EXTRAIT DES MÉMOIRES INÉDITS DU GÉNÉRAL DUPONT
La Division du général Gazan, à la tète de laquelle marchait le maréchal Mortier, se porte sur Diernstein, franchit le défilé qui le sépare du village de Weissenkirchen et se trouve bientôt en présence de l'ennemi. Elle engage le comhat, ohtient un brillant succès et gagne du terrain vers Krems. Mais sa position était néanmoins difficile et périlleuse, elle avait contre elle une
(1) Nous avons trouve, dans les papiers du général Dupont, le Journal des opérations militaires de sa division, écrit de la main même du chef d'escadron Morin et signé par lui; il en existe, aux Archives de la guerre, un double, exact, qui a appartenu au général Marchand, et une seconde copie qui entra au Dépôt de la guerre en 18^0, et dont on s'explique difficilement les graves inexactitudes puisqu'elle fut trouvée dans les papiers du général Dupont, après sa mort. C'est cette copie erronée que le capitaine Alombert a reproduite dans son ouvrage intitulé : « Combat de Diirrenstein » ; elle diffère de l'original sur des points essentiels et de façon à dénaturer le rôle véritable du général Dupont. Ainsi elle dit, à propos de l'arrivée du général Dupont, à Spitz : « Le général reçoit l'ordre de s'établir dans ce village, en poussant quelques postes en avant. Il avait eu avis du succès qu'avait obtenu la division Gazan. » Ces lignes ne se trouvent point dans le texte du chef d'escadron Morin, qui dit, au contraire : « Le général, ne recevant aucune nouvelle de la division Gazan, devait croire qu'elle était tranquillement établie à Stein, » ce qui est conforme aux déclarations mêmes du général Dupont. — Plus loin, des lignes sont supprimées, comme si l'on eût voulu diminuer la valeur de lintervention du général Dupont. La copie dit : « Le maréchal Mortier est dégagé ; il arrive par Diernstein avec la division (Jazan. » Le texte original ajoute : « Les soldats de cette division se précipitent dans les bras des soldats de la division Dupont, en criant : « Ah ! mes amis, vous nous sauvez ! » — Nos braves recueillent dans cet embrassement le fruit de leur victoire. » La copie supprime également la phrase finale du récit du combat, qui en donne le caractère.
(2) Cette Relation du lieutenant général Danilevski, membre du conseil de la guerre, fut écrite par ordre de l'Empereur Nicolas I" ; elle présente les faits a^ec clarté et une assez grande impartialité (l oir l'ouvrage du capitaine Alombert).
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grande supériorité de nombre, et sa retraite pouvait être compromise dans le délilé, si elle devenait nécessaire.
Le chemin cpii s'étend de Diernstein à Wcisscnkirclicn n'est, en effet, qu'un étroit délilé, formé par la rive du Danube el les monts escarpés de la Bohême. Lu faible corps de troupes peut y arrêter une armée. — Le combat se prolonge, et le jour s'écoulait. Le maréchal Mortier maintenait son avantage, mais l'ennemi ranime l'action avec toutes ses forces et profite de sa supériorité. Dans le même temps, il dirigeait l'un de ses corps à travers les montagnes qui bordent le Danube, pour s'emparer du défilé et fermer toute retraite à la division (Jazan. Ce mouvement si dangereux s'exécute avec habileté sous la conduite ou d'après le plan tracé par le général autrichien Schmidt qui connaissait la nature de ce terrain, propre à un redoutable stratagème. Déjà le corps russe chargé de cet le entreprise et fort d'environ huit mille hommes, avait atteint la tète du délilé près de Weissenkirchen, et le danger le plus grave menaçait la division Gazan.
Le même jour, 11 novembre, j'étais parti de Marbach avec ma division et la division batave, pour suivre le maréchal Mortier. Après une longue el pénible marche, j'arrive à Weissenkirchen, étonné de ne. recevoir ni ordres ni nouvelles. J'entends, pendant ma marche, le canon el une fusillade lointaine; je fais hâter le pas, mais, à mon arrivée à Spitz, le feu avait entièrement cessé. La nuit étant alors prèle à tomber, j'ordonne de former les bivacs et je prends toutes les précautions convenables contre les surprises que le terrain montueux où nous sommes peut favoriser.
Le 9e léger formait l'avant-garde. Il avait établi son bivac à peu de distance de l'entrée du défilé et ses feux s'allumaient, lorsque le colonel Meunier voit tout à coup l'ennemi descendre précipitamment de la cime des monts et se jeter dans le délilé pour l'envahir. Il fait aussitôt reprendre les armes à son régiment. L'espèce de surprise causée par ce mouvement inopiné frappe et excite plus vivement l'esprit de nos soldats ; sans s'étonner du nombre, ils s'élancent au-devant des Russes qui descendaient a rangs pressés de toutes les hauteurs environnantes, et abordent, en même temps, ceux qui ont pénétré dans le délilé. Les autres régiments de ma division accourent aussitôt sur le terrain du combat, et la division batave, placée en réserve, observe les gorges et tout l'espace par où l'ennemi peut étendre ses attaques et renouveler son stratagème.
Il est peu de combats dont le champ et les circonstances soient aussi frappants et dont l'intérêt soit aussi grand. Il s'agissait de sauver une division dont le courage était près d'être accablé par la supériorité du nombre et l'impossibilité de se mouvoir. Tous nos rangs s'exaltent dans cette situation si redoutable et veulent en triompher. Le feu le plus vif règne de la rive du lieux e jusqu'au sommet des montagnes. Les charges à la baïonnette se multiplient en même temps dans les gorges et sur les flancs de ces montagnes ; tantôt nos bataillons gravissent les plus âpres escarpements pour dominer les bataillons ennemis qui se succèdent et fondre sur eux avec l'avantage de la hauteur ; tantôt ils se précipitent dans de profonds ravins où s'engagent des luttes corps à corps et plus ardentes. Une circonstance singulière doit être remarquée. La nuit régnait depuis longtemps el une vaste lueur éclairait de loin les combattants. Le village de Loiben, théâtre du combat entre l'ennemi et la division Gazan, brûlait tout entier et jetait des flammes si hautes qu'elles nous servaient de flambeaux. Le Danube en rayonnait et semblait rouler des ondes de feu. Ce spectacle éblouissant, mêlé aux feux et aux bruits du combat, présentait un tableau neuf et imposant.
Cinq heures de temps s'étaient déjà écoulées depuis le commencement de l'action, et elle se soutenait des deux côtés avec une égale ardeur. Le terrain était disputé avec la même intrépidité dans la sombre noirceur du délilé ; il nous fallait cependant le conquérir à tout prix. Le 9'' léger contenait l'ennemi sur les hauteurs, et le S^ le pressait sur la rive du Danube el dans les gorges inférieures des monts. Nous remarquons alors que les Russes montrent moins d'opiniâtreté, que leur feu diminue insensiblement, et qu'ils semblent étonnés eux-mêmes de leur position. Ils cherchaient en effet les moyens d'opérer leur retraite ; la contenance de nos rangs leur ôtait tout
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espoir de les forcer. Resserrés d'un côté par le Danube, de l'autre par des montagnes à pic, il leur était difficile de se replier, et cet embarras se manifestait déjà pour nous. C'était le moment de donner à nos attaques une nouvelle impétuosité et nous le saisissons.
La tactique des troupes russes est remarquable. Elles joignent à une grande fermeté des combinaisons de mouvements destinées à surprendre leurs ennemis et des stratagèmes utiles à leurs desseins. C'est ainsi que pour assurer leur retraite devenue nécessaire, ils ont employé dans le combat de Diernstein une ruse qui les a favorisés quelque temps. Lorsqu'ils se voyaient pressés plus vivement dans le défilé, ils demandaient à se rendre, levaient leurs armes renversées, et quand on s'avançait pour les faire prisonniers, ils en faisaient de nom eau usage contre nous. Cette manœuvre ayant été reconnue, le colonel Darricau me dit que ses soldats en étaient venus plusieurs fois aux mains avec les soldats russes dans ces feintes soumissions et qu'elles nous faisaient perdre des hommes. Pour terminer cette ruse trop prolongée, je lui ordonnai de former un cercle autour de l'arrière-gardc ennemie, en profitant des sinuosités de la rive et des anfractuosités des rochers, et lorsqu'il l'aurait enveloppée, de faire exécuter un feu soutenu de mousqueterie. Cette mesure produit un effet décisif. Les cris que pousse l'ennemi pour se rendre ne sont plus écoutés ; nos soldats irrités renversent sous leur feu ou repoussent dans le Danube tout ce qui résiste encore, et ce combat si nouveau retrouve enGn son dénouement.
Le profond silence qui règne du côté des ennemis, après cette violente mousqueterie, nous apprend que tout a succombé enfin ; mais nous devions nous assurer si le défilé était entièrement libre, si l'ennemi ne nous cachait pas de nouveaux stratagèmes, et si la communication entre la division Gazan et la mienne était enfin rouverte. Des pelotons d'avant-garde s'avancent, prêts à fondre de nouveau sur l'ennemi que ce chemin redoutable peut contenir encore. Mais la plus heureuse rencontre s'opère en ce moment. Aux cris de Qui vive") et de France ! qui se répondent, les grenadiers des deux divisions se reconnaissent et se précipitent dans les bras les uns des autres. « \ ous nous sauvez ! » disent les uns, avec une vive effusion de reconnaissance ; « Nous sommes tous vainqueurs, » répondent les autres, et des transports de joie animent tous ces braves. Jamais la victoire ne fut plus douce.
C'est dans ces nobles et affectueux embrassements de la bravoure, que la jonction des deux divisions s'est faite, au sortir d'une crise inouïe. La journée la plus brillante d'abord, la plus critique ensuite, et enfin la plus glorieuse, se termine par un trophée que l'antiquité mettait au premier rang. Sauver un soldat, chez les Romains, méritait la couronne de chêne, et chacun de mes soldats l'avait gagnée en contribuant à délivrer une division entière. Elle-même l'a noblement proclamé. Elle poursuit sa marche à travers nos lignes resserrées sur cet étroit terrain, et s'écoule rapidement. Bientôt le digne maréchal Mortier arrive avec son état-major ; il me reconnaît, au son de ma voix, dans l'obscurité qui nous enveloppe, et m'adresse aussitôt les paroles les plus honorables sur le service signalé que venait de lui rendre ma division, et les plus touchantes pour moi, trop flatteuses même pour que je les rappelle ici. Je lui demande ses ordres et il me dit : « Vous avez conquis cette position, je vous prie de la garder et de nous garder, car nous avons besoin de repos. » Il se rend à Weissenkirchen. Tous les corps rendus à une sécurité entière se rallient alors, les feux du bivac s'allument de toutes parts, et ces montagnes escarpées de la Bohème, ce défilé si long et si redoutable, offrent l'aspect le plus extraordinaire.
J'ignorais en ce moment les circonstances du combat livré par la division Gazan ; j'étais seulement pénétré de la gravité de la position où elle s'était trouvée et du bonheur que nous avions eu de la délivrer. Vers minuit, lorsque le camp fut bien établi, je me rendis auprès du maréchal. Il avait soutenu l'action avec sa mâle vigueur et son sang-froid habituel. Je le trouvai à table ; ce dîner tardif, dans la plus modeste maison, était peu somptueux et moins joyeux encore, malgré le succès cjui avait couronné la journée... J'interroge secrètement le chef de l'état-major sur ce qui s'est passé. J'apprends alors que la brave division Gazan, après d'heureux succès, s'était heurtée à une supériorité de nombre accablante, que l'ennemi avait feint de se retirer pour l'attirer loin de Diernstein et donner à un corps détaché le temps d'envahir le défilé derrière elle, que cette manœuvre avait enfin triomphé de la valeur de la division, de l'habileté du général
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Gazan et des sages dispositions du maréchal. Tout s'explique à mes yeux. Sans cesser d'applaudir aux courageux efforts de la division Gazan, je félicite plus vivement ma division de sa fortune et la grandeur du péril ajoute à l'éclat de son succès.
J'ai dû retracer avec quelques détails cette journée de Diernslein. Son importance l'exigeait, ainsi que sa nouveauté. On voit en effet peu d'actions où un corps de troupes menacé du plus grand revers, est soutenu si à propos par un autre corps qui, par son dévouement, change le sort contraire en un beau triomphe. Cette sympathie guerrière caractérise les troupes françaises, cl il est non moins utile que glorieux d'eti recueillir les exemples.
Napoléon passait sur la rive droite du Danube, en face de Diernslein, pendant l'action. Il en vit d'un coup d'oeil la gravité, et l'impression qu'il en ressentit, fortifiée par des renseignements ultérieurs, restait toujours vive dans son esprit. Après la grande bataille d'Austerlitz, une circonstance piquante et précieuse à rappeler en est la preuve. Napoléon, vainqueur d'Alexandre, revient dans le château de Schônbrunn goûter le prix de ses triomphes. 11 admet un jour à sa table tous les chefs de l'armée, et tous les beaux faits d'armes de la campagne sont évoqués. Napoléon rappelle les circonstances dont il a été le plus frappé ; et ma vue le faisant se souvenir tout à coup du combat de Diernstein, il s'écrie, en tournant les yeux vers le maréchal Mortier : « Sans le général Dupont que voilà, vous étiez tous prisonniers ; j'en avais déjà fait mon deuil.» et comme il citait souvent les proverbes, il ajoute gaiement : « Vous devez une belle chandelle à la Sainte Vierge ! » Quarante ou cinquante maréchaux, généraux ou colonels ont entendu ces paroles.