Ney et Lannes, formant la droite de l'armée. Vous les dirigerez de manière à ce qu'ils se secourent mutuellement et fassent le plus grand mal possible à l'ennemi. Tous les ordres passeront à ces généraux par votre état-major. »
Le même jour le major général, en informant de ces dispositions le maréchal Ney, lui prescrivait de s'emparer d'Ulm en prenant telles mesures qu'il jugerait convenables, puis, sans attendre de nouveaux ordres, de se diriger « sur Memmingen ou sur tout autre point où se serait porté l'ennemi 0. C'était là l'intention de l'Empereur, et il ne pouvait être question de faire passer la division Dupont sur la rive droite du Danube ; les lettres de Murât à Napoléon montrent que le prince entendait bien laisser cette division sur la rive gauche du fleuve, en établissant avec elle une communication rapide par le pont d'Elchingen. Ce fut donc de sa propre initiative et contrairement aux instructions du major général, que le maréchal Ney, dans la journée du 19 vendémiaire, se décida à appeler le général Dupont sur la rive droite du Danube, en même temps que le général Baraguay-d'Hilliers. Il en prévint ces généraux par la lettre suivante :
Aux Généraux Dupont et Baraguay-d'Hilliers,
Gûntzbourg, 19 vendémiaire an XIV (11 octobre i8o5).
En conformité des nouvelles dispositions arrêtées par l'Empereur, l'aile droite, dont le 6'' corps dépend, sera sous les ordres de S. A. le prince Murât. Comme son intention formelle (à Napoléon) est de concentrer sur la rive droite du Danube et parallèlement à l'Iller toutes ses forces réunies pour combattre l'ennemi qui paraît vouloir se défendre, il ne restera sous Ulm, rive gauche du Danube, qu'un corps d'observation, composé du 1"' bataillon du 9e léger et des deux
:?.r)6 il. GÉNÉRAL D1 POST
derniers escadrons du i "' de hussards, qui étaient attachés à la division de cavalerie à pied du général Baraguay-d'Hilliers. Ce détachement sera commandé par M. Crabbé, mon aide de camp, auquel j'envoie une instruction particulière.
Le général Dupont quittera en conséquence sur-le-champ sa position d'Albeck. el se dirigera avec les deux premiers escadrons du i"' de hussards cl son infanterie qui sera suivie par les deux régiments aux ordres du général Sahuc, pour passer sur la rive droite du Danube, soit par le pont d'Elchingen, soit par celui de Guntzbourg. Si les marais étaient impraticables cette troupe passerait par Gundelfingen, et de là se dirigerait sur Guntzbourg. Dans l'un et l'autre cas, l'artillerie, les canons et les bagages passeront par Gundelfingen, et prendront la tête de la marche quelques heures avant le départ de la troupe.
La division du général Baraguay-d'Hilliers précédera les mouvements des troupes réunies sous le commandement du général Dupont et observera les mêmes dispositions pour la direction de ses canons et bagages.
Le général Dupont estime que le maréchal Ney prit ces dispositions pour parer à l'extrême danger que courait sa division en restant isolée sur la rive gauche du Danube, danger qui lui avait été révélé par les rapports du commandant de la i'1' division.
Quoi qu'il en soit, dès que le prince Murât, commandant de l'aile droite, connut les ordres donnés à la ire division, il s'opposa formellement à leur exécution et prescrivit au maréchal Ney de ramener cette division clans sa position d'Albeck, afin de s'opposer à toute tentative que pourrait faire l'armée autrichienne pour s'échapper vers la Franconie et la Bohême. Il en avertit l'Empereur par la lettre suivante :
Sire,
M. le maréchal Ney avait ordonné, le 18, d'attaquer Ulm le in, par la rive gauche. Il devait l'attaquer lui-même par la chaussée de Falheim. Le mauvais temps ou d'autres circonstances lui firent changer celle première disposition. Il resta le 19 à Guntzbourg et Leipheim, et emova au général Dupont l'ordre de suspendre son attaque et de conserver sa position d'Albeck, mais ce général était déjà aux prises avec l'ennemi lorsque la dépêche du maréchal Ney lui parvint. Sa division, cjui ne devait faire qu'une fausse attaque, délit complètement les troupes qu'elle eut à combattre, lit quatre mille prisonniers, enleva un drapeau et cinq pièces de canon, mais le général Dupont, voyant qu'on n'avait pas attaqué sur la rive droite et,qu'il n'était pas soutenu par la division Baraguay-d'Hilliers qui aurait dû aller prendre la position d'Albeck, dut se replier à dix heures du soir sur ce point.
Informé que le maréchal Ney avait ordonné au général Dupont de passer le Danube à Gùnzbourg et de venir occuper ce soir Pfaffenhofen (1), et de ne laisser sur la rive gauche que deux escadrons de hussards avec un bataillon d'infanterie, je viens de lui prescrire de laisser la division Dupont tout entière dans la position d'Albeck et de la faire marcher sur Ulm, au premier coup de canon qui sera tiré demain sur la rive droite. J'ai dû prendre ce parti, premièrement parce qu'i/ est conforme aux intentions formelles de Votre Majesté ; en second lieu parce que j'ai dû penser que cette division, qui s'est battue hier toute la journée et ne s'est retirée qu'à dix heures du soir de devant Ulm, serait trop fatiguée de la marche qu'elle aurait encore à faire aujourd'hui, pour pouvoir prendre part à l'action qui aura lieu demain ; enfin j'ai jugé que le peu de forces qui seraient restées en avant d'Ulm n'auraient pas produit par leur fausse attaque l'effet que nous devons attendre de la division entière. L'ennemi, se voyant vigoureusement
(1) Pfallenliofen est sur la Rolh, entre la Bibcr et la Liebc, à 10 kilomètres du Danube.
HVSI.ACll. A.LBECK •!,)-
attaqué sur les deux rives, n'osera jamais dégarnir le Michelsberg el disposer des forces qui l'occupent contre nos troupes de la rive droite. S'il voulait forcer le passage pour faire sa retraite sur la rive gauche, le général Dupont pourrait l'arrêter assez pour nous donner le temps d'arriver et de le battre.
Voilà, Sire, le seul changement qui ait été fait aux dispositions que j'ai eu l'honneur de vous annoncer hier au soir. Comme il est présumable que nous n'aurons pas à combattre en avant de l'Iller, et que nous serons forcés de passer cette rivière pour atteindre les Autrichiens, MM. les maréchaux Soult et Ney doivent se procurer, chacun de son côté, tous les moyens nécessaires pour le passage. Ce soir, je reconnaîtrai de plus près la position de l'ennemi, et je ferai mon plan d'attaque. J'aurai l'honneur de vous l'envoyer à l'instant. D'après tous les renseignements que je reçois, il parait que l'ennemi est réuni derrière l'Iller et aux environs d'Ulm. Demain il sera vigoureusement attaqué sur tous les points. Je lais reconnaître et garder les ponts de Leipheim, d'Elcliingen et de Thalfingcn.
Je pars à l'instant pour Paffenhofcn où j'établirai mon quartier général.
J'ai l'honneur d'être...
Signé : Murât.
Cette lettre, conservée aux Archives de la guerre, n'est pas datée, mais elle est sûrement du ia octobre, car, dès son arrivée à Pfafl'enhofen, le prince Murât écrit à l'Empereur, ce môme jour, pour lui communiquer les renseignements fournis par les reconnaissances, confirmant qu'il n'y a pas d'ennemis sur l'Iller. « Lin officier d'artillerie qui acte l'ait prisonnier, dit le prince, assure que l'armée autrichienne, forte de 80 mille hommes, est toute réunie sur la rive gauche du Danube, et qu'il n'y a aucune troupe réunie sur l'Iller. Dans ce cas, je ferai occuper demain le pont d'Obkirchberg et celui de Ricklesweiler. . . Le pont de Leipheim est rétabli et M. le maréchal Ney va se mettre en communication avec la division Dupont. Il a aussi reçu l'ordre de lâcher de s'emparer des ponts d'Elcliingen et de Thalfingcn. Cependant d'après la lettre de Votre Majesté qui ne veut pas qu'on ait demain d'affaire sérieuse, je vais prescrire d'éviter sur ces points un engagement trop considérable. — Si l'ennemi se décidait à forcer le passage d'Albeck pour se retirer par la rive gauche du Danube, je me porterais avec rapidité sur Guntzbourg et je tâcherais d'arriver avant lui dans quelque bonne position, soit pour lui fermer le passage, soit pour l'attaquer dans sa marche de flanc. »
Il ressort clairement de ces lettres, qu'en prescrivant au maréchal Ney de laisser la division Dupont sur la rive gauche du Danube, vers Albcck, le prince Murât se conformait strictement aux ordres formels de l'Empereur, et nous allons voir que Napoléon, loin de lui donner tort, comme l'a écrit M. Thiers, fera, au contraire, tancer vertement le maréchal Ney par Berthier.
Après avoir reformé sa division sur le théâtre même de sa victoire, le général Dupont s'était replié sur Albeck où avaient été transportés les blessés, et il leur fit donner les soins que permettait la perte de tous les équipages... 11 y reçut, dans la nuit(i), l'ordre du maréchal Ney lui prescrivant de passer sur la rive droite du Danube. En consécpience,
(1) Mémoires inédits du rjénéral Dupont.
Le Gé.nlkal Dupont. 17
■>,r)8 LE GÉNÉRAL Di PONT
il se mit en marche le ->,o vendémiaire (r.>. octobre), laissant sur les hauteurs d'Albeck un
escadron de hussards, pour dérober à l'ennemi le mouvement de la division et protéger l'évacuation des blessés.
En sortant de Langenau, où se produisit une courte panique occasionnée par cpielques dragons chargés de former l'arrière-garde, le général Dupont reçut un nouvel ordre lui enjoignant de rester sur la rive gauche du Danube, en prenant la position qu'il jugerait convenable. Cet ordre était ainsi conçu :
Gûnzburg, le 20 vendémiaire an XIV.
Au général Dupont, commandant la 1" division.
J'ai le cœur navré, mon cher général, des fatigues incroyables que je suis forcé de faire éprouver aux braves troupes que vous commandez ; il vient d'être décidé par le prince Murât, qui m'assure que c'est l'ordre formel de S. M., que votre division reste sur la rive gauche du Danube en observation pour contenir l'ennemi dans Ulm. Choisissez la position qui vous paraîtra la plus avantageuse pour remplir cette disposition ; vous pourriez cantonner une partie de vos troupes en les disposant de manière à pouvoir être rassemblées promptement en cas d'attaque sur vous, ce que je ne puis croire de la part de l'ennemi, parce qu'il est trop en désordre. Tirez des cantonnements sur vos derrières les subsistances qu'il vous faut.
Vous garderez le 1"' régiment de hussards en totalité ; si le général Baraguav-d'IIilliers refusait de vous le laisser, vous donnerez au colonel de ce corps l'ordre formel de se rendre à votre division. Vous renverrez les deux régiments de dragons sur la rive droite du Danube.
Aujourd'hui nous prenons position sur la Roth ou la Liebe ; demain nous attaquons de front les positions de l'Iller occupées par l'ennemi ; si vous trouvez le moment favorable de nous seconder, je ne doute nullement que vous ne le fassiez avec l'énergie et les talents qui vous caractérisent, secondé comme vous l'êtes par des troupes éprouvées.
J'ai l'honneur de vous saluer.
Le maréchal,
Signé : Ne y.
Ainsi, le lendemain de la bataille de Haslacb, le maréchal Ney est toujours persuadé que l'armée autrichienne est derrière l'Iller où on va lui livrer bataille, et il espère que le général Dupont pourra le seconder avec l'énergie et les talents qui le caractérisent. Il n'a donc pas pu reprocher véhémentement au prince Murât de dégarnir la rive gauche du Danube, puisque c'est, au contraire, le prince qui lui prescrit d'y laisser la division Dupont, que le maréchal Ney appelait sur la rive opposée, en vue de la grande action sur l'Iller.
Le général Dupont continua sa route au delà de Langenau et alla s'établir sur la Brenz, le 90 léger et le 1e1' de hussards à Sontheim sur la rive droite, le 32e de ligne à Brenz, et le 96e à Medlingen, sur la rive gauche; les hussards furent particulièrement chargés d'éclairer la position du côté d'Ulm (1).
D'Albeck, le général Dupont s'était empressé de rassurer le maréchal Ney et de le prévenir du succès obtenu par sa division. Le maréchal porta immédiatement ce glorieux fait d'armes à la connaissance du 6e corps, par l'ordre du jour suivant :
(1) M. Thiers commet une erreur en disant que le général Dupont resta à Langenau, qui est près d'Albeck.
HASLAGH, ALBECK 2,5q
Au Quartier Générai à Gunzbourg, le 20 vendémiaire an XIV. GRANDE ARMÉE ordre du jour
COKI'S
Le maréchal commandant en chef s'empresse de prévenir l'armée qu'hier dix-neuf, la première division commandée par le général Dupont a eu une affaire glorieuse et qu'il a fait à l'ennemi de six à sept mille prisonniers.
Les régiments de celte division se sont couverts de gloire, ainsi que les 59", 5o'\ 27° et a5e d'infanterie légère l'avaient fait le 17 à l'attaque mémorable du pont de Gunzburg.
Le général chef d'état-major général, Signé : Du Taillis (i).
Le généra] Dupont rendit compte de son mouvement au maréchal Ney, par la lettre suivante :
Brenz, le 20 vendémiaire an XIV.
Le général Dupont à Monsieur le maréchal Ney. Monsieur le maréchal,
J'occupe la ligne de la Brenz. Un poste d'observation couvre Albeck. Dans cette position, je puis observer les mouvements de l'ennemi sur la rive gauche du Danube ainsi que vous me l'avez prescrit par vos derniers ordres.
Les fatigues excessives et la chaleur du combat d'hier rendent un moment de repos nécessaire à ma division. Elle sera néanmoins prête à marcher et à combattre avec la même audace aussitôt qu'elle aura reçu des munitions et quelques pièces d'artillerie. Le feu de l'ennemi a démoulé plusieurs de nos canons : d'autres ont eu leurs chevaux tués et on n'a pu les faire suivre ; nous avons amené quatre pièces ennemies, mais elles ne peuvent être d'aucun usage. Des caissons, des cartouches d'infanterie nous sont également nécessaires.
La division sera bien sensible à vos éloges que je vais faire mettre à l'ordre. Je ne puis pas trop vous assurer que sa conduite a été vraiment admirable pendant toute l'action,
Je prépare le rapport circonstancié de la bataille d'Haslach, que je vous adresserai demain. Les prisonniers de guerre sont conduits à Donauwerth ; deux mille environ passent par Heidenheim, le reste par Gundelfingen.
J'ai l'honneur de vous saluer.
Signé : Dupont.
Ce même jour, 20 vendémiaire (12 octobre), à 8 heures et demie du soir, le maréchal Berthier écrivait, d'Àugsbourg, au maréchal Davout : « Le 22, ily aura une grande bataille sur U Hier, prèsd'Ulm... Le 21, toutes les dispositions seront formées; le 22, jour de la bataille, l'ennemi sera détruit, car il est cerné de toutes parts. L'Empereur ne pense pas qu'il ait plus de 80 à 90 mille hommes, mais il l'attaquera avec plus de ïoo mille. Cette affaire finie, il reviendra sur-le-champ pour passer l'Inn... » — Et à 10 heures et demie du même soir, le major général écrit à Bernadotte : « L'Empereur reçoit à l'instant où il monte en voiture pour se rendre sur l'Iller, la lettre par laquelle vous êtes entré à Munich... La présence du prince Ferdinand à Munich fait craindre à Sa Majesté que l'ennemi, qui était sur l'Iller, ne se soit échappé et ne se soit retiré sur le Tyrol. »
(1) Archives Dupont.
De toute celle correspondance il ressort nettement, qu'avec un merveilleux chef de cavalerie comme Mural, l'Empereur semble n'avoir aucun renseignement exact sur la position de l'ennemi. Malgré les rapports du prince el du maréchal Soult annonçant que l'armée autrichienne est à Ulm, Napoléon persiste à aller livrer, le 22, une grande bataille derrière l'iller (1), où il n'y a personne, et le lendemain de la bataille de Haslach, à dix heures et demie du soir, il croit le prince Ferdinand à Munich et craint que l'année autrichienne ne se soit échappée vers le Tyrol. Pensant qu'il va rencontrer derrière l'iller une armée de 80 ou 90 mille hommes, il veut avoir ses corps d'armée sous la main et il interdit tout engagement sérieux sur la rive droite du Danube avant le 22, la division Dupont devant suffire sur la rive gauche. L'erreur est manifeste, et elle était de nature à faire échouer une des plus belles combinaisons stratégiques de Napoléon.
Le maréchal Lannes comprit la gravité de la situation et l'urgence d'appuyer la division Dupont. Le 20 vendémiaire, à 1 1 heures et demie du soir, il écrivit dans ce sens au prince Murât, lui disant sa conviction que les Autrichiens allaient tenter de s'échapper par la Franconie, et le priant en grâce de porter une partie de ses forces sur la rive gauche du Danube. Sa lettre est ainsi conçue :
Weissenhorn, le 20 vendémiaire an XIV (13 octobre i8oj), 11 heures i/a du soir.
A Son Altesse Sérénissime, Monseigneur le Prince Murât. Monseigneur,
Mes avant-postes viennent d'arrêter un homme qui portait des dépêches au baron de Fuggrer, et dont la mission expresse était certainement de rapporter des renseignements à l'ennemi sur notre position et nos forces. Je vous adresse ces dépêches.
J'ai l'ait interroger le messager avec le plus grand soin. Le résultat des renseignements que j'ai obtenus de lui est que l'armée ennemie est sur la rive gauche du Danube, qu'il n'existe en ce moment dans Ulm qu'une réserve de quatre ou cinq mille hommes et que les forces qui sont sur la rive droite sont peu considérables.
Tout parait donc confirmer, Monseigneur, que l'ennemi a le projet de se retirer par la Franconie ; et il n'est plus douteux pour moi qu'il ne commence son mouvement cette nuit.
Vous jugerez sans doute convenable, Monseigneur, d'aller au secours de la division Dupont et de porter une grande partie de vos forces sur la rive gauche du Danube. En mon particulier, je pense que ce mouvement est on ne peut plus urgent et je vous prie même en grâce de l'ordonner.
Votre Altesse jugera aussi convenable, j'en suis convaincu, d'informer de suite Sa Majesté Impériale de l'état des choses et de la prier de faire ordonner les préparatifs en subsistances vers les points où nous devrons nous porter.
(1) L'Empereur était convaincu que l'attaque du 4e corps sur Mcmmingen déterminerait un mouvement de l'armée autrichienne sur ce point, pour secourir sa droite, et c'est derrière l'iller qu'il pensait écraser l'ennemi. Le 12 octobre, à 10 heures et demie du matin, il écrivait au maréchal Soult: « Assemblez vos généraux et chefs de corps, quand vous serez à Memmingen, et si l'ennemi n'a rien fait pour échapper au coup de massue qui va l'assommer, faites-leur connaître que... cette journée doit être dix fois plus célèbre que celle de Marcngo ; que dans les siècles les plus reculés, la postérité connaîtra en détail ce que chacun a fait ; que si je n'avais voulu que battre l'ennemi, je n'aurais pas eu besoin de tant de marches et de fatigues, mais que je veux le prendre... » Au moment où l'Empereur écrivait ces lignes, il n'y avait personne derrière l'iller, el sans l'admirable bataille livrée par Dupont, l'armée autrichienne se fût alors trouvée sur les routes de Bohême, hors de tout danger.
RASLACH, AXBECK •> H i
Si Votre Altesse est aussi fixée que moi sur les desseins de l'ennemi, je ne larderai pas de recevoir des ordres de sa part. Je les attends avec la plus vive impatience.
En ami, je vous réitère l'assurance de ma ferme conviction que ce mouvement doit produire les résultais les plus avantageux.
Dans tous les cas, nous serons toujours à temps à revenir ici à l'appuy du maréchal Soult et d'en finir enfin avec l'armée qui est devant nous.
Signé : Lannes.
Le prince Murât se refusa à porter sur la rive gauche du Danube d'autres troupes que la division Dupont. 11 pensait que l'ennemi, démoralisé par sa défaite du ir octobre, ne pouvait songer à s'éloigner de sa position du Michelsberg, et que, dans tous les cas, l'occupation des ponts d'Elchingen et de Thalfingen permettant d'appuyer rapidement le général Dupont, suffisait pour parer à tous les événements; tandis qu'envoyer une partie de l'aile droite sur la rive gauche, c'était aller à l'encontre des instructions de Napoléon, qui appelait toutes ses troupes vers l'Iller, et risquer de désorganiser son plan d'opérations. Il rendit compte de ses dispositions à l'Empereur, en lui transmettant immédiatement la lettre du maréchal Lannes, ainsi qu'il suit :
Au Quartier Général de Pfaflenhofen, le 21 vendémiaire an XIV, 4 heures du malin. Sire,
J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté une lettre que je reçois à l'instant de M. le maréchal Lannes, et deux lettres ci-jointes saisies sur un espion qui prétend que l'ennemi a le projet de se retirer par Albeck. Quoique le combat livré avant-hier par le général Dupont ait démasqué notre faiblesse sur la rive gauche et nos desseins sur la rive droite, je ne crois pas à ce que dit l'espion et je ne partage pas l'opinion de M. le maréchal Lannes. Les Autrichiens ne pourraient commencer leur mouvement qu'après avoir passé sur le corps à la division Dupont qui certainement se battrait et lui disputerait vivement le passage, et je ne suis pas encore informé qu'on se soit battu hier de ce côté. L'ennemi se déciderait-il si précipitamment à un mouvement qui le séparerait entièrement du Tyrol, qui l'exposerait à une attaque de flanc, quand une seule division lui a fait quatre mille prisonniers sous le Michelsberg où son armée était réunie, quand il n'a pas attaqué hier cette même division, quand il ignore où se trouve la principale force de notre armée, quand le prince Ferdinand a rétrogradé de Gûnzbourg, avec la sienne, devant la division Malherl... Je pense, au contraire, cju'il est décidé à attendre, dans sa position actuelle, le sort d'une bataille et je ne serais pas surpris d'être attaqué ce matin.
La position cjue j'occupe est très bonne et je serais sans inquiétude, marchât-il à moi avec toutes ses forces, sachant ma gauche assurée, et que le maréchal Soult s'avance par Memmingen. Le parti que l'ennemi a pris de se retirer derrière le Danube est le seul qu'il eût à prendre pour retarder le moment de sa destruction. Elle est certaine dès que nous serons maîtres des ponts d'Elchingen et de Thalfingen. Alors nous serons liés avec le général Dupont et nous pourrons manœuvrer à notre gré sur les deux rives du Danube. Ce matin, aussitôt que le jour paraîtra, j'irai reconnaître la position de l'ennemi ; en attendant, je me hâte d'engager M. le maréchal Ncy à prévenir le général Dupont du projet que le maréchal Lannes suppose aux Autrichiens, en lui ordonnant d'établir la plus grande surveillance et de l'instruire très fréquemment de tout ce qui viendra à sa connaissance sur tous les mouvements de l'ennemi.
Dans aucun cas, je ne pourrais exécuter cette nuit le mouvement qu'indique M. le maréchal Lannes ; nous avons des troupes qui n'étaient pas rendues hier à dix heures du soir dans leurs positions. Elles sont arrivées en mauvais état, elles ont été mouillées toute la nuit, et beaucoup se trouvent sans souliers. Votre Majesté \ient ; elle ordonnera elle-même le mouvement, si elle
le juge convenable ; pour moi, je ne saurais m'y décider si légèrement, surtout lorsque je connais la marche du général Marmont et du maréchal Soult sur ma gauche. Ne serait-ce pas désorganiser votre plan général ? Je me borne donc, Sire, à presser l'occupation du pont d'Elcbingen et à donner communication à Votre Majesté des avis (pie je reçois. J'attendrai les ordres qu'il lui plaira de me donner. J'ai envoyé un officier d'état-major au général Marmont pour lui donner connaissance de notre position et de celle de l'ennemi. J'ai l'honneur d'être...
Signé : Murât.
Pendant la journée du 21 vendémiaire, la division Dupont resta sur la Brenz où elle éprouva de grandes privations, le pays étant épuisé et l'ennemi la cernant de tous côtés, à un quart de lieue de distance. Les i5e et 17e de dragons, qui s'étaient dispersés à Haslach, reçurent une autre destination. — La division Loison prit position, le soir, entre Nersingen et Leiben, sur la rive droite du Danube et détacha trois compagnies de grenadiers à la tête du pont d'Elchingen.
Le 20, le prince Murât avait prescrit au maréchal Ney d'occuper le pont d'Elchingen afin d'assurer la communication avec la division Dupont et de pouvoir se jeter à la poursuite de l'ennemi, s'il tentait de battre en retraite parla Franconie. Il avait insisté tout particulièrement sur l'occupation de ce pont, qu'il jugeait d'une urgence extrême, et il avait même invité le maréchal à faire reconnaître dans les environs de Falheim un point où l'on pourrait jeter un pont : mais le commandant du 6e corps se borna à envoyer, le 21 (i3 octobre), à 2 heures de l'après-midi, au pont d'Elchingen, un bataillon du 20e léger avec !\o chasseurs à cheval du 10e régiment, commandés par le général Marcognet, (division Malher), avec ordre de pousser jusqu'au village. Arrivée sur les hauteurs à gauche du couvent d'Elchingen, cette reconnaissance se trouva en présence de forces très supérieures et battit en retraite en bon ordre.
Cette attitude du maréchal Ney avait sans doute pour cause l'ordre donné par l'Empereur de n'engager aucune action sérieuse sur la rive droite du Danube ; peut-être aussi le maréchal éprouvait-il de la répugnance à obéir à Murât, qu'il jugeait lui être inférieur en talent. Quoi qu'il en soit, il prescrivit au général Dupont d'aller reprendre sa position d'Albeck, avec la recommandation, pour le cas où il se heurterait à des forces trop considérables, de se retirer par Gundelfingen sur Gûnzburg et de rejoindre le corps d'armée. Ces instructions firent l'objet de l'ordre suivant :
Au Quartier Général de Kiissendorf, le 21 vendémiaire, une heure du malin. Le chef de l' état-major général, à Monsieur le général divisionnaire Dupont.
Le maréchal commandant en chef me charge de vous dire, monsieur le général, qu'il regrette beaucoup que son ordre, pour que vous restiez dans la position d'Albeck, ne vous soit pas parvenu. Malgré toutes les fatigues de vos troupes, il est de la dernière importance que votre division reprenne cette position.
Le général Seroux vient de recevoir l'ordre de vous envoyer sur-le-champ des cartouches d'infanterie.
Le maréchal sent que votre position devient extrêmement délicate, parce que d'après des rapports qui sont parvenus, l'ennemi s'est retiré sur la rive gauche du Danube et a abandonné l'Iller.