‹ Le général Dupont (volume 2)Chapitre 74 sur 97 · CHAMPS DE BATAILLE DTÉNA ET D'AUERSTAEDT · texte numérisé non relu

CHAMPS DE BATAILLE DTÉNA ET D'AUERSTAEDT

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der sa gauche. S'il n'\ a pas d'attaque ce soir à léna, vous recevrez celle nuil les dispositions de l'Empereur pour la journée de demain.

5" au Maréchal Bernadotte.

Même ordre qu'au Maréchal Davout (i).

En arrivant à léna, l'Empereur trouva le maréchal Lanncs en possession des hauteurs du Landgrafenberg, qui dominent la ville el la rive gauche de la Saale. De celte position, on découvrait, sur la droite de la roule de Weimar, l'armée prussienne développée sur les plateaux en faisant lace vers léna, sa droite au village de Gross-Schwabhausen, et sa gauche au village de Closwitz, le village de Cospeda couvrant son centre ; se trouvaient là les Saxons, le corps de Hohenloheet le corps de Tauenzicn qui, sur l'ordre du prince de Hohenlohc, avait évacué léna pour établir ses troupes sur la ligne Lutzenrode-Gloswitz. — Napoléon bivouaqua au milieu des grenadiers du /joc régiment.

Dans la journée du i3, le maréchal Davout écrit vers midi et à la chute du jour, au major général, pour lui rendre compte que ses reconnaissances ont signalé la présence de forces ennemies se ralliant à Eckartsberg ; il dit qu'il a fait occuper le défile de Kôsen, au passage de la Saale, par un bataillon, afin d'être maître de cet important débouché, par où passe la roule de Naumburg à Weimar. Le maréchal n'indique nullement qu'il peut avoir à luller contre des forces supérieures, et il termine sa dépêche du soir par cette ligne significative et rassurante : « Toutes mes dispositions sont prises en cas d'événement. »

Les deux dépèches du maréchal Davout sont ainsi conçues :

Naumburg, i3 octobre 1806.

Le Maréchal Davout au Major Général,

J'ai l'honneur de rendre compte à V. A. que dès hier ma cavalerie poussa des reconnaissances sur léna ; après avoir passé le pont, elles rencontrèrent l'ennemi à peu de distance sur la rive gauche de la Saale. La division de dragons aux ordres du général Sahuc poussa également des partis sur ce point et rencontra aussi l'ennemi.

La première de ces reconnaissances a eu lieu hier à 6 heures du soir ; la seconde à 9 heures du soir ; aujourd'hui une nouvelle reconnaissance faite à 10 heures du matin, prouverait cjue l'ennemi occupe toujours léna et qu'il rallie ses forces à Eckartsberg. Je vous envoie la copie de cette reconnaissance ; les rapports la confirment. On a entendu le canon hier soir depuis 4 heures jusqu'à 5 heures el demie ; aujourd'hui on l'entend ; il va assez fort sur notre gauche depuis une heure après midi : il y a de la fusillade.

J'envoie des partis sur Eckartsberg par Freyburg que j'occupe en force et par Kôsen.

Toute l'armée est à Naumburg. La division de dragons occupe Pforta et Flemmingen.

Naumburg, i3 octobre 1806, soir.

Le Maréchal Davout au Major Général.

Ce soir, une heure avant la nuit, l'ennemi a repoussé vigoureusement une reconnaissance du

(1) Le Registre de correspondance du major général Berlhier, qui est aux Archives de la guerre, mentionne expressément qu un ordre semblable à celui expédié au maréchal Davout, fut adressé au maréchal Bernadotte. Dans sa lettre de 8 heures du soir, le i3, le prince de Pontc-Corvo dit que le maréchal Davout vient de lui communiquer l'ordre de 3 heures apporté par l'aide de camp Périgord.

35G il GÉNÉRAL DUPOWT

Ie'' régiment de chasseurs <jni s'i-laiL avancée à une lieue el demie en avant de Kôsen sur la grande route d'Erfurt.

L'ennemi a des vedettes dans la plaine à une demi-lieue de Kôsen ; m'étant trouvé sur ce point dans ce moment, j'ai fait porter un bataillon d'infanterie sur ce point pour être maître de la tète de ce débouché.

Toutes mes dispositions sont prises en cas d'événement.

Le i3 octobre, clans la matinée, la cavalerie de Murât et le ier corps se rendent à Naumburg, en exécution des ordres du major général. Le Grand-Duc de Berg écrit à l'Empereur :

Zcitz, i3 octobre i8oG, /i heures du matin.

J'ai l'honneur d'adresser à V. M. les rapports que je reçois à l'instant du général Lasalle ; ils confirment de plus en plus que l'ennemi se trouve sur Erfurt et Weimar et vers la Thuringe. Je n'ai pas encore le rapport du parti qui s'est porté sur Pegau et Leipzig.

Je vais attendre à Zcitz les ordres de V. M. afin de pouvoir plus tôt les faire exécuter ; ne recevant rien et craignant qu'il arrive quelque chose de nouveau, je me rends à Teuchern, où je trouverai de nouveaux renseignements, et si à 8 heures je n'ai point reçu les ordres de V. M., je me porterai, conformément aux instructions contenues dans la dépêche du Major général, sur Naumburg, et je ferai occuper par le général Milhaud, Weissenfels, qui couvrira la route de Leipzig. Le prince de Ponte-Gorvo se portera aussi sur Naumburg. Je ferai connaître à V. M. les dispositions ultérieures que je ferai à mon arrivée à Naumburg.

Le bruit courait hier à Leipzig cpie le prince de Wurtemberg se portait à marches forcées sur Leipzig, qu'on y attendait hier soir ou aujourd'hui la tête de sa colonne que l'on dit forte de 26000 hommes ; on disait en même temps à Weissenfels qu'un corps de troupes se portait de Magdeburg sur Halle et Weissenfels.

Le prince Murât se porta à Teuchern. A 8 heures du matin, n'ayant reçu aucun ordre de l'Empereur, il rendit compte de la situation ainsi qu'il suit :

Teuchern, i3 octobre 1806, 8 heures du matin.

Je m'empresse d'adresser à V. M. le maître de poste de Weissenfels. C'est un homme qui paraît bien connaître la force et la position de l'ennemi et très disposé à dire tout ce qu'il sait.

L'armée de réserve du prince Eugène de Wurtemberg est décidément en marche, la tête de son avant-garde devait être hier entre Dessau et Halle et se dirigeait sur la grande armée à Erfurt, mais l'occupation de Weissenfels et Naumburg doit changer nécessairement sa direction et la forcer à marcher par Querfurt, Nebra et Allstadt; encore est-il fort douteux qu'il soit assez hardi pour prendre ce parti, surtout s'il connaît l'occupation de Naumburg. Le même maître de poste assure que ce même général a dû détacher 6 000 hommes sur Leipzig : on a entendu hier toute la journée une forte canonnade du côté d'Erfurt, et l'on présume que les Prussiens ont été repoussés parce que le feu semblait se rapprocher de Naumburg et de Weissenfels. Si je ne craignais pas de m'éloigner trop de la Grande Armée et vous priver de notre corps pour une grande bataille, je n'hésiterais pas de marcher contre ce Prince. Au reste, de Naumburg je serai toujours à même de l'exécuter si cela convient à V. M.

Je ferai occuper Freyburg et garder la tête de pont : il est 8 heures, je n'ai encore reçu aucun ordre de V. M. Je joins à ma lettre d'autres rapports de Pegau avec le paquet de lettres trouvé à Weissenfels et dans cette ville. Les chasseurs du i3° que j'avais envoyés à Naumburg, y sont rentrés à 10 heures du soir, c'est-à-dire en même temps que les hussards du général Lasalle à Pegau et Weissenfels.

Quatre courriers, dont deux de Berlin, un de Vienne et l'autre de Dresde, étaient passés hier à Weissenfels, depuis 3 heures jusqu'à 7 heures, se rendant à Weiniar au quartier général du Roi ; il était passé autant d'estafettes dans la journée ; il est malheureux que nos hussards n'aient pu arriver quelques heures plus tôt. J'espère qu'il en aura été pris quelques-uns sur la route de Leipzig.

Ne recevant pas d'ordre de l'Empereur, le prince Murât quitte ïeuchern pour se rendre à Naumburg, comme il l'annonçait dans sa lettre de l\ heures du matin ; le maréchal Bernadotte, dont les opérations sont liées à celles du Grand-Duc de Bcrg, suit ce mouvement. Le prince Murât rend compte de sa marche cl de celle du ior corps par la dépèche suivante adressée à l'Empereur :

Naumburg, i3 octobre 1806, 4 heures après midi.

Les hussards du 7e et du 5e régiment sont entrés ce matin dans Leipzig ; ils ont lait prisonnière la garde de la porte. Le général Lasalle me mande qu'il m'envoie l'avant-garde de ce qui a été pris aux portes, ce sont des olliciers, la garde de la porte et quelques hagages. Je n'ai pas encore le rapport de la reconnaissance de Merseburg, mais des rouliers venant de Magdeburg assurent n'avoir pas rencontré depuis cette ville d'autres troupes que celles de V. M., mais qu'il se rassemble sur ce point une armée de 80000 hommes. Le général Lasalle y enverra un parti dans la nuit ; c'est encore une autre grande communication qu'il serait essentiel de couper à l'ennemi.

J'ai reçu l'ordre du major général de faire séjourner les troupes aujourd'hui , mais déjà nous étions en marche, et j'ai cru ne pas devoir rétrograder; parla position que nous occupons, nous pouvons faire tous les mouvements qu'il plaira à Y. M. d'ordonner; la brigade Lasalle à Wcissenfels communiquant avec le parti qui est sur Leipzig, Merseburg, Halle et Mùcheln ; le général Milhaud à Schônburg se liant au général Lasalle et à Naumburg ; le général Beaumont avec sa division et le 27'' d'infanterie légère soutenant la cavalerie légère; le corps du prince de Ponte- Corvo sur les hauteurs derrière Naumburg, se liant avec la cavalerie. Il m'a paru que le maréchal Davout était à la gauche de la ville, éclairant les routes de Merseburg et de Weimar.

La proclamation de V. M. sera afhchéc à Leipzig, Halle et dans tous les environs. Le parti qui était entré hier à AVeissenfcls a pris i5o chevaux ; j'ordonne que ceux propres au service de la cavalerie soient envoyés aux dragons et je fais remettre les autres à l'artillerie.

Le maréchal Davout a pris les [\o pontons que j'avais annoncés à V. M. être partis hier soir de A\ eissenfcls. Nous venons d'entendre quelques coups de canon ; c'est sans doute le maréchal Lannes.

Le maréchal Davout n'a pas encore reçu le rapport de la reconnaissance envoyée sur Weimar

On dit que l'ennemi est en pleine retraite sur Magdeburg. Le bruit court généralement à Leipzig que V. M. a complètement battu les Prussiens, que la mort du prince Ferdinand a jeté la consternation et le découragement dans l'armée ennemie, et que vous avez fait Mack le roi de Prusse à Erfurl, que l'on a pris tous les parcs d'artillerie, les pontons et les bagages de l'armée.

11 est quatre heures ; j'allais envoyer mon rapport à ^ . M., lorsque je reçois à la fois 2 de ses dépèches (1). Je m'estime heureux de m'être rapproché de Naumburg. Quoiqu'il soit déjà fort tard, je vais me porter sur Dornburg et je serai demain matin en mesure d'exécuter les ordres que V. M. daignera me faire donner. Je me rendrai de ma personne dans la nuit à Iéna. Je saurai vraisemblablement avant demain matin s'il est vrai que le corps du prince de Wurtemberg marche réellement sur Halle.

(1) Celles de 7 heures et de () heures du mati

.').r)<S LE GÉNÉRAL ni'I'ONT

Le prince Mural fil donner iminédialement à sa cavalerie Tordre de départ, pour se rapprocher d'Iéna. Son chef d'étal major, le général Belliard, écrivit aux généraux Beaumont, Lasalle et Milhaud : « Conformément aux nouvelles dispositions ordonnées par S. A. I. le Grand-Duc de Berg, vous partirez avec votre division pour vous rendre à Naumburg où vous recevrez de nouveaux ordres. Arrivez avant les troupes pour pouvoir recevoir les dispositions particulières de S. A. »

Le général Beaumont, commandant la 3e division, reçut, par une seconde lettre du général Belliard, l'ordrede se rendre à Gamburg, qui est sur la Saale, à 6 ou 7 kilomètres au-dessous de Dornburg : « Partez de suite avec votre division pour vous porter à Camburg ; vous vous établirez militairement et vous attendrez de nouveaux ordres. Venez à l'avance à Naumburg, où vous recevrez les instructions du prince. »

Avant de quitter Naumburg, le Grand-Duc de Berg donna l'ordre au général Sabuc, commandant la 4° division de dragons, attachée la veille au 3" corps d'armée, de se porter sur Dornburg, afin de se conformer aux instructions de l'Empereur (1). Il partit ensuite pour Iéna, où il arriva dans la nuit, ayant fait, dans cette journée du i3 octobre, 60 kilomètres. Son départ eut pour effet de laisser la cavalerie légère et les 3e et 4e divisions de dragons sans direction, et ces troupes ne prirent aucune part à la bataille d'Iéna.

La division Dupont, excédée de fatigue, avait bivouaqué le 12 octobre à Meineweh, sur la route de Naumburg; elle quitta sa position le lendemain, à 10 heures du matin, d'après l'ordre suivant :

Le Général L. Berthier au Général Dupont.

Meineweh, i3 octobre 1806.

Votre division étant arrivée très tard hier, et des soldats étant encore en arrière en ce moment, l'intention du Prince est que vous vous mettiez en marche avec votre division à io heures du matin : vous suivrez la division du général Drouet sur Naumburg où vous reprendrez ce soir votre ordre de bataille.

Dans la matinée du i3 octobre, le i"1' corps d'armée, exécutant les ordres de la veille, se porte sur Naumburg, en même temps que la cavalerie de Murât. Le maréchal Bernadotte rend compte de ce mouvement au major général, par la lettre ciaprès :

Meineweh, i3 octobre 1806, 7 heures du matin.

Je vous ai prévenu hier soir de mon arrivée à Meineweh. Les reconnaissances que j'ai envoyées hier soir sur Naumburg sont entrées dans cette ville en même temps qu'un détachement de chasseurs du corps de M. le maréchal Davout. Tous les rapports qui me parviennent me confirment que l'ennemi est toujours à Erfurt. Je pars avec mes troupes pour me rendre à Naumburg. Le Grand-Duc m'écrit qu'il s'y rend de son côté.

Les trois divisions du ior corps d'armée arrivèrent à Naumburg dans l'après-midi du i3.

(1) Dès le 12, le prince Murât avait réclamé le rappel de la division Sabuc et la réunion de toutes les divisions de la réserve de cavalerie qu'il jugeait trop dispersées pour obéir à un seul chef. Le général Belliard écrivit dans ce sens au major général, de Géra, le 12 octobre. Le grand-duc de Berg avait conservé le commandement des deux divisions de cuirassiers et des i" et 2e divisions de dragons.

HALLE 35q

« La division Dupont bivouaqua en arrière de la ville (une lieue à peu près). Les trois régiments furent placés sur la même ligne. Les divisions D rouet et Rivaud campèrent aussi sur une seule ligne, en avant de celle du général Dupont (1). »

Au reçu de la dépèche de l'Empereur, de 9 heures du matin, arrivée à Naumburg à k heures du soir, prescrivant à Murât de venir à Dornburg avec le ior corps, Bernadotte, quoique ses troupes, qui arrivaient à peine, fussent accablées de fatigue et n'eussent pas mangé la soupe, avait immédiatement donné l'ordre de se mettre en route. « Je vous préviens, général, écrit le général L. Berthier au général Dupont, que l'ennemi faisant sa retraite sur Magdeburg, les ordres de S. M. sont qu'on le poursuive. En conséquence, veuillez donner vos ordres pour que votre division prenne les armes à l'instant môme et suive le mouvement du général Rivaud qui se rend cette nuit à Camburg à moitié chemin d'ici à Iéna, où vous prendrez position en arrière des autres divisions et où vous recevrez de nouveaux ordres.

« Veuillez, général, prendre un guide en passant à Naumburg afin de ne pas faire plus de chemin qu'il ne faut.

« Je donne des ordres pour qu'il vous soit fourni deux ordonnances du 20 de hussards pour le service de votre division. »

A six heures du soir, ses divisions étant prêtes à partir, le maréchal Bernadotte rend compte au major général qu'il exécute ses ordres et va se rendre à Dornburg.

Le Maréchal Bernadotte au Major Général.

Naumburg, i3 octobre 1806, 6 heures du soir.

L'oiïicier que vous aviez chargé, M. le Duc, de porter au maréchal Davout la lettre qui devait être communiquée au grand-duc de Berg et à moi (2), vient de me la faire voir ; j'en ai .pris copie ; déjà j'avais vu le grand-duc et nous étions convenus de partir de suite pour nous porter sur Camburg et sur Dornburg. Malgré l'extrême lassitude des troupes et quoiqu'elles n'aient pas mangé la soupe, je me mets en marche dans une demi-heure et je serai rendu avant minuit à Camburg ; je ferai reposer un peu les troupes et demain matin avant le jour je serai à Dornburg et prêt à me porter sur Weimar ou partout ailleurs. Ma cavalerie sera dans la nuit à Dornburg. Le roi de Prusse était encore avant-hier au soir à 8 heures à Weimar avec la Reine. La Reine csl partie ; on croit qu'elle s'est dirigée sur Magdeburg. Il y avait hier dans les environs de\N eimarde 5oooo à 60000 hommes de troupes. Le mouvement de l'armée semblait annoncer une retraite sur Magdeburg. Tout le corps du général Rûchel est arrivé à Eisenach pour appuyer celui du Roi.

P. -S. — Le prince de Wurtemberg rassemble un corps d'armée d'environ i5ooo hommes dans les environs de Halle et en arrière. Nous avons pris à Zeitz 3 000 sacs de farine.

Il résulte de cette lettre que, en exécution de l'ordre de l'Empereur, de 9 heures du malin, et d'une dépêche du major général communiquée vers six heures du soir à Bernadotte, ce maréchal va partir avec le Ier corps, de Naumburg pour Dornburg, en même temps que la cavalerie de Murât, lorsqu'on lui remet l'ordre expédié par Berthier à 3 heures

(1) Journal des marches et cantonnements de la division Dupont (Arch. Dupont).

(2) Cette dépêche n'existe pas dans le Registre de correspondance du major général ; elle a dû être écrite avant midi et vraisemblablement au bivouac de Kôslritz.

3Go LE GÉNÉRAL 1)1 POHT

de l'après-midi, au moment où l'Empereur, se rendant à léna, apprend que le maréchal Lanncs a devant lui une armée qui va peut-être l'attaquer le soir même. Cet ordre, qui arrive à Naumburg à huit heures, c'est-à-dire à la nuit, prévient les maréchaux Davout et Bernadotte que s'ils entendent ce soir une attaque sur léna, ils devronl manœuvrer sur l'ennemi et déborder sa gauche; et si celle attaque ne se produit pas, ils recevront pendant la nuit les instructions de l'Empereur pour la journée du lendemain.

Dans ces condilions, l'Empereur connaissant la présence du Ier corps h Naumburg et l'ennemi n'ayant fait aucune attaque contre le maréchal Lanncs avant la nuit, le prince de Ponte-Corvo devait se croire dans l'obligation d'attendre à Naumburg les instructions annoncées par le major général pour cette nuit même, afin d'indiquer aux commandants des Ier cl 3e corps le rôle qui leur était assigné par l'Empereur dans la journée du i^. La dépèche de 3 heures ne faisant plus, d'ailleurs, aucune mention du mouvement sur Dornburg, le maréchal Bernadotle ordonna d'arrêter la marche commencée, et les troupes du Ier corps restèrent sur leurs positions. Le maréchal en informa le major général par la lettre suivante :

Le Maréchal Bernadotte au Major Général.

Naumburg, 13 octobre 180O, 8 beures du soir.

Le maréchal Davout me communique à l'instant, M. le Duc, votre lettre d'aujourd'hui apportée par M. Périgord, votre aide de camp ; d'après son contenu, j'ai cru devoir arrêter le mouvement dont je vous ai rendu compte dans ma lettre de ce soir datée de (î heures, puisque vous n'ordonnez au maréchal Davout de manœuvrer sur la gauche de l'ennemi que dans l'hypothèse où M. le maréchal Lannes aurait été attaqué ce soir du côté d'Iéna, et que vous ajoutez que l'attaque n'ayant pas lieu, il recevra les dispositions do l'Empereur pour la journée de demain. Comme je pense que ces dispositions seront générales, j'arrête mes troupes où elles se trouvent et j'attends de nouveaux ordres.

Je suis encore avec tout mon corps dans les environs de Naumburg. Je suis prêt à exécuter les mouvements que l'Empereur ordonnera.

Il importe de remarquer que l'ordre de 3 heures de l'après-midi, remis au maréchal Davout, ne fait aucunement mention du maréchal Bernadotle, et que le Begistre de correspondance du major général porte, au-dessous de l'ordre expédié au commandant du 3° corps, la mention : Même ordre au maréchal Bernadotte. Les prescriptions étaient donc identiques pour les deux maréchaux. — Si le maréchal Davout communique, à 8 heures du soir, au prince de Ponte-Corvo, l'ordre que vient de lui remettre M. Périgord, aide de camp du prince de Neufchâtel, c'est vraisemblablement qu'il en a été prié par cet officier, lui transmettant verbalement les instructions du major général, à défaut de Tordre écrit destiné à Bernadotte et spécifié dans le Begistre du maréchal Berthier. On connaissait donc, au quartier général impérial, la présence du ier corps à Naumburg, et, par suite, le maréchal Bernadotle, qui ne savait rien des projets de l'Empereur ni des mouvements des différents corps d'armée, et se trouvait, en somme, à petite distance de Dornburg (4 lieues), était parfaitement autorisé à croire qu'il devait attendre à Naumburg les ordres annoncés à bref délai pour la journée du 1/4 ; rien ne lui garantissant, par ailleurs, qu'il

3Gi

ne s'était pas produit tel événement, de nature à modifier les intentions de l'Empereur au sujet du Ier corps.

Il ne faut point perdre de vue que, dans la Grande Armée, les maréchaux obéissent strictement, ponctuellement, aux ordres de Napoléon; chaque jour, ils reçoivent des instructions précisant le point où ils devront se porter le lendemain, sans plus, et si, accidentellement, ils sont oubliés, comme Augereau à Coburg, ils restent sur place des journées entières. Leur correspondance montre qu'à la plus légère initiative ils craignent de se compromettre et d'aller à l'encontre des intentions de l'Empereur. « Moi seul, je sais ce que je dois faire (i). » Si donc, à un moment donné, les ordres d'en haut font défaut ou manquent de précision, de netteté, il est souverainement injuste d'en rejeter la responsabilité sur l'exécutant, serait-il même, comme on l'a dit de Bernadette, « un des plus intelligents ».

Nous ferons également observer que l'ordre de 3 heures concernant Davout et Bernadotte, ne s'appliquait pas à Murât, dont la cavalerie légère et les dragons, restés sans direction par suite du départ du prince pour ïéna, vinrent obstruer le défilé de Dornburg dans la matinée du \!\ et retarder le passage du Ier corps, comme le constate le Registre des marches et cantonnements de la division Dupont. Le prince de Ponte-Corvo dut inférer de sa séparation du Grand-Duc, que la situation générale s'était modifiée, et il y vit une nouvelle raison pour attendre à Naumburg les ordres qui, dans le courant de la nuit, devaient lui indiquer nettement ce qu'il aurait à faire le lendemain.

Ainsi, dans la nuit du i3 au \l\ octobre, les maréchaux Davout et Bernadotte attendaient à Naumburg les instructions de l'Empereur pour la journée du 1/4. Elles parvinrent au commandant du 3" corps à 3 heures du matin ; aucun ordre ne fut remis directement au maréchal Bernadotte. Ces instructions, d'une importance capitale, ne figurent pas sur le Registre du Major Général, mais, comme le fait remarquer avec raison le colonel Foucart, le Journal des opérations du 3e Corps doit reproduire les termes mêmes de la dépêche du Major Général. Ce Journal expose ainsi les faits :

Cependant M. le Maréchal Davout avait fait appeler à Naumburg, la nuit du i3 au \l\, les généraux de division et les commandants des différentes armes pour y recevoir ses ordres en conformité de ceux que S. M. l'Empereur lui avait annoncés pour cette même nuit. Ils lui lurent apportés à 3 heures du matin. Ils étaient en date du i3, 10 heures du soir, du bivouac sur les hauteurs d'Iéna. L'Empereur qui, dans la soirée, avait reconnu une armée prussienne qui s'étendait depuis une lieue eu avant et sur les hauteurs d'Iéna, jusqu'à Weimar, avait le projet de l'attaquer le lendemain. Il ordonnait à M. le Maréchal de se porter sur Apolda afin de tomber sur les derrières de cette armée ; il laissait M. le Maréchal maître de tenir la roule qui lui conviendrait pourvu qu'il prit part au combat. S. A. S. le major général ajoutait : Si M. le Maréchal Bernadotte se trouve avec vous, vous pourrez marcher ensemble ; mais l'Empereur espère qu'Usera dans la position qu'il lui a indiquée à Dornburg.

M. le maréchal Davout donna ses ordres à chacun des généraux, qui partirent de suite pour en hâter l'exécution ; puis il se rendit chez S. A. le Prince de l'onte-Corvo, commandant le r ''

(1) Lettre du i4 février i8o(3, à Berthier, déjà citée.

3f)'> LE GÉNÉRAL DUPONT

corps d'armée, qui était effectivement arrive dans la soirée à Naumburg. M. le maréchal Davout lui donna communication par écrit des ordres qu'il venait de recevoir de S. M., en le priant de lui donner connaissance du parti qu'il prendrait. Le Prince lui répondit qu'il partait pour Camburg.

On est forcé de constater que les instructions de l'Empereur, telles qu'elles ont été transmises par le major général responsable, manquent absolument de clarté dans tout ce qui concerne le Ier corps. L'ordre arrivé dans la nuit et si impatiemment attendu à Naumburg, ne prescrit rien de net, de formel au maréchal Bernadotte ; il dit bien que ce maréchal pourra, s'il se trouve réuni au maréchal Davout, marcher avec lui, mais il exprime aussi Y espoir que le commandant du Ier Corps se sera rendu à Dornburg, c'est-àdire qu'il se sera éloigné du 3° Corps, et, pour tout chef militaire, un désir de Napoléon prime toute autre considération. La teneur même des instructions de l'Empereur donne forcément à penser au prince de Ponte-Corvo que rien ne menace le maréchal Davout sur la route d'Apolda, et que l'appui du Ier Corps ne lui est pas nécessaire ; en conséquence, et pour se conformer au desideratum exprimé par Napoléon, d'accord avec l'ordre positif de 9 heures du matin, il ordonne à ses divisions de se mettre immédiatement en marche pour Dornburg, la gauche en tète.

A trois heures du matin on cpiitta la position et on prit la route de Dornburg. A une forte lieue de Naumburg, on vit les débris d'un convoi de i5o voitures qui avaient été pillées. L'officier commandant l'escorte de 5o hommes, s'était défendu, avait été blessé et fait prisonnier.

Vers 6 heures du matin environ, à mi-chemin de Naumbursr à Camburg, une forte canonnade sur la droite fixa notre attention. C'étaient les corps des maréchaux Davout, Soult, Lannes et Augereau, qui étaient aux prises avec l'ennemi. On se battit toute la journée. Cette bataille, dont les résultats ont été on ne peut plus avantageux, a été appelée, par l'Empereur, Bataille d'Iéna.

Le général Dupont, tant pour réunir sa division que pour être en mesure, en cas qu'une colonne voulût déboucher par le pont de Camburg, se mit en bataille sur le plateau, et envoya reconnaître le défilé de Dornburg ; la cavalerie du général Lasalle, les dragons et toute la division Drouet étaient à l'entrée. Ils précédèrent la di\ision, en sorte qu'elle ne put commencer à passer qu'à 4 heures du soir, et il en était 6 lorsque la queue de la colonne fut hors du défilé. Avant que de quitter la position de Camburg, le général Dupont confia la garde du village et de son pont à trois compagnies de voltigeurs. Une devait tenir le village et défendre vigoureusement le pont; les deux autres étaient placées sur les hauteurs à gauche.

Défilé de Dornburg. — Le lit de la Saale est encaissé vers Dornburg entre des montagnes cjui s'élèvent plus de ioo à i5o pieds au-dessus du niveau des eaux. Le bourg est dans le fond. La roule qui y mène est très étroite ; elle est tracée dans le roc sur la pente escarpée de la montagne vers la rivière ; la montée au delà est encore plus difficile, beaucoup plus longue et plus raide. Des rochers mal taillés coupent en quelques endroits le chemin. On fut obligé de doubler et de tripler même les attelages des voitures et de l'artillerie. Quelques caissons rompirent, ce qui augmenta encore l'embarras. En un mot, si l'on n'y était pas passé, on aurait la plus grande peine à croire que l'artillerie puisse jamais franchir un aussi mauvais pas.

La division continua sa route sur Apolda, où elle n'arriva qu'à 1 1 heures du soir ; cette ville est à 3 lieues de Dornburg.

Le bivouac de la division fut assis en arrière de la ville, à droite et à gauche de la route (i).

(i) Journal des marches et cantonnements de la division Dupont (Arch. Dupont").

Ce récit, tiré d'un Journal écrit au jour le jour, au cours des événements, donne la physionomie de la marche du i01' Corps dans la journée du \[\ octobre. Il confirme le rapport suivant, adressé par Bernadotle à l'Empereur, dès son arrivée à Apolda :

Le Maréchal Bcrnadotte à l'Empereur.

i4 octobre 180G, 4 heures du soir.

J'ai l'honneur de rendre compte à V. M. que je suis arrive à Apolda : ayant entendu la canonnade sur ma droite et présumant que le maréchal Davout était aux mains avec l'ennemi, je me suis empressé de marcher avec une seule division, ma cavalerie Légère et 3 régiments de dragons ; les mauvais chemins et les défilés presque impraticables que nous avons trouvés en quittant Dornburg ont beaucoup ralenti ma marche ; quelques caissons cassés m'ont aussi fait perdre du temps; je vais attendre les troupes que j'ai derrière; aussitôt qu'elles seront arrivée-: je continuerai ma marche sur Weimar à moins que je ne reçoive de nouveaux ordres. Le maréchal Davout est encore loin d'arriver à Apolda. Je vais communiquer avec lui. L'ennemi montre quelques troupes en avant sur les hauteurs d' Apolda.

Le Journal militaire du /L'r Corps de la Grande Armée décrit la marche du i/j octobre de la façon suivante :

Le corps du maréchal Davout débouchait par la route de Naumburg à Weimar.

Le corps du maréchal prince de Ponte-Corvo défilait par le mauvais chemin de Naumburg à Dornburg. Il s'était emparé d'abord du pont de Camburg, ensuite toute sa cavalerie, son infanterie et son artillerie débouchèrent par l'étroit et rapide défilé qui conduit sur les plateaux d'Apolda. Les obstacles pour faire monter l'artillerie furent sans nombre. Le prince de Ponte- Corvo brûlait d'impatience pour prendre part à cette grande journée ; mais les difficultés de passer par le même défilé le firent arriver fort tard avec une partie de son corps d'armée à une lieue plus loin qu' Apolda.

Le corps d'armée n'était qu'à Camburg lors du brouillard épais qu'il faisait le matin, et que l'armée de l'Empereur à notre gauche et celle du maréchal Davout à notre droite étaient aux prises depuis une heure avec l'ennemi. Cependant, au sortir du débouché de Dornburg, le déploiement des troupes des divisions Drouet et Rivaud, ainsi que 3 régiments de cavalerie qui marchaient en bataille, ne laissait pas que d'inquiéter l'ennemi. En effet, l'armée prussienne qui se battait avec le maréchal Davout paraissait faire un mouvement par sa droite pour déborder la gauche de ce Maréchal.

A 7 heures du soir les deux divisions ainsi que la cavalerie étaient en position sur les roules de Weimar. Ce fut dans la nuit du i4 qu'un bataillon ennemi fut pris par la division du général Rivaud. Artillerie, cavalerie, infanterie, tout ce qui était isolé fut pris dans la nuit.

La division du général Dupont, la majeure partie de l'artillerie étaient à Dornburg; cette division ne put rejoindre le corps d'armée que le lendemain.

Le grand parc avait pris par Iéna.

Le quartier général était à Apolda.

Observations sur les routes.

De Géra à Zeitz, 4 lieues. La route est belle et bonne; elle passe d'abord à travers quelques bois peu épais, puis dans des vastes plaines bien cultivées, ondulées et propres à donner des batailles.

Zeitz, petite ville assez riche, c-4 située sur la rive droite de l'Elster, dont les eaux arrosent beaucoup de prairies. Sa position est militaire à cause des embranchements de plusieurs grandes routes.

De Zeitz à "Naumburg, G lieues ; mauvaise route. On passe d'abord l'Elster au gué à côté du

3G ri I.E GÉNÉRAL 1)1 PONT

pont en bois établi pour les chevaux et les piétons. On poursuit sur un terrain de sable et quelquefois sur des parties de roules ferrées, puis à moitié chemin la roule esl bonne jusqu'à Naumburg ; elle franchit des hauteurs propres à L'emplacement d'une bataille pour descendre ensuite jusqu'à la ville. La vallée où coule la Saale peut a\oir une demi lieue de largeur ; mais elle se rétrécit considérablement en allant à Camburg en amont de Naumburg, où les montagnes latérales la rendent très étroite et enfoncée. Les chemins qui longent la rivière, de ce côté, sont des espèces de défilés, très dangereux.

De Naumburg à Dornburg, 5 lieues. De Dornburg à Apolda, 2 lieues et demie, et d'Apolda à Bibra, 5 lieues.

Le chemin qui conduit de Naumburg à Dornburg, par Camburg, est excessivement mauvais ; au sortir de la ville, il est encaissé, raboteux et étroit, ensuite sur un terrain plat et boisé ; puis il descend dans la vallée de la Saale très resserrée par les montagnes latérales. Le cours de celte rivière est très rapide ; sa largeur n'a guère que 10 à 12 toises; elle n'est point guéablc, on la traverse à Camburg et à Dornburg sur des ponts en bois.

De Dornburg à Apolda, le chemin est bon ; mais à compter du pont jusqu'au-dessus des plateaux où le défilé débouebe après trois quarts d'bcure de marche, il est de toute nécessité de doubler les attelages. Les côtés latéraux de celte gorge sont escarpés et très élevés : la voie étroite, raide et pierreuse. Mais au-dessus des plateaux, le terrain est un peu onduleux, découvert et bien cultivé (1).

Le Précis historique des Campagnes du :/er Corps expose la marche du 1/4 octobre de la façon suivante :

Le i3, fort tard, le Ier corps d'armée reçut, à Naumburg, l'ordre de se porter le lendemain i4 à Apolda ; il marcha une partie de la nuit, pour se rapproeber de kôsen (2). La division du général Drouet fut poussée jusque près de Camburg, avec le 2e de hussards.

Le marécbal Davout bivouaquait encore dans les environs de Naumburg, son avant-garde à Neu-Fiemmingcn. Il devait passer la Saale à Kôsen.

Un peu avant le jour, toutes les divisions se mirent en mouvement sur Dornburg. Le canon se faisait entendre vivement sur Iéna et à notre droite au delà du défilé de Kôsen. Le Prince de Ponte-Corvo pressa sa marche autant que possible.

Le défilé de Dornburg est tel qu'une voiture le ferme absolument ; la montagne qu'il faut gravir est extrêmement rapide et le chemin affreux. Il fallut un temps infini pour faire passer notre cavalerie légère, deux divisions de dragons de la réserve du Grand-Duc de Berg, et la division Rivaud avec son artillerie. Ce débouché était vraiment impraticable surtout pour l'artillerie.

A 4 heures du soir, le Prince de Ponte-Corvo, voyant l'impossibilité de réunir davantage de monde au delà du défilé avant la nuit, marcha sur Apolda, espérant encore prendre part à cette journée ; la cavalerie légère et les divisions de dragons de la réserve avaient déjà été portées en avant. Du moment cjue l'ennemi les vit au delà d'Apolda, sa réserve, cpii combattait encore contre le 3"' corps, commença à se retirer sur Buttclstedt. La nuit vint et nous primes position :

La cavalerie légère au village de Ober-Rossla, en avant d'Apolda :

La division Rivaud en avant de Nicder-Rossla ;

Les divisions de dragons de la réserve à Apolda.

(1) Journal militaire du Ier corps de la Grande Armée (du 29 septembre au 7 novembre 1806, jour où le général Blùcher a posé les armes devant le Ier corps d'armée près de Liïbeck). Arch. guerre.

(2) 11 y a là une erreur évidente; le Ier corps ne reçut pas l'ordre de se porter, le 1/1, sur Apolda, et il n'eut pas à se rapprocher de Kôsen. Le journal du Ier corps et le journal de la division Dupont, écrits au jour le jour, établissent que le Ier corps se mit en marebe le l4, avant 4 heures du matin, par la route de Naumburg à Dornburg. Le Précis historique fut écrit après les événements, par ordre du marécbal A ictor, qui n'arriva au i,r corps que quelques jours avant la bataille de Friedland.

Les deux autres divisions d'infanterie du i" corps, qui étaient restées au défilé et au delà, arrivèrent à Apolda pendant la nuit.

Un bataillon de fusiliers prussiens, qui était égaré, tomba sur le /i5'' de ligne ; après un court engagement, le bataillon mit bas les armes. Les patrouilles de la division Rivaud prirent aussi environ 3oo Prussiens, tant infanterie epic cavalerie, et 10 pièces de canon (i).

En arrivant à Apolda, le général Dupont écrit : « Je mets pied à terre après avoir été 1 5 heures à cheval ; il y a eu aujourd'hui une grande bataille à Weimar et nous l'avons complètement gagnée Ce qu'il y a de singulier, c'cstque le ierCorpsd'armée, qui devait se trouver

le premier en ligne, s'y est trouvé le dernier, d'après les dispositions de la journée, et n'a pas eu le temps d'agir. L'armée prussienne était de 90000 hommes ; le roi la commandait en personne. L'Empereur s'est placé en face de lui pour lui donner une leçon de tactique un peu sévère ; les déserteurs et les prisonniers disent qu'il était désolé. Du reste, ses troupes se sont bien battues et sa retraite n'a pas été une déroute (2). »

Certains faits se dégagent tout d'abord des documents que nous venons de citer.

Jusqu'à son arrivée à Apolda, à !\ heures du soir, l'attitude du prince de Ponte-Corvn a élé d'une correction absolue : il n'a fait qu'obéir. Le i3 octobre, il s'est rendu à Naumburg, et il y est resté jusqu'au lendemain à l\ heures du malin, en conséquence des instructions de l'Empereur. Il s'est alors porté sur Dornburg parce que l'Empereur lui avait fait savoii par le maréchal Davout, qu'il espérait qu'il se trouverait sur ce point, indiqué par luimême, le matin du i3 ; et lorsqu'il a pris cette détermination, rien ne donnait à supposer epic le 3e Corps dut se heurter, quelques heures plus lard, à des forces très supérieures, puisque Napoléon, mis au courant de la situation par les rapports mêmes de Davout, était muet à cet égard.

S'il est vrai que dans une armée bien commandée, les généraux de Corps d'armée doivent connaître les intentions du Commandant en chef et la position des grandes unités, on est forcé de constater que, pour la journée du i!\ octobre, le maréchal Bernadotle fut très mal renseigné sur le rôle réservé à ses troupes et ne reçut aucun ordre précis de mouvement. Lorsqu'il écrit à l'Empereur qu'en entendant le canon du maréchal Davout, il hâta sa marche sur Dornburg, et que les difficultés du passage de la Saalc sur ce point l'empêchèrent seules d'arriver plus tôt à Apolda, il dit la vérité. Il était impossible au prince de Ponte-Corvo de se trouver à Apolda avant 4 heures du soir, et encore n'y parvint il qu'avec une seule division et quelque cavalerie, ayant dû laisser en arrière presque toule son artillerie et deux de ses divisions. Les dillicultés du défilé de Dornburg étaient si grandes que la i'e division n'atteignit Apolda qu'à onze heures du soir, le général Dupont étant resté quinze heures achevai. Trois jours plus tard, à Halle, 12 pièces d'artillerie seulement avaient pu rejoindre le Corps d'armée.

Il ressort aussi de ces documents que, loin que le maréchal Bernadotle ait, en occupant

(1) Précis historique des campagnes du Ie' corps de la Grande Armée (180O et 1807) (\rcli. guerre). Visé par le maréchal \ iclor. Il renferme des erreurs graves.

(2) Lettre à M""' Dupont. Comme on le voit, le général ignorait encore que Davout eût livré bataille de son côté, contre îles forces supérieures. La conclusion est facile à tirer.

3fi(} LE GÉRÉS \L Dl PONT

avec ses troupes la route de Dornburg, empêché les trois divisions de La réserve de cavalerie, de s'avancer, les condamnant ainsi à l'inaction, ce furent, au contraire, ces divisions qui, restées sans direction par suite du dépari de Murât pour Iéna, obstruèrent le défilé de Dornburg et retardèrenl considérablement le passage du ior Corps. C'est ce que le Journal des marches de la division Dupont établit nettement ; et l'on s'explique très bien, en effet, que la réserve de cavalerie ait, dans cette marche, précédé le ier Corps, puisque la 3e division de dragons était sous la main même de Mural lorsqu'il lui donna, le i3 à \ beures du soir, l'ordre de partir de suite pour Dornburg, la division Sahuc étant également près de Naumburg, et la cavalerie légère se trouvant un peu plus éloignée vers \\ eissenfels et Schônburg, tandis que le i" Corps ne se mit en marche que le lendemain à 4 beures du matin.

Lorsque le maréchal Bernadotle parvint à Apolda avec sa tète de colonne, quel pouvait être son rôle ? À-t-il, comme on l'en a accusé et comme le lui a reproché Napoléon, refusé, par un sentiment mauvais de jalousie, de porter secours au maréchal Davoul, et compromis par là le succès de « la bataille » P — Préoccupé uniquement de vérité et n'obéissant à aucune passion, à aucun parti pris, nous n'hésitons pas à déclarer que nous n'avons trouvé aucun document, aucun fait permettant une aussi offensante suspicion. Tout ce qu'on a produit à ce sujet, pour outrager le maréchal Bernadotte, n'est que racontars de mémoires, historiettes, légendes, dont la fausseté est souvent même flagrante, et qui ne sauraient avoir la moindre valeur historique.

Quand le prince de Ponte-Corvo, obéissant aux instructions de l'Empereur, arriva à Apolda, — et il ne pouvait y être rendu plus tôt, — la bataille livrée par le maréchal Davout était terminée, comme en font foi le Journal des Opérations du 3e Corps d'armée et le Rapport du général de cavalerie Viallannes au maréchal Davout, disant que « le gros de l'armée prussienne est passé à [\ heures et demie à Rudersdorf », village situé à 9 kilomètres au Nord d'Auerstedt. Aune heure de l'après-midi, l'armée prussienne commençait à battre en retraite, et le Journal du 3" Corps dit que sa déroute eût été complète, si le général Kalkreulh n'eût arrêté un instant les Français avec ce qui restait de la réserve. Le maréchal Bernadotte ne pouvait donc exercer aucune action effective sur l'issue même de la bataille d'Auerstedt, non plus que sur celle de la bataille d'Iéna, et si son rôle, dans celte glorieuse journée, fut si réduit, cela tint uniquement à ce qu'il ne lui fut donné aucune instruction précise, ni pour joindre ses troupes à celles du maréchal Davout dès le matin du il\, ni pour être rendu à Dornburg dans la matinée de ce même jour. — « Si j'avais prévu que le roi de Prusse voulût percer par Naumburg, et que Bernadotte y fût déjà arrivé, je n'aurais pas exposé Davout seul à soutenir le choc du gros de l'ennemi, et envoyé Bernadotte se promener à Dornburg, où il était également inutile et pour moi et pour Davout (1). »

On n'a trouvé, pour accabler le maréchal Bernadotte, qu'un Rapport du lieutenant de Trobriand, aide de camp du maréchal Davout, dont nous donnons la teneur afin de pouvoir

(1) \ ie politique et militaire de Napoléon, racontée par lui-même au Tribunal de César, d'Alexandre et de Frédéric (Par Jomini).

"ALLE 3fin

l'apprécier, faisant remarquer par ailleurs combien il esl étrange de condamner un maréchal de France, sur un seul dire, émanant d'un officier subalterne, et dont il est parlé pour la première fois cinquante-cinq ans après les événements, le principal intéressé n'étant plus là pour se défendre.

Rapport du capitaine de Trobriand (i), parti du champ de bataille d'Auerstedt à 3 heures et demie du soir, et envoyé en mission au Ier corps d'armée.

Monsieur le Maréchal,

Conformément aux ordres epae vous m'avez donnés, je me suis rendu en toute hâte auprès du maréchal prince de Ponte-Corvo, quoique mon cheval fût très fatigué et que j'eusse quelque incertitude sur le point où je pourrais rencontrer le Prince. Je l'ai trouvé à 4 heures 3o minutes sur les hauteurs de la rive gauche de la Saale, à peu près à une lieue et demie du point où j'étais parti : c'était au même endroit où je l'avais vu le matin en revenant du quartier général de l'Empereur. S. Ex. était à cheval, avec une partie de son état-major et un piquet de cavalerie d'escorte, mais toutes les troupes au repos. Je lui ai dit que je venais de votre part, pour l'informer que l'ennemi était en pleine retraite : on voyait ses mouvements du point où j'avais atteint M. le Maréchal. Je le lis remarquer à S. Ex. qui n'en doutait pas. J'ajoutai que le corps d'armée avait tellement souffert en soutenant depuis le matin 8 heures l'effort de toute l'armée prussienne, commandée par le Roi en personne, que la moitié de vos hommes étaient hors de combat ; qu'en conséquence vous l'invitiez à vous seconder dans la poursuite de vos succès, que sans cela vous seriez dans l'impossibilité de continuer seul vos avantages avec des troupes harassées et avec i 5oo chevaux réduits par la mitraille à moins d'un tiers. M. le Maréchal m'accueillit assez mal : il me demanda d'abord quels étaient les braves qui avaient payé leur dette à la patrie ; et lorsque je lui eus indiqué les noms des plus connus d'entre eux, il me dit : « Retournez près de votre Maréchal, et dites-lui que je suis là, et qu'il soit sans craintes ; partez.

Je crois inutile de vous répéter la réplique un peu vive peut-être, que je fis à la dernière phrase de M. le Maréchal, tant elle me causa de surprise et de peine. Tel est, du reste, le récit exact de la mission que vous m'avez confiée. La réponse du Prince et le ton dont elle fut prononcée ne me permettant pas d'insister davantage, je me suis empressé de revenir près de V. Exe.

Je suis avec le plus profond respect,

M. le Maréchal,

votre tout dévoué,

De Trobriand.

Ce Rapport, passionné, déforme à coup sûr étrange chez un officier du grade inférieur qui s'exprime sur le compte d'un commandant de Corps d'armée, suggère, à la simple lecture, les observations suivantes :

Comment ce Rapport, s'il a été fait aussitôt après la bataille d'Auerstedt, est-il intitulé : « Rapport du capitaine de Trobriand », puisque son auteur n'était alors que lieutenant:'

Comment le lieutenant de Trobriand peut il dire qu'il a trouvé le maréchal Bernadotte, le i4, à 4 heures et demie, au même endroit où il l'avait vu le matin, puisque le prince de

(i) M. de Trobriand était alors lieutenant; il fut promu capitaine le ifi février 1807. Né en 1780, il avait été novice tirnonnier sur huit vaisseaux différents, du 5 juin 1793 au o avril 1797. 11 fut ensuite hussard, puis employé comme sous-lieutenant, à Saint-Domingue, dans la garde du général Leclerc. Le général Davout, beau-frère du trônerai Leclerc, prit le sous-lieutenant de Trobriand comme aide de camp, le 29 août i8o3.

3G8 LE f'.KNKHW, DUPONT

Ponte-Gorvo ne quitta pas sa troupe ce jour-là ni la \eille, et n'arriva à ^.polda qu'à quatre heures du soir?

Pourquoi dit-il que les i 5oo chevaux du maréchal Davout étaient réduits par la mitraille à moins d'un tiers, puisque les perles de celte cavalerie s'élevèrent à -2 19 hommes tués ou blessés, ce qui représente un septième de l'effectif total?

Et si, à 3 heures et demie, au moment où le lieutenant de Trobriand quitte le maréchal Davout, l'armée prussienne est, comme il ledit, « en pleine retraite », le commandant du 3e Corps invitant seulement le prince de Ponte-Corvo à le seconder dans la poursuite de l'ennemi, n'csl-il pas évident que le maréchal Bernadotte est armé trop tard à Apolda, pour pouvoir peser d'un poids quelconque dans la lutte môme engagée par le maréchal Davout contre l'armée du Roi ? Et que devient alors la légende qui représente Bernadotte assistant les bras croisés à la bataille acharnée livrée par un rival abhorré, que devient l'accusation lancée par l'Empereur, que Bernadotte a, par son inaction voulue et préméditée, compromis le succès de la journée et commis un acte honteux, passible de la peine capitale ?

Faisons aussi remarquer que ce Rapport du lieutenant de Trobriand, qui, par sa forme el ses inexactitudes, est loin d'avoir le caractère des documents de ce genre, ne figure pas aux Archives de la guerre, ni dans les papiers du maréchal Davout relatifs à la campagne de Prusse, réunis par son neveu le général Davout et publiés en 1896. C'est en 1861, que le général de Trobriand, alors âgé de 81 ans, le produisit pour la première fois et le remit à M"'c de Blocqueville, fdle du duc d'Auerstedt, qui l'inséra dans le volume intitulé: Le Maréchal Davout, Années de Commandement. Et en même temps, Mme de Blocqueville publia, dans ce livre, un Rapport signé Davout, relatant le glorieux combat de Halle, et à la fin duquel on lit : « Nota. Ce rapport m'a été donné par le général de Trobriand, aide de camp de mon père. » Or le susdit Rapport n'est autre que celui par lequel le général Dupont, le vainqueur de Halle, rend compte à Bernadotte de son brillant fait d'armes, et le général de Trobriand, aide de camp du maréchal Davout dans la campagne de Prusse, devait savoir mieux que personne que le maréchal n'assista pas au combat de Halle. Nous nous bornons à constater le fait comme rectification qui s'impose au point de vue de la vérité historique, en observant que des erreurs aussi graves enlèvent à coup sûr une partie de leur valeur aux récits du général de Trobriand, quelles qu'aient été, d'autre part, sa bravoure et ses qualités personnelles.

Ces considérations et celles qui précèdent montrent combien sont peu fondées les allégations contenues dans la lettre suivante de Napoléon :

L'Empereur au Maréchal Bernadotte.

A\ itlenberg, 23 octobre 1806.

Je reçois votre lettre. Je n'ai point l'habitude de récriminer sur le passé puisqu'il est sans remède. Yolre corps d'armée ne s'est pas trouvé sur le champ de bataille, et cela eût pu m'être très funeste. Cependant, après un ordre- très précis, vous deviez vous trouver à Dornburg, qui est un des principaux débouchés de la Saale, le même jour que le maréchal Lannes se trouvait à Iéna, le maréchal Augereau à Ivahla et le maréchal Davout à Naumburg. Au défaut d'avoir exécuté ces dispositions, je vous avais fait connaître dans la nuit, cpie, si vous étiez encore à

HALLE 3b\j

Naumburg, vous deviez marcher sur le maréchal Davout et le soutenir. Vous étiez à Naumburg lorsque cet ordre est arrivé ; il vous a été communiqué, et cependant vous avez préféré faire une fausse marche pour retourner à Dornburg, et, par là, vous ne vous êtes pas trouvé à la bataille, et le maréchal Davout a supporté les principaux efforts de l'armée ennemie. Tout cela est certainement très malheureux. Les circonstances se sont offertes depuis de donner des preuves de votre zèle : il s'en offrira d'autres encore où vous pourrez donner des preuves de vos talents et de votre attachement a ma personne.

Il est certain que ces reproches de l'Empereur sont injustes et en contradiction formelle avec les faits, ce qui n'a pas empêché M. Thiers et nombre d'historiens de se servir de celle lettre comme d'un argument irrésistible, définitif, contre le maréchal Bernadotte. Pour quiconque connaît les événements, celte manière de faire de Napoléon reste inexplicable. Il accuse, en somme, le commandant du ier Corps de ne pas avoir obéi à deux ordres précis qu'il lui a donnés, comme s'il eût pu se trouver dans l'armée un maréchal capable de désobéir à l'Empereur. Le cas ne s'est pas présenté ; il s'est produit des actes d'indiscipline dans les rapports des maréchaux, quand l'un d'entre eux était investi du commandement suprême, mais tous, Ney aussi bien que Murât, tremblaient devant Napoléon cl exécutaient aveuglément ses ordres. Si l'un de ses grands dignitaires se lût montré insubordonné, surtout à la guerre, l'Empereur l'eût brisé comme verre, et il n'est pas même vraisemblable que Bernadotte ait pu ne pas tenir compte de deux ordres précis de Napoléon.

L'Empereur, dans sa lettre, dit au prince de Ponte-Corvo qu'il lui avait donné l'ordre très précis de se trouver à Dornburg, le même, jour que Lannes se trouvait à Iéna, Augereau à Kahla et Davout à Naumburg. S'il entend parler du 12 octobre, les ordres eux-mêmes établissent que, ce jour-là, il était prescrit à Bernadolle de se rendre à Naumburg avec le prince Murât. S'il s'agit du i3, il est vrai cpie, à 9 heures du matin, l'Empereur prescrivit à Murât et à Bernadotte de venir de Naumburg à Dornburg, mais, à 3 heures de l'après-midi, un nouvel ordre, identique pour les commandants du Ier et du 3e Corps, alors à Naumburg, arrêta Bernadotte dans sa marche commencée sur Dornburg. Cet ordre de 3 heures, la lettre de Napoléon le passe sous silence.

Enfin, accusation beaucoup plus grave et aussi mal fondée, qui a servi de point de départ aux inventions les plus fausses et parfois même les plus ridicules, l'Empereur écrit à Bernadotte que, d'après l'ordre qu'il lui donna dans la nuit du i3 au i4, il devait se joindre au maréchal Davout et le soutenir, qu'il n'a pas obéi, préférant faire une fausse marche pour retourner à Dornburg, et qu'ainsi il ne s'est pas trouvé à la bataille et a laissé le maréchal Davout exposé, avec son seul 3e Corps, aux coups de toute l'armée ennemie. — L'accusation est formelle, et si le maréchal Bernadotte eût vraiment commis l'acte que lui reproche Napoléon, il se fût déshonoré à tout jamais ; mais rien n'est vrai dans les griefs formulés par l'Empereur. Les instructions arrivées dans la nuit du i3 au il\ octobre à Naumburg ne disent nullement au commandant du ior Corps qu'il doit soutenir le maréchal Davout, mais seulement qu'il peut le faire, ce cpii laisse à Bernadotte le droit incontestable d'opter ; et l'Empereur marquant, dans ce même ordre, sa préférence pour cpie Bernadotte soit à Dornburg, on comprend très bien que ce maréchal, dominé, comme l'eût élé tout autre de ses collègues, par le désir nettement exprimé de Napoléon, Ll Général Dupont. u'a

ait pris le parli de se rendre à Dornburg. — Il convient, d'ailleurs, de remarquer que si le maréchal Bernadolte se fût trouvé, le i3, à Dornburg, conformément à l'ordre de 9 heures du malin, il eût été inutile à Iéna, puisque la bataille fut gagnée sans que la Garde, les cuirassiers de Nansouly et 4 divisions des 4e et 6e Corps eussent été engagés, et qu'il n'eût été non plus d'aucune utilité au maréchal Davout, puisque Napoléon ignora totalement, dans toute la journée du i4, la bataille livrée par le 3e Corps.

Si, comme l'ont écrit M. Tbiers et la plupart des historiens, et comme on le marque dans la « Correspondance du Maréchal Davout », l'Empereur eût donné au maréchal Bernadotte Y ordre d'appuyer le commandant du 3e Corps, il se serait bien gardé d'exprimer en même temps l'espoir qu'il se trouverait à Dornburg, cette préférence indiquant nettement qu'il jugeait l'appui de Bernadotte peu nécessaire à Davout.

Certes, le hasard et l'inconnu sont, à la guerre, deux facteurs redoutables, qui gouvernent parfois le succès et ne peuvent être maîtrisés par le génie, et l'on ne saurait reprocher à Napoléon de s'être mépris sur la répartition des forces prussiennes, le i4 octobre 1806, et sur les desseins de leurs chefs. Il n'en est pas moins incontestable que si, dans cette mémorable journée, le 3e Corps eut à lutter avec 24 mille soldats contre une arméede 54 mille hommes, cela tint uniquement à ce que l'Empereur, ignorant la marche de cette armée de Weimar sur Naumburg, ne donna aucun ordre pour faire soutenir le maréchal Davout ; il y songeait si peu, que lorsqu'on lui apprit, dans la nuit, la bataille livrée parle maréchal, il refusait d'y ajouter foi. C'est alors que, songeant à dégager sa responsabilité, il déclara avoir donné au prince de Ponte-Corvo Y ordre de se joindre au maréchal Davout, affirmation absolument contraire aux faits.

La légende se trouva ainsi créée, et voulant qu'elle devînt de l'histoire, Napoléon, à qui le maréchal Bernadotte avait pourtant écrit, dès son arrivée à Apolda, les causes réelles de son retard, lui fit adresser de Halle, le 2 1 octobre, par le Major général, une lettre où il était dit :

Sa Majesté vous rappelle que vous ne vous êtes point trouvé à la bataille d'Iéna ; que cela aurait pu compromettre le sort de l'armée et déjouer les grandes combinaisons de S. M., et a rendu très douteuse et très sanglante cette bataille, qui l'aurait été beaucoup moins. Quelque profondément affecté qu'ait été l'Empereur, il n'avait pas voulu vous en parler, parce qu'en se rappelant vos anciens services il craignait de vous affliger, et que la considération qu'il a pour vous l'avait porté à se taire...

Ainsi l'Empereur, qui n'a pris aucune mesure pour faire soutenir Davout, le jugeant si peu menacé qu'il lui donne l'ordre de venir tomber, par Apolda, sur les derrières de l'armée prussienne ; l'Empereur, qui, pour cette même raison, veut que Bernadotte soit à Dornburg, loin de Davout, accuse ce maréchal, qui n'a fait que se conformer à ses instructions, de ne s'être point trouvé à Auerstedl (i), et d'avoir ainsi compromis le sort de l'armée !

(i) Dans la lettre citée plus haut, l'Empereur entend certainement parler de la bataille d'Auerstedt, « très douteuse et très sanglante » ; mais il ne voulut jamais reconnaître cette bataille, <|u'il considéra toujours comme un incident, un glorieux épisode de la bataille d'Iéna. Nous ferons observer que si la bataille d'Auerstedt fut très sanglante, elle ne fut jamais très douteuse.

A ces reproches immérités, le prince de Ponte-Corvo, qui avait déjà rendu compte au major général (1), le ik octobre à 9 heures du soir, des causes qui avaient retardé sa marche, répondit :

Bernburg, 21 octobre 1806, 8 heures du soir.

Ce n'est pas ma faute, M. le Duc, si je n'ai pas eu une grande part h l'affaire d'Iéna ; je vous ai écrit dans le temps par quelle cause ma marche avait été arrêtée la veille de la bataille ; ce n'est qu'à h heures du matin que j'eus communication de votre lettre au maréchal Davout dans laquelle il était dit que l'Empereur tenait beaucoup à ce cjuc je fusse à Dornburg; je ne perdis pas une minute pour me mettre en route, je fis grande diligence et j'arrivai an heures ; j'aurais encore été à temps de remplir les vues de S. M., sans le défilé de Dornburg que tout le monde connaît et qui m'a pris un temps infini. Malgré toutes ces difficultés, j'ai marche avec une division d'infanterie et ma cavalerie ; je suis encore arrivé avant 4 heures à Apolda et assez à temps pour déterminer la retraite des ennemis cpii se trouvaient devant le maréchal Davout, et le même soir j'ai pris 5 pièces de canon et plus de 1 000 prisonniers dont un bataillon entier. Je vous le répète, M. le Duc, il n'a pas dépendu de moi de faire plus ; j'ai fait tout ce cju'il était humainement possible d'exiger. 11 est bien pénible pour moi d'être obligé d'entrer dans ces détails ; j'ai la conviction d'avoir bien rempli mes devoirs. Le plus grand malheur qui puisse m'arriver est de déplaire à l'Empereur ; aussi ne m'en consolerais-je pas, si je n'avais la plus grande confiance dans la justice de S. M...

C'est à cette lettre, où les faits sont exposés conformément à la vérité, que Napoléon fit la réponse datée de Wittenberg le 23 octobre 1806, que nous avons précédemment donnée.

En lançant contre le maréchal Bernadotte des accusations aussi offensantes, Napoléon savait fort bien qu'elles n'étaient pas fondées, puisqu'il avait la teneur même des ordres donnés et des réponses faites. Comment croire que si, dans sa pensée, le prince de Ponte- Corvo se fût réellement abaissé jusqu'à compromettre de gaieté de cœur et de propos délibéré le sort de l'armée, il ait pu, quelques mois plus tard, le 22 février 1807, lui écrire une lettre dans laquelle il est dit : « J'ai vu avec plaisir que vous êtes content du bon esprit de vos troupes. Il suffit que vous leur communiquiez cet amour de la gloire et ce zèle qui vous anime pour l'honneur de mes armes. » — Est-ce qu'on écrit de pareilles lignes à un homme qui s'est rendu coupable d'un acte honteux ? Est-ce qu'on donne, devant l'ennemi, le commandement de trois corps d'armée (2) à un général qu'on méprise, qu'on suppose capable de manquer à l'honneur et de trahir les graves intérêts qui lui sont confiés ?

Si nous insistons sur ce sujet, qui sort un peu du cadre de notre travail, c'est non seulement parce que nous considérons comme un devoir strict de dire la vérité, mais aussi parce que l'attitude de l'Empereur, à l'occasion d'Auerstedt et du maréchal Bernadotte, explique celle qu'il adopta lors du désastre de Baylen à l'égard du général Dupont.

(1) Voir cette lettre quelques pages plus loin.

(2) Au début de la campagne de Pologne, c'est-à-dire quelques >emaines seulement après les événements du 1 '1 octobre 1806, Napoléon donna à Bernadotte le commandement du G1' corps (maréchal Ney) et de la 2'' réserve de cavalerie (maréchal Bessicres), formant, avec le Ier corps, l'aile gauche de la Grande Armée.

Pour montrer ce que peut la passion cl jusqu'à quel point elle arrive à fausser l'histoire, nous examinerons brièvement ce qu'ont dit du rôle du maréchal Bernadette, dans la journée d'Auersledl, les contemporains et les historiens les plus en vue. En réfuter quelques-uns, c'est les réfuter tous. Leurs récils, inspirés des accusations de l'Empereur qui furent comme le noyau de la légende, peuvent se résumer ainsi : Le î^ octobre 180G, le maréchal Bernadotte, commandant le i'° corps de la Grande Armée, se trouvait à Naum burg, ayant Tordre de soutenir le maréchal Davout ; ce dernier, qui occupait également Naumburg, vint, vers 3 heures cl demie du matin, lui exposer qu'il allait avoir à combattre des forces liés supérieures, et le supplier de se joindre à lui, en lui offrant le commandement des deux corps d'armée réunis. Par jalousie contre son collègue, qu'il détestait, Bernadotte refusa de donner son concours, et il préféra rester toute la journée dans l'inaction, les bras croisés, paradant sur la rive droite de la Saale, pendant que les troupes de Davout luttaient héroïquement contre un ennemi trois fois plus nombreux et lui infligeaient une sanglante défaite. Le maréchal Bernadotte avait donc, par sa coupahlc inertie et son inqualifiable conduite, manqué faire perdre la bataille et compromis le sort de l'armée; ses soldats étaient indignés contre lui. — Telle est la légende, et elle s'est trouvée colportée à travers tout un siècle, avec des variantes nombreuses et également fausses, jusque dans les ouvrages les plus récents : nous avons montré, avec des documents irréfutables, ce qu'il faut en penser.

Le général de Ségur, capitaine en 1806 et adjoint au général Duroc, grand-maréchal du Palais, a, dans ses Mémoires, écrit ce qui suit :

Au commencement de ce grand jour (i4 octobre), vers trois heures du matin, malgré les dernières instructions de l'Empereur, et en dépit de l'offre du commandement en chef que lui fit Davout, Bernadotte s'était séparé de ce maréchal pour rétrograder sur Dornburg. Vers dix heures, au moment du plus grand danger, Davout, la tète nue, un boulet la lui ayant découverte, avait envoyé Bomcuf le conjurer de venir à son secours. Bernadotte se trouvait en ce moment à la hauteur du pont de Camburg ; il n'avait qu'à le passer, peu d'instants eussent sufli pour l'amener à la tète de vingt mille hommes sur le flanc droit de l'ennemi ; son apparition eût décidé la victoire : il s'y refusa ! Davout l'appelait, l'invoquait, lui offrait le commandement ; Bernadotte le savait attaqué par des forces triples ; il continua, sur la rive opposée, sa marche paisible et s'éloigna ! Ce ne fut pas la crainte de sa responsabilité, ni une autre crainte qui le détourna. Les siens disent qu'il eût été un héros dans sa propre cause. Mais sa nature était ainsi tout exclusive. C'était seulement quand il pouvait rapporter tout à lui, que son cœur s'ouvrait. Dès lors, ardeur, générosité, dévouement pour les siens, toutes les séductions, tous les entraînements des grandes Ames s'y retrouvaient. Mais supporter un égal, un supérieur, servir à la gloire d'un autre quel qu'il pût être, un tel effort lui fut toujours ou impossible, ou insupportable ! Ouelques-uns crurent qu'une haine privée contre Davout lui avait fait commettre celte détestable action, ce qui l'expliquerait sans la rendre plus excusable (1).

Ce jugement repose sur des assertions absolument contraires aux faits. Si le maréchal Bernadotte rétrograda, le il\ au malin, sur Dornburg, ce fut pour obéir à l'Empereur, qui ne jugeait pas son appui nécessaire au maréchal Davout, sans

(1) Mémoires du général comte de Sécjur.

ii \ i.t.f 3 7 3

quoi il lui eût ordonné de se joindre au maréchal et n'eût pas exprimé l'espoir qu'il se trouverait alors à Dornburg.

Il n'csl nullement prouvé et il n'est pas vraisemblable que, le if\ octobre à 3 heures et demie du matin, Davout ait pu offrir à Bernadotlc le commandement des ier et 3° corps, ni qu'il ait insisté pour que le prince se joignît à lui. Cela ne s'expliquerait que dans l'hypothèse où Davout aurait su qu'il allait avoir à lutter contre une armée de 54 ooo hommes, et cela il l'ignorait complètement : ses rapports en font foi. Il savait seulement que l'ennemi avait massé des forces vers Eckartsberga dans la journée du i3, mais rien ne lui faisait supposer qu'elles seraient supérieures aux siennes, et la teneur même des ordres qu'il recevait, le silence de l'Empereur au sujet de la présence possible d'une armée prussienne sur la route de Weimar à Naumburg, devaient le rassurer. Si le maréchal Davout eût connu, dans la journée ou dans la soirée du i3, le grave danger qu'il allait courir le lendemain, son devoir strict et évident eût été, non pas de demander du renfort à un collègue en l'incitant ainsi à désobéir à l'Empereur, mais de s'adresser sans perdre un instant à Napoléon lui-même pour le mettre au courant de la situation et lui demander de faire soutenir le 3e corps. Or, non seulement Davout ne le fit pas, mais, dans son dernier rapport du 1 3, il se montrait sans la moindre inquiétude au sujet de l'ennemi et disait que toutes ses mesures étaient prises en cas d'événement. Il est donc invraisemblable que le maréchal Davout ait pu, dans l'entrevue qu'il eut avec le prince de Ponte-Corvo, le il\ octobre à 3 heures et demie du matin, faire autre chose que lui communiquer l'ordre qu'il venait de recevoir du quartier impérial, et lui demander ce qu'il décidait. Se conformant aux instructions de l'Empereur, à ses préférences nettement exprimées, comme tout maréchal était accoutumé à le faire, sans discuter, et comme il est de règle dans toute armée bien commandée, le maréchal Bernadotte répondit, non pas évasivement, comme on l'a écrit, mais clairement, qu'il allait partir pour Dornburg, et, une demi-heure plus tard, ses troupes étaient en route.

Aucun document, ni aux Archives de la guerre, ni dans les papiers mêmes du maréchal Davout, n'établit que le commandant du 3° corps envoya l'adjudant commandant Bomeuf ou tout autre officier au maréchal Bernadotte, vers dix heures du matin, au moment du plus grand danger, pour le conjurer de venir à son secours. L'ennemi occupant la rive gauche de la Saale, cet officier eût dû, pour joindre le prince de Porte-Corvo, aller passer la rivière au pont de Kôsen et faire sept ou huit lieues, par de très mauvais chemins le plus souvent encombrés de troupes et de bagages ; il n'eût jamais pu arriver à Camburg avant deux heures de l'après-midi, et, à ce moment, le maréchal Bernadotte était, depuis plusieurs heures, engagé dans le défilé de Dornburg, faisant des efforts inouïs pour sortir et déboucher sur les plateaux de la rive gauche. Dans son récit, qui n'est étayé d'aucune preuve, le général de Ségur ne se préoccupe pas des distances et des chemins, c'est-à-dire de ce qui importe essentiellement à la guerre. — Ajoutons que le général Dupont, qui, dans la marche du \[\ octobre, se trouvait à la queue du i01' corps, ne fait, dans sa correspondance et dans ses mémoires, aucune mention de l'envoi d'un officier de Davout au prince de Ponte-Corvo.

En disant que c'était seulement lorsque Bernadette pouvait rapporter tout à lui, que son cœur s'ouvrait, et qu'il lui fut toujours impossible de servir à la gloire d'un autre quelqu'il

pût être, le général de Ségur commet manifestement une grosse erreur. Il suffit, pour s'en convaincre, de considérer l'attitude du prince de Ponte-Corvo à l'égard du général Dupont qui commandait une division sous ses ordres. Loin de se montrer jaloux des beaux laits d'armes de Halle et de Braunsberg, et de vouloir les rapporter à lui ou de chercher à en déprécier le mérite, comme Napoléon le fit pour Pozzolo et Haslach, il les exalte, parle à Dupont de Y admiration que l'armée a pour ses talents, le met à l'ordre du corps d'armée dans les termes les plus élogieux et ne cesse de réclamer pour lui, à l'Empereur, la récompense due à ses glorieux services. Le général de Ségur, dans le portrait qu'il trace de Bernadotte ne parle pas en historien, mais en aide de camp de Napoléon. Ainsi fait Bapp, et ce qu'il écrit au sujet d'Auerstedt et de Bernadotte, est d'une surprenante inexactitude.

Le général de Ségur raconte que l'Empereur, traversant le champ de bataille d'Auerstedt, le 17 octobre, et apprenant la conduite de Bernadotte pendant « ce massacre », dit : Cet acte est odieux ! un conseil de guerre le condamnerait à mort ! Mais cela est si honteux qu'il vaut mieux le taire! (1) Je le livre à sa conscience, à l'opinion de l'armée ; quant à la mienne, je la lui ferai connaître ! »

Ce que dit Montholon, dans ses mémoires, au sujet du maréchal Bernadotte, ne diffère pas sensiblement des paroles que le général de Ségur prête à Napoléon : « La conduite de Bernadotte à Iéna, a été telle, que l'Empereur avait signé le décret pour le faire traduire à un conseil de guerre, et il eût été infailliblement condamné, tant l'indignation était générale dans l'armée ; il avait manqué faire perdre la bataille. C'est en considération de la princesse de Ponte-Corvo, qu'au moment de remettre le décret au prince de Neufchâtel, l'Empereur le déchira. Quelques jours après, Bernadotte se distingua au combat de Halle, ce qui effaça un peu ces fâcheuses impressions. »

On s'explique difficilement que de pareilles étrangetés aient pu être prises au sérieux et considérées par des écrivains de valeur comme une flétrissure définitive infligée à Bernadotte. Traduire le maréchal devant un conseil de guerre !... Et pour quel motif? Quel est donc cet acte odieux dont parle l'Empereur, si tant est qu'il ail jamais prononcé des paroles aussi inconsidérées ? Un conseil de guerre ne se réunit que pour juger un fait précis, un crime prévu par les lois, refus d'obéissance, désertion, vol, trahison, conspiration, faute grave contre l'honneur; et l'on cherche vainement quelle raison on aurait pu alléguer pour amener devant un conseil de guerre Bernadotte, à qui l'on n'eût pu reprocher que d'avoir donné à Napoléon l'obéissance stricte qu'il exigeait impérieusement de tous ses lieutenants. — Et pour frapper l'opinion et enlever tout doute sur la culpabilité de Bernadotte, on n'hésite pas à déclarer, sans plus ample informé, que le conseil de guerre l'eût sûrement condamné à mort, et l'on fait valoir une prétendue indignation de l'armée, qui n'a jamais existé puisqu'elle n'avait pas de raison pour se produire.

Le récit suivant, de Montholon, s'écarte tellement de la vérité historique, que nous nous bornerons à le reproduire, sans commentaires, renvoyant, pour en apprécier les éton-

(1) C'est ainsi que l'Empereur en usa à l'égard de Dupont. Pour éviter que le général ne fût acquitté par un tribunal régulier, on cria bien haut que ce qu'il avait fait à Baylen était trop horrible pour pouvoir être divulgué, et on le livra, sans témoins ni défenseurs, à un conseil d'enquête qui, en quatre séances, l'exécuta, suivant la volonté du maître.

HALLE 3y5

nantcs inexactitudes, à l'exposé que nous avons fait des événements d'après les documents des Archives de la guerre.

« Bernadotte commandait le icr corps, fort de 18 ooo hommes ; il était arrivé à Naumburg, derrière le maréchal Davout, qui commandait le 3e corps, fort de 3oooo hommes. Bernadotte avait ordre de soutenir ce maréchal ; ce qui formait une masse de 5oooo hommes pour défendre le défilé de Kôsen et le champ de bataille d'Àucrstedt. La moitié du corps de Davout avait déjà passé la Saale, lorsque Bernadotte arriva et prétendit prendre la tête de la colonne, sous le prétexte insensé qu'il avait le n° i : comme de raison, Davout s'y opposa, en lui objectant que ce serait perdre un temps précieux, et mêler les corps d'armée dans un défilé, ce qui ferait un grand mal. Bernadotte leva alors son camp, et se porta sur Dornburg ; à la pointe du jour, il y passa la Saale. Cependant Davout, à la pointe du jour, fut attaqué par le Boi de Prusse, à la tête de 60 000 hommes, l'élite de ses troupes. Il sentit alors toute la privation des 18000 hommes de Bernadotte; c'est ce qui donna lieu à la bataille d'Auerstedt, qui le couvrit de gloire. Bernadotte, de Dornburg, aurait pu réparer sa faute, en tombant sur les derrières de l'armée prussienne ; il se contenta de parader et ne tira pas un coup de canon : les généraux, officiers et soldats étaient au désespoir... (1) »

L'histoire, ainsi comprise, devient du roman, quand elle n'est pas une diatribe, et elle perd le caractère de vérité qui la rend instructive. Qui a pu imaginer que Davout et Bernadotte se seraient disputés au pont de Kôsen, où ils ne se sont jamais rencontrés ? Lorsque la moitié du corps de Davout y eut effectué son passage, l'heure était déjà assez avancée, et le Ier corps, cheminant depuis A heures du matin sur la route de Dornburg, était fort éloigné de Kôsen.

Le général Bapp n'est pas plus exact, lorsqu'il raconte ainsi les faits : « Davout surtout se trouvait dans une position sous laquelle un homme moins tenace eût succombé. Bernadotte refusa de le soutenir ; il défendit même à deux divisions de la cavalerie de réserve, qui pourtant n'était pas sous ses ordres, de prendre part à l'action. Il paradait autour d'Apolda, pendant que vingt-six mille Français étaient aux prises avec soixante-dix mille hommes d'élite commandés par le duc de Brunswick et le roi de Prusse. » Et Bapp ajoute, qu'étant allé rendre compte à l'Empereur des événements de la soirée, Napoléon lui dit : « Bernadotte s'est mal conduit : il aurait été enchanté que Davout manquât cette affaire, qui lui fait le plus grand honneur, d'autant plus que Bernadotte avait rendu sa position difficile. Ce Gascon n'en fera jamais d'autres (2). »

Ce récit est d'une telle inexactitude, cpi'ellc le rend presque odieux. Comment un général a-t-il pu écrire, contrairement à toute vérité, que le maréchal Bernadotte aurait défendu à deux divisions de dragons, qui n'étaient pas sous ses ordres, de prendre part à la bataille? Celte accusation, qui sera renouvelée par M. ïhiers, et qui tend à faire de Bernadotte une sorte de traître, est d'une fausseté absolue. Les deux divisions de dragons dont il s'agit, étaient la 3e (général Beaumont) et la t\e (général Sahuc). Cette dernière division avait été

(1) Mémoires de Napoléon, par Montholon, t. I, p. iÔ2.

(3) Mémoires du général Happ, premier aide de camp de Napoléon.

mise, le 12 octobre, à la disposition du maréchal Davout ; elle lui fui retirée le i3, au soir, par Murât, à qui l'Empereur venait d'ordonner de se rendre à Dornburg, en amenant surtout ses dragons, et le maréchal Davout le constate ainsi dans son rapport du 1 '\ an soir. Quant à la division Beaumont, elle était restée avec le grand duc de Berg, alors à Nauinburg, et elle reçut directement de lui l'ordre de se porter sur Dornburg, dans la soirée du i3 octobre. Ce sont ces deux divisions, restées sans direction par suite du départ du prince Mural pour Iéna, que le maréchal Bernadette trouva, le \[\ dans la matinée, encombrant le défilé de Dornburg et relardant le passage de son corps d'armée. 3 régiments de dragons, qui avaient fini par déboucher sur les plateaux de la rive gauche de la Saale, le suivirent jusqu'à Apolda ; la division Sahuc dut bivouaquer à Dornburg, la division Dupont n'ayant pu sortir du défilé qu'à la nuit. Comme on le voit, le maréchal Bernadotle n'eut aucune action sur les mouvements des 3e et 4 e divisions de dragons, et, à plus forte raison, ne les empccha-t-il pas de prendre part à la bataille. Quant à la 1™ division de dragons (général Klein) elle marchait avec les deux divisions de cuirassiers de la réserve de cavalerie, et elle combattit à Iéna ; la 2e division de dragons (général Grouchy) était avec la cavalerie de la Garde, fort en arrière, et elle ne put arriver à temps pour se trouver à la bataille du il\.

L'Histoire du Consulat et de l'Empire, par M. Thiers, faisant jusqu'à un certain point autorité, nous démontrerons que tout ce que l'éminent historien a dit du rôle du maréchal Bernadotte, dans la journée du \l\ octobre 1806, est d'une inexactitude complète.

Il raconte ce qui suit :

« Le soir, il (Davout) était allé de sa personne reconnaître ce qui se passait au défilé de Kôscn. Quelques prisonniers faits à la suite d'une escarmouche lui avaient appris que la grande armée prussienne s'approchait, conduite par le roi, les princes et le duc de Brunswick. »

C'est inexact et rien ne le démontre mieux que le silence gardé à ce sujet par le maréchal Davout dans son rapport du i3 au soir à l'Empereur. Il a si peu d'inquiétudes qu'il termine sa dépèche par cette phrase rassurante : « Toutes mes dispositions sont prises en cas d'événement. » Les reconnaissances avaient seulement signalé la présence de forces importantes se ralliant sur Eckartsberga, mais rien n'indiquait qu'elles fussent supérieures aux effectifs dont le maréchal Davout disposait. S'il avait supposé que l'armée du Roi s'approchât, il n'eût pas manqué d'en avertir Napoléon, qui eût ainsi connu la situation dans le courant de la nuit.

« Dans le moment le maréchal Bernadotte se trouvait à Naumbourg, avec l'ordre de se porter là où il croirait être le plus utile, et notamment, de seconder le maréchal Davout, si celui-ci en avait besoin. Le maréchal Davout se rendit à Naumbourg, fit part au maréchal Bernadotte de ce qu'il venait d'apprendre, lui proposa de combattre ensemble, lui offrit même de se placer sous son commandement, car ce n'était pas trop des 46 000 hommes qu'ils avaient à eux deux, pour tenir tête aux 80 000 hommes que la renommée attribuait à' l'armée prussienne. Le maréchal Davout insista, au nom des plus graves considérations. »

Rien de tout cela n'est vrai, la teneur même des ordres le prouve. Il est hors de doute

que, jusqu'au dernier moment, l'intention de Napoléon fut que Bernadotte vînt à Dornburg, et l'on sait que l'Empereur, conscient de la supériorité de son génie, exigeait de tous ses lieutenants une obéissance stricte, à la lettre ; au moindre écart, il éclatait en reproclies. Il n'eût jamais toléré qu'un de ses maréchaux se permît, sur un théâtre d'opérations, sur un champ de bataille, d'appeler à lui un corps d'armée et d'en disposer contrairement à ses instructions, et l'on se figure trop aisément le corps de Bernadotte errant, isolé, le i^ octobre 1806, à k disposition du maréchal Davout. Bernadotte ne reçut qu'un ordre, ce fut de se rendre à Dornburg, et il l'exécuta, comme c'était son devoir ; nous avons dit les raisons pour lesquelles il fut retardé le i3 au soir, et ne partit pas de Naumburg en même temps que le Grand-Duc de Berg.

Quant au récit que fait M. Thiers de la visite de Davout à Bernadotte, dans la nuit du i3 au ili octobre, il est tout d'imagination. Le maréchal Davout ne pouvait pas apprendre au prince de Ponte-Corvo l'approche d'une armée de 80000 hommes (!), puisqu'il l'ignorait lui-même. Il se borna à lui communiquer l'ordre de l'Empereur, qui venait de lui être apporté à 3 heures du matin et à lui demander ce qu'il comptait faire. Rien n'autorise à penser qu'il ait insisté auprès du maréchal Bernadotte pour qu'il se joignît à lui, puisque l'Empereur marquait sa préférence pour que le Ier corps se trouvât à Dornburg, et que rien n'indiquait alors qu'un danger quelconque menaçât le 3e corps. Nous avons montré jusqu'à quel point l'attitude que prête M. Thiers au maréchal Davout est invraisemblable. Ce que dit, sur ce point, le Journal des Opérations du 3e corps, a un caractère de vérité et suffit à l'histoire sans qu'il soit nécessaire d'y ajouter les racontars destinés à fausser l'opinion.

« Mais le maréchal Bernadotte, interprétant les ordres de l'Empereur de la manière la plus fausse, voulut absolument quitter Naumbourg pour se porter sur Dornburg, où l'ennemi n'était point signalé. D'où pouvait provenir une aussi étrange résolution ? Elle provenait de ce sentiment détestable, qui souvent fait sacrifier le sang des hommes, le salut de l'État, à la haine, à l'envie, à la vengeance. Le maréchal Bernadotte éprouvait pour le maréchal Davout une aversion profonde, conçue sur les plus frivoles motifs. Il partit, laissant le maréchal Davout réduit à ses propres forces. »

La passion de M. Thiers, son idolâtrie pour Napoléon, l'ont égaré. En se rendant à Dornburg, le maréchal Bernadotte ne faisait que se conformer à l'ordre précis de 9 heures du matin (i3 octobre), et à l'espoir nettement manifesté par l'Empereur dans l'ordre de 10 heures du soir ; Napoléon pensait livrer bataille, le lendemain, à la majeure partie des forces prussiennes, et il appelait le ior corps à Dornburg, parce que, de ce point, le maréchal Bernadotte pourrait agir sur la gauche de l'ennemi, en même temps que le maréchal Davout tomberait sur ses derrières par Apolda. Par suite, l'affirmation qu'en exécutant cette marche, Bernadotte obéissait à un misérable sentiment de jalousie, à un indigne désir de vengeance, est purement gratuite et sans excuse, puisqu'elle ne repose sur rien et touche à l'honneur.

« Le maréchal Bernadotte emmenait même une division de dragons, qui avait été détachée de la réserve de cavalerie, pour seconder le premier et le troisième corps, et dont il ne lui appartenait pas de disposer exclusivement. »

Rien n'est plus faux, et quand on écrit l'histoire de cette façon, il n'est pas difficile de

i.e oi:\i:h m. di pont

trouver des raisons pour accabler les hommes qu'on déteste. Nous venons de dire, à propos des mémoires de Rapp, que la [\K division de dragons (général Sahuc), attachée, le 12 octobre, au 3e corps uniquement, fut rappelée le lendemain au soir par Murât, qui lui ordonna de se porter sur Naumbourg. Pendant toute celte campagne, le ior corps n'eut pas d'autre cavalerie que ses deux régiments de hussards et son régiment de ebasseurs, et c'est seulement le 1 3 janvier 1807, que la division Sahuc fut mise à la disposition du prince de Ponte-Corvo. — Nous avons dit ce qu'il faut penser de la lettre de l'Empereur, du 2 3 octobre, citée par M. Thiers comme un argument péremptoire en faveur de ses allégations.

Enfin M. Thiers, parlant de l'étonnement éprouvé par Napoléon lorsqu'on vint lui annoncer la victoire remportée par Davout, écrit :

« Il se refusait d'abord à croire tout ce qu'on lui mandait, parce qu'une lettre du maréchal Bernadotte, pour excuser par un mensonge une conduite impardonnable, lui disait que le maréchal Davout avait à peine neuf à dix mille hommes devant lui. »

Quand on accuse un maréchal de France de mensonge, c'est-à-dire d'un acte vil par excellence, on doit donner la preuve. Où donc est la lettre de Bernadotte, dont parle M. Thiers ? Qui l'a vue ? — Comment M. Thiers n'a-t-il pas craint que son accusation ne se retournât contre lui ? Et que deviendrait l'histoire, si l'on ne s'élevait avec indignation contre de semblables procédés ?

Le général baron de Marbot, qui se trouvait à Iéna auprès du maréchal Augereau, en qualité de lieutenant aide de camp, a porté sur le maréchal Bernadotte un jugement tellement erroné, qu'on n'arrive pas à s'expliquer comment des gens de cœur, braves et loyaux soldats, ont pu être dans une aussi grande ignorance des faits. Il s'exprime ainsi :

« Dès le point du jour du 1^, les deux maréchaux français connurent quelles forces supérieures ils allaient combattre; tout leur faisait donc un devoir d'agir avec ensemble. Davout, en comprenant la nécessité, déclara qu'il se placerait volontiers sous les ordres de Bernadotte ; mais celui-ci, comptant pour rien les lauriers partagés, et ne sachant pas se sacrifier aux intérêts de son pays, voulut agir seul, et sous prétexte que l'Empereur lui avait ordonné de se trouver le i3 à Dornburg, il voulut s'y rendre le i/j, bien que Napoléon lui écrivît dans la nuit que si par hasard il était encore à Naumbourg, il devait y rester et soutenir Davout. Bernadotte, ne trouvant pas cette mission assez belle, laissa au maréchal Davout le soin de se défendre comme il le pourrait ; puis, longeant la Saale, il se rendit à Dornburg, et bien qu'il n'y trouvât pas un seul ennemi, et que du haut des positions qu'il occupait il vît le terrible combat soutenu à deux lieues de là par l'intrépide Davout, Bernadotte ordonna à ses divisions d'établir leurs bivouacs et de faire tranquillement la soupe ! . . . En vain les généraux qui l'entouraient lui reprochèrent-ils son inaction coupable, il ne voulut pas bouger ! . . . »

Après tous les détails que nous avons donnés sur ces événements nous nous contenterons de dire que tout, dans le récit du général de Marbot, est absolument contraire aux faits ; il renferme, pour ainsi dire, autant d'erreurs que de mots.

Les Mémoires du Duc de Rovigo semblent en opposition constante avec la vérité.

Nous en montrerons le caractère en étudiant la campagne de 1808, en Andalousie. Pour ce qui concerne le maréchal Bernadotte et son rôle dans la journée du i4 octobre 1806, nous citerons seulement les lignes suivantes, qui donnent la mesure du reste du récit :

« Ce maréchal (Davout) éprouva les mômes obstacles pour avoir de la cavalerie (pendant la bataille d'Auerstedt) : enfin ses aides de camp portèrent des ordres à plusieurs divisions de cavalerie, pour venir le joindre de suite, attendu que le péril était imminent ; Bernadottc les retint et les empêcha d'aller prendre part à l'action. »

Il n'y a rien à répondre à de pareilles élucubrations ; nous renvoyons simplement aux documents que nous avons cités et qui établissent que le maréchal Bernadotte resta complètement étranger aux mouvements exécutés par les divisions de cavalerie, le i3 et le i4 octobre.

Dans la « Correspondance du Maréchal Davout » , est insérée une note où il est dit :

« Vainement pendant la journée, au plus fort du combat, Davout lui avait envoyé un de ses officiers pour le prévenir de la gravité de l'affaire et pour lui dire qu'il n'avait plus de réserves : Bernadotte avait répondu par une gasconnade et n'avait pas bougé. »

C'est inexact, puisque le lieutenant de Trobriand n'alla trouver le prince de Ponte- Corvo qu'au moment où l'armée prussienne, complètement battue, était « en pleine retraite », et qu'il ne demanda le concours du prince que pour la poursuite de l'ennemi.

Le lieutenant de Trobriand s'est plaint d'avoir été assez mal accueilli par le prince de Ponte-Corvo, lorsqu'il alla le i4 octobre à Apolda, lui demander son concours pour la poursuite des Prussiens. Il est notoire que le maréchal Bernadotte était d'un abord facile, gracieux, et d'une courtoisie parfaite. Le général baron Lejeune dit qu'il fut reçu par lui, « avec cette amabilité qui le distinguait et qui lui attirait tous les cœurs. » Nous avons dit comment, loin d'être jaloux des beaux faits d'armes du général Dupont, il s'efforça de les faire valoir, et prodigua à son glorieux divisionnaire les marques d'estime et d'affection. — D'autre part, les témoignages s'accordent pour montrer le maréchal Davout sous un aspect très différent, et sans s'arrêter autrement à ce qu'en ont dit d'excessif le général Thiébault et le duc de Baguse, on peut croire que l'illustre vainqueur d'Auerstedt était, au moins dans le service, de manières très rudes, souvent brutal et ne ménageant pas les mots violents, les épithètes malsonnantes. — Il est donc permis de supposer que l'aide de camp Trobriand avait pu être impressionné par le langage de son chef, et que se trouvant en présence de l'ennemi du maréchal Davout, il présenta sa requête sous une forme assez insolite pour que le maréchal d'Empire, à qui elle s'adressait, le prît de haut avec un simple lieutenant.

Ce qui est hors de doute, c'est qu'au moment où le lieutenant de Trobriand joignit le maréchal Bernadotte, l'armée prussienne était en pleine retraite depuis plus d'une heure, et qu'il ne pouvait plus être question que de ramasser des fuyards, des trophées. Devant une demande qu'il déclara plus tard lui avoir été présentée d'une façon peu convenable, le maréchal put se rebiffer, mais, encore une fois, il ne s'agissait pas, comme on Ta écrit, d'aller au secours d'un collègue en péril. « Je suis Gascon, dit Bernadotte à Bourrienne, mais il (Napoléon) l'est encore plus que moi. J'ai pu être piqué de recevoir presque des ordres de Davout ; mais j'ai fait mon devoir. »

38o LE GÉNÉRAL DUPONT

Il n'est personne qui ne convienne de la violence extrême de Napoléon, de son peu de souci delà vérité lorsqu'il était personnellement en cause, et pourtant, son jugement, sou vent passionnée! injuste, a suffi pour entraîner l'opinion et pour faire sombrer des hommes de grand mérite, dont le seul tort était de s'être trouvé en travers de son chemin. C'esl ainsi que, dans un ouvrage tout récent, le rôle de Bernadotte, au moment d'Iéna. est, contrairement aux faits, apprécié de la façon suivante :

« Il formait avec Davout la droite de l'armée, en face de Brunswick cl de Mollendorf ; Napoléon, à leur gauche, faisait face au prince de Hohenlohe. Davout, quelques heures avant la rencontre prévue, vint trouver son collègue et réclama son concours pour le lcn demain ; Bernadotte, s'appuyant sur la lettre des ordres qu'il avait reçus du quartier général, fit une réponse évasive. A en croire Napoléon, il aurait émis In prétention singulière de passer à travers les lignes de Davout et d'aborder le premier l'ennemi, sous prétexte que son corps figurait le premier sur les états de l'armée. En tout cas, il resta à portée de l'action sans y prendre part, pendant que Davout et ses trois divisions disputaient puis enlevaient à force de ténacité et d'héroïsme le champ de bataille d'Auerstadt à des forces bien supérieures en nombre. A quatre heures et demie un aide de camp de Davout, Trobriand, vint solliciter le prince de Ponte-Corvo de précipiter la victoire en achevant la poursuite de l'ennemi ; il le trouva achevai au milieu de ses soldats au repos et n'obtint de lui que ces mots au milieu de force jurons : « Dites à votre maréchal qu'il peut être tranquille et que je veille... » En donnant, dès le matin, ses ordres de marche, Bernadotte eût rendu moins longue, moins meurtrière l'heureuse défensive de son collègue ; en n'intervenant que fort tard dans la soirée, il changea seulement la direction de la fuite des Prussiens culbutés sur sa gauche à Iéna. A neuf heures, afin de dégager sa responsabilité, il écrivit au quartier général qu'il se trouvait sur les derrières de Brunswick, qu'il avait ainsi aidé Davout et complété son succès. Le surlendemain, il se hasarda à dire à Berthier, pour toute justification, qu'il avait dû ne pas tenir compte du message de Trobriand, présenté sous une forme trop vive et peu respectueuse.

« On a, vu dans cette immobilité calculée, le résultat de ses sentiments particuliers contre Davout. On a rappelé la dénonciation portée jadis au Premier Consul par Davout contre ses menées politiques ; on a parlé de je ne sais quelle altercation antérieure entre eux dans un salon de Paris. Bernadotte aurait donc cédé à la tentation de Venger une querelle privée devant l'ennemi. Maintes fois, depuis, on vitse reproduire autour de Napoléon les conflits sur le terrain et les refus de concours. En Espagne et en Portugal, de propos délibéré, Victor manque à Ney, Soult à Masséna, Suchet à Gouvion Saint-Cyr ; Junol ne secourt pas Ney en Bussie, Saint-Cyr ne rejoint pas Vandamme en Bohême. A Auerstadt, Bernadotte leur avait donné l'exemple à tous (i). »

A cet exposé nous répondrons :

Bernadotte ne formaitpas avec Davout la droite de l'armée; le Ier et le 3e corps qui, dans la marche de la Grande Armée sur la Saale, constituaient le centre avec la réserve de cavalerie et la Garde, avaient été envoyés, après le 10 octobre, dans des directions différentes.

(i) Bernadotte, Napoléon et les Bourbons, par Léonce Pingaud, correspondant de l'Institut (iqoi).

HALLE 38l

Le ii, l'Empereur avait porte Murât et Bernadoltc sur Géra ; le 12, Davout, prenant la tète du centre, s'était dirigé sur Naumburg; enfin, le i3, Napoléon, serrant ses forces sur sa gauche, à loua , pour livrer bataille, avait laissé Davout à sa place et rappelé Bemadotte à Dornburg pour former son centre.

Davout ignorait qu'il fût en présence de Brunswick et de Mollcndorf, et Napoléon pensait avoir la plus grande partie des forces prussiennes devant lui, à Iéna.

Dans la visite cpie le maréchal Davout fit au prince de Ponte- Corvo, le i4 octobre, à 3 heures et demie du matin, il se borna à communiquer au commandant du Ier corps l'ordre qu'il venait de recevoir de l'Empereur, et dont nous avons donné la teneur, et il lui demanda ce qu'il comptait faire. Le maréchal Bernadotte ne fit pas de réponse évasive ; il déclara nettement qu'il allait partir pour Dornburg, se conformant ainsi aux intentions manifestes de Napoléon. Nous ne saurions trop répéter que Davout n'avait pas qualité pour détourner le Ier corps de la destination indiquée par l'Empereur, à un moment surtout où rien ne faisait prévoir que le 3e corps dût courir un grave danger dans sa marche sur Apolda.

Nous avons montré que le maréchal Bernadotte mit ses troupes en marche sur la route de Naumburg à Dornburg, par la rive droite de la Saale, et qu'il ne fut jamais question pour lui de franchir celte rivière à Kôsen. Il n'eut donc pas, — quoi qu'ait pu dire Napoléon, fort peu soucieux de la vérité historique, — l'occasion d'émettre l'inepte prétention de passer à travers les troupes de Davout pour prendre la tète du mouvement par Rosen.

Le maréchal Bernadotte ne resta pas à portée de l'action sans y prendre part. Il marcha, sans s'arrêter, le plus rapidement possible, et fut retardé, comme nous l'avons exposé, par un brouillard intense et par les difficultés du défilé de Dornburg ; le général Dupont écrit qu'il resta, ce jour-là, quinze heures à cheval, et qu'il ne put arriver à Apolda qu'à onze heures du soir ; l'artillerie n'avait pu suivre.

Il n'est pas exact que le prince de Ponte-Corvo ait omis de donner ses ordres dès le matin. Il les donna si bien, que les instructions de l'Empereur lui ayant été communiquées à 3 heures et demie du matin, les troupes du ior corps se mirent en marche à 4 heures, et il est avéré que les difficultés rencontrées sur la route, et dont le récit que nous réfutons ne fait même pas mention, empêchèrent seules le maréchal Bernadotte d'arriver de bonne heure à Apolda.

Nous avons dit ce qu'il convient de penser de l'incident ïrobriand, et combien il est étrange de prétendre condamner un maréchal de France sur la seule lettre d'un lieutenant, produite pour la première fois cinquante-cinq ans après les événements. De même ne saurait-on écrire l'histoire avec des bulletins, des mémoires, dont les meilleurs sont si souvent inexacts qu'il importe de n'en user qu'avec une extrême réserve. — Sainte-Beuve a dit, qu'en France, un joli mot a toujours chance de l'emporter sur un raisonnement. Il en est de même, hélas! des légendes, des historiettes, qui n'ont aucune base sérieuse et que nous invoquons si facilement, quand elles cadrent avec nos passions, pour déprécier les hommes et dénaturer les faits.

C'est ainsi qu'à la date du 18 janvier 190a, nous trouvons sous la plume d'un écri-

382 LE GÉMÉRAL DUPONT

vain distingué, niais mal renseigne', les lignes suivantes : « A Aucrstaedt, il (Bernadotte) est tout près d'avoir trahi plus qu'à moitié, car il ne tient pas à lui, à son abstention tenace, que Davout ne soit écrase par les forces supérieures du roi de Prusse. Davout dénonce à l'Empereur le « misérable Pontc-Corvo » ; Napoléon songe à le faire traduire devant un Conseil de guerre. Bernadotte se rachète un peu à Halle, où il met en déroute le prince de "Wurtemberg ; à Liibeck, où il force Blticher à capituler; à Spandau, où il paie son succès d'une blessure. Mais à Eylau son inaction prête encore à de fâcheux commentaires ». (i)

Bien de tout cela n'est exact. La vérité est que, dans la manœuvre d'Iéna, Napoléon n'ayant pas imaginé que l'armée prussienne pourrait se fractionner en deux grands groupes indépendants au moment de lui livrer bataille, il se trompa, comme il l'avait fait à Ulm, mais ne voulut pas en convenir, et s'efforça, en altérant les faits et en exploitant habilement certaines apparences, de rejeter toute la responsabilité de son erreur sur Bernadotte, qui n'avait fait que lui obéir, comme il l'exigeait impérieusement, brutalement, en toutes circonstances. Au fond, c'est le même procédé que nous retrouverons à Bavlen : l'Empereur outrage, accuse de trahison, d'infamie et crée la légende destinée à déshonorer un innocent ; et voulant que son verdict reste, il supprime toute discussion, toute explication, et enlève à celui qu'il tare à tout jamais, la possibilité de se défendre. Bernadotte ne comparaîtra pas plus devant un Conseil de guerre, que Dupont ne sera déféré à la Haute-Cour; grâce à cette lactique, il deviendra le « misérable Ponte-Corvo », comme le glorieux Dupont, taxé de lâcheté, sera, pour les générations de tout un siècle, un homme digne de tous les mépris. De tels actes ne sauraient échapper au jugement de l'histoire. — Faisons aussi remarquer que le beau fait d'armes de Halle appartient tout entier à Dupont et non pas à Bernadotte, et que le maréchal fut blessé d'une balle au cou, quatre mois après Eylau, à Spanden, sur la Passarge, et non pas à Spandau. Quant à la conduite du prince de Ponte-Corvo au moment d'Eylau, elle fut, comme nous le démontrerons, d'une correction absolue, et s'il y eut, à ce sujet, « de fâcheux commentaires », ils ne purent provenir que d'hommes ignorants ou de mauvaise foi.

Dans le Journal des Débals du 18 juin 1902, nous trouvons le jugement suivant, porté sur le rôle militaire du maréchal Bernadotte pendant les campagnes de Prusse et de Pologne : « Le jour d'Auerstaedt et d'Iéna, il reste immobile entre les deux champs de bataille, refuse de secourir Davout qui, presque sous ses yeux, se bat contre des forces trois fois supérieures. A Eylau même jeu : il n'intervient pas dans l'action, faute d'ordres, assuret-il » (2). — Il y a, dans cette appréciation autant d'erreurs que de mots. Le i[\ octobre 1806, le maréchal Bernadotte n'est pas resté un seul instant immobile. Il a quitté Naumburg à 4 heures du matin, se dirigeant sur Dornburg, conformément aux ordres de l'Empereur, et il est nettement démontré que son retard fut dû uniquement aux difficultés inouïes et imprévues qu'il rencontra au passage de la Saale, à Dornburg,

(1) Un Cadet de Gascogne, par M. Alfred Rambaud, membre de l'Institut (Revue Bleue). (a) Bernadotte d'après un Livre récent (Léonce Pingaud), par Emile Uaumant.

TTALLF, 383

obstacles dont Napoléon et les historiens, même les pins récents, se sont bien gardés de dire un mot.

Il n'est pas exact que Bernadotte ait -refusé de secourir Davout, et jamais on n'a pu fournir l'ombre d'une preuve à l'appui de cette assertion ; il n'a fait qu'obéir, et nous prouvons qu'à la Grande Armée, les maréchaux, tenus en bride par la main de fer de Napoléon, n'osaient prendre la moindre initiative, dans la crainte, comme dit Lannes la veille d'Iéna, de contrarier les intentions de Sa Majesté. Chacun d'eux obéissait à l'Empereur, et à l'Empereur seulement, et aucun ne se fût laissé influencer par les sollicitations d'un collègue. Nous avons déjà dit qu'à Coburg, au début de la campagne, Augereau, ne recevant pas d'ordres, resta deux jours sans bouger, pendant que Lannes, son collègue de l'aile gauche, abordait l'ennemi avec son seul corps d'armée et eût pu, comme Davout, se heurter à des forces supérieures.

A Eylau, Bernadotte continua, en effet, le « même jeu », qui consistait à obéir, de sorte que le jour où se livra cette grande bataille, il était fort loin du théâtre de l'action, et que personne ne comptait sur lui. Sa conduite pendant la campagne de Pologne lui valut de la part de Napoléon les éloges les plus flatteurs.

Dans son Histoire du Consulat et de l'Empire, M. Thiers avance, comme nous l'avons précédemment mentionné, que le maréchal Davout connut par quelques prisonniers, dans la soirée du i3 octobre, l'approche de la Grande Armée du Roi, marchant de Weimar sur Naumburg. Celte thèse ayant été reprise tout récemment, sans davantage de preuves, dans une étude due à un officier supérieur (2), nous croyons devoir dire notre sentiment à ce sujet. — Après avoir constaté que « le maréchal Davout, croyant marcher au combat général, va se heurter seul et à V improviste contre le gros des forces prussiennes », le commandant Thélard dit que le maréchal sut, le i3 au soir, par un déserteur des gardes du corps prussien, que l'armée du Roi s'avançait vers Kôsen, et il écrit : « Le maréchal fut donc averti, le i3 au soir seulement, qu'il était en présence de l'armée principale, en même temps qu'il recevait l'ordre de l'Empereur que nous avons donné plus haut. Ses trois divisions étaient bivouaquées au Sud de Naumburg, entre Alt et Neu-Flemingen, à 8 kilomètres du général Schmettau. — Il envoya tout de suite un escadron et deux bataillons du 25e, sous le commandement du colonel Cassagne, occuper le pont de Kœsen pour assurer son débouché, puis il fit demander à Bernadotte son concours. Le prince de Ponte-Corvo insista pour passer le premier ; Davout lui ayant fait observer avec raison qu'il avait déjà des troupes engagées et qu'il ne pouvait scinder son corps d'armée, le chef du ior corps répondit qu'il allait chercher un passage en remontant la rivière, ce qui, d'ailleurs, était conforme aux ordres de l'Empereur lui indiquant Dornburg comme objectif de sa marche. — Le maréchal Davout comprit qu'il ne devait compter que sur ses trois divisions. »

Tout semble démontrer que le maréchal Davout ignora, jusqu'au moment même où il ahorda l'ennemi, le matin du i4 octobre, la véritable situation des choses. S'il eût connu l'approche de l'armée principale des Prussiens « en même temps qu'il recevait l'ordre de l'Empereur », c'est-à-dire à 8 heures du soir (heure indiquée dans la lettre de Bernadotte

(1) Les Causes d'un Désastre militaire, par le commandant Thétard.

384 ,K GÉMÉHAL DDPOMT

au major général), son devoir strict, évident, eût été de prévenir au plus vite Napoléon, qui, dans la persuasion où il était d'avoir devant lui le gros des forces ennemies, appelait vers léna tous ses corps d'armée, à l'exception du .'}''. Ainsi averti \ers minuit, l'Empereur eût pu encore prendre des dispositions utiles pour la journée du il\, donner des ordres précis à Bernadotte et employer à une démonstration sur les derrières de l'armée du Roi les troupes qui ne furent pas utilisées dans la bataille d'Iéna, tandis que, ne soupçonnant pas le fractionnement de l'armée prussienne en deux grands groupes, il voulut avoir sous la main cinq corps d'armée, la garde et la réserve de cavalerie pour combattre !\o ooo hommes, laissant Davout se heurter, avec son seul 3" corps, contre les 5/j ooo hommes de l'armée du Roi. Et il prévoyait si peu le danger auquel le maréchal Davout allait être exposé, qu'à 10 heures du soir, le i3, il lui envoyait un ordre, qui parvint à Naumburg à 3 heures du matin, par lequel il lui enjoignait de se porter, par Apolda, sur les derrières de l'armée qu'il allait attaquer de front et qu'il supposait la seule existante.

Si le maréchal Davout, après avoir envoyé, le i3 au soir, à l'Empereur, son rapport si rassurant, eût appris l'approche de la grande armée prussienne, il eût compris le danger qui le menaçait, cl alors c'est vers l'Empereur qu'il se fut immédiatement tourné, pour le mettre au courant et lui demander des renforts et des ordres. Le silence absolu du maréchal, l'ignorance complète où resta .Napoléon pendant toute la journée et une partie de la nuit du i/j qu'il eût été livré une bataille quelconque à Àuerstedt, prouvent clairement que ni dans la soirée du i3, ni dans la nuit qui suivit, nul ne soupçonna que l'armée du Roi se dérobait à la bataille et marchait sur Naumburg, en se couvrant de l'écran des [\o ooo hommes du prince de Hohenlohe. Dans ces conditions, il était naturel que l'Empereur ramenât à Dornburgle maréchal Bernadotte, et laissât le maréchal Davout, avec son seul corps d'armée, pour tomber, par Apolda, sur les derrières de l'ennemi. Tout ce qu'on a écrit de différent n'est que du roman, imaginé pour prouver l'impeccabilité du génie de Napoléon, en sacrifiant le maréchal Bernadotte, comme il fut fait pour Murât à Ulm et en Espagne, et pour Dupont à Baylen.

Faisons aussi remarquer combien il est invraisemblable que Davout ait demandé à Bernadotte son concours, dans la soirée du i3, et qu'il se soit alors élevé entre les deux maréchaux une question de préséance, puisque tous deux ne pouvaient songer à se mouvoir avant d'avoir reçu les ordres annoncés par la lettre de 3 heures de l'après-midi et qui ne parvinrent à Naumburg qu'à trois heures du matin, le i4-

Résumant les considérations qui précèdent, nous dirons, sans prétendre autrement apprécier la personnalité du maréchal Bernadotte, que s'il avait reçu l'ordre d'appuyer le maréchal Davout dans la journée du i4 octobre 1806, il l'eût ponctuellement exécuté; mais, cet ordre, il ne le reçut point ; l'Empereur, qui pouvait le donner, non seulement ne le donna pas, mais manifesta le désir que le commandant du ier corps se trouvât, le 1 4 , à Dornburg, loin de Davout, comme il le lui avait prescrit le matin du i3.

Le il\ octobre, pendant que l'Empereur, couronnant ses habiles manœuvres par une

halle 385

grande bataille, taillait en pièces, à léna, le corps de Hohcnlohc augmenté des Saxons et du corps de Rûchel, le maréchal Davout soutenait, à Auersledt, avec le 3° corps, une lutte disproportionnée el infiniment glorieuse contre une armée de 54 ooo hommes (î), commandée par le Roi de Prusse en personne, et lui faisait subir une déroule complète.

Cette victoire, Napoléon ne voulut jamais la reconnaître. Pour lui, — el le 5° bulletin le démontre amplement, — tout en louant hautement la belle conduite du maréchal Davout et de ses troupes dans la journée du i4, il n'admit pas qu'il y ait eu, ce jour-là, d'autre bataille que celle d'Iéna, dont l'affaire d'Auerstedt était simplement un incident, un glorieux épisode. C'est ainsi que, dans le 5e Bulletin, il dit : « A noire droite, le corps du maréchal Davout faisait des prodiges. » Il mêle les pertes subies dans les deux actions, ainsi que les trophées conquis, el pourtant quatre lieues séparent léna du champ de bataille du 3'; corps, et ce n'est que par un aide de camp du maréchal Davout que Napoléon eut connaissance de la glorieuse bataille livrée auprès d'Eckarlsberga sur la position d'Auerstedt.

« En effet, dit le général de Ségur, deux heures plus lard, un officier de Davout, Bourck, vint encore le réveiller. Il lui apprit la victoire d'Auerstedt : victoire tellement à part de celle d'Iéna. quoique simultanée, que, huit et dix heures même après la fin de celle-ci, l'Empereur l'ignorait, s'en enquérait, et n'en avait même pas entendu le bruit. Il ne faut pourtant pas s'étonner si, dans son bulletin du lendemain, il se plut à confondre cette victoire avec la sienne. C'était surtout à Auerstâdt et devant un seul de ses lieutenants, que, trois fois plus nombreuse, l'élite des forces prussiennes, avec ses généraux les plus renommés, ses Princes et son Roi lui-même, venait d'être anéantie, tandis que, à léna, l'Empereur, aussi fort que l'ennemi, ne se trouvait avoir vaincu que deux lieutenants qu'il avait surpris séparés du reste. La gloire était trop disproportionnée pour qu'il en convînt aux yeux des peuples, lui qui vivait surtout de gloire ! On verra que moins gêné par la politique, il fut plus vrai dans ses paroles, et plus juste dans ses éloges et dans sa reconnaissance... Ce jour-là (iô octobre), son premier soin avait été de dicter le bulletin de sa victoire. Davout y fut comblé des plus grands éloges, mais l'exactitude des faits y fut altérée; il n'y fut question que d'une bataille, et il y en avait eu deux. L'Empereur y sembla avoir eu le plus à vaincre, tandis que c'était tout le contraire » (2). — Rappelons aussi que lorsque Napoléon passa le 3e corps en revue, sous les murs de Berlin, il félicita les soldats de l'intrépidité qu'ils avaient montrée à la bataille d'Iéna.

Cependant les troupes prussiennes s'enfuyaient de toutes parts, éperdues, dans un inexprimable désordre, les unes vers Weimar el Erfurt où elles ne tardèrent pas à être

(1) Le lieutenant-colonel von derGoltz porte à 5oooo liommcs l'effectif de l'armée prussienne à Àuerstedt, défalcation faite de l'avant-garde du duc de Weimar qui ne se trouva pas à la bataille ; il dit que l'armée de Ilohcnlohe comptait 4o 000 hommes, y compris l'avant-garde du prince Louis et le corps de Tauenzien, et que le général Rûchel avait l5 ooo hommes. — Le lieutenant-colonel Foucart, comptant les bataillons prussiens à 700 liommcs et les escadrons à 120 chevaux, estime que l'armée du Roi était de 54 000 hommes, celle de Hohenlohe de 44 000 hommes et le corps de Riichcl de 28 000 hommes en y comprenant l'avantgarde du duc de Weimar.

(2) Mémoires </« générai comte de Ségur.

Le &ÉNÉRAL Dupo.nt. a5

capturées, les autres dans la direction du Nord, \ers l'Elbe et Magdebourg. Napoléon, dont le génie excellait surtout à tirer de la victoire un parti maximum, donna immédiatement les ordres nécessaires pour que tous les détachements ennemis fussent poursuivis à outrance.

Le corps de réserve de l'armée prussienne, sous les ordres du prince Eugène de Wurtemberg, fort d'environ 25 mille hommes de troupes fraîches, et venant de Magdebourg, s'était avancé jusqu'à Halle, où il avait pris position afin d'offrir un point de ralliement aux corps échappés aux grands désastres d'Iéna et d'Auerstedt.

Dans la nuit même qui suivit la bataille d'Iéna, le maréchal Bernadotte, après avoir rendu compte à l'Empereur de son arrivée à Apolda, avait écrit au Major général la lettre suivante :

Apolda, i<i octobre 1806, g heures du soir.

Prince, j'ai prévenu directement l'Empereur de mon arrivée à 4 heures de l'après-midi sur les hauteurs d'Apolda, avec ma cavalerie légère et la division Rivaud. J'ai exposé à S. M. les obstacles qui m'avaient empêché d'y <Mrc rendu avec toutes mes troupes. Le chemin de Naumburg à Dornhurg a deux défilés ; le dernier surtout, celui de Dornburg, après le passage de la Saale, pour monter sur les hauteurs, peut être comparé à un passage des Alpes. \ous en aurez une idée en apprenant que les dragons, seuls, ont mis 6 heures pour le monter.

Nous nous trouvions absolument sur les derrières de l'ennemi et débordant toutes les troupes que le maréchal Davout avait à combattre, de manière qu'il a été dégagé de très bonne heure par notre mouvement.

L'ennemi nous a laissé environ 200 prisonniers, dont un officier d'état-major, et deux pièces de canon.

J'espère que cette nuit les divisions Dupont et Drouet m'auront rejoint ; je me mets en route demain sur Buttelstedt où l'on assure que l'ennemi s'est retiré.

Les prisonniers nous rapportent que le Roi lui-même a commandé la charge et que le duc de Brunswick a été blessé ; après l'affaire le Roi paraissait très abattu.

Il suffit de rapprocher cette lettre du Journal des Marches de la division Dupont, pour voir qu'elle décrit exactement la situation.

Avant de quitter Apolda, le maréchal Bernadotte reçut les instructions de l'Empereur, ainsi qu'il suit :

Le Major Général au Maréchal Bernadotte.

Iéna, i5 octobre 1806, 5 heures du matin.

L'Empereur, M. le Maréchal, ordonne que vous vous portiez sur Neustadt, Reussdorf et Seena, qui est un débouché de la route de Weimar à INaumburg, et où il y a un embranchement du chemin qui conduit sur Magdeburg par Nebra et Qucrfurt.

Si vous avez un bon chemin pour vous rendre à Neustadt et que vous y arriviez de bonne heure, vous ferez sûrement un grand nombre de prisonniers. L'Empereur pense que vous êtes assez fort pour donner tête baissée sur tout ce qui voudra résister. Il n'y a rien de ce côté qui ne doive être battu par votre corps d'armée.

Le maréchal Davout reçoit l'ordre de se rendre à Naumburg; vous vous mettrez en communication avec lui.

Lorsque cet ordre fut expédié, l'Empereur pensait encore avoir eu devant lui la ma-

jeure partie de l'armée prussienne et il ignorait la belle victoire remportée à Aucrsledt par le 3e corps sur la principale armée, commandée par le roi de Prusse en personne. Le premier rapport, qui lui fut apporté par un aide de camp du maréchal Davout, ne laissait aucun doute sur l'importance de la bataille ; il était ainsi conçu :

Le Maréchal Davout à l'Empereur.

Au bivouac d'Auersliidt, i/j octobre 1806.

J'ai l'honneur de rendre compte à V. M. qu'en débouchant de kosen, j'ai trouvé à un quart de lieue l'ennemi tpii était en marche pour s'emparer lui-même de ce débouché. La bataille s'est engagée de suite; elle a été sanglante et disputée. Le roi de Prusse, le duc de Brunswick et le maréchal de Mollcndorf et plus de 60000 hommes ont disputé la victoire à votre 3e corps; elle nous est restée ainsi eme presque toute l'artillerie ennemie. Le nombre des prisonniers n'est pas très considérable, le peu de cavalerie que j'avais, qui a fort bien servi du reste, n'ayant pas été suffisante pour pouvoir profiter des succès de l'infanterie. Le grand-duc de Berg avait retiré la veille la division do dragons Sahuc.

Y. M. a perdu beaucoup de braves, parmi lesquels je citerai le général Debilly, les colonels Vergés, Iligonet, Yiala, Micolasct plusieurs autres blessés. Plusieurs régiments ont perdu la plupart de leurs officiers : le nombre des blessés est très considérable.

Le duc de Brunsw ick a été grièvement blessé à la tête ; on regarde sa blessure comme mortelle.

Des généraux prussiens ont été blessés. Parmi ces derniers on compte le prince Auguste, oncle du Roi.

Les deux frères du Roi se trouvaient à cette bataille ; les gardes à cheval et à pied ont beaucoup souffert.

Les cartouches manquant, les corps étant très affaiblis, j'ai pris position vers les 7 heures du soir. Cette nuit on remplacera les cartouches, on mettra les armes en état et demain nous serons prêts à exécuter les ordres de V. M.

Je dois citer avec le plus grand éloge la conduite des généraux Friant, Gudin et Morand... Le général Daultanne s'est fait distinguer de toute l'armée.

Ces jours-ci j'aurai l'honneur d'adresser à V. M. les détails nécessaires pour lui faire connaître la brillante conduite de tous ses officiers et soldats.

L'ennemi parait s'être retiré du côté de Weimar.

11 résulte clairement de ce rapport que ce fut le Grand-Duc de Berg qui retira la division de dragons Sahuc (4e de la réserve), placée le 12 en soutien, à la hauteur de la 20 division du 3e corps ; le prince Murât avait seul qualité pour lui donner des ordres, et Ton ne s'explique pas comment M. Thiers a pu accuser le maréchal Bernadolte d'avoir, sans autorisation, disposé de cette division, dans le but de diminuer encore les forces déjà insuffisantes dont disposait le maréchal Davout. Le célèbre historien a, comme nous l'avons prouvé, apprécié de la manière la plus fausse le rôle du prince de Ponte-Corvo, lors des événements d'Iéna et d'Auerstedt.

La situation étant ainsi connue au quartier impérial, le Major général écrit une seconde lettre au maréchal Bernadotte pour lui prescrire de se mettre à la poursuite du « corps qui a été opposé au maréchal Davout ». Pour l'Empereur, il a battu à léna l'armée prussienne,

,')iSS LE GÉNÉRAL ni POU I

cl le maréchal Davout n'a triomphé que d'un corps (i). La lettre du maréchal lierthicr est ainsi conçue :

Iéna, l5 octobre 1806, 10 heures du matin.

L'aide de camp du maréchal Davout qui vous porte cette lettre, M. le Maréchal, vous fera connaître ce qui lui est arrivé hier; cela nécessite de vous mettre à la poursuite du corps qu'il a combattu.

L'ordre que je vous ai envoyé, il y a deux heures, parait à l'Empereur prévenir ce que vous devez faire ; cependant vous êtes le maître de manœuvrer comme les circonstances vous l'indiqueront. Faites le plus de mal possible à l'ennemi, ayant soin cependant d'attaquer le corps qui a été opposé au maréchal Davout, s'il était possible qu'il fût resté en position, ce qui serait la plus grande folie; dans ce cas, poursuivez vivement ce corps. Si, n'ayant été instruit que tard, des succès de la bataille d'hier, il avait hésité de se retirer et mis de l'incertitude dans son mouvement, détruisez-le.

Tenez-vous le plus possible dans une position à être le corps d'armée le plus près de Naumburg, hormis le maréchal Davout, de sorte que lorsque le mouvement de l'ennemi sera bien connu, vous soyez prêta vous porter sur l'Elbe et Berlin, pouvant, de votre position, vous porter en une journée sur Naumburg.

A cette date, l'intention de l'Empereur était que le maréchal Davout continuât à couvrir Naumburg, de façon à pouvoir toujours arriver à Leipzig et à l'Elbe avant l'ennemi.

Le maréchal Bernadotte atteignit Neustâdt vers onze heures du matin. Après avoir rendu compte au major général de la prise de 1 200 prisonniers, dont un bataillon entier de fusiliers de Ihlos, de !\ pièces de canon, d'une quarantaine de pontons et de beaucoup de caissons, il continua sa route et arriva dans l'après-midi à Bibra. — « La division Dupont se rendit le i5 à Bibra, situé à la croisière des routes de Naumburg à Querfurt et Nordhausen. Les troupes bivouaquèrent sur le plateau, laissant le village à un demi-quart de lieue du bivouac (2) ». — « La division de cavalerie marchait à la tête et sur les flancs des 3 divisions d'infanterie, elle poussa des reconnaissances jusqu'à Nebra. Les 3 divisions d'infanterie marchant tantôt en colonne, tantôt en bataille par régiment, s'établirent aux environs de Bibra. À celte journée de marche, un bon nombre de fuyards fut pris ainsi que canons, pontons et charrettes. — Le quartier général était à Bibra (3) ».

De Bibra, le maréchal Bernadotte écrit au Major général :

Quartier général à Bibra, iô octobre 1806.

J'ai l'honneur de vous prévenir que je suis arrivé cet après-midi à Bibra. J'ai aussitôt envoyé des détachements de cavalerie à .Nebra et Querfurt, à Laucha, à AViehe et à Bultstadt.

Tous les rapports confirment que les Prussiens se sont retirés sur Nordhausen en passant par Eisleben.

Comme il paraît que le prince de Ilohenlohe est maintenant trop éloigné pour que je puisse

(1) C'est ainsi que Bertbier félicitait le général Dupont, au nom du Premier Consul, du combat de Pozzolo, affaire où l'armée autrichienne comptait 20 000 hommes de plus que celle de Mêlas à la bataille de Marengo.

(2) Journal des marches et cantonnements de la division Dupont (Arch. Dupont).

(3) Journal des opérations du Ier corps d'armée.

riAi.r.E 889

l'atteindre, je resterai dans les environs de Nebra jusqu'à ce que vous m'ayez transmis de nouveaux ordres.

Un piquet de a5 chasseurs du 5° régim'ent a fait mettre bas les armes à 200 hommes de la garde du Roi qui escortaient une pièce de canon.

L'ordre de marche du Ier corps, pour la journée du 16 octobre, porte ce qui suit :

ORDRE DE MARCHE DU l6 OCTOBRE

Le Ier corps se mettra en marche à 9 heures précises pour se porter sur Nebra.

Le général Watier avec les 2e et 4" régiments de hussards ouvrira la marche; il enverra un détachement de 10 hommes et un ollicicr bien montés sur Freyburg, en passant par Balgstàdt, un autre de 2 5 hommes sur Querfurt, et un troisième de 10 hommes sur Heldrungen, non loin de l'embouchure de la Wipper. Ces détachements enverront toutes les heures jusqu'à 2 heures au général Watier des nouvelles de l'ennemi.

Le 5e de chasseurs marchera à un quart de lieue des 2 régiments de hussards.

La division Dupont suivra immédiatement, ensuite la division Rivaud et enfin la division Drouet.

Tout le monde marchera serré, et, autant que Caire se pourra sur le flanc de la route, afin de donner à l'artillerie plus de facilités pour avancer.

En arrivant, l'appel sera fait dans tous les corps. Il sera rendu compte de ceux qui manquent et des motifs de leur absence.

Le général de division, chef de l' état-major général, Signé : L. Bertiiier.

D'après les nouvelles que l'on a de l'ennemi, MM. les généraux sont prévenus que le corps d'armée se portera probablement à Querfurt.

Cet ordre de marche fut modifié ainsi qu'il suit :

Bibra, 16 octobre 1806.

Les colonnes, au lieu de se diriger de Bibra sur Nebra, d'après l'ordre donné, se rendront de ce premier endroit à Carsdorf passant par W eisser-Schwan, et de là directement sur Querfurt.

Signé : Léopold Berthier.

La division Dupont tenait la tête de la colonne d'infanterie. «La marche eut constamment lieu à travers champs. On était en colonne. Le maréchal prince de Ponte-Corvo ordonna de bivouaquer à Barnstâdt. Nous arrivâmes dans ce village à 4 heures du soir (1) ».

De Weisser-Schwan, à une lieue de Bibra, le maréchal Bcrnadolte rend compte au Major général qu'il envoie des partis dans toutes les directions, et qu'on vient de lui apprendre la présence du corps du prince de Wurtemberg dans les environs de Halle ; si cet avis se confirme, il marchera sur ce corps. Sa lettre est ainsi conçue :

Weisser-Schwan, à une lieue de Bibra, 16 octobre 1806, 10 heures du matin.

J'étais en route pour me porter sur Carsdorf et Querfurt, lorsque votre dépêche de ce matin m'a été remise. J'ai eu l'honneur de vous écrire hier que j'étais à Bibra, que le prince de Hohenlohc s'était retiré sur Nordhausen, et que l'armée du Roi se retirait du côté du Ilarz.

(1) Journal des marches et cantonnements de la division Dupont Arch. Dupont

3qO LE GENBBAL DUPONT

Déjà depuis hier la route de Weisscnsec à Halle est interceptée puisque j'ai des partis à Querfurl ; celle de Halle à Erfurt l'est déjà depuis hier matin 6 heures. J'aurai h midi des détachements à Heldrungen et sur la rive gauche de la Wippcr.

J'apprends que le corps du prince de Wurtemberg est dans les environs de Halle; j'enverrai ce soir pour le reconnaître ; si cet avis se confirme, je marcherai sur lui ; dans ce cas je prierai M. le maréchal Davout d'envoyer quelques partis de cavalerie sur Merseburg pour se lier avec moi. Si je suis informé que le prince de Hohenlohe, que l'on dit s'être retiré sur Nordhausen, veut se porter sur Halle, je me trouverai en mesure d'attaquer son liane droit dans sa marche.

Enfin, si je n'ai aucune nouvelle du prince de Hohenlohe ni du prince de Wurtemberg, et que j'entrevoie la possibilité de surprendre Magdeburg, je marcherai sur cette place en faisant 12 à i5 lieues dans la dernière journée. Dans ce dernier cas, j'aurai soin de vous donner sou\ eut de mes nouvelles,

P. -S. — C'est faute d'officier que je vous ai envoyé hier un maréchal des logis.

Arrivé à Qucrfurt, qui est à 6 ou 7 lieues au Sud-Ouest de Halle, le prince de Ponte- Corvo donne, pour la marche du lendemain, les instructions suivantes :

ordre

Quartier général à Querfurt, 16 octobre 1806.

Les divisions se tiendront prêtes à marcher demain à 2 heures du matin ; les généraux commanderont cpie tout le monde se trouve à son poste et que l'on marche bien en ordre et serré.

L'appel sera fait ce soir et demain matin avant de partir ; on rendra compte des hommes qui manquent.

Les chefs de corps veilleront à ce que les hommes fassent la soupe ; s'ils n'avaient pas de viande, les colonels feraient prendre et abattre des bœufs au camp.

MM. les généraux de division seront prévenus avant minuit delà route qu'ils prendront.

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