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Prieur et Dubois et O
Au Quartier Général, ù llullaïul, le a 5 février 1807.
A Monsieur le Général de Division Dupont.
S. M. ordonnant, mon cher général, que l'ennemi soit chassé de Braunsbcrg et de Fraucnburg, S. A. le prince de Ponle-Corvo me charge de vous écrire de faire vos dispositions pour attaquer Braunsberg avec votre division et la cavalerie légère. S. A. pense que ces forces seront suffisantes et que vous devez arriver sur l'ennemi vers les deux ou trois heures de l'après-midi. Si, après avoir enlevé Braunsberg, vous apprenez qu'il reste à l'ennemi quelque choseà Frauenburg, vous ferez aussi enlever ce poste.
Je vous préviens que le général Lapisse reçoit l'ordre d'envoyer le 54e régiment et deux pièces d'artillerie légère à Mûhlhausen pour vous soutenir ; si vous en avez besoin vous adresserez des ordres à ces troupes.
La brigade de dragons aux ordres du général Laplanche prendra des cantonnements demain très près de Mûhlhausen. Si vous aviez sur l'ennemi quelques rapports qui vous portent à croire que votre cavalerie légère sera insuffisante pour l'opération qui vous est ordonnée, mandez-le de suite au prince, afin qu'il donne l'ordre à cette brigade de se porter en avant pour vous appuyer.
Lorsque l'attaque de Braunsberg sera terminée, vous établirez vos troupes comme vous le jugerez convenable, en rendant compte au Prince des dispositions que vous aurez faites, et si vous n'avez plus besoin des troupes du général Lapisse, vous pourrez les renvoyer dans leurs cantonnements après demain 27. En prenant position à Braunsberg, vous ne perdrez point de vue les postes que vous gardez maintenant sur la Passarge.
J'ai l'honneur de vous saluer.
Le Général Chef de l'Etat-Major Général,
J. M.USOiN.
P. -S. — Quand vous aurez rejeté l'ennemi au delà de la Passarge, si vous avez quelque chose à craindre de lui, vous ferez couper le pont pour assurer votre position.
Le général Dupont donna immédiatement ses ordres, et les régiments, prévenus dans la nuit, se trouvèrent réunis le 26, au point du jour. Les effectifs, très réduits, ne dépassaient pas, au total, 6 ooo hommes, y compris la cavalerie légère.
Pour diviser l'attention de l'ennemi, le général forma ses troupes en deux colonnes : celle de droite, composée du 9e léger et du 5° de chasseurs, fut placée sous les ordres du général Labiuycrc ; elle devait longer la Passarge et déboucher par Pettelkau. La colonne de gauche, la plus importante, conduite par le général Dupont en personne, et par le général Barrois, était formée des 24e, 32e et 96e régiments de ligne, et des 20 et 4° de hussards ; elle s'avança par la route de Miihlhausen et déboucha par Rautenberg.
En sortant de Braunsberg dans la direction du Sud, on rencontre un ravin profond, au delà duquel sont les villages de Zagern, à gauche, et de Slangendorf, à droite. L'ennemi avait mis dans Zagern un détachement important, mais le gros de ses forces était en arrière de Stangendorf, barrant la route.
Le général Labruyère arriva devant Zagern à deux heures ; il attaqua le village et l'enleva sous une fusillade très vive ; le 90 léger, conduit par le vaillant colonel Meunier, y montra sa bravoure accoutumée et prit deux pièces de canon. L'ennemi fut rejeté vers Braunsberg, au delà du ravin.
De son côté, le général Dupont, ayant chassé les avant postes ennemis de Wittenberg, faisait ses dispositifs pour aborder la position de Slangendorf. Le 32e de ligne se déploya à Li-. Général Dcpo.nt. j'i
53o r,F, GÉNÉRAL DUPONT
droite de la route, pendant que le 96e se portait rapidement sur le village ; le 24% formé en colonne, resta en seconde ligne et suivit le mouvement. Le 1'' et le kK de hussards manœuvrèrent de façon à se trouver tantôt sur les ailes, tantôt dans l'intervalle des régiments, suivant la disposition du terrain. Quoique l'ennemi occupât, sur les hauteurs en arrière de Stangendorf, une position très avantageuse, il ne put résister à l'impétuosité de l'attaque du général Dupont ; culbuté et vigoureusement mené, il se replia précipitamment au delà du ravin et prit une nouvelle position adossée aux portes et aux murailles mêmes de la ville.
Le temps était affreux; des tourbillons d'une neige épaisse fouettaient les soldats au visage et leur cachaient l'ennemi qui, abrité derrière les murs et clôtures des jardins, dirigeait un feu très vif sur les assaillants ; on ne distinguait pas au delà de vingt pas. Mais rien ne pouvait arrêter les soldats de Dupont ; profitant de quelques éclaircies, ils s'élancent à la baïonnette, enfoncent Russes et Prussiens et pénètrent dans Braunsberg, en même temps que le colonel Meunier et le 9e léger y arrivaient sur la droite. Fantassins et cavaliers, rivalisant de courage et d'entrain, se jettent dans les rues pêle-mêle avec les fuyards dont ils massacrent un grand nombre. L'ennemi se précipite vers le pont et franchit la Passarge dans un désordre inexprimable. On le poursuit jusqu'à Rasiedelburg. 11 laissait entre nos mains 1 5oo prisonniers, g pièces de canon et un drapeau.
Ce beau combat, mené tambour battant, sans hésitation, avec un élan et une intrépidité irrésistibles, contre des forces supérieures et sous des rafales de neige aveuglantes, eut un grand retentissement. Il ajouta encore à la gloire du général Dupont et à la réputation dont il jouissait à la Grande Armée et dans toute la France ; de toutes parts lui vinrent les éloges les plus flatteurs et l'Empereur lui-même dut enfin rendre justice à son intrépidité et à ses talents, tant de fois affirmés (1).
Le général Dupont rendit compte du combat de Braunsberg au prince de Ponte-Corvo, par le rapport suivant :
Monseigneur,
Je me suis, d'après vos ordres, porté hier sur Braunsberg pour m'emparer de cette ville. Elle était défendue par un corps de 8 à 10 mille hommes dont 3 mille Russes.
Nous avons marché sur deux colonnes. Le 9e d'infanterie légère et le 5e de chasseurs à cheval se sont dirigés par Pettelkau ; les autres troupes par Rautenberg. A deux heures après-midi, le général Labruyère qui commandait la colonne de droite, a trouvé l'ennemi à Zagern et l'a fait replier jusqu'au delà du ravin qui se trouve en avant de ce village. Le l'eu de la mousqueterie a été très vif, et le 9" régiment y a montré sa bravoure ordinaire et brillante. Pendant ce temps l'avant-garde de la colonne de gauche chassait les avant-postes ennemis de Wittenbcrg. Les trou-
(1) A Paris, le prince Archichancelier envoya M. d'Aigrefeuille, au milieu de la nuit, pour annoncer à Mmu Dupont le combat de Braunsberg comme une victoire qui couvrait de gloire son mari ; il faisait dire que, malgré l'heure indue, il n'avait pas voulu retarder d'une minute les félicitations qu'il était heureux d'adresser à la famille du général Dupont. L'impératrice fit souper M"ie Dupont à sa table. Ce fut un concert d'éloges et de félicitations de toutes parts, et pourtant la bataille de Friedland allait grandir encore la réputation du général Dupont. — Peu de jours après la prise de Braunsberg, l'Empereur écrivit au général Dupont pour lui annoncer qu'il nommait son frère l'abbé, alors grand vicaire de 1 évèché d'Angoulème, au siège épiscopal de Trêves.
pes ont débouché hors du bois, et nous avons marché à l'ennemi, qui avait sa droite près du village de Stangendoif, et sa gauche au bois ; son artillerie avait une position favorable sur la hauteur.
Le 32" régiment s'est déployé à droite de la route. Le oG0 s'est porté rapidement sur le village de Stangendorf où l'ennemi allait entrer. Le général Barrois a manœuvré avec habileté sur ce point. Le a4° suivit au centre et en colonne le mouvement des deux autres régiments. Le 2e et le 4e de hussards manœuvraient tantôt sur les ailes, tantôt dans l'intervalle des régiments.
C'est dans cet ordre que nous nous sommes emparés de la position de l'ennemi et que nous l'avons replié jusqu'au ravin profond qui couvre la ville, et où il a pris une nouvelle position. Nous avons alors formé des colonnes d'attaque et marché au pas de charge Le succès a été prompt, et ce mouvement a fait taire l'artillerie et la mousqueterie ennemies. Le ravin a été passé rapidement et nous nous sommes trouvés aux portes de la ville où le combat a recommencé contre les troupes qui arrivaient de la rive droite de la Passarge au secours de la ville. La vivacité du feu n'a pas suspendu longtemps l'impétuosité de l'attaque. Les bataillons se sont précipités sur l'ennemi et se sont emparés des portes de Braunsberg. Les rues de la ville ont été jonchées de morts, particulièrement des Russes, et dans la poursuite on a fait beaucoup de prisonniers. Leur nombre est de i 5oo à 2 ooo, y compris les blessés. Neuf pièces de canon, dont 3 russes, et un drapeau, sont aussi restés en notre pouvoir.
Le 24e régiment a rivalisé avec les autres corps de la Division, et mérité la même réputation d'audace et de fermeté. Le colonel Sémélé s'est beaucoup distingué.
Le chef de bataillon Bouge a parfaitement conduit le 32e et acquis de nouveaux droits au grade que j'ai demandé pour lui.
Le colonel Meunier a mérité des éloges ; et le général Barrois a justifié la confiance de l'Empereur, dans son nouveau grade.
Beaucoup d'officiers et de soldats ont mérité d'être cités, et je vous adresserai pour eux des demandes particulières.
Je suis bien flatté, Monseigneur, delà persuasion où je suis que Votre Altesse, instruira l'Empereur des nouvelles preuves de dévouement et de courage qu'a données ma division dans cette glorieuse affaire.
Gal Dupont.
Le prince de Ponte-Corvo s'empressa d'envoyer ses félicitations au général Dupont et à ses braves troupes, par la lettre suivante :
Holland, le 27 février 1807.
A Monsieur le Général de Division Dupont.
J'ai reçu, mon cher général, votre rapport sur votre brillante affaire. Les succès que vous avez obtenus me flattent beaucoup, mais ils ne m'étonnent point ; vous étiez là et j'étais tranquille sur le résultat de l'attaque que je vous avais confiée. Ma santé eût été meilleure qu'elle ne l'est depuis quelques jours, que je vous eusse laissé agir seul, tant je sais apprécier les talents et l'habileté qui vous distinguent.
Je m'en rapporte absolument à vous pour le nombre de troupes que vous jugerez nécessaires à la défense de Braunsberg ; je désire que vous établissiez le reste de votre Division en échelons vers Mùhlhausen, pour pouvoir l'y réunir promplenient toute entière au premier ordre.
Le point de Spanden est gardé par le général Lapisse. Il suffit cpie vous ayez des postes d'observation sur la Passarge, jusque vers Boarden.
Je vous engage à renvover de suite derrière vous, toutes les voitures, même celles de l'artillerie qui ne sont pas d'une nécessité indispensable, et qui pourraient arrêter la rapidité des marches que vous serez vraisemblablement dans le cas de faire, si, comme on le présume, l'armée russe a fait un mouvement déterminé sur Gullsladt.
532 LE GÉNÉRAL DUPOHT
Je vous prie de témoigner à toutes vos troupes ma satisfaction pour leur bonne conduite. Je saurai la faire valoir auprès de Sa Majesté. Je lui répéterai tout ce que je pense sur le di"ne chef qui les conduit si bien.
Soyez persuadé, mon cher général, que je prends une part bien sincère à tout ce qui peut intéresser votre gloire, et que, sous ce rapport-là même, vos nouveaux succès me causent un sensible plaisir.
Je vous renouvelle l'assurance de mon véritable attachement.
Signé : J. Bernadotte.
P. S. — Ecrivez, je vous prie, mon cher Général, au Gal Durosnel, à Elbing, pour l'engager à envoyer des postes sur Fraucnburg pour se lier avec votre gauche.
En envoyant au général Dupont le drapeau conquis par le 24° de ligne, le colonel Sémélc lui écrivit ce qui suit :
Fraiienburg, le 27 février 1807.
Mon Général, Le sergent qui aura l'honneur de vous remettre cette lettre, est chargé de vous porter le drapeau pris dans la journée d'hier ; j'espère que ce ne sera pas le dernier cjue le régiment prendra sous vos ordres ; les témoignages de satisfaction que vous lui avez donnés l'ont vivement pénétré et tout ce qui le compose brûle du désir d'en mériter de nouveaux. J'ai l'honneur d'être...
Sémélé Colonel du 24e de ligne.
Le maréchal Bernadotte adressa au major général le rapport suivant :
À Holland, ce 27 février 1807.
A S. A. S. le Prince de Neuchâtel, Major Gal de l'Armée,
Prince, j'ai l'honneur de vous transmettre les détails de la prise de Braunsberg.
Le Gal Dupont, que j'avais chargé de s'emparer de cette ville, s'y est porté avec sa Division et la cavalerie légère ; il a marché sur deux colonnes. Le 9'' d'infanterie légère et le 5° de chasseurs à cheval se sont dirigés par Pettelkau ; les autres troupes par Rautenberg. A deux heures après midi, le Gal Labruyère, qui commandait la colonne de droite, a trouvé l'ennemi à Zagcrn et l'a fait replier jusqu'au delà du ravin qui se trouve en avant de ce village. Le 9e régiment a déployé dans cette circonstance, sa bravoure ordinaire.
Au môme instant, l'avant-garde de la colonne de gauche chassait les avant-postes ennemis de Wittenbcrg.
Bientôt, toute la division a débouché hors du bois, et a marché à l'ennemi qui avait sa droite appuyée au village de Stangendorf, et son artillerie favorablement placée sur les hauteurs.
Le 32e s'est déployé à la droite de la roule, cl le 96e s'est porté rapidement sur le village de Stangendorf. Le 24e suivait au centre et en colonne. Les 2e et 4e régiments de hussards manœuvraient pour seconder les mouvements de toute la ligne.
L'ennemi a été, de suite, chassé de sa première position et a été contraint de se replier jusqu'au ravin profond qui couvre la ville de Braunsberg où il a pris une nouvelle position.
Alors le Ga' Dupont a formé ses colonnes d'attaque, et l'on a marché au pas de charge. Le
(1) Archives Dupont.
BRAUNSBERG .r).V)
succès a été prompt cl le mouvemenl rapide de nos troupes a fait taire l'artillerie et la mousqucterie ennemies. Le ravin a été passé et l'on est arrivé aux portes de la ville où le combat a recommencé contre les troupes ennemies renforcées de quelques bataillons arrivant de la rive droite. L'ennemi a l'ait ici un l'eu très vif et très nourri; mais rien n'a ralenti l'impétuosité de l'attaque. Nos bataillons se sont précipités dans la ^lle, cl ont tout culbuté, à la bayonnette. Un grand nombre de morts, et surtout de Russes, est resté sur la place. En poursuivant le reste, on a l'ait beaucoup de prisonniers : leur nombre est d'environ 2 000, y compris les blessés. Un drapeau et 9 pièces de canon, dont 3 russes, sont aussi restés en notre pouvoir. Le 9'' rég* d'infanterie légère a pris deux de ses pièces ; un escadron du 2e de hussards en a ramené trois, en chassant l'ennemi jusqu'à Einsiedelkrug. Le 2Z1' régiment d'infanterie a pris un drapeau. Le 32e a aussi pris deux pièces. Le Gal Dupont se loue particulièrement de la conduite du 24e de ligne. Ce corps, nouvellement arrivé au corps d'armée, a rivalisé avec tous les autres régiments de la Division.
Le Gal Dupont cite parmi ceux qui se sont le plus distingués, le Gal Barrois, le Gal Lahoussaye commandant la division de cavalerie légère, M. Meunier, commandant le 9e léger; M. Sémélé, colonel du 2/»° ; M. Bouge, chef de bataillon au 32e et M. Hubinet, clief d'escadron au 2e de hussards.
Je ne vous reparlerai point, M. le Duc, du Gal Dupont ; il a confirmé dans cette nouvelle occasion l'opinion que tous les militaires ont déjà de ses talents et de son intrépidité.
Je renouvelle à Votre Altesse...
J. Bernadotte.
P. S. — Les prisonniers et les canons seront demain ici ; je les dirigerai de suite sur le quartier impérial.
Dans ses Mémoires, le général Dupont donne, sur le combat de Braunsberg, des détails pleins d'intérêt :
A peine la division est-elle établie dans ses cantonnements sur la Passarge, qu'elle reçoit l'ordre de reprendre les armes et de marcher sur Braunsberg.
L'ennemi, devançant notre marche, s'était emparé de cette ville, située sur la Passarge ; elle formait la gauche de notre ligne, et sa possession nous devenait indispensable ; il fallait l'enlever avec d'autant plus de promptitude à l'ennemi, qu'elle lui donnait une position offensive et qu'il semblait tirer avantage de notre mouvement rétrograde.
Le 25, dans la nuit, je donne à mes quatre régiments l'ordre de se trouver le lendemain matin sur un point indiqué pour la réunion de tous les corps. Ils y arrivent tous avec une précision admirable, malgré l'éloignement et le peu de temps qui leur avait été donné.
Le corps ennemi qui occupait Braunsberg était fort d'environ 10 000 hommes, et composé de Russes et de Prussiens. Ses postes avancés se replient à notre approche. L'ennemi a pris une position favorable en avant de la ville avec ses forces principales. Il a garni de troupes les clôtures des jardins sur sa droite, [jour se prémunir contre toute attaque de flanc, et son front est couvert par un large ravin. Une artillerie nombreuse appuie sa ligne. Ma division formait deux corps. La droite, sous les ordres du général Labruyère, se porte sur Braunsberg par la roule qui longe la Passarge. Le corps principal, composé de mes trois régiments d'infanterie de ligne (32e, 24 et 96e) et du 4e de hussards, s'avance directement sur la ville. Le combat s'engage par le corps de droite. Le 9'' léger, qui le compose en grande partie, gagne du terrain, fait une charge heureuse et enlève à l'ennemi deux pièces de canon.
Depuis quelque temps, le feu de l'artillerie cl des rangs régnait sur le point principal, lorsque nos escadrons exécutant plusieurs charges avec succès, menacent les lianes de l'ennemi.
J'ordonne en ce moment au 32'' et au ()()" d'aborder sa première ligne ; ce mouvement l'oblige à se replier en franchissant le ravin qu'il défend encore avec opiniâtreté mais en vain.
Les ennemis forment aussitôt une nouvelle disposition plus rapprochée de la ville ; le combat recommence; presque adossés aux murailles de Braunsberg, les Russes et les Prussiens nous opposent, avec la supériorité du nombre, l'appui du terrain. Nos deux corps, quoique séparés, marchaient de concert, et cette séparation même les secondait mutuellement ; leurs progrès inquiétaient davantage l'ennemi sur ses derrières et lui donnaient des craintes sur sa retraite. La saison était rigoureuse, la terre couverte de neige, et, dans le moment où l'action se ranime avec plus de vivacité, les flocons d'une neige épaisse nous enveloppent de son nuage. A vingt pas de distance les corps ne pouvaient plus s'apercevoir. Nous profitons cependant de quelques éclaircies, et notre première ligne marchant, la bayonnette en avant, refoule successivement l'ennemi qui se reforme, et elle est secondée par des attaques dirigées sur les barrières et murs de clôture, d'où partait contre nous un feu des plus vifs ; mais la neige obscurcissait quelquefois tellement nos mouvements, qu'ils devenaient tout à fait incertains. Je fus moi-même obligé de tenir de ma propre main le guide qui me conduisait vers la porte de la ville, dans la peur que s'échappant sous les balles qu'il entendait, il ne nous fît perdre notre direction.
Nos efforts sont enfin couronnés de succès ; nous arrivons sous les murs de Braunsberg ; l'ennemi, repoussé de toutes parts, s'y jette précipitamment et opère sa retraite sur la rive droite de la Passarge. Le brave colonel Meunier, à la tête de sa p/ légère, le poursuit de près et lui fait essuyer de nouvelles pertes. Je le fais en même temps presser dans la ville avec rapidité par la colonne principale ; elle enlève le pont, nos escadrons pénètrent pêle-mêle dans la ville avec les Russes et les Prussiens qui fuyent dans le plus grand désordre en laissant au pouvoir des Français i 5oo prisonniers, 9 bouches à feu et plusieurs drapeaux.
La prise de Braunsberg n'a pas seulement été un fait remarquable par le triomphe du petit nombre sur un corps beaucoup plus considérable ; il faut la considérer dans ses résultats. Cette action a fait une impression d'autant plus vive que la bataille d'Eylau en avait fait une plus terrible. La nouvelle en fut accueillie avec enthousiasme par toute l'armée et produisit un effet remarquable sur son moral. La confiance et la joie avaient passé dans tous les rangs. Napoléon donna alors de hautes marques de l'importance qu'il attachait à ce succès rendu plus éclatant par les circonstances présentes.
La possession de Braunsberg assurait nos quartiers d'hiver et nous conservait un vaste territoire au delà de la Vistule, avantage que nous aurions perdu si la Passarge nous avait été enlevée ; nous n'eussions pu alors faire le siège de Danzig, place si importante pour le succès de la nouvelle campagne. Le combat de Braunsberg maintenait ainsi notre position sur la rive droite de la Vistule, nous donnait des moyens de subsistance plus abondants, et la faculté d'assié»cr et de prendre Danzig (1).
Le lendemain même du combat de Braunsberg, Napoléon écrit à M. de Talleyrand :
Osterode, 27 février 1807.
Monsieur le Prince de Bénévent, une division de 10 000 Russes s'était portée à Braunsberg, sur l'extrémité de mes cantonnements qui sont à l'embouchure de la Passarge. J'ai donné ordre au Prince de Ponte-Corvo de la faire attaquer ; il a envoyé le général Dupont avec sa division. Hier 26, à trois heures après midi, ce général est arrivé à Braunsberg; il a attaqué l'ennemi, l'a culbuté, lui a pris ou blessé 2 000 hommes, en a tué 4oo, et a mis le reste en déroute. Deux drapeaux et seize pièces de canon ont été pris. Les ennemis étaient mi-partie prussiens et russes...
Le 63° Bulletin de la Grande Armée rend hommage à la haute valeur du général Dupont, en ces termes :
(1) Mémoires inédits du général Dupont (Arch. Dupont).
BRAUNSBERG .r)35
Osterode, 28 février 1807.
... Instruit qu'une division russe s'était portée sur Braunsberg, à la tête de nos cantonnements, l'Empereur a ordonné qu'elle fût attaquée. Le prince de Ponte-Corvo chargea de cette expédition le général Dupont, officier d'un grand mérite. Le 26, à deux heures après midi, le général Dupont se présenta devant Braunsberg, attaqua la division ennemie, forte de 10 000 hommes, la culbuta à la baïonnette, la chassa de la ville et lui fit repasser la Passarge, lui prit 16 pièces de canon, 2 drapeaux, et lui lit 2000 prisonniers. Nous avons eu très peu d'hommes tués.
Du côté de Guttstadt, le général Ligcr-Belair se porta au village de Peterswalde à la pointe du jour du 20, sur l'avis qu'une colonne russe était arrivée dans la nuit à ce village, la culbuta, prit le général baron de Korff, qui la commandait, son état-major, plusieurs lieutenants-colonels et officiers et 4oo hommes...
Le 6/je Bulletin, du 2 mars, revient sur le combat de Braunsberg et donne quelques détails tirés du rapport du maréchal Bernadottc à l'Empereur.
Le Journal delà ire division décrit ainsi le combat de Braunsberg :
26 février (8 lieues). — Mùhlhausen et quelques villages voisins avaient été désignés à la Division pour ses cantonnements définitifs, mais la ville de Braunsberg, qui se trouvait à l'extrême gauche de l'armée, était occupée par 5 000 Prussiens et G 000 Russes, et il devenait important de s'en emparer. Le général Dupont fut chargé de cette glorieuse mission.
En conséquence, il réunit sa Division le 26 février à 5 heures du matin et marcha sur Braunsberg. Pendant la route, on aperçut plusieurs patrouilles qui se replièrent successivement. A une demi-lieue de la ville, le général fit arrêter la colonne, examina le plus loin possible le terrain qui le séparait de la ville, et prescrivit toutes les dispositions d'attaque. Une grande partie de la Division se déploya ; le reste continua à inarcher en colonne. Peu après, les tirailleurs rencontrèrent les avant-postes ennemis ; la fusillade se fit entendre et ne tarda pas à devenir générale. Après un combat très vif de plusieurs heures, le général ordonna une charge à la bayonnette. L'aide de camp Barbarin fut chargé par le général Dupont de donner cet ordre et d'en suivre l'exécution ; il entra un des premiers dans la ville. Les régiments marchèrent à l'ennemi avec une brillante audace, prirent ou tournèrent les ouvrages qui défendaient les approches de la ville, et y pénétrèrent pêle-mêle avec les Russes et les Prussiens, qui fuirent dans le plus grand désordre, en laissant au pouvoir des Français 1 5oo prisonniers, g pièces de canon et un drapeau. La nouvelle de ce succès, obtenu peu de temps après la bataille d'Eylau, fut accueillie avec enthousiasme par toute l'armée, et produisit un effet sublime sur son moral.
On s'établit à Braunsberg. Le 9e léger logea dans le faubourg sur la rive droite de la Passarge, le 32e et le 96e dans la ville sur la rive gauche, et le 24" de ligne, qui était venu renforcer la Division quelques jours auparavant, fut envoyé à Frauenburg, à 2 lieues de Braunsberg (1).
Le prince de Ponte-Corvo prévint le général Dupont, qu'à partir du 28 février, il n'occuperait plus Braunsberg que par un bataillon, un régiment de cavalerie (le l\e de hussards) et 2 pièces d'artillerie ; il n'aurait plus de postes sur la rive droite de la Passarge.
(1) Journal des marches et cantonnements de la division Dupont (Arch. Dupont).
53f) LE GÉNÉRAL DUPONT
En conséquence, il l'invilail à délruire le pou! de Braunsberg. « Il est nécessaire, écrit le prince, que les ponts soient entièremenl détruits et ne puissent pas être réparés facilement, puisque nous occupons une position défensive. Les troupes de la ["division seront établies en échelons vers Muhlhausen, où il y aura un régiment. La cavalerie légère et le oe léger resteront comme ils se trouvent, pour observer la Passarge. Le général Dupont rappellera le détachement de Spanden; il prendra ses mesures pour être prêt à concentrer rapidement ses troupes à Muhlhausen. Le point de réunion du r' corps est à Saalfeld. Le général Labruvèrc peut rester à Braunsberg. »
En exécution de ces ordres, le général Dupont fit repasser ses régiments sur la rive gauche de la Passarge, et brûla le pont de Braunsberg. Le 27, sa division occupa Braunsberg, Frauenburg et ïolkemit. Mais, le 28 au matin, le maréchal Bernadotte reçut de l'Empereur une lettre datée d'Osterode le 27 février à 5 heures et demie du soir, lui prescrivant de se maintenir à Braunsberg. « J'attends avec impatience le récit de l'affaire de Braunsberg, dit Napoléon. Demain j'aurai ici le maréchal Davoul, et le maréchal Ney sera près de Liebsladt. Il faut nous maintenir dans la situation où nous sommes, puisque c'est elle qui protège Danzig, qui nous fournit des vivres d'Elbing et nous donne une position formidable, puisqu'elle conduira promptement à la paix. Si, par des raisons quelconques, Braunsberg avait été évacué, mon intention est de le reprendre... Il est en vérité bien extraordinaire qvie cette canaille de Prussiens veuille lever le ton. On a entendu du canon aujourd'hui de votre côté ; je désire fort savoir ce que c'est. C'est une diversion que l'ennemi aura bien voulu faire en faveur de Braunsberg. Je ne pense pas qu'il puisse y avoir là des forces suffisantes pour vous en imposer. Si les indices que vous avez sont conformes aux notions générales que j'ai, culbutez tout ce qui aurait passé la Passarge. — Je vois avec peine que vous êtes un peu malade ; j'espère que ce ne sera rien, et que la force de l'âme surmontera cette indisposition (1). »
De Holland, le prince de Ponte-Corvo répond à l'Empereur que Braunsberg n'a point été évacué. Le général Dupont continue à l'occuper fortement ; il est appuyé par un régiment de la 2e division à Muhlhausen et par une brigade de dragons à ïiedmansdorf. Le général Lapisse est chargé de défendre Spanden. La 3e division d'infanterie s'est avancée sur Holland. » Votre Majesté aura vu sans doute avec plaisir, dit le maréchal Bernadotte, la belle conduite de toute la division Dupont cl de la cavalerie légère, particulièrement du 2e de hussards. »
Au reçu de cette lettre, Napoléon écrivit, d'Osterode, le 28 février à 8 heures du soir :
Mon Cousin, je reçois votre lettre d'aujourd'hui sept heures du matin. Il paraît que l'ennemi fait des mouvements très loin sur notre droite. On a vu un corps commande par le
général Tolstoï à Bischofstein, le 26 Je pense que vous pouvez placer une division entière à
Muhlhausen, car il faut soutenir le général Dupont. Nous vivons par Elbing, et la roule de l'armée va incessamment passer par Maricnburg, Dirschau, Ncu-Stetlin et Stettin. Une fois qu'elle sera établie, l'ennemi se trouvera déjoué. Mon intention est de déboucher par Brauns-
(1) Correspondance 'le Napoléon I" (Comin. par S. M. !o Roi do Suède).
berg, où se trouve le général Dupont, si l'ennemi s'étendait, trop sur notre droite... Braunsberg et Frauenburg sont des villes de ressources, et le général Dupont doit se trouver là très bien. Faites-moi connaître ce que c'est que Mûhlhausen, et où vous placerez votre quartier général. Peut-être porterai-je le mien à Elbing.
Témoignez ma satisfaction au 2e régiment de hussards, et laites connaître que j'ai vu avec plaisir la belle conduite des troupes du général Dupont à Braunsberg. Si Braunsberg est susceptible de quelques fortifications, c'est le cas de remuer de la terre : cela peut avoir des avantages sous le point de vue de la défense, et aussi parce que cela fait comprendre à l'ennemi que le parti est pris et qu'il faut de fortes affaires avant de nous sortir d'ici.
Faites faire la reconnaissance depuis Braunsberg jusqu'au pont d'Alcken. De quelle nature est ce terrain ') Je n'v vois plus de routes transversales. Il parait qu'il n'y a plus de pont. Indépendamment des ressources d'Elbing, aidez-vous de Mûhlhausen ; faites faire même quelques fours, et ramassez du blé et de la farine... (i).
Napoléon .
En conséquence des instructions de l'Empereur, le prince de Ponte-Corvo écrivit au général Dupont ce qui suit :
A Pr. Holland, le 28 février 1807.
A Monsieur le Général Dupont.
D'après une lettre du Major Général, je vous ai écrit hier, mon cher Général, et mes instructions avaient alors pour but de vous préparer à faire un mouvement pour nous réunir.
Je reçois à l'instant une lettre de S. M. qui me parle dans un autre sens. L'Empereur me marque d'abord sa satisfaction sur votre brillante affaire. Il me dit ensuite que toute l'armée doit rester dans la position où elle est et que, si, par des raisons quelconques, Braunsberg avait été évacué, son intention est qu'on reprenne cette ville et qu'on culbute tout ce qui tenterait de passer la Passargc.
L'Empereur a appris que l'armée russe n'a point fait de grand mouvement en avant, qu'elle est encore en arrière, extrêmement fatiguée et tellement dégoûtée qu'elle prendrait ses quartiers dès que nous prendrions les nôtres, qu'il n'y avait devant nous que de l'infanterie russe et des Prussiens. S. M. me mande que, dans tous les cas, elle a o,5 mille hommes réunis et prêts à leur opposer.
Ainsi, mon cher général, d'après les nouveaux ordres de l'Empereur, vous ne devez plus prononcer autant votre mouvement vers Mûhlhausen, ni même occuper cette dernière ville. Il faut que vous ayez toujours à Braunsberg même au moins un Régiment et du canon. L'Empereur tient à ce qu'on leur montre beaucoup d'artillerie, je vais vous en faire envoyer deux pièces de plus.
Tenez votre division toujours prèle à soutenir vigoureusement le régiment qui est à Braunsberg, si, ce que je ne pense pas, on tentait de reprendre cette ville. A cet effet, vous devez aussi observer exactement les passages de la rivière au-dessus de la ville, vers votre droite. Dans un cas pressé, je suis autorisé à disposer d'un régiment d'infanterie qui est à Marienburg, et je le joindrais à votre division.
Déjà hier, j'ai fait avancer vers Holland la division Frère pour vous donner tout le temps de faire votre mouvement, dans le cas où le [\e corps eût abandonné le pont d'Alitzen ; vous serez toujours soutenu de même.
(1) Correspondance de Napoléon /,,r (Comm. par S. M. le Roi de Suède).
LE GÉNÉRAL DUPOMT
Le 54e Régiment reste à Mûhlhauscn ; le général Lapisse est chargé de défendre Spandon (i).
Je vous salue avec amitié,
Sl'jnr : J. BeRK IDOTTE.
Le colonel Aymard, qui sortait du 8'' do ligne, succéda au colonel Darricau dans le commandement du 32e de ligne. Il se présenta au général Dupont avec une lettre du prince de Ponte-Corvo, ainsi conçue :
Cette lettre vous sera remise, mon cher Général, par M. Aymard, qui vient d'être nommé Colonel du 321* régiment. Il sort du 8e où il s'est toujours distingué. Je suis sûr eme dans son nouveau poste, il justifiera la confiance de Sa Majesté et méritera votre estime.
Je le trouve heureux d'être appelé à commander un régiment sous les ordres d'un général dont les talents peuvent lui olfrir de si utiles leçons.
Je vous renouvelle, mon cher Général, l'assurance de tout mon at lâchement.
J. Beunadotte.
A Holland, a 8 février.
Le général Barrois prit le commandement de la 2e brigade de la division Dupont, en remplacement du général Legendre, qui, pour des raisons de santé, avait demandé à être employé dans l'intérieur.
Le général de brigade Sénarmont arriva le 28 février au quartier général, pour prendre le commandement de l'artillerie du Ie'' corps, en remplacement du général Faultrier, fait prisonnier, le 28 janvier, à Marienwerder.
L'Empereur avait ordonné de faire reconnaître la Passarge depuis Braunsbeïg jusqu'au pont d'Alcken. Le « Précis historique des Campagnes du Ier corps » décrit ainsi le cours de cette rivière :
La Passarge, qui a servi de ligne à l'armée française près de quatre mois, est plutôt un gros ruisseau qu'une rivière.
Le front du Ier corps, pendant l'hiver, s'étendait sur celte petite rivière depuis Schônaich jusqu'à son embouchure (environ 12 lieues). Devant Schônaich elle a près de 9 toises de largeur, et à Braunsberg 20.
Jusqu'à Fehlau, à deux lieues de Braunsberg, elle coule dans un ravin escarpé et presque entièrement boisé ; plus bas, son vallon s'élargit et devient marécageux.
Quelques jours de sécheresse ou de gelée rendent la Passarge guéable presque partout. Elle a d'ailleurs des gués praticables en tout temps, excepté pendant la fonte des neiges.
Les débouchés principaux de la partie de la Passarge que le Ier Corps occupait, sont Spanden et Braunsberg.
Il existait encore d'autres ponts pour les gens de pied, devant Tiedmansdorf, Pettelkau et Zagern.
En temps ordinaire, les communications entre les villages d'une rive à l'autre, se faisaient par les gués. Ainsi cette rivière n'était guère un obstacle en cas de projets sérieux de la part de
(1) Archives Dupont.
BRAUNSBERG 53g
l'ennemi. Los troupes furent donc établies de manière à pouvoir être promptement réunies et portées sur les points qui seraient attaqués.'
A l'instant où le Ie' Corps prit position derrière la Passarge, les ponts avaient été brûlés ; depuis, les gués de Boarden, Tiedmansdorf, Lauck, Borchcrsdorf, Klein-Tromp, Pettelkau et Zagern, furent rompus et embarrassés par des abatis, chevaux de frise, et chausse-trapes. Il ne l'ut pas possible de les défendre par des ouvrages, parce que la rive droite, qui est boisée devant presque tous les gués, domine la rive gauche.
Outre une étendue de près de douze lieues sur la Passarge, le Ier Corps devait encore observer avec soin le Frischc-HalV, à sa gauche. Souvent les troupes qui étaient à Fraucnburg furent inquiétées par les bâtiments armés des Prussiens (i).
Conformément aux intentions de l'Empereur, le maréchal Bernadotte avait prescrit de rétablir immédiatement le pont de Braunsberg, de mettre la ville en état de défense, et de la couvrir par des redoutes et des ouvrages en terre. Le Ier mars, il écrit à l'Empereur qu'il fait soutenir le général Dupont par la division Lapisse, qui est aujourd'hui entre Holland et Miihlhausen ; demain cette division appuiera sa tète à la division Dupont et elle aura sa queue à Miihlhausen. Depuis hier, sa 3e division est concentrée sur Holland, dans le rayon d'une lieue. Il compte aller après demain à Braunsberg où il ordonnera les ouvrages nécessaires ; en attendant, il fait construire des redoutes sur les flancs de la ville et vis-à-vis les gués.
L'ennemi, encouragé par le mouvement rétrograde de la Grande Armée, avait poussé des détachements tout le long de la rive droite de la Passarge. Napoléon ordonna, le 2 mars, de faire un mouvement général en avant de la ligne des cantonnements, pour le repousser. Le maréchal Ney se porta sur Guttstadt ; le maréchal Soult passa la Passarge et marcha sur Wormdilt. Le icr corps se groupa, savoir : la division Dupont et la cavalerie légère, à Braunsberg ; les deux autres divisions d'infanterie et la 4P division de dragons, sur les hauteurs de Dôbern, en arrière de Spanden ; le quartier général fut transféré de Holland à Schlodien.
Le pont de Braunsberg ayant été rétabli le 3 mars, le général Dupont fit passer quelques troupes sur la rive droite, poussa l'ennemi sur les routes de Heiligenbeil et de Mehlsack, et rentra le soir à Braunsberg, comme il en avait reçu l'ordre ; il n'avait rencontré aucune résistance. — Le t\ au matin, les Busses et les Prussiens s'éloignèrent de la Passarge. Le maréchal Bernadotte prescrivit au général Dupont les mesures suivantes :
Schlodien, le 4 mars 1807.
A Monsieur le Général Dupont.
Vous sentez, mon cher général, combien il est essentiel que l'ennemi n'ait pas un homme sur notre rive de la Passarge, et cependant le colonel Boudinhon, qui a été pris à Anhof le 2 mars, vous a écrit le 3 de kleinau.
(1) Ce Précis historique des Campagnes du Ier corps fut rédigé en partie par le général Maison et visé par le maréchal Victor.
5'|0 LE GÉNÉRAL ni PONT
Chasse/ donc L'ennemi et faites-lui repasser la rivière, mou cher général, el faites occuper la rive gauche jusqu'à Neupfal-Bude inclusivement, soit à poste fixe, soit par des patrouilles continuelles, connue vous le jugerez convenable.
Prenez aussi des mesures pour faire casser la glace sur la rive gauche ; vous ordonnerez aux baillifs et bourgmestres de fournir des paysans pour ce travail, et si quelques-uns s'y refusaient, je vous autorise à employer contre eux tous les moyens de rigueur, même à brûler des villages.
Je serais coupable, si, par trop de douceur, je m'exposais à perdre mes meilleurs officiers, et rien ne m'assure, si l'on ne prend pas toutes les précautions de sûreté, à quelque prix que ce soit, que vous ne soyez enlevé vous même, lorsque vous sortirez de Braunsberg.
J'ai reçu voire rapport, vous avez fort bien rempli l'objet que l'Empereur désirait (i).
Je vous renouvelle l'assurance de mon estime et de mon amitié.
J. Ber.nadotte.
Sur l'ordre du prince de Ponle-Corvo, la ville de Braunsberg fut défendue par des ouvrages importants ; l'enceinte fut crénelée et palissadéc, et les rues du faubourg de Neustadt, sur la rive droite, eurent leurs extrémités barrées par des traverses; on établit, pour l'infanterie et la cavalerie seulement, un second pont protégé par des ouvrages pouvant tenir au moins 200 hommes. Le prince rendit compte de ces dispositions à l'Empereur, qui lui prescrivit de faire également établir une tête de pont à Braunsberg ; sa lettre est ainsi conçue :
Au Maréchal Bernadotte, à Prcussisch-Holland.
Osterode, 6 mars 1807, minuit.
Mon Cousin, je vois avec plaisir, par votre lettre du 5, que la tête de pont de Spanden est déjà occupée ; mais cela n'est pas suffisant : il nous faut une tète de pont à Braunsberg. Si le faubourg de Braunsberg ne gène pas, cpi'on travaille sans délai à cette tète de pont ; s'il gêne, et que la position ne soit pas favorable, que le général Dupont choisisse sur la droite de Braunsberg une position convenable pour qu'on travaille sans délai à un pont et à une tète de pont. C'est dans la défense d'un pont et d'une tète de pont que consiste toute notre bonne position. Supposez que 25 au 3oooo hommes se portent sur Braunsberg, el que vous vous y portiez avec votre corps d'armée pour leur couper le passage, et que, profitant d'une opération si téméraire de la part de l'ennemi, un ou deux corps débouchent par Spanden pour tomber sur ses derrières, s'il n'y a pas un pont et une tête de pont, vous ne pourriez pas participer au combat, et nous muions un désavantage marqué. Une rivière ni une ligne quelconque ne peuvent se défendre qu'en ayant des points offensifs : car, quand on n'a fait que se défendre, on a couru des chances sans rien obtenir ; mais, lorsqu'on peut combiner la défense avec un mouvement offensif, on fait courir à l'ennemi plus de chances qu'il n'en a fait courir au corps attaqué. Faites donc tra- \ ailler jour et nuit à la tête de pont de Spanden et à celle de Braunsberg ; quand je dis Braunsberg, j'entends à une lieue ou environ de cette ville, dans la position la plus convenable. Une fois cela fait, faites bien reconnaître la nature du pays de Braunsberg à Mehlsack et à trois lieues autour de cette position; car, un peu plus tôt ou un peu plus tard, si l'ennemi prend l'offensive, je pense que c'est là qu'on se battra.
L'ennemi avait fait bien des fautes. Si j'avais eu du pain et que les mauvais temps ne
(1) Archives Dupont.
m'eussent pas arrêté, je serais arrivé à Konigsberg avant lui, et je l'aurais battu en détail. Il est constant qu'il avail détaché uôooo hommes sur la rive droite de l'Aile, et qu'il avait des régiments d'infanterie arrivésà Passenheim. Le mouvement offensif qui a été fait lui a l'ait connaître sa témérité ; et, depuis le 4 au matin, il marche en toute hâte pour se replier et reprendre sa position naturelle (i).
Napoléon.
Les travaux de la tète de pont de Braunsberg lurent poussés avec la plus grande activité. « De nombreux travailleurs pris dans les régiments, d'autres fournis par les bourgmestres des villages voisins, furent mis à la disposition de l'officier du génie qui fit exécuter avec activité tons les travaux ordonnés par le général, tant sur la rive droite que sur la rive gauche de cette rivière. En peu de temps, Braunsberg fut mis dans un état de défense redoutable. — Les Busses et les Prussiens, que cette inaction était loin de contrarier, car ils avaient besoin plus que nous encore de se refaire, campaient en avant de Kônigsberg et observaient les rives de la Passarge. Cet état de choses se prolongea jusqu'au 5 juin (2). »
Le 4 mars, toutes les troupes se trouvant sur la rive gauche de la Passarge, le ier corps occupa les cantonnements suivants :
La Division Dupont et la Cavalerie légère à Braunsberg, ayant sa droite le long de la Passarge jusqu'à Tiedmansdorf, sa gauche à l'embouchure de cette rivière, occupant sur ses derrières Frauenburg, Tolkemit et tout le pays sur la rive droite du ruisseau de Baudc jusqu'à Gross- Rautenburg, inclus.
La Division Lapisse : un Régiment de chaque Brigade en première ligne et dans les villages le long de la Passarge, depuis Borcherlsdorf jusqu'à Peisskam et Lumpf, et un Régiment de chaque Brigade en seconde ligne, occupant, l'un Muhlhauscn et environs, l'autre Jonickam, Schlobitten, Carwinden, Hermsdorf et Bordelmen.
La Division du Général Frère: une Brigade à Behlenhof, Scluuauch, Sclionau, Gross-Thicrbach, Rogehnen, et villages intermédiaires en avant de Holland. L'autre Brigade à Ilolland, Neuendorf, Schônfeld, Rcichenbach, llohendorf, Drausenhof, SchOnwiese et villages intermédiaires en arrière de Ilolland.
La h Division de Dragons : une Brigade dans les cantonnements occupés le long de la Passarge par les deux Régiments de première ligne de la Division Lapisse. L'autre Brigade en réserve à Sumpf, Briensdorf, Rapendorf, Marienfelde, Steegen et villages environnants (3).
Le 6 mars, le général Lapisse fit occuper le pont de Spanden par un régiment. — Le quartier général du corps d'armée s'établit à Scblobillen. — Le général Villalte prit le commandement de la 3e division, exercé provisoirement par le général de brigade Frère.
Pour marquer au prince de Ponte-Corvo toute la satisfaction qu'il avait de ses services, Napoléon lui adressa la lettre suivante :
(1) Correspondance rie Napoléon Ier (Comm. par S. M. le Hoi de Suède).
(2) Journal 'les marches et cantonnements de la division Dupont \rcli. Dupont).
(3) Précis historique des campaijnes ilu Ie* corps (Arch. Guerre).
5/|2 LE GÉm'kW. DUPONT
An Maréchal Bernadolleù Schlobitten.
Osterode, \î\ mars 1807.
Mon Cousin, j'ai accordé une pension de retraite de 2000 francs à votre frère. J'ai accordé à son beau-fils sa place; et, voulant vous donner de nouvelles preuves de ma satisfaction, j'ai nommé votre frère membre delà Légion d'honneur (1).
Napoléon.
L'ennemi ayant fait, le 17 mars, quelques démonstrations sur Borchertsdorf, le prince de Ponte-Corvo écrivit, à ce sujet, au général Dupont, les deux lettres suivantes :
Schlobitten, le 17 mars 1807.
A Monsieur le Général Dupont,
Des avis me parviennent, mon cher général, qui annoncent que l'ennemi fait quelques démonstrations à Borchertsdorf. J'attends les rapports des généraux Margaron et Lapisse.
Je désire, mon cher général, que vous vous teniez en mesure et que vous ordonniez à vos troupes d'être prêtes à marcher.
Je vous salue d'amitié.
Signé : J. Beuxadotte.
P. -S. — Le général Margaron m'écrit à l'instant que l'ennemi montre 2 escadrons et une compagnie d'infanterie entre Scepothen et Boarden, vis-à-vis d'un gué. Tous les matins vos patrouilles doivent se lier avec celles du Gal Lapisse et les dragons (2).
Au Quartier Général à Schlobitten, le 17 mars 1807.
Je vous ai prévenu, mon cher général, que l'ennemi a fait ce matin quelques mouvements sur Borchertsdorf et Boarden ; comme j'ai remarqué que vous n'aviez que deux compagnies d'infanterie à ïiedmansdorf, et qu'il y a un gué entre ce dernier cantonnement et Borchertsdorf, sur la communication de Tiedmansdorf à Schondamcrau, je désirerais que vous augmentassiez les troupes qui sont à Tiedmansdorf, et que vous y missiez une pièce d'artillerie, afin que dans le cas où l'ennemi voulût passer sur ce point, tout le monde eût l'éveil par le bruit de l'artillerie, qui, du reste, dans cette position, ne peut être que très utile, puisqu'elle flanque votre droite, en se liant avec la division Lapisse.
Je vous renouvelle, mon cher Général, l'expression de tout mon attachement.
Signé: J. Bernadotte.
P. -S. — L'Empereur me demande le Levé de la tête de pont de Braunsberg; faites-moi le plaisir de me le faire adresser et marquez-moi où vous en êtes pour les ouvrages. Il n'y a point eu de canon tiré hier du côté de Mehlsack ni de Wormditt; le poste d'Alcken croyait qu'on tirait hier de notre côté. Cet après-midi l'ennemi s'est avancé avec une forte patrouille sur Alcken, mais il s'est retiré de suite. Il est encore en présence devant Boarden et Borchertsdorf avec deux pièces de canon (3),
Le 22 mars, le maréchal Bernadotte recommande au général Dupont de surveiller attentivement son front, et de chercher à se procurer des nouvelles de l'armée russe :
(1) Correspondance de Napoléon Ier (Comm. par S. M. le Roi de Suède).
(2) Archives Dupont.
(3) Archives Dupont.
Schlobitlen, 22 mars 1807.
Le maréchal Lefebvre me marque, nwn cher Général, qu'il n'est entré dans Danzig que 5oo Cosaques, et que l'on n'a encore aperçu aucune infanterie russe. Il est toujours bon que vous continuiez à l'aire reconnaître la Passargc entre Pillau et Danzig. Le colonel Sémélé peut y envoyer journellement, et je lui ferai remettre ses déboursés. Ce point est aujourd'hui occupé par des troupes du 10" corps qui ont battu l'ennemi et lui ont l'ait 3oo prisonniers.
Observez avec beaucoup de soin votre front, mon cher général, faites en sorte d'avoir des nouvelles de l'armée russe: vous êtes dans une ville, tachez d'y trouver à quelque prix cjue ce soit des agents sûrs qui vous rapportent des nouvelles sur lesquelles on puisse un peu compter (().
Je vous salue avec amitié, J. Bernadotte.
P. -S. — Ne pourriez-vous pas vous servir, pour avoir des nouvelles de l'ennemi, des femmes qui sont arrivées dernièrement de Danzig ?
A la date du 3 avril 1807, la irc Division du Ier Corps de la Grande Armée avait, en présents sous les armes, les effectifs suivants :
Le Général de Division Dupont, commandant :
\ ue d'Infanterie légère. . 1 438 hommes dont 48 officiers.
Le Gal Labruvere. ; . ,,T „ , .. , c
J { 24 cl lntantcne de ligne. . 1 49 1 — 07 —
{ 3ae d'Infanterie de ligne. . 1 543 — 5i —
Le Gal Barrois. . j c ,,r » . , ,. r
f 90e cl lntantcne de ligne. . 1 027 ■ — 07 — -
Artillerie à pied 122 — 6 —
Artillerie à cheval 34 — a —
Train d'Artillerie i6r — 1 —
Total. . 6 4 1 G hommes dl 222 officiers.
La Division a 444 chevaux, dont 92 chevaux d'officiers, 27 chevaux d'artillerie à cheval et 3o3 chevaux du Train d'Artillerie (2).
Le iPr avril, le quartier général impérial quitte Osterode pour se transporter au château de Finkenslein, situé entre Osterode et Marienwerdcr, à sept lieues de cette dernière ville.
Les mois de mars, d'avril et de mai se passèrent à la Grande-Armée, sans incidents marquants. Les lettres du général Dupont à sa jeune femme, toutes datées de Braunsberg, donnent des détails intéressants sur ses occupations pendant ce long repos, sur différents officiers. M"ie Dupont, poète, peintre d'un réel talent et élève de David, était aussi musicienne, et elle avait composé une marche militaire intitulée « La Braunsberg », qui devint Pair favori de la i10 Division ; les musiques des régiments ne manquaient pas de la jouer à
(1) Archives Dupont.
(a) Archives Dupont.
544 ' l: GÉMÉRAL m POHT
L'approche du général, si bon en même temps que si brave, qui donnait tant de gloire à sa
troupe et que tous les soldats aimaient. Nous donnons des extraits de quelques-unes de ces lettres :
Braunsberg, le Ier avril 1807.
Tu m'apprends qu'il y a un second Bulletin sur L'affaire de Braunsberg, et je suis fort curieux de le voir ; j'ai lu relui du i3, où le nom de l'amico est cité d'une manière trop flatteuse. J'ai rendu, dans mon rapport, ample justice aux Corps et aux officiers de ma brave Division, et j'espère qu'ils sont nommés dans le nouveau Bulletin.
Tu ne savais pas que M. Barrois était nommé Gal de Brigade. Je te L'ai écrit plusieurs Cois. Que de lettres perdues ! Il reste avec moi dans son nouveau grade. Le colonel Darricau a été nommé aussi Gal de Brigade, et il a quitté la Division. J'avais demandé Le même grade pour le colonel Meunier, mais il n'a pas été nommé.
J'ai interrompu cette lettre, chère amie, pour lire celle que je reçois de l'Empereur (i). Je t'en envoie copie. Poursat est nommé évèquc de Trêves...
Braunsberg, le \ avril 1807.
... Il y a longtemps que je n'ai pas vu le MaI Ney. Il s'est l'ait beaucoup d'honneur dans celte campagne.
On dit que l'Empereur va établir son quartier général à Marienwerder. Il y sera mieux qu'à Osterodc...
Braunsberg, le 4 avril 1807.
... On dit que l'Empereur de Russie vient à son armée, mais il n'y a rien de certain, que je sache. S'il vient, ce sera peut-être un moyen d'arriver plus tôt à la paix.
Le général en chef prussien, M. de Lestocq, m'a écrit que M. Warenghien est parti du fort de Pillau, pour me rejoindre et qu'il doit être ici demain. Il paraît que ce général, d'après mes instances, a mis de l'obligeance pour hâter son échange. En revanche, je lui rends un officier qu'il m'avait demandé. Nous en sommes aux politesses ; ils ne demanderaient pas mieux, tous ces Prussiens, que de faire succéder la paix aux hostilités ; la guerre n'a plus de charmes pour eux et cela est facile à croire. De la part du Roi de Prusse il y a faiblesse et entêtement .
Nous ne sommes pas encore clans les beaux jours, mais nous sortons cependant de l'hiver. Il ne gèle plus que la nuit. L'aimable climat ! Je t'envie bien les lilas des Ternes...
Braunsberg, le 8 avril 1807.
J'attends l'Empereur ici.
Je te prie de dire à Mmc de Y\ arenghien que son fds est arrivé à Braunsberg et qu'il est échangé. Il y a une heure qu'il est ici...
Braunsberg, le 17 avril 1807.
... Il n'y a rien de nouveau à l'armée. On sait que l'Empereur de Russie est arrivée! Rônigsberg, mais il n'y a encore eu aucun mouvement parmi les troupes. Il a l'ait venir de l'Asie des gens armés d'arcs et de flèches, comme les sauvages ; mais ce ne seront pas ces Tartares qui déci-
(1) Par celte lettre, l'Empereur informait le général Dujionl qu'en témoignage de sa satisfaction pour ses senices, il nommait son frère, l'abbé Dupont de Poursat, évêque de Trêves.
dcronl la victoire. Notre année est reposée et elle est maintenant fort belle. Le siège do Dantzig se continue avec activité. Nous entendons le canon quoique éloignés de celle place de seize lieues, et il est à désirer que nous cessions bientôt de l'entendre. Cette ville prise sera le dernier soupir de la Prusse...
Braunsberg, le 22 avril 1807.
... J'ai reçu « La Braunsberg». Ma flûte, qui dormait depuis six mois, a été aussitôt montée pour cet air brillant et vif. J'ai donné la partition à la musique du 96e régiment, et je vais entendre au premier moment celle composition dans toutes ses parties. (In en a l'ail une marche militaire qui sera jouée souvent, comme lu le penses bien. Qui sait si elle ne nous mènera pas un jour à la victoire? Je la ferai jouer bien sûrement quand nous repasserons le Rhin. Ce moment ne sera peut-être pas toujours reculé dans l'avenir: il y a des négociations à Varsovie. M. de Tallevrand a des conférences journalières avec M. de Saint-Vincent, envoyé de A ienne... Tu recevras une visite de M"1C Sémélé ; son mari commande le a4e régiment de ligne, qui est réuni à ma Division depuis deux mois. Ce colonel est un officier fort distingué ; sa femme est peintre..,
Braunsberg, le 28 avril 1807.
Il faut, chère amie, que je me hâte de t'annoncer le succès prodigieux de « La Braunsberg ». Je l'ai fait jouer devant une réunion assez nombreuse et elle a été trouvée charmante. On ne s'est pas lassé de la redemander, toujours nouveau plaisir. Au milieu des bravos donnés à cet air aimable qu'on peut vraiment appeler un air de victoire, un toast a été porté à l'auteur qui y sera bien sensible, ai-je assuré. Ce n'est pas tout, on a arrangé une figure sur l'air et on a dansé ensuite sur l'air avec toute la gaieté et la folie imaginables. Chacun a voulu en avoir des copies qui vont voler de tous côtés. Les colonels qui étaient Là et que le succès de « Braunsberg » intéresse aussi vivement, l'ont demandé pour la musique de leur régiment. Si je passe devant un corps sous les armes, j'entends aussitôt l'air chéri ; c'est maintenant l'air chéri : c'est maintenant l'air de la Dhision, il est consacré. On sait le charme que j'y trouve...
Braunsberg, le 22 mai.
Dantzig tient encore, mais le sort de l'armée en est indépendant. Elle est magnifique : elle est de trois cent mille hommes, dont plus des deux tiers sont Français. Elle fera la paix ou un fracas terrible dans le monde...
Braunsberg, le 2 A mai.
... Le prince de Ponte-Corvo est venu me surprendre tout à l'heure. Il n'est resté qu'un instant pour faire un très mince déjeuner. Je t'ai déjà dit que j'avais été faire ma cour à la princesse, cpù m'a promis de te donner, à son retour, de mes nouvelles. Elle veut même te faire une de ses premières visites. Elle devait partir il y a quelques jours, mais les grands mouvements militaires cpù semblaient se préparer n'ayant pas eu lieu, elle prolonge insensiblement son séjour au château de Schlohitten, où est le quartier général du Ier Corps. Elle monte à cheval et se promène dans une belle forêt voisine, et va voir les camps. Nous avons, comme lu sais, des camps de baraques, comme au Fayel...
Dantzig nous ouvre enfin ses portes. On vient de m'assurer cpie le gouverneur, M. de Kalkreuth, consent à se rendre s'il n'est pas secouru demain. On va maintenant presser le siège de Graudenz et de Colberg. L'armée est magnifique et sa position devient très belle...
Braunsberg, icr juin.
... Je t'avais dit cjue la paix était dans Dantzig, maison a eu beau chercher dans cette place, on
Le Gé.nékal Dupo.nt. 3
n'a point trouvé de traité signé ni même ébauché. En attendant qu'elle vienne d'un autre coté, l'armée fait ses camps et s'amuse à enjoliver ses baraques, comme celles que lu as vues dans les camps de Monlreuil. Je n'ai point fait faire de château de paille ; je reste en ville, bien logé en apparence, mais assez mal en réalité. J'y mets toutefois peu de prix. Quand il fait beau, je cours dans un jardin, car la vue des feuilles et des fleurs est toujours pour moi bien attrayante, et il me semble que j'y suis plus près des Ternes et de Chabanais. Je prolonge ces promenades le plus que je puis, souvent jusqu'au dîner, que je retarde aussi le plus que je puis, selon mon insoutenable manière. C'est du moins l'épithète que certaines personnes lui donnaient à Paris, et que je voudrais bien entendre encore, malgré le piquant du reproche...
Le 4 mai 1807, l'Empereur écrit au maréchal Bernadotte :
Mon Cousin, j'ai reçu votre lettre. Je vois avec plaisir la bonne situation de votre corps d'armée. D'ici au i5 mai, vos corps recevront un renfort de 4 000 hommes par l'arrivée et l'incorporation des douze derniers régiments provisoires. J'espère donc que vous aurez bientôt de 23 à 25 000 hommes d'infanterie...
Aux approches de la belle saison, Napoléon s'occupa de faire sortir ses troupes de leurs cantonnements, pour les camper, système qui, en les installant plus sainement, permettait de les tenir rassemblées et de les exercer plus facilement, au grand avantage de l'instruction et de la discipline. Il devenait aussi plus aisé de les nourrir. En outre, une armée campée n'a pas besoin de s'éclairer aussi loin que si elle était disséminée dans des cantonnements, et l'on peut ainsi éviter la guerre de postes avec les troupes légères de l'ennemi. Mais ne voulant point placer son armée en cordon, l'Empereur arrêta qu'elle camperait par division. Il lit reconnaître le pays et désigna les emplacements des différents camps.
Le 10 mai, le prince de Ponte-Corvo reçut l'ordre d'établir son corps d'armée par division, ainsi qu'il suit :
Division Dupont.
Le 9" d'infanterie légère, à Braunsberg. Le 24e d'infanterie de ligne, à Frauenburg. Le 32'' — campé à Zagern.
Le 96" — cantonné à Pettelkau et environs.
Division Lapisse.
Le iG° d'infanterie légère, campé en avant de Deutschendorf. Les 8'', 45e et 54° de ligne, dans un beau camp entre Neumark et Ebersbach.
Division Viilatte.
Le 27" d'infanterie légère, occupant le fort de Spanden. Un bataillon entier campé dans les ouvrages, les compagnies de grenadiers et de voltigeurs de l'autre bataillon dans le village de Spanden, et le reste du bataillon à Schônaich et Dôbern.
Le 63° de ligne, en réserve à Schlodien.
Les 94'' et gb'' de ligne campés en avant de Carwinden.
La Cavalerie légère et la 4" Division de Dragons gardèrent leurs cantonnements respectifs.
Dans celte disposition, toutes les troupes pouvaient facilement et en peu de temps se prêter un mutuel secours pour la défense de la Passarge et surtout des deux points principaux de Braunsberg et de Spanden (i).
Les Français entrèrent le 26 mai à Danzig. On y trouva des ressources immenses. Par décret du 28 du môme mois, Napoléon créa le maréchal Lefebvre duc de Danzig (2).
Par suite des dispositions arrêtées le 10 mai pour les emplacements des différents corps, la division Dupont, forcée d'occuper des localités importantes, était restée cantonnée presque en entier. La prise de Danzig, en assurant notre gauche, permettait de camper la plus grande partie des troupes. Le 2 juin, le général Maison écrivit au général Dupont :
Au Quartier Général à Schlobitten, le 2 juin 1807.
A Monsieur le Général de Division Dupont, à Braunsberg.
Sa Majesté l'Empereur voulant, mon cher Général, que toutes les troupes soient campées, et la prise de Danzig rendant notre position plus assurée sur la gauche, l'intention du prince est que vous lassiez camper à Zagern les deux bataillons du 2^'' régiment, et que le bataillon du 96e, qui est actuellement à Zagern, aille camper en arrière de Pcltclkau, dans une position près de la lisière du bois, que vous aurez fait reconnaître auparavant.
Le 2l\e de ligne ne laissera à Frauenburg qu'un détachement de 200 hommes, pris parmi les hommes malingres ou convalescents.
S. A. désire également qu'il soit fait quelques changements dans le placement de la cavalerie légère ; que chacun des trois régiments fournisse, sur la ligne, un détachement de cent chevaux commandés par un chef d'escadron, et que vous donniez le commandement de ces 3oo hommes à M. le colonel Boudinhon, qui se placera de sa personne au centre de la ligne à Pettelkau ou à Tromp.
Les états-majors des ie et 41" de hussards seront placés à Frauenburg, et vous fixerez aux colonels de ces deux régiments les cantonnements que leurs corps doivent occuper d'après ces nouvelles dispositions, alin que tous les villages qui se trouvaient occupés avant ce mouvement, le soient encore par la cavalerie légère ; de cette manière, les régiments resteront toujours dans les cantonnements que vous allez leur assigner, et il n'y aura que les trois escadrons sur la ligne qui seront relevés quand vous le jugerez convenable.
J'ai l'honneur de vous saluer,
J. Maison.
Le général Dupont, si rude à l'ennemi sur le champ de bataille, était plein d'égards et d'une grande courtoisie envers les vaincus. Le Ier juin, le colonel de hussards Corvin Wierzbisky lui écrivait la lettre suivante, qui montre la façon dont le général Dupont et l'armée française usaient de la victoire :
Mon Général, Accoutumé dans toutes les occasions à voir Votre Excellence mettre toute la grâce possible à faciliter aux officiers de notre corps d'armée les moyens de correspondre avec les membres de leur
(1) Précis historique des campagnes du Ie* corps (Arch. Guerre).
(2) Les décrets du 3o mars 180G avaient institué des duchés pour récompenser les grands services civils et militaires.
famille, dont nos revers les ont séparés, j'ose réclamer pour moi la même grâce et supplier Yolrc Excellence de daigner l'aire parvenir l'incluse à Mademoiselle Corvin de Wicrzbiskv, à Berlin. Ayant l'ait des démarches auprès de Sa Majesté Impériale pour obtenir son retour auprès de son père, je la préviens de l'espoir que je forme de bientôt la voir rendue à l'auteur de ses jours. Nous sommes accoutumés depuis longtemps à voir la victoire, l'humanité et le désir d'obliger, réunis et concentrés dans l'armée française. En attendant, mon Général, que des circonstances heureuses me permettent de pouvoir vous offrir personnellement le tribut de ma reconnaissance, je prie Votre Excellence de daigner accepter celui bien sincère de mon respect et de mon dévouement.
Je suis, mon général, avec respect, de Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur,
De Corvin Wieiuiusky, Colonel des Hussards et Chef de la première Brigade.
Grunau, Ier juin 1807.
Au 5 juin 1807, la situation du Ier Corps de la Grande Armée était la suivante :
PRÉSENTS SOUS LES ARMES TOTAL - — -' - — — - — des
HOMMES CnETAUI HOMMES
lrc division :
général Dupont.
Quartier général
à Braunsbcrg.J
2e division :
général Lapissc.
Quartier général
à Mùhlhausen.
3e division :
général Villatle.
Quartier général
à Garwinden.
Cavalerie légère :
général Beauraont
Quartier général
à Braunsberg.
4° divon de dragons
général Lahoussaye,
à Lumpf.
régiment d'infanterie légère. ... 1 947 »
régiment de ligne 1 910 »
régiment de ligne 1 755 »
régiment de ligne 1 997 »
régiment d'infanterie légère. ... I 702 »
régiment de ligne 1 G48 »
régiment de ligne I 537 »
régiment de ligne 1 728 »
régiment d'infanterie de ligne. ... I 600 »
régiment d'infanterie de ligne. ... 1 420 »
régiment d înianterie de ligne. ... 1 012 »
régiment d'infanterie de ligne. ... 1 740 »
régiment de hussards 435 470 }
régiment de hussards 449 ^$3 > 1 35 1
régiment de chasseurs 467 5oi \
Troupes d'artillerie et du génie I 166 1 226 1 166
régiment de dragons 358 3G8 1
régiment de dragons 4si 437 ! o-r
régiment de dragons 5o3 53 1 l
régiment de dragons 574 6o5 )
Total des hommes présents sous les armes 25019
Total des chevaux 4 63i
Signé : Maison (i).
(1) Archives Dupont.