ORDRE A M. LE GÉNÉRAL DU MONCEAU
L'Empereur désire que vous laissiez ici un régiment pour former provisoirement la garnison de Lintz. Vous désignerez le plus faible de ceux de voire division. Ce régiment entrera en ville demain à 5 heures et dès 7 heures le commandant ira prendre les ordres du général Ucillc pour connaître son casernement.
Avec le reste de votre division vous continuerez votre mouvement et suivrez la marche de la division Dupont, et prendrez les ordres du maréchal Mortier, qui commande le corps qui opère sur la rive gauche du Danube.
Le Major Général,
Si(/né : Mal Berthier.
(1) Archives Du Monceau.
(2) Archives Du Monceau.
2g8 LE GÉNÉRAL l)l PONT
La division batave quitta Urfahr le 18 brumaire et fit une marche forcée pour rejoindre le général Dupont; les soldats souffrirent beaucoup.
Le soir du i 7 brumaire, le maréchal Mortier étant à Sarmingstein et le général Dupont a Mauthausen, le prince Murât et le maréchal Lannes, dépassant Melk, ont leur quartier général à Mitterau, à deux lieues et demie en deçà de Saint-Polten, où l'on avait supposé que les Russes s'arrêteraient pour livrer bataille. Le quartier général du maréchal Soull est à Melk. — Les avant-postes du maréchal Mortier sont à Persenburg, à la hauteur de Neumarkt, où s'est établie la division Saint-IIilaire du 4° corps. L'ennemi semble ne pas vouloir tenir la position de Saint-Pollen, et se retirer par Krems sur la rive gauche du Danube, en abandonnant Vienne aux Français. Murât a écrit au maréchal Mortier pour l'engager à marcher rapidement sur Krems; les Russes faisant filer leur artillerie et leurs bagages dans cette direction, il serait important, dit le prince, que le maréchal fût avant eux à Krems pour leur barrer le passage.
Dans la prévision du passage des Russes à Krems sur la rive gauche du Danube, Napoléon avait pris des dispositions pour faire soutenir le maréchal Mortier, et de Linz, le 16 brumaire, le major général prescrivait au maréchal Soult d'avoir toujours un grand nombre de bateaux pour assurer la communication rapide de la rive droite avec la rive gauche; ces bateaux devaient se joindre à la flottille du capitaine de Lostange.
Le 18 brumaire, le maréchal Mortier va avec la division Gazan à Marbach et pousse ses avant-postes jusqu'à Emersdorf, en face de Melk . La division Dupont atteint Grein à cinq heures du soir : « les chemins sont affreux et dangereux pour la cavalerie, écrit le chef d'escadron Morin, la route très étroite longeant presque toujours le Danube. D'après les rapports des habitants, on croyait n'avoir que pour cinq heures de marche; cependant la troupe a marché depuis le point du jour jusqu'à cinq heures du soir. Un Russe égaré tombe au milieu de la colonne. Cette rencontre fait le plus grand plaisir aux soldats qui sont tout étonnés de voir qu'un Russe ait la tournure d'un jeune conscrit ; ils se le passent en riant, de main en main, jusqu'à la queue de la division. Le général, en passant à Raumgarlenberg, laisse un poste de dix hommes pour prêter main-forte aux Invalides qui gardaient les criminels enfermés dans celte maison de force. Il établit à Grein son quartier général au château du comte de Salberg, situé sur le bord du Danube. Ce château est immense et d'une structure remarquable ; les murailles ont partout quinze pieds d'épaisseur (1). »
Il était impossible à la division Dupont de marcher plus rapidement, et à cette date du 18 brumaire, son artillerie ne l'avait pas encore rejointe. En quittant Mauthausen, le général Dupont rendait compte au maréchal Mortier de la situation de sa division, par la lettre suivante, du matin :
Mauthausen, le 18 brumaire an XIV (9 novembre i8o5) (2).
Le Général Dupont au Maréchal Mortier,
La division que je commande, faisant partie du corps d'armée qui est sous vos ordres, j'ai l'honneur de vous rendre compte qu'elle est en marche pour se porter aujourd'hui en avant
(1) Journal des opérations militaires de la division Dupont.
(2) Archives Trévise. Citée par le capitaine Alombert.
DIERXSTEIX 2 00
de Grein. Les marches forcées qu'elle a laites depuis son dépari de Passau n'ont pas permis à l'artillerie de la suivre. J'espère, toutefois, que cette artillerie arrivera ce soir à Grein.
Je vous prie de m'indiquer votre quartier général et la direction que je dois suivre.
La division est très flattée, M. le Maréchal, de ce que vous voulez bien me dire d'obligeant pour elle.
Signé : Dupont.
Le soir, le général Dupont adresse une nouvelle dépêche au maréchal Mortier :
Grein, le 18 brumaire an XIV (i).
Le Général Dupont au Maréchal Mortier,
La division se mettra, demain matin, en marche pour se rendre à Marbach.
D'après l'ordre de M. le Major général, j'avais envoyé des reconnaissances pour prendre connaissance des mouvements de l'ennemi en Bohème; je vous fais le rapport que j'ai reçu à cet égard et qui me parait important, quoiqu'il n'annonce point la force de l'ennemi qui se trouve dans cette partie de Bohème.
Signé : Dupont.
Après une marche très longue et très pénible, la division batave était arrivée, le 18 au soir, à deux lieues en arrière de Grein. Le général Du Monceau en informe le maréchal Mortier par la lettre suivante, le mettant au courant de la situation de ses troupes :
De Grein, 10 novembre i8o5 (2).
Le général Du Monceau au Maréchal Mortier,
J'ai l'honneur de rendre compte à V. E. qu'un contre-ordre du Major Général de l'armée m'avait arrêté hier avec ma division à la hauteur de Linz ; mais, recevant de nouveaux ordres pour continuer mon mouvement et de laisser seulement un régiment à Linz, dans le désir que j'avais de me rapprocher de vous, j'ai fait une marche forcée de dix lieues par les plus affreux chemins, et je suis arrivé à deux lieues en arrière de Grein, d'où je continuerais, aujourd'hui, ma marche sur Marbach, si je n'étais obligé de m'arrèter en arrière de Persenburg, où la division Dupont laisse un régiment, et, autant que la marche de cette division me permettra d'avancer, je ferai tous mes efforts pour vous rejoindre le plus tôt possible.
Dans une marche aussi rapide il a été impossible à mon chef d'état-major de recevoir des différents corps des rapports pour rédiger un étal bien exact de la situation de ma division ; mais ayant été obligé de laisser avec le général Marmont (3) une compagnie d'artillerie légère, deux corps de cavalerie et un régiment d'infanterie et avec tous les autres détachements que j'ai été forcé de laisser en arrière, ma division n'a plus maintenant que 4 régiments d'infanterie qui font à peu près 3 5oo hommes, un train d'artillerie qui m'a été envoyé par le général Marmont
(1) Archives Trévise. Citée par le capitaine Alombert.
(2) Papiers Trévise. Citée par le capitaine Alombert.
(3) De Passau, le 4 novembre, le général Du Monceau écrivait à Mmc Du Monceau: « Nous sommes toujours séparés de Marmont qui se trouve à la droite. Je suis extrêmement mécontent de lui ; je le lui ai fait savoir par une lettre .. Marmont sentant tous ses torts envers moi, soit par l'Empereur, soit par sa propre conscience, m'avait écrit une lettre très tlatteuse, apparemment pour m'endormir sur la situation dans laquelle il m'a mis, en m'enlevant à mon insu une bonne partie de mon attirail de guerre, ce qui ne m'a pas empêché cependant d'exécuter tous les ordres de marche que j'ai reçus, mais qui aurait pu compromettre mon honneur, car je n'avais avec moi, pour ainsi dire, ni cartouches, ni canons, ni cavalerie... » Lettre communiquée par M. le comte Georcjes Du Monceau.
3oO l.E GÉNÉRAI DUPONT
et qui ne m'a rejoint qu'au moment de mon dépari de Linz cl que je suppose devoir s'élever à 200 hommes.
Je regrette, M. le Maréchal, de ne pouvoir vous rejoindre avec des lunes plus nombreuses, mais quelque médiocres qu'elles soient, j'espère que vous en pourrez tirer Ions les services qu'on peut attendre d'une troupe bien disciplinée et remplie de zèle. J'espère aussi que les événements de cette campagne nie mettront à même d'acquérir personnellement votre estime et votre amitié.
J'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint une lettre que le Major Général de l'armée m'a fait remettre pour vous et suis avec le plus profond respect...
Signé : Gal De Monceau.
De Saint-Pollen, le 18 brumaire, à quatre heures et demie du soir, le prince Murât rend compte à l'Empereur que tous les Russes se sont retirés sur Krems, et il donne avis de ce mouvement de l'ennemi au maréchal Mortier. En apprenant la présence de ce maréchal sur la rive gauche du Danube, Koulou/of, pour éviter de se trouver acculé au fleuve, s'était décidé à quitter Saint-Pôlten et à aller passer immédiatement le Danube au pont de Mautern. — Le maréchal Soull écrit de même au Major Général, le 19 brumaire, que l'armée russe tout entière a passé le Danube à Mautern, que l'arrière-garde a franchi le fleuve la nuit précédente et qu'elle a brûlé le pont à une heure. « J'ai donné des ordres, dit le maréchal, pour faire descendre jusqu'à Mautern tous les bateaux qui sont sur le Danube depuis Mœlk, afin que si S. M. juge à propos de porter d'autres troupes sur la rive gauche, il y ait un moyen de passage d'assuré. »
Le 19 brumaire (10 novembre), la division Gazan atteignit Spitz, où s'établit le quartier général. Elle fit ce trajet dans des barques à partir de Weiteneck, qui est avant Emersdorf, en face de Melk. Si le maréchal Mortier eut connaissance du passage de l'armée russe sur la rive gauche du Danube, et tout porte à le croire, il commit une grave imprudence en s'avançant aussi rapidement avec une seule division, et en n'attendant point le général Dupont, qui, marchant tout le jour par des chemins affreux, ne pouvait aller plus vite, et, arrivé à Marbach, n'avait pas encore été rejoint par son artillerie. Dans le Journal des marches du corps de réserve de cavalerie, il est dit que Murât avertit le maréchal Mortier du mouvement de retraite des Russes sur Krems. D'autre part, dès que Napoléon, arrivé à l'abbaye de Melk le 19 brumaire, apprit que Koutouzof avait repassé le Danube à Krems dans la nuit précédente, il ordonna au Major Général d'envoyer un officier au maréchal Mortier pour le prévenir de ce mouvement des Russes et lui recommander de marcher avec précaution. Le capitaine Edouard Colbert, chargé de cette mission, s'en acquitta fort heureusement, malgré des difficultés de toute nature ; le maréchal fut instruit de la situation par les renseignements mêmes de l'Empereur, et il fit remettre au capitaine Colbert un mot de sa main, certifiant que l'avis de la marche du général Koutouzof lui était parvenu. « Deux heures à peine s'étaient écoulées, quand ce mot me fut apporté, écrit le capitaine Colbert ; je remontai dans mon esquif, je repassai heureusement sur la rive droite et j'allai faire savoir à l'Empereur que son ordre avait été exécuté (1). »
(1) \utes du général Edouard Colbert, appartenant au général Colbert, son petit-fils Cité par le capitaine Alombert
DIERNSTF.IX 301
Le général Dupont se porta, le 19, à Marbach, suivi par la division batave. De Spitz, le maréchal Mortier l'avertit de son intention de se rendre le lendemain à Stein, l'invitant à faire tous ses efforts pour l'y rejoindre. La lettre est ainsi conçue :
Spitz, le 19 brumaire an \l\ .
Le Général Godinot, chef d'Etat-Major du Maréchal Mortier, Au Général tic Division Dupont, en route.
J'ai l'honneur de vous prévenir, mon Général, que M. le Maréchal a établi son quartier
général ici, qu'il en part demain de grand matin pour se rendre à Stein et peut-être plus loin.
11 désire que votre division le rejoigne demain à Stein ; je vous prie de m'envoyer la situation.
Signé : Godinot.
Le maréchal Mortier demandait donc au général Dupont de franchir en un jour la distance de Marbach à Stein, soit environ douze lieues, par de très mauvais chemins, à une époque de l'année où les jours sont très courts, et quand les troupes marchant depuis le matin jusqu'à la nuit parcouraient difficilement six lieues. C'était exposer la division Gazan à rester en l'air, et lui faire affronter toute une armée, quand l'Empereur avertissait du danger et recommandait de marcher avec précaution.
A la lettre du général Godinot, le général Dupont répondit :
À Marbach, le 19 brumaire an XIV (1).
Le Général Dupont au Maréchal Mortier.
La division marchera demain sur Spitz et s'approchera de Stein le plus possible. J'ai éprouvé les plus grandes difficultés pour le transport de l'artillerie, qui se trouve encore en arrière de Marbach.
La division a son pain pour deux jours.
Signé : Dupont.
Pendant que Murât précipitait sa marche sur Vienne, entraînant à sa suite les autres corps d'armée, le général Koutouzof, établi à Stein et mis à l'abri par la destruction du pont de Mautern, formait le projet d'écraser la division Gazan, si imprudemment engagée à une journée de marche en avant des autres divisions du maréchal Mortier. Il avait été mis au courant de cette situation par les renseignements obtenus de soldats français qui, autorisés à descendre le Danube dans des barques, s'étaient aventurés, pour piller, dans des villages où ils avaient été faits prisonniers. Le général Schmidt, quartier-maître général de l'armée, les avait interrogés et avait facilement obtenu de leur imprévoyance les détails nécessaires sur la marche des divisions françaises. Le général russe, confiant en son énorme supériorité numérique, avait immédiatement fait ses dispositions d'attaque.
(1) Papiers Trévise. Cité par lu capitaine Alombert.
3o2 LE GÉNÉRAL DUPONT
COMBAT DE DIERNSTEIX (r).
Au-dessous de Mclk, le Danube, qui coulait vers l'Est, incline vers le Nord-Est sur un parcours d'environ six lieues, passant à Spitz et à \\ eissenkirchen ; à deux kilomètres au delà de ce point, il tourne brusquement au Sud-Est pendant trois kilomètres, où il laisse Diirnstcin sur la rive gauche, puis se redresse en contournant la plaine de Loiben, et passe, à quatre kilomètres de Diirnstcin, entre Stein sur la rive gauche et Mautern sur la rive droite; arrivé à Krems, à un kilomètre au delà de Stein, il reprend la direction générale de l'Ouest à l'Est jusqu'à Korneuburg, sur une étendue de quatorze lieues, et redescend au Sud-Est sur Vienne, qui est à trois lieues de Korneuburg.
Depuis Spitz jusqu'à Krems, la route est resserrée entre le Danube et des montagnes escarpées, sauf de Diirnstein à Rothen-Hof, où, sur un développement de 2 5oo mètres, elle traverse la plaine de Loiben et s'éloigne jusqu'à 5oo mètres du fleuve. A Krems, la vallée s'ouvre largement et la route est distante de plusieurs kilomètres de la rive gauche du Danube.
Occupant à Stein et à Krems la sortie du défilé, Koutouzof avait résolu d'y combattre et d'y retenir les Français, avec 16 bataillons et 2 escadrons, pendant que son lieutenant Doctourof, avec des forces égales, ferait un détour dans la montagne par Egelsee et Scheibenhof, pour se rabattre vers Diirnstein, sur les derrières de la division Gazan, la séparer de la division Dupont, et l'enfermer entre deux feux. Il disposait de plus de [\o 000 hommes, et sa grande supériorité numérique lui paraissait un sûr garant du succès, l'effectif de la division Gazan s'élevant à peine à 6 000 combattants.
L'action s'engagea de bonne heure. Le maréchal Mortier, qui s'était arrêté à Spitz le 19 au soir, avait poussé son avant-garde jusqu'au delà de Diirnstein. Il se mit en marche à six heures du matin, et trouva, vers Ober-Loiben et Unter-Loiben, ses avant-postes faisant le coup de feu avec les Russes. Il engagea immédiatement, vers les neuf heures, le [\c léger et le 100e de ligne, de la brigade Graindorge, et attaqua vigoureusement les troupes de Miloradovitch qui avaient pénétré à la baïonnette dans Unter-Loiben ; elles en furent délogées, après une lutte longue et acharnée, s'en emparèrent de nouveau et furent repoussées une seconde fois. « Les Russes, plus nombreux, dit le colonel Talandier, étaient gênés par l'ampleur de leurs capotes ; leurs mouvements trop lents nous donnaient sur eux un grand avantage et nous dûmes nos premiers succès à leur maladresse et à notre promptitude dans l'attaque. L'ennemi succombant sous nos coups se renouvelait sans cesse, mais ses pertes lui montraient déjà son infériorité dans le combat ; il s'en irrita. Son courage l'éleva à nos yeux, lors même que ses efforts impuissants n'obtenaient qu'une défaite plus glorieuse (2). »
(1) L'orthographe exacte est Diirnstein, comme l'écrit la carte autrichiennne dont nous donnons un fragment. Tous les bulletins et récits français ayant employé la dénomination de Diernslein, ce nom, en France, est généralement usité.
(2) Relation rie la bataille de Diernstein, par le colonel Talandier, sergent-major au V léger en i8o5. — Cité, par le capitaine Alombert.
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DIERNSTEIX 3o3
Le combat ne fut pas moins acharné sur un plateau occupé par l'ennemi en avant de Dûrnstein, et où il avait placé deux de ses batteries. Le ioo° de ligne, commandé par le colonel Ritav, s'en rendit maître. Grâce 'à de nombreux renforts, les Russes étaient encore parvenus à pénétrer dans Loiben. Le io3° de ligne, laissé d'abord en réserve derrière Dûrnstein, vint prendre part au combat, sous les ordres du colonel Taupin et du général Campana. Enfoncé sur toute la ligne, l'ennemi dut nous abandonner définitivement Loiben. « La terre, arrosée de sang dans toute cette partie, était jonchée de morts et de blessés. Loiben offrait l'image de la destruction. Théâtre de tant de combats, il avait été en partie démoli par le canon, lorsque le feu le dévorait sur d'autres points. Ses rues se trouvaient encombrées de morts (i). »
Ne voyant point arriver Doctourof à Dûrnstein, le général Koutouzof ordonna à Miloradovitch de cesser le feu et de se retirer sur Stein. Ce mouvement de retraite fut volontaire. « Il était trois heures du soir, écrit le colonel Talandier. La fatigue et le besoin de nourriture se faisaient doublement sentir à nos corps accablés, lorsque nous vîmes l'ennemi qui, par un mouvement général, se repliait sur Stein. Nous pûmes alors respirer plus librement, et contempler ce champ de bataille qui devenait notre conquête par tant d'efforts de valeur. » Le maréchal Mortier suivit les Russes, mais, arrivé à Stein, il fut assailli sur son flanc gauche par un corps nombreux venu d'Egelsee, et s'aperçut bientôt qu'il lui serait impossible de percer, avec sa seule division, à travers les masses de l'ennemi.
Cependant, le jour tirait à sa fin. Enfoncé dans des montagnes abruptes et couvertes de bois, cheminant par des sentiers presque impraticables où deux hommes avaient peine à marcher de front, Doctourof avait été considérablement retardé, et, impatient d'arriver sur le terrain de la lutte, il s'était décidé à laisser son artillerie dans les gorges et à s'avancer avec son infanterie. Il était cinq heures, au lieu de huit heures du matin, lorsque son avant-garde, commandée par Oulanius, descendit, des montagnes et occupa Dûrnstein, d'où elle chassa le petit détachement français qui défendait les portes de la ville ; Doctourof, averti de l'approche de la division Dupont, plaça le régiment de Viatka de l'autre côté de Dûrnstein, faisant face à l'Ouest, pour intercepter la route de "\\ eissenkirchen.
Ce retard de Doctourof, en le forçant à diviser ses forces, en le plaçant lui-même entre deux feux, et en rendant ses mouvements incertains et très difficiles dans l'obscurité, sauva la division Gazan et épargna au maréchal Mortier un désastre.
A la nouvelle de l'occupation de Dûrnstein par les Russes, le maréchal, très inquiet, s'était hâté d'envoyer de ce côté le [\e de dragons (2); repoussé par Oulanius, ce régiment revint annoncer que le défilé était intercepté. La situation devenait d'une gravité extrême; on était enveloppé, n'ayant d'issue possible que parla route longeant le Danube; il fallait s'ouvrir un passage, ou en avant par Stein, ou en arrière sur Dûrnstein. Ce
(1) Relation de la bataille de Diernstein, par le colonel Talandier.
(2) Ce régiment avait été laisse au maréchal Mortier par le général Klein, lorsque la irP division de dragons, ne pouvant être utilisée dan* la région très difficile qui longe la rive gauche du Danube, avait changé de direction et s'était portée au .Nord de (jrciu, sur Zwettel, le 18 brumaire.
3o4 I i; GÉNÉBAL Di POST
dernier parti semblait seul offrir quelque chance de succès, car il laissait l'espoir d'être secouru par la division Dupont. Dans celle extrémité, le maréchal Mortier réunit ses généraux et ses colonels en conseil de guerre. La situation fut jugée désespérée, mais on n'en résolut pas moins de combattre. Toutefois, prévoyant la triste nécessité où Ton serait de se rendre prisonniers, quelques officiers engagèrent Mortier à s'embarquer seul, afin de ne pas donner aux Russes l'orgueil d'ajouter à leurs trophées un maréchal de France. Mortier s'y refusa énergiquement, considérant comme un devoir sacré de partager le sort de ses vaillants compagnons d'armes : « On ne se sépare pas d'aussi braves gens, dit il : on se sauve ou on périt avec eux. »
Laissant une arrière-garde pour contenir Miloradovitch, la maréchal Mortier marcha avec ses troupes, tête baissée, sur Dïirnslcin. 11 y trouva Doctourof, qui entama un combat acharné, sur le terrain même de la sanglante lutte du malin. Mais la situation était inverse ; les Français voulaient maintenant, à tout prix, pénétrer dans Durnstcin. Attaqué en queue par Miloradovitch, rencontrant sur son front une résistance opiniâtre et insurmontable, le maréchal Mortier, dont l'énergie grandissait avec le péril, commençail à désespérer de pouvoir se faire jour, lorsque tout à coup on entendit une violente fusillade éclater au delà de Diïrnslein. C'était la division Dupont qui arrivait.
Parti au point du jour de Marbach, avec sa division et la division Batave, le général Dupont était arrivé à Spitz à quatre heures du soir, après une longue et pénible roule. Comme nous l'avons indiqué, et contrairement à ce qu'a écrit le général Thoumas, Dupont n'avait nullement l'ordre précis d'aller ce jour-là à Stein. Le maréchal Mortier lui avait simplement témoigné son désir qu'il put s'y rendre, l'exécution de ce mouvement restant subordonnée aux circonstances, aux difficultés de la marche par des chemins tellement mauvais, que l'artillerie ne pouvait pas suivre et qu'on dut transporter celle de la division Gazan sur des bateaux jusqu'à Durnstcin. El le général Dupont s'était borné à faire savoir au maréchal Mortier, le 19 brumaire, que sa division marcherait le lendemain sur Spitz et s'approcherait de Stein le plus possible. Il ignorait, d'ailleurs, la présence d'une armée russe sur la rive gauche du Danube, et, le 17, il écrivait : « Il y a des Russes devant nous, mais ils sont peu nombreux, à ce qu'on assure. »
Pendant sa marche de Marbach à Spitz, le général Dupont avait entendu le bruit lointain du canon et de la fusillade, dans la direction de Stein. Il avait fait hâter le pas, mais, en approchant de Spitz, vers trois heures, le feu avait entièrement cessé. Ne recevant aucune nouvelle de la division Gazan, aucun avis du maréchal Mortier, quand il était si facile au général en chef de lui faire parvenir des instructions par la roule ou par le fleuve, il devait penser qu'après avoir repoussé l'ennemi, le maréchal s'était tranquillement établi à Stein. Toutefois, à son arrivée à Spitz, voidant laisser le moins d'intervalle possible entre sa division et la division Gazan, et se rapprocher de Stein comme il l'avait promis, il envoya le icr régiment de hussards et le 9e léger à deux lieues en avant, à Weissenkirchen, avec ordre, pour les hussards, de pousser des reconnaissances sur la route, vers Diïrnstein, pour tâcher d'avoir des nouvelles du maréchal Mortier. Il plaça le 32e entre Weissenkirchen et Spitz, et le 96e dans ce dernier village. Ces mesures d'un chef prudent et avisé furent le salut de la division Gazan.
A peine les bivouacs étaient-ils établis que l'officier commandant la grand' garde vint
DD3RNSTEIN 3o5
prévenir le colonel Rouvillois de la présence des Russes dans le défdé. Le colonel se porta aussitôt sur le terrain, et ayant reconnu que l'ennemi occupait en force la route et les montagnes qui la bordent en avant de Dùrastein, il envoya des ofïiciers, à toute bride, avertir le général Dupont et le commandant du 9e léger, qui était à lavant-garde. Le colonel Meunier ne tarda pas à arriver ; il engagea avec les Russes une fusillade très vive, et ayant détaché sur les hauteurs de gauche quatre compagnies, pour prendre l'ennemi en flanc, il aborda le régiment de Yiatka, lui fit 60 prisonniers cl prit deux drapeaux (1).
De son côté, le général Dupont, après avoir placé la division batave en réserve pour surveiller les débouchés des montagnes par où l'ennemi aurait pu tenter de surprendre nos troupes, était accouru avec le 32e sur le lieu du combat. 11 lit avancer ce régiment et une lutte terrible s'engagea corps à corps, dans la profondeur des ravins, sur les pentes des montagnes, comme sur la roule même longeant le Danube. 11 était alors cinq heures et l'obscurité régnait sur ce champ de bataille où l'on se fusillait à deux pas et où l'on s'égorgeait sans la moindre pitié ; les cris et les clameurs sauvages des Russes dominaient les détonations de la mousquelerie et le fracas du combat. Pendant plusieurs heures, la mêlée se prolongea, ardente, sans trêve, au milieu d'un indescriptible massacre ; « l'acharnement, la confusion, l'obscurité, les cris empêchaient qu'on put s'entendre ». Et pour éclairer cette scène d'horreur et de carnage, le village de Loibcn flamba soudain, comme une torche gigantesque, grillant quinze cents blessés, et éclairant de ses rouges lueurs les montagnes, les bois, les maisons et les champs de Dùrnstein, et le large Danube qui parut rouler des torrents de feu.
A neuf beures du soir, on se battait encore en avant et en arrière île Dùrnstein, le maréchal Mortier et ses braves soldats se ruant sur les Russes avec une intrépidité inlassable et sans égale pour se faire une trouée, et le général Dupont entraînant ses héroïques régiments de Haslach pour sauver son chef et pour dégager ce Gazan qui l'avait si bien soutenu à Pozzolo. Tous ces gens de cœur se valaient ; leur âme généreuse ne connaissait que le dévouement et le mépris du danger.
Enfin, un suprême effort du 32°, un feu d'ensemble exécuté à bout portant, brisent la dernière résistance des Russes qui s'enfuyent dans la montagne : le maréchal Mortier est dégagé. Les soldats de Dupont entrent dans Dùrnstein au moment où les grenadiers de Gazan y pénètrent du côté opposé ; leur rencontre se fait aux cris de Qui vive ! el de France ! « Aussitôt, dit le général Dupont, les grenadiers de la division Gazan se précipitent dans les bras de mes glorieux soldats, en s'écriant : « Ah ! mes amis! vous nous sauvez ! » — « Nous sommes tous vainqueurs ! » répondent ceux-ci, et les plus vifs transports de joie éclatent de toutes parts, pendant que se fait la jonction des deux divisions. — Le maréchal Mortier arrive avec son état-major ; il reconnaît ma voix dans celle obscurité et m'adresse aussitôt avec vivacité les paroles les plus honorables et les plus touchantes sur le service remarquable que moi et ma division venons de lui rendre. Je fus vivement ému de ses paroles flatteuses, trop flatteuses même pour que ce soit à moi à les rappeler. « Vous avez conquis cette position, ajoute-t-il enfin; je nous prie de la garder
(1) Journal des opérations militaires de la division Dupont.
Le Gé.néral Dupo.nt. ao
3o6 I-E GÉNÉRAL Dl J">\ i
et de nous garder, car nous avons besoin de repos. » Le maréchal se rend à Weissenkirchen (i). »
La division Gazan perdit environ 2 ooo hommes à Dùrnstein, soit plus du tiers de son effectif; le 4" léger était réduit de 75 officiers et 1 443 hommes, à 38 officiers et 4a3 soldats. La division Dupont, qui n'eut que deux régiments engagés et ne combattit qu'à la fin de la journée, dans la nuit, eut 106 tués ou blessés. — Le 22 novembre, ces deux divisions réunies ne comptaient plus, au total, que 345 officiers et 7 3oo hommes présents sous les armes. — Les Russes perdirent environ 2 000 hommes; parmi les morts, se trouvait le quartier-maître général Schmidt, officier autrichien d'une grande distinction.
Les phases du combat de Dùrnstein peuvent se résumer ainsi :
L'armée russe, renonçant à couvrir Vienne, passe le Danube à Maulern dans la nuit du 18 au 19 brumaire, et brûle le pont. Une fois en sûreté sur la rive gauche, Koutouzof forme le projet d'accabler la division Gazan, qui est isolée. Le maréchal Mortier, prévenu par Murât et par l'Empereur du passage des Russes, marche imprudemment sur Stein avec la seule division Gazan, laissant à une journée de marche en arrière de lui les divisions Dupont et Du Monceau, qui ne peuvent s'avancer que par des chemins très mauvais, impraticables à l'artillerie et aux voitures. — Le 20 brumaire, dès le matin, le maréchal engage, avec les 6 000 hommes de Gazan, une lutte terrible entre Dùrnstein et Stein, contre les 20 000 hommes de Miloradovilch ; à quatre heures, il est devant Stein et reconnaît l'impossibilité de percer les masses ennemies. A. cinq heures, il est tourné par les i5 000 hommes de Doctourof, qui, ayant passé au Nord par les montagnes, viennent occuper Dùrnstein sur ses derrières, et lui couper la retraite. Si le maréchal Mortier, pris entre ces 35 000 Russes, avec la division Gazan réduite à moins de 5 000 hommes par ses pertes, n'est pas secouru, il est irrévocablement perdu ; comme ses soldats ne peuvent pas mourir tous, il faudra bien, à la fin, et malgré leur admirable bravoure, qu'ils se rendent.
A ce moment, c'est-à-dire à l'entrée de la nuit, arrive le général Dupont, qui n'ayant reçu dans cette journée aucune nouvelle, aucune instruction du maréchal Mortier, et n'ayant d'autre part aucun ordre antérieur de mouvement, devait croire la division Gazan hors de tout danger, et pouvait, par conséquent, s'arrêter à Spilz. Préoccupé de se rapprocher de son chef, le général Dupont prend, dans la distribution de ses troupes pour la nuit du 20 au 21 brumaire, des mesures excellentes qui lui révèlent immédiatement la présence de l'ennemi dans le défilé de Dùrnstein. Il met aussitôt sa division en mouvement et aborde les Russes avec une extrême vigueur. Son intervention a pour premier effet de forcer Doctourof à diviser ses forces et à faire face à la fois vers le maréchal Mortier venant de Stein et talonné par Miloradovitch, et vers l'attaque qui vient de l'Ouest ; il place ainsi son adversaire entre deux feux, et, en même temps qu'il facilite les efforts désespérés de la division Gazan, il brise de son côté la résistance des troupes qui lui sont opposées et pénètre enfin, vers dix heures du soir, dans Dùrnstein.
(1) Mémoires inédits du général Dupont.
DIERNSTEIN 3c>7
Il est donc permis d'affirmer qu'à Dûrnslein, le 20 brumaire, le général Dupont sauva la division Gazan. Le maréchal Mortier ne se tira pas, uniquement par son énergie et l'intrépidité de ses soldats, — comme le déclara Napoléon dans les Bulletins de la Grande Armée et plus tard à la revue de Yalladolid, — du péril extrême où il s'était imprudemment engagé ; sans le général Dupont, il eût été broyé entre les 20 000 hommes de Miloradovilch et les 10 000 soldats de Doctourof, tous combattants aguerris et redoutables. On s'explique mal, que pendant toute cette journée du 20 brumaire, alors que la route de Spitz fut libre jusqu'à cinq heures du soir et rien n'empêchant d'ailleurs de se servir d'une barque, le maréchal Mortier n'ait pas songé à envoyer un seul officier au général Dupont.
Les rapports du maréchal Mortier et du général Dupont sur le combat de Diirnstein ont malheureusement disparu, et les Archives historiques de la guerre ne possèdent aucun rapport d'ensemble sur cette glorieuse journée. A défaut de ces documents, et à l'appui de la narration que nous avons faite de ce combat, nous donnerons ce qu'en a écrit le général Dupont dans ses Mémoires et dans ses lettres à sa jeune femme, ainsi que le récit du chef d'escadron Morin, rédacteur du Journal des opérations militaires de la division Dupont pendant les campagnes de l'an XIV (1), et quelques passages de la Relation de la campagne de 1805, par le général Danilevski (2).