‹ Le général Dupont (volume 2)Chapitre 45 sur 97 · HASLACH, ALBECK · texte numérisé non relu

HASLACH, ALBECK

à peu près aussi forte que celle de Mêlas à Marengo et soutenue immédiatement en arrière par une autre armée de \o mille hommes, il montra la rapidité de décision et l'énergie d'exécution qui sont le propre des grands généraux. Il se dit cpie s'il battait en retraite, il sérail sur le champ cerné par l'immense cavalerie de l'ennemi et écrasé, tandis qu'en tenant à llaslaeh jusqu'à la dernière extrémité, il pourrait donner à penser à ses adversaires qu'il était l'avant-garde de la Grande Armée et les amener ainsi à rester sur la défensive dans leur position du Michelsberg.

Sa résolution prise, le général Dupont donne immédiatement l'ordre de prendre position pour le combat.

Le village de Haslach est situé sur un plateau qui domine tout le terrain environnant : il se compose de deux groupes voisins : Ober-Haslach, à droite de la route d'Àlbeck à Ulm, et Unter-Haslach à gauche. A l'Ouest de Ober-Haslach, sur un plateau qui se prolonge au Sud vers le Michelsberg, est le village de Jungingen, et en avant du chemin qui relie ce village à Haslach, se trouve un bois.

Le général Rouyer place, sur la route d'Ulm, en avant de Haslach, le g" léger, commandé parle colonel Meunier. Le général Marchand fait immédiatement déployer à gauche le 32'' de ligne, sous les ordres du colonel Darricau, et établit en réserve le 96e de ligne, colonel Barrois. Le Ier régiment de hussards, commandé par le colonel Rouvillois, couvre la gauche de la ligne de bataille, qui est à peu près perpendiculaire à la route d'Ulm. Les i5e et 170 régiments de dragons, sous les ordres du général Sahuc, sont disposés sur les flancs de la ligne. — En reconnaissant la position du ier régiment de hussards, le capitaine Desclos, qui accompagnait le général Dupont, est emporté par un boulet : ce brave et excellent oflicier fut vivement regretté.

L'archiduc Ferdinand s'était bien aperçu de la faiblesse du corps qui se présentait devant lui. Confiant dans sa supériorité numérique, il résolut de l'écraser et détacha du Michelsberg de fortes colonnes d'infanterie et de cavalerie qui marchèrent sur Haslach, pendant qu'un corps de cavalerie obliquait vers le village de Jungingen, dans l'intention manifeste de tourner notre droite. L'étendue du front de l'ennemi, qui débordait nos deux ailes, donna lieu à deux: combats séparés.

Le général Dupont, voyant le mouvement menaçant de l'ennemi sur la droite du 9e léger, fait immédiatement porter en ligne le 96'' régiment, qui appuyé sa gauche au 9' léger et étend sa droite le long du bois existant entre Haslach et Jungingen. Sentant que s'il laisse aux colonnes autrichiennes le temps de se déployer, il sera rapidement écrasé par leur feu, il décide de les charger à la baïonnette. Il confie au 32e et au i8r de hussards la garde du hameau de Haslach, position qu'il faut conserver à tout prix, puis courant en avant du 9% il prévient le colonel Meunier de son intention de charger la ligne ennemie. Plein de joie, le vaillant colonel fait immédiatement les dispositions nécessaires. — De son cùté, le colonel Barrois adresse au 96e une courte et fière harangue ; comme il s'y trouvait beaucoup de nouveaux soldats, « Conscrits, leur dit-il gaiement, vous n'aurez pas peur? » — « Colonel, s'écrie l'un d'eux, il n'y a plus de conscrits. » Et tout le régiment applaudit.

Au moment où les Autrichiens ouvraient le feu, le 9e léger les aborde au pas de charge, la baïonnette baissée, sans tirer un coup de fusil; l'intrépide Dupont est à sa tète. Le

général Marchand conduit de même le 96". Le choc est terrible; après une courte mêlée, la première ligne do l'ennemi jette ses armes à len-e et se rend ; la seconde bat précipitamment en retraite. Nos quatre bataillons onl mis en déroute un ennemi quatre fois plus nombreux, et fait 2 000 prisonniers.

A gauche, le colonel Darricau, avec le 2e bataillon du 328, avait victorieusement résisté, dans le hameau de Haslach, à tous les assauts des forces considérables dirigées sur ce point. La fermeté de celle troupe avait ainsi permis à l'attaque de droite de se poursuivre librement dans la plaine. Le colonel Rouvillois, chargeant audacieusement avec ses hussards, avait vaillamment secondé l'infanterie. Le 1'' bataillon du 32e, commandé par le chef de bataillon Bouge, avait été porté par le général Marchand vers Jungingen, à la pointe du bois, pour empêcher notre droite d'être tournée. Ce premier succès, en montrant aux troupes la puissance de la baïonnette dans des mains françaises, grandit leur courage et leur ardeur. Les prisonniers sont envoyés à Haslach sous la garde du colonel Darricau, pendant que la ligne de bataille se reforme sur sa position première.

L'archiduc se hâte de préparer une attaque nouvelle, et bientôt l'ennemi s'avance avec de plus grandes forces, de façon à déborder nos deux ailes en se jetant à la fois sur Jungingen et sur Haslach; il est soutenu par une nombreuse artillerie qui couvre de boulets ces deux villages. Le général Dupont n'a à lui opposer que les 9'' léger cl 96'' de ligne, et c'est avec ces deux braves régiments qu'il va falloir disputer pendant des heures entières, jusqu'à la nuit, contre des forces écrasantes, le terrain qui s'étend en avant de notre droite, pendant que le 32'' et le icr de hussards lutteront avec acharnement pour conserver Haslach. L'histoire offre peu d'exemples de bataille aussi extraordinaire.

Dans cette nouvelle crise, le général Dupont réitère la manœuvre qui lui a si bien réussi pour le premier choc. Il donne l'ordre de charger à la baïonnette, et ses deux régiments, s'élançant sur les traces de leur vaillant général, abordent la ligneennemie sans tirer et y font de sanglantes trouées. « Nous marchons la baïonnette croisée, écrit le général Dupont. Le son retentissant des tambours qui battent la charge était couvert de temps en temps par les cris : En avant ! en avant ! et tout annonce une mêlée redoutable. Les feux ennemis continuent, mais la vue de nos baïonnettes opère son terrible effet au moment où elles vont agir. Les lignes de l'ennemi sont ouvertes sur plusieurs points, nos rangs y pénètrent, la confusion s'y jette, et tout alors cède et se retire précipitamment. Le terrain du combat est tout entier à nous; il n'y a plus d'ennemis que les prisonniers restés entre nos mains et qui vont rejoindre les premiers. Ils sont tous dirigés sur Haslach, où ils sont confiés à la garde du 3a1' régiment (1). »

Mais pendant cette action, l'ennemi s'est établi dans le village de Jungingen, auquel est appuyée notre droite et dont la possession nous est indispensable. Nos bataillons victorieux se tournent de ce côté, et, après un furieux combat dans les rues et les maisons, emportent Jungingen. A peine ce résultat est-il obtenu qu'il leur faut faire face à une nouvelle ligne ennemie qui se présente entre Haslach et Jungingen. Le 91' léger et le 96e de ligne se reforment rapidement et se précipitent sur elle à la baïonnette. La mêlée est fu-

(1) Mémoires inédits du général Dupont.

HASLACH, W.RECK ?J\f)

rieuse. L'ennemi, cinq fois supérieur en nombre, fait des efforts extraordinaires pour avoir raison de la prodigieuse ténacité des- deux régiments français; il est encore culbuté et obligé de battre en retraite. Mais dans leur marche en avant nos troupes sont débordées sur leurs ailes par des bataillons ennemis qui les chargent par derrière. « Ils nous suivaient de si près, dit le général Dupont, que, vainqueurs en front, il nous a fallu, faute de temps, faire une conversion entière cl charger par le 3° rang, placé en tête (i). » C'est en faisant ainsi front de tous côtés, avec un calme et une intrépidité admirables, que nos bataillons repoussent toutes les attaques. Le village de Jungingen ayant été encore repris par l'ennemi, le ç)G'' s'en empare de nouveau; cinq fois les Autrichiens parviennent à l'occuper, et ils en sont aussitôt délogés, nous abandonnant de nombreux prisonniers.

Voyant que la division française n'était pas soutenue, l'archiduc redoublait ses chocs pour l'écraser. Toute sa cavalerie était entrée en action et elle avait rompu et dispersé les i5e et 17° régiments de dragons du général Sahuc, mais tous ses efforts sur notre infanterie avaient échoué ; bataillons et compagnies, se formant en carrés, avaient repoussé tous les assauts et semé le terrain de cadavres d'hommes et de chevaux. « J'apercevais sur ce point un corps immense de c^alcrie qui menaçait de m'envelopper, écrit le général Barrois ; j'en prévins le général qui me dit qu'il allait me faire soutenir par un régiment de dragons. En effet, ce régiment s'avança, mais traversant un défdé étroit, il se trouva au débouché complètement isolé. Chargé au même instant par les dragons de Latour, il fut culbuté ; son colonel Saint-Dizier y fut tué. »

A gauche, le 2'' bataillon du 3a0 et le Ier régiment de hussards avaient non moins glorieusement combattu et résisté à toutes les tentatives faites par l'ennemi pour s'emparer de Ilaslach et tourner notre gauche. « Une colonne de prisonniers d'environ 3 000 hommes était dans Haslach, que le colonel Darricau gardait avec son bataillon et le Ier hussards, écrit le volontaire Ravy. Se voyant entouré de tous côtés par les bataillons et escadrons ennemis, notre vaillant colonel fait mettre cette colonne de prisonniers à la queue de son régiment et place derrière elle une compagnie de grenadiers. Par une vigoureuse offensive, il marche dans cet ordre à l'ennemi, vaillamment secondé par le icr de hussards qui met en déroule un des escadrons autrichiens. — Nous conservons ainsi notre position et nos 3 000 prisonniers. Nous restâmes sur le champ de bataille jusqu'à dix heures du soir. Le général Dupont avait voulu bien constater notre victoire. Puis nous reprimes notre position d'Albeck. Le couraye extraordinaire déployé dans cette journée était le résultat de la confiance de tous dans les talents de Dupont. Par sa hardiesse, il avait sauvé le plan de Napoléon, fait croire à l'archiduc Ferdinand que nous étions l'avant-garde de l'armée, et rendu possible la capitulation d'Ulm. » (2)

\ers la fin du jour, au moment où la lutte était le plus acharnée, le corps de cavalerie ennemie, qui avait tourné le village de Jungingen, s'était porté sur nos derrières et avait capturé le parc de la ire division, où se trouvaient les affûts de rechange, les munitions et les équipages. Ce fut un hasard heureux pour les opérations du général Dupont, car cette

(1) Mémoires inédits du général Dupont.

(a) Journal d'un engagé volontaire (Ravv). Cité par le lieulenanl Piéron.

cavalerie, préoccupée de sauver son butin, ne songea qu'à l'emmener à Llmcl disparut du champ de bataille où elle aurait pu jouer un rôle important. — Un convoi de 2 000 prisonniers, conduits par un faible détachement du 32% fut sur le point d'être pris par la cavalerie autrichienne. « Le colonel Rouvillois, sans consulter son infériorité en nombre, charge avec une telle rapidité un de ces escadrons qu'il le met en pleine déroute; sur-le-champ les autres prirent la fuite. Il a été vaillamment secondé dans ce mouvement par le colonel Darricau. Par cette manœuvre, aussi hardie que savante, les colonels Darricau et Rouvillois obtinrent le double avantage de conserver leur position et d'empêcher l'ennemi de reprendre les 3 000 prisonniers, ce qu'il eût infailliblement fait si l'audace de nos deux régiments ne lui avait donné le change (1). »

La nuit était venue. Les Autrichiens, renonçant à prolonger la lutte, battirent en retraite sur le Michelsberg. La division Dupont, victorieuse, se reforma sur le champ de bataille; elle y resta jusqu'au moment où elle reçut du maréchal Ney l'ordre de se porter sur Gùnzburg, par Brenz, et de passer sur la rive droite du Danube. Elle partit à dix heures du soir, emmenant les trophées de sa victoire, l\ 000 prisonniers, 2 drapeaux, 4 canons. Elle avait tué ou blessé à l'ennemi environ 2 000 hommes ; sa perte ne dépassait pas 600 hommes. Le colonel Saint-Dizier, du 17e de dragons, était au nombre des morts ; le général Marchand avait été légèrement blessé à la main par une balle.

Le général Dupont rendit compte de la journée de Haslach au maréchal Ney, par le rapport suivant (2) :

Au Quartier Général de Brentz, le 21 vendémiaire an XIV.

Le Général Dupont à Monsieur le Maréchal Ney, Monsieur le Maréchal,

Je vais vous rendre le compte détaillé que je vous ai annoncé de la bataille d'Haslach.

En marchant d'après vos ordres le 19, à 1 1 heures du matin, j'ai appris que l'ennemi occupait Thalfingen, sur ma gauche, et, que le poste d'Elchingen, à qui j'avais donné ordre de s'y porter, n'avait pu y pénétrer. Mes reconnaissances de droite m'ont également appris qu'elles avaient rencontré les patrouilles autrichiennes vers Dornstatt. Ces renseignements me firent juger que l'ennemi s'attendait à une action, et en arrivant à Haslach je fus confirmé dans cette idée. Toutes ses dispositions étaient déjà faites. Des officiers autrichiens, prisonniers de guerre, m'ont assuré depuis, que leur ordre de bataille avait été pris dès la veille, et que leur armée avait bivouaqué sur la montagne de Saint-Michel.

J'avais ordre de cerner Ulm en appuyant ma droite à la Blau, tandis que les autres divisions de l'armée se portaient vers la place, sur la rive droite du Danube, mais au lieu d'exécuter cette disposition, je n'ai eu que le temps de me préparer au combat. Le mouvement de l'ennemi a été décidé sur-le-champ.

Pendant que l'artillerie jouait sur le front de notre position, il a porté plusieurs colonnes d'infanterie sur notre droite précédées par un grand nombre d'escadrons. Il s'est également développé hors de nos retranchements, sur notre gauche. Le feu des tirailleurs était devenu très vif; mais les postes avancés commençaient à se replier. Le dessein et les forces de l'ennemi étaient entièrement à découvert, et il cherchait à nous déborder.

Le général Rouyer avait placé le 9e Rég' d'infanterie légère sur la route d'Ulm, en avant

(1) Journal des opérations militaires de la division Dupont (Arch. Dupont).

(2) Archives Dupont.

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