PLAN DE LUBECK
Le Général Dupoi*-
Sk.O.H;
Prieur el Dubois et
N0SSEWT1W, LUBECK [\-i-j
La capitulation du général Blûcher terminait la campagne de Prusse; un mois avait sufli à Napoléon pour anéantir la monarchie du grand Frédéric, et le 7 novembre, le grandduc deBcrg pouvait écrire à l'Empereur : « Sire, le combat finit, faute de combattants ».
Le Journal des marches et cantonnements de la Division Dupont donne, sur la prise de Lûbeck, les curieux détails suivants :
6 novembre. — La division se remit en marche à 3 heures dn matin, et continua sa marche sur Lûbeck. A peu près h mi-chemin, le général Dupont fut averti par le prince de Ponte- Corvo de se tenir en garde contre une colonne ennemie que l'on disait avoir élé coupée. Il prit position au village de Selmsdorf ; le 96e et le 32'' y appuyèrent leurs flancs ; le 9e se porta en avant en bataille. Pendant cette halte, qui dura au moins deux heures, un convoi de 3oo voitures, qui venait d'être pris, arriva au village. Le général y laissa une garde.
Les régiments se remirent en marche; à trois quarts de lieue environ, on aperçut cinq ou six bateaux sur un lac qui donne dans la Trave, à droite de la route cjue tenait la colonne. Le général Dupont et son état-major se portèrent sur la rive du lac qui est assez élevée, et parvinrent, à l'aide d'un banc de sable, à s'avancer près d'un des bâtiments. On lui fit signe d'amener. C'était mille Suédois qui attendaient un vent favorable pour mettre à la voile. Ils envoyèrent de suite un parlementaire et se rendirent prisonniers de guerre sur la promesse du général que les effets seraient conservés aux soldats et les chevaux et bagages aux officiers. Ils se préparaient à débarquer, lorsqu'une colonne prussienne parut, avec 4 pièces de canon, sur la rive opposée. Elle tira tantôt à mitraille sur les bâtiments, tantôt à boulets sur les trois pièces de la division, epic le général avait fait venir avec une compagnie de voltigeurs pour protéger le débarquement. Les malheureux Suédois, mitraillés par leurs anciens alliés, se jetèrent à l'eau, et comme les bâtiments étaient à une certaine distance de la plage, ils furent obligés, pour ne pas se noyer, de se tenir les uns aux autres et de faire la chaîne. Une cinquantaine d'entre eux furent blessés, quelques-uns tués. L'artillerie française démonta une des pièces prussiennes. Nous n'eûmes à regretter que 5 à 6 braves. Les Suédois arrivèrent le lendemain à Lûbeck, d'où ils fuient dirigés sur la France.
La division continuait de marcher en colonnes, formant la réserve du corps d'armée. Lorsque la fêle de colonne fut arrivée près du lac de Wakenitz, elle essuya quelques coups de canon de deux pièces placées à la sortie dite Hôxenthor. Le 9O'', que l'on fit ranger en bataille, eut quelques hommes hors de combat.
La porte dite Burgthor ,venait d'être emportée par la division du général Drouet. Celle du général Rivaud était entrée aussi, mais le feu continuait en ville ; il redoublait par moment, et tout disait cpie l'ennemi disputait encore le terrain avec vigueur.
Le général Blucher avait commis la défense de la ville à environ 5 000 hommes, répartis sur les remparts et aux avenues des portes. Lûbeck avait été démantelé ; les demi-lunes étaient effacées, les courtines ouvertes, les parapets généralement aplanis et convertis en promenades ; plus de ponts-levis, une simple rotonde à claire-voie servant de fermeture. Elle consistait en un mur à hauteur d'appui, sur lequel était établi un grillage en bois, maintenu d'espace en espace par des pilastres.
Telle était en outre la sortie de Burgthor. La courtine jusqu'au lac, le bastion de droite, la demi-lune avaient entièrement disparu, mais cette esplanade était battue à moins de 40 toises de distance par le flanc du bastion de gauche sur lequel les Prussiens avaient placé 6 pièces de canon. Le canal du port longe le flanc de ce bastion, el le met hors d'insjdtc ; le parapet était effacé, et les canonniers ainsi que l'infanterie étaient à découvert, 4 pièces de canon défendaient la Rotonde ; le mur d'appui leur servait de parapet, de barbette. 3oo hommes d'infanterie étaient répartis tant dans le bastion de gauche cpie sur les avenues de la porte ; on n'avait pu en mettre tjue très peu, faute d'espace, dans la Rotonde. L'ancien pont établi sur le fossé de la
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courtine existait encore, mais il ne servait plus au passage ; ses deux ponts-Ievis étaient détruits. Entre ce pont et la route qui mène â la ville, on voyait encore un reste de fossé qui n'avait pas encore été comblé, et de l'esplanade on pou\ait, par la droite, se porter à la gorge de la Rotonde et la tourner à l'aide d'une petite ruelle, ancien débouché du pont condamné, qui menait directement à la porte de la vieille enceinte, sans passer par la rotonde. Les Prussiens avaient négligé de fermer cetle issue, qui causa leur perte. Des madriers fixés à des poteaux indiquaient seulement que le débouché était interdit aux voitures. Enfin, deux pièces sur l'ancien ouvrage effacé, à la sortie de la ville dite llôxenlhor, donnaient, quoiqu'à bonne portée, des feux sur la route, cl tirèrent sur la division lorsque la tête parut à hauteur des fourches patibulaires.
C'est vers ce point que la division du général Drouct se forma en trois colonnes d'attaque. Le 27e régiment d'infanterie légère avait la droite, le 9 V le centre et fila le long de la route par section, le <)5'' tint la gauche. Le 27e et le 95e se dispersèrent en tirailleurs et se glissèrent, tant dans les vergers que dans les maisons voisines de la porte de la ville, et firent feu sur l'artillerie. Le 27e d'infanterie légère, avant que d'arriver au feu, traversa une prairie très marécageuse: le canon, la fusillade de l'ennemi lui occasionnèrent un petit moment d'hésitation qui cessa bientôt. ; le 94e suivit sa pointe et pénétra en ville ; la Rotonde fut tournée et l'ennemi poursuivi l'épée dans les reins.
L'ennemi s'était défendu avec opiniâtreté dans la Rotonde. Il tenait encore dans le bastion de gauche, lorsque la tète de la division du général Rivaud se présenta à la porte. Elle en reçut une décharge à mitraille qui lui fit perdre du monde. C'était le 8e régiment de ligne. Le 4<ï' et le 541" étaient encore en arrière.
Le désordre inséparable d'une attaque aussi chaude, la précipitation avec laquelle les troupes devaient entrer sous le feu du bastion, qu'il était impossible d'emporter sans être maître de la ville, avaient disséminé la division du général Drouet, en sorte que le général Rivaud le trouva aux premières maisons presque seul et dans l'impossibilité de pénétrer plus loin.
Il fut convenu entre ces deux généraux que le général Drouet, avec ce qu'il pourrait rassembler, s'assurerait de la porte dite du Holstein, des quartiers à droite de la rue dite du Sénat, du pont et des troupes restées dans le bastion dit Dùvels-ort. — Le général Rivaud devait pousser l'ennemi et s'emparer de la porte dite ; Mùhlenthor. Le 8e régiment, arrivé sur la place à l'entrée de la rue du Sénat, y laissa un bataillon en réserve, et le premier suivit la rue du Sénat, poussant l'ennemi devant lui. Il reparaissait par la rue qui mène au port, cl ce bataillon eut un moment de désordre, mais de suite on fit marcher celui resté en réserve par la rue parallèle à celle du Sénat, pour repousser une colonne à la tète de laquelle était M. de Rlûcher (dit-on) et qui paraissait par cetle rue, pour tourner le 1e1' bataillon du 8e. L'ennemi, après une résistance assez opiniâtre, fut repoussé sur tous les points, et le régiment se réunit au débouché des deux rues, sur une petite place longue, au-dessous de celle où l'on voit l'hôtel de Nauemburg. On se dirigea alors sur la porte Mùhlenthor. L'ennemi attendait rangé en bataille et avait du canon. Il fallait déboucher de la porte ; le 8e tenta le passage, mais il perdit en un instant plus de i5o hommes, et cette perte le fit hésiter. Alors le général Rivaud fit monter dans les maisons des soldats qui, des toits et des greniers, tirèrent sur l'ennemi. Cette mesure et l'arrivée de la tête du corps d'armée du maréchal Soult, firent perdre toute contenance aux Prussiens. Le 8e régiment sortit et tout ce qui restait d'ennemi, tourné par ce double mouvement, fut obligé de se rendre.
Dans ce même moment, arrivèrent le 45e et le 54e régiments. Le général Rivaud laissa en ville le 8e, qui avait besoin de se remettre après une attaque aussi chaude, et fit filer les deux régiments frais par la porte dite Hôxenthor, qui firent 4oo prisonniers. Ils continuèrent leur route, et le général Rivaud pressant de très près l'arrière-garde de M. de Rlûcher, se disposait à une attaque, lorsque ce général prussien lui fit part de ses intentions de capituler, et de la double démarche qu'il avait faite auprès du prince Joachim et du prince de Ponte-Corvo. Le général lui fit répondre qu'il était absolument étranger à toutes ces démarches, que son ordre était
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d'attaquer cl qu'il allait le faire à moins que M. de Blûcher ne capitulât avec lui. Après quelques pourparlers, le général prussien s*y décida. La capitulation fut réglée et signée, mais le prince Murât arrivant la lit refaire en son nom.
Telle fut la destinée du corps de M. de Blûcher, dont le but principal, ainsi que le dit ce général dans son rapport au roi de Prusse, jusqu'au 28 octobre (époque de la capitulation du prince de Ilohcnlohc), était la jonction des deux corps et leur rapproebement de l'Oder, et de de plus, de détacher de ce fleuve les armées françaises, de donner au Roi le temps d'approvisionner les forteresses, et aux Russes celui d'arriver. Ce corps capitula à Scbwarlau, ta 2 lieues de Lûbeck, le lendemain de la prise de cette ville, et eut le mérite, sur la lin de sa retraite, d'occuper trois corps d'année, ceux des princes Joacbim et de Porto-Corvo, et celui du maréchal Soûl t.
L'affaire de Liibcck coûta au prince de Ponlc-Corvo près de 2000 hommes. Peut-être aurait-on à regretter moins de monde, si au lieu de perdre du temps à tirailler, on eût abordé franchement (comme à l'affaire de Halle) la porte de Burgthor.
La division du général Dupont bivouaqua et cantonna, le G novembre, ainsi qu'il suit :
Le Ier bataillon du o/ et le 96e bivouaquèrent sous les allées et en avant de la porte de Holstein, sur la roule qui conduit à Schôtau, observant par sa gauebe celle de Ratzeburg. Le 2" bataillon du 0/, sous les ordres du colonel Gérard, aide de camp du prince de Ponlc-Corvo, s'était dirigé avec deux pièces de canon sur Travemunde.
Le 32° cantonna en ville. L'artillerie était restée dans le petit village aux portes de la ville par où l'on était entré. Elle parqua dans la plaine, emplacement des anciens glacis de la demilune de la porte.
7 novembre 1S0<>. — Le lendemain, arriva le corps de M. de Blûcher, fait prisonnier par capitulation. Il défila au milieu des troupes françaises rangées en bataille sur la route de Schwartau, et était conduit par la cavalerie du prince Murât. Le soir et lendemain 8 novembre, ces prisonniers lurent dirigés sur Spandau, pour être conduits de là en France. Pendant trois jours, la ville ne désemplit pas de troupes, et l'on se fera facilement une idée de l'encombrement cpù en résulta, lorsqu'on saura que presque à la fois elle fut traversée par les corps des princes Murât et Bcrnadotte, celui du maréchal Soult, les prisonniers, l'artillerie de ces différents corps et leurs bagages.
8 novembre. — Le 8 novembre, la Division fut cantonnée en entier en ville, à l'exception du bataillon du 9'' régiment, qui n'était pas de retour de Travemunde. Il arriva deux jours après, et un village voisin de Lûbeck lui fut assigné pour cantonnement. On resta dans cette position jusqu'au 21 novembre pour reposer le soldat.
Voici quelques notes militaires et historiques sur la ville de Lûbeck, qu'il n'est pas hors de propos de placer ici :
On ne sait par cpii Lûbeck a été fondé. Cette ville était déjà considérable dans le i3e siècle ; elle avait la navigation libre de la Trave.
^ aldemar, frère de Canut, roi de Danemark, s'en était emparé. Les habitants, pour se délivrer des vexations de ce prince, s'adressèrent à l'empereur Frédéric II, sous condition d'être ville libre ou impériale. Depuis 1227, Lûbeck conserva sa liberté et devint une véritable République sous la protection de l'Empereur. En I3~G, elle fut réduite en cendre par incendie.
Cette ville a joué le premier rôle parmi les villes anséatiques.
Le Sénat de Lûbeck se compose de quatre bourgmestres et de seize conseillers parmi lesquels les commerçants sont admis.
Le territoire de Lûbeck est assez étendu. Il comprend la ville et port de Travemunde, la petite ville de Bcrgdorf en commun avec les Hambourgcois.
Lûbeck est grand et assez bien percé, quoique bâti sur un terrain qui offre quelques inégalités. Ses environs sont marécageux en partie, mais bien cultivés. Les manufactures et le commerce sont les sources de l'opulence de cette ville, qui peut avoir une population de trente mille âmes. Elle tire du Danemark, de la Suède, etc., etc.. des bois de construction, des fers, des
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chanvres, des bleds, etc., etc., el vient en France les échanger contre des \in>, des draps, ,jCs soieries, etc., etc. Son principal commerce actuel, au dire des négociants, est un commerce de commission.
Lùbeck a beaucoup perdu par snile de l'assaul auquel il a dû succomber. Ses habitants, ses banques onl été pillés. Hambourg, pendant le séjour des armées, lui a (ait passer de grands secours; mais Hambourg lui-même, peu de jours après, a été occupé par le maréchal Mortier, et cette nouvelle a fait dans Lùbeck la plus triste sensation.
Le général Dupont et plusieurs ofliciers de son état-major ont fait, le 20 novembre, la partie d'aller voir la mer Baltique à Travemûnde, distante de 3 lieues de Lùbeck. La chaussée qui y conduit traverse une plaine sablonneuse mais assez bien cultivée. Ils ont passé la Trave à deux lieues environ de la ville, sur un bac, et ont. débarqué au petit hameau de Granirken. La Balticpic offre un coup d'œil en bailleur, la position est belle et, ce qu'il y a de plus remarquable encore, c'est une rive excellente et cultivée jusqu'à la mer. La petite ville de Travemûnde ne vaut pas le plus mauvais village de France. A une petite demi-lieue vers le Nord, est un établissement de bains qui paraît assez considérable et où les habitants de Lùbeck et du Mccklembour1* viennent faire des parties de plaisir : dans la saison, un traiteur y sert les étrangers.
On distingue parfaitement les eaux de la Trave de celles de la mer, avec lesquelles elles ne se confondent qu'à quelque distance dans la rade. Cette rade est spacieuse, et les Ilots y sont courts et presque insensibles (1).
De Lùbeck, le général Dupont écrivait des lettres d'où nous extrayons les passages suivants :
Lùbeck, le 6 novembre.
La prise de Lùbeck a eu lieu aujourd'hui. Les Prussiens s'y étaient retirés et y ont fait une défense opiniâtre. Ils ont perdu 4 à 5 000 prisonniers de guerre, leur canon. Pendant que le Ier Corps attaquait la ville, le maréchal Soult et le prince Murât agissaient en même temps et entraient par des portes opposées, ce qui a rendu le succès plus complet. Le général Blùcher court encore avec sa cavalerie et ce qui lui reste d'infanterie. Les Danois lui ont refusé le passage du Holstein. Ma Division était en réserve et a peu agi sur la ville. En revanche, elle a pris un corps de 12 à 1 5oo Suédois. Ce qu'il y a d'étrange et d'odieux, c'est que les Prussiens ont tiré sur les Suédois et leur ont fait beaucoup de mal pendant qu'ils se rendaient à nous. J'ai eu avec ce corps prussien une canonnade assez vive...
Lùbeck, le 7 novembre.
... Il y a eu ici hier une autre affaire très belle. Le. Ier Corps y a le plus contribué. Le maréchal Soult et le prince Murât y ont pris part. J'ai eu pour ma part la prise d'un Corps suédois.
J'espère que nous allons nous reposer quelques jours. Voilà bien des marches forcées que nous faisons...
Le général Blùcher se retire avec sa cavalerie dans le Holstein. Les Danois protestent qu'ils ne veulent pas lui donner asile. II a rendu un bien mauvais service à Lùbeck en s'y réfugiant. La ville de Halle, prise également de vive force, a été beaucoup plus ménagée, c'est-à-dire moins pillée.
Je présume que, dans quelques jours, ma Division prendra la route de Berlin...
On annonce à l'instant la capitulation du général Blùcher.
(1) Journal des marches et cantonnements de la division Dupont ''Arch. Dupont).
NOSSENTIN, I.VBECK ^3l
Lùbcck, le 9 novembre.
N'ayant plus d'ennemis à combattre, nous avons pris des cantonnements. Ma Division a Lùbeck pour garnison. Ce repos ne sera peut-être pas très long : on s'attend à marcher du côté de Berlin...
Les troupes prussiennes prisonnières de guerre inondent la ville et sont pêle-mêle avec les nôtres. Le duc de Brunswick, iils du vieux duc blessé à la bataille d'Iéna, vient de nie prier de le recevoir dans la maison que j'occupe, ce que je nie suis empressé de lui accorder. L'abattement de quelques-uns de ces officiers, l'insouciance des autres, l'élonnemcnt de tous, sont pour nous un spectacle bien nouveau et opéré bien soudainement. N'est-on pas tenté de conquérir le monde, après la destruction d'une armée aussi forte et aussi renommée ?...
Lùbeck, le 10 novembre i8oti.
... La campagne est finie. Les troupes se reposent. J'ai Lùbcck pour garnison, et on commence à voir les habitants, que la terreur du combat avait tenus renfermés dans leurs maisons ; les rues n'ont plus l'air d'un champ de bataille et ne sont plus semées de toutes ces belles horreurs. Cette ville a joué autrefois un rôle ; elle a fait la guerre comme ville souveraine, mais elle est aujourd'hui toute commerçante et elle sait fort mauvais gré au général Blùcher de l'avoir prise pour son dernier et inutile asile.
Mais sommes-nous ici pour longtemps? On ne le croit pas. Nous irons par Berlin, sur l'Oder, où l'armée doit, se réunir. Notre voisinage de la Pologne va la réveiller, et cet empire éteint pourrait bien renaître. Quant aux Russes, il est fort douteux qu'ils viennent nous attaquer après la catastrophe inouïe des Prussiens. L'hiver me semble devoir amener quelques négociations, et je compte que le printemps nous ramènera dans notre heureuse et glorieuse France...
Lûbock, le 1 1 novembre.
Il faut que je te donne, ma chère amie, une nouvelle qui se répand ici, mais que je crois un peu précoce ; on parle de paix ; ce bruit vient de Hambourg. Il circule rapidement parce qu'il plait. On aime a le répéter ; n'y ajoutons cependant pas trop de foi pour ne pas être trompés trop désagréablement. Il fait, au reste, diversion à celui d'une campagne en Pologne et occupe les loisirs dont nous jouissons depuis trois jours. Ce repos devenait bien nécessaire, et la poursuite du dernier corps prussien ne pouvait finir plus à propos.
Ce n'est pas que je me ressente personnellement beaucoup de toutes ces fatigues ; je m'en suis bien tiré. Les bivacs, le coucher sur la dure terre, ne m'ont rien fait. J'ai quelquefois aussi passé des jours sans pain, mais non sans manger. La pomme de terre était alors une chère divine. Quand l'infanterie fait dix à douze lieues par jour, adieu les magasins, on vit comme on peut, on prend en passant ce qu'on trouve chez l'habitant. C'est bien le système de vie le plus facile et le plus prompt, mais il n'est pas toujours exempt d'abus ; nous serions trop heureux, et le pauvre habitant encore davantage, si le soldat ne cherchait à satisfaire que sa faim. La victoire embellit tout, surtout au loin ; tout ce qu'elle coûte se perd dans ses traits radieux, mais il y a dans ce beau métier des choses qui ne le sont guère ; heureusement la gloire répond à tout ; elle est si douce qu'il n'est pas étonnant qu'on se la dispute. J'y ai peu de part, mais j'espère toutefois qu'on ne m'ôtera pas Halle et ses trois ponts. J'ai l'Empereur pour moi ; il reste prouvé que cette affaire est encore, comme affaire particulière, la plus belle de la campagne...
Lùbeck, le 12 novembre.
... Je te parlais hier de paix. Le bruit en courait, mais nous n'en sommes pas plus assurés aujourd'hui...
L'Empereur s'occupe, dit-on, à Berlin, de promotions et de récompenses. J'espère être aussi heureux (pic l'année dernière pour ma Division, qui a acquis dans celle-ci les mêmes droits. Le prince Mural, que j'ai vu ici, appuiera ma demande, ainsi que le prince de Ponte-Corvo...
Il y a une revue des Suédois prisonniers de guerre ; je vais les voir. J'ai aussi une revue de ma troupe... (i) .
De Berlin, le n novembre, le Major Général écrit au maréchal Bernadotte :
L'intention de l'Empereur, M. le Maréchal, est que votre Corps d'armée prenne ses cantonnements dans l'endroit où vous recevrez ecl ordre : faites-moi connaître les positions que vous occupez ; envoyez-moi l'état de situation de votre Corps d'armée ; je vous ferai passer incessamment les dispositions de l'Empereur sur ce que vous aurez à faire.
J'ai envoyé des ordres au grand-duc de Berg cl au maréchal Soull en ce qui les concerne.
S. M. a suivi avec intérêt les mouvements de voire armée et a éprouvé une grande satisfaction de leur résultat.
A. celte même date, le prince de Ponte-Corvo rend compte à l'Empereur que Tordre règne dans la ville de Lùbeck :
Je m'empresse d'annoncer à V. M. que tout est rentré dans l'ordre dans la ville de Lûbeck. Trois corps d'armée, entrant successivement clans une place emportée de vive force, avaient dû nécessairement y occasionner quelques désordres. Cependant je me suis convaincu que le mal était beaucoup moindre qu'on ne l'avait d'abord cru. Les mesures prises ont rétabli le calme ; déjà les habitants ont repris le cours de leurs affaires et le théâtre sera rouvert ce soir. Tous les morts sont enterrés. Les logements militaires ont été mieux répartis, et les blessés, dispersés dans toutes les maisons de la ville, sont maintenant réunis ; j'ai pris tous les moyens propres à améliorer leur traitement ; mais je ne puis cacher à V. M. que je n'ai point à me louer à cet égard de l'administration militaire. Ce service ne marche point avec les soins ni l'activité nécessaires, et j'ai été forcé de m'occuper moi-même des moindres détails...
Par lettre du i4 novembre, le Major Général invite le prince de Ponte-Corvo à faire ses préparatifs de départ pour se rendre à Berlin avec son corps d'armée :
Le Major Général au Maréchal Bernadotte.
Berlin, i/j novembre 1806.
L'Empereur, M. le Maréchal, ordonne que vous vous mettiez en route le plus toi possible avec votre corps d'armée pour vous rendre à Berlin ; vous laisserez à Lùbcck un bataillon pour y garder l'artillerie qui s'y trouve et qui a été prise à l'ennemi ; ce bataillon restera jusqu'à ce qu'il soit relevé par des troupes du maréchal Mortier qui a des ordres à cet égard.
L'intention de l'Empereur est que vous envoyiez en France les Suédois faits prisonniers.
S. M. me charge de vous faire connaître que 3 000 hommes sont en route de France pour venir renforcer votre Corps d'armée. Ils sont dirigés sur Berlin de manière qu'à votre arrivée en cette ville vous serez plus fort que vous ne l'étiez, malgré les pertes que vous avez éprouvées.
Envoyez-moi l'itinéraire de votre marche de Lùbcck à Berlin afin que je sache chaque jour où pouvoir vous donner des ordres.
(1) Celte lellre et les précédentes sont adressées à Mme Dupont, femme du général.
NOSSENTIN, LÛBECK 433
Au moment de quitter Lûbeck, le icr corps d'armée présentait les effectifs suivants:
i" Division. . . 167 officiers. . . 5 01 8 hommes
' \ présents.
3e — ... iôq. — ... 4428 — Cavalerie. ... 07 — ... 1 086 —
En ajoutant l'artillerie, le génie, la gendarmerie, etc., soit i 534 hommes, la force totale du i01' Corps est de 17 i4p, hommes, officiers compris. Si Ton rapproche ce chiffre de la Situation au 22 septembre, on voit que, depuis cette époque, le Corps d'armée a perdu 4 01 4 hommes, soit un cinquième de son effectif.
Pendant son séjour à Lûbeck, le général Dupont composa l'Ode suivante, sur la campagne de Prusse :