‹ Le général Dupont (volume 2)Chapitre 93 sur 97 · TOTAL · texte numérisé non relu

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(Arch. Dupont)

Gomme on le voit, le g'3 d'infanterie légère fut le régiment le plus éprouvé, dans la ire division. « Le g'1 léger a le plus souffert, écrit le général Dupont, et ce qu'il y a de remarquable pour ce régiment, c'est que le colonel Meunier y a incorporé 5oo conscrits arrivant de France, une heure avant la bataille. J'ai eu particulièrement à regretter le général Labruyère, qui est entré le premier dans Friedland. »

Cette Division (Dupont) s'est couverte de gloire dans cette mémorable journée, dit le « Précis des Campagnes du Ier Corps », et elle a fait éprouver une perte considérable aux Russes, qui laissèrent le champ de bataille couvert de cadavres.

Elle avait été appuyée dans son mouvement par cinq bouches à feu détachées de la batterie de droite et que le colonel Forno avait voulu diriger lui-même. Ce fut à la lin de l'action, que ce brave officier couronna sa carrière par une fin glorieuse ; il fut emporté par un boulet en indiquant un mouvement.

Le chef de bataillon d'artillerie Bernard et les lieutenants Houdart et Marcilac furent blessés. Le général Sénarmont eut son cheval tué sous lui.

Le général Sénarmont donne les plus grands éloges à M. le major d'artillerie Raulol qui, quoique accablé de douleurs de rhumatisme qui ne l'ont point quitté et qui le pliaient en deux, a voulu faire cette campagne ; il a dirigé la batterie de gauche avec le plus grand sang-froid, et cette sûreté que donne l'expérience.

Les troupes d'artillerie ont eu, dans cette journée, hors de combat, tués ou blessés, 4 olliciers et 5a hommes ; 53 chevaux ont été tués, et, en moins de trois heures, il a été tiré i 6oo coups de canon ou obus, dont 4oo à mitraille.

Le « Journal des marches et cantonnements de la division Dupont » consacre les lignes suivantes à la journée de Friedland :

\l\ juin. — Le lendemain i4, à la même heure (3 heures du matin), le mouvement fut continué dans la direction de Domnau. Dans la matinée, Napoléon traversa la colonne et s'entretint longtemps avec le général Dupont. A peine l'cut-il quitté, qu'on apprit que le maréchal Lannes, qui avait atteint l'ennemi près de Friedland, était aux prises avec lui depuis plusieurs heures. Les corps reçurent ordre de hâter leur marche et la plupart se trouvèrent en ligne vers les cinq heures du soir. Une épouvantable canonnade et un feu de deux rangs bien nourri se firent bientôt entendre. Le 6" corps, commandé par le maréchal Ney et formant l'aile droite de l'armée, fut un moment ébranlé par la Garde russe et obligé de se retirer un peu en désordre, mais le général Dupont, destiné à appuyer au besoin les troupes de ce maréchal, fit porter sa division en avant. Deux régiments croisèrent la bayonnette, marchèrent au pas de charge et abordèrent la Garde russe avec un élan et une détermination tels, qu'ils la culbutèrent et en firent un horrible carnage. Ce mouvement, ordonné si à propos par le général Dupont, assura la victoire a l'armée française. Dès ce moment, les Russes plièrent sur tous les points et battirent en retraite dans la direction de Tilsit, en laissant sur le champ de bataille 5o canons, 6 ooo morts et presque tous leurs blessés.

i5 juin. — Dans la matinée du i5, les corps d'armée quittèrent successivement leurs bivouacs pour se mettre à la poursuite de l'ennemi. En passant dans les rangs de la Division, Napoléon s'arrêta quelques instants et dit au général Dupont les choses les plus flatteuses sur ses brillants succès de la veille. Ces paroles furent entendues : « La Division Dupont se distingue donc toujours ; je lui dois beaucoup. »

Les troupes couchèrent à Peterswalde, à trois lieues de la Prégel, et elles effectuèrent le passage de cette rivière le lendemain 16, sur un pont de bateaux que Napoléon avait fait jeter près de Wehlau. Elles bivouaquèrent le même soir au village de Sanditten.

Du champ de bataille même, le général Dupont écrit :

Friedland, le i5 juin, à 3 heures du matin.

Je t'écris, ma chère amie, du champ de bataille de Friedland. Il y a eu bier une grande bataille dont le succès a été très beau pour nous. Ma Division a pris une part heureuse à cette affaire, où elle a eu le bonheur de rendre de grands services. Je me suis trouvé combattre à côté du maréchal Ney et du général Marchand. Nous nous sommes rencontrés au milieu du feu et nous nous sommes embrassés sous une grêle de balles. Le combat n'a fini qu'à dix heures du soir. Je me suis couché sur la terre quelques moments, et je t'écris aussitôt que le jour me le permet. La fortune m'a encore été doublement favorable, car le succès de ma Division m'a coûté beaucoup moins qu'aux autres Divisions qui ont donné. J'ai été bien inquiet pour le colonel Sémélé, mais j'apprends avec certitude qu'il n'a reçu qu'une contusion sous son cheval qui a été tué. J'espère qu'il sera fait général de brigade ainsi que le colonel Meunier. — Voilà un grand pas de fait pour la paix.

J'ai vu hier l'Empereur. J'ai causé avec lui, longtemps, à cheval. 11 a vu pendant la bataille la belle audace de ma Division, et il a dit : « C'est elle qui a décidé la victoire. »

Le lendemain, il écrit à nouveau:

Au camp de Peterswalde, le 16 juin.

Je t'ai écrit, chère amie, la bataille de Friedland donnée avant-hier et la part bien glorieuse que ma Division y a prise ; elle en a reçu les plus beaux compliments. L'Empereur m'a dit : « Depuis longtemps je vous dois beaucoup. » Le prince de Neufchâtel, cpii m'a vu dans l'action, s'est répandu en grands éloges. Ce qui est ta remarquer, c'est cpie deux heures avant la bataille, j'ai assuré à l'Empereur qu'il serait content de nous. Nous avons tenu parole. Aussi a-t-il ajouté à ses compliments : « Je vous donnerai des marques de ma satisfaction. » Il a dit, dans un autre moment, que nous avions soutenu si à propos le maréchal Ney, que nous avions décidé la victoire.

Et le 20 juin, il répète les paroles de Napoléon

Tilsit, le 30 juin 1807.

Il faut que je te répète ici ce que l'Empereur m'a dit le lendemain, car ces compliments

sont trop flatteurs pour être perdus : « Vous avez soutenu bien à propos le maréchal Ney ; depuis longtemps je vous dois beaucoup; je vous donnerai des marques de ma satisfaction. »

Telle fut la bataille de Friedland, un des plus éclalants triomphes qui aient marqué la prodigieuse carrière de Napoléon. En disant au général Dupont que sa division avait « décidé la victoire », l'Empereur a fixé lui-même la place qui lui revient, parmi ses lieutenants, dans cette glorieuse journée, et cette place est la première. Dupont y eut, en effet, le premier rôle, en arrêtant la déroute du corps du maréchal Ney et en écrasant la Garde impériale russe, et ce fut de sa propre initiative qu'il lança sa division sur l'ennemi, avec un à-propos qui rappelle la charge de Kellermam à Marengo, et non pas, comme on l'a écrit quelquefois, sur Tordre de Victor ou de Napoléon.

« Alarmé de cette crise et ne recevant point d'ordre, écrit le général Dupont, je prends

58o LE GÉNÉRAL ni PONT

sur moi de faire donner sur-le-champ ma Division. Les moments étaient trop précieux pour délibérer (i). »

Parlant du mouvement de l'aile droite sur Fricdland, le duc de Rovigo s'exprime ainsi :

<( Le maréchal Ney commença, et s'engagea très vivement; ses troupes s'emportèrent et voulurent, d'un premier élan, insulter jusqu'au pont de Fricdland. La division qui l'avait entrepris fut si vertement ramenée, qu'elle aurait infailliblement entraîné le reste de ce Corps d'armée si la première division du corps de Victor, commandée par le général Dupont, n'eût fait fort à propos, sans l'ordre de son maréchal, un changement de direction à droite, et n'eût chargé rudement tout ce qui poursuivait le maréchal Ney. — J'ai entendu l'Empereur louer d'une manière toute particulière ce mouvement du général Dupont, et dire hautement qu'il avait beaucoup avancé la bataille (2). »

Le « Précis historique des Campagnes du iur Corps », porte, il est vrai, que le général en chef « donna l'ordre au général Dupont de marcher à l'ennemi avec toute sa division, ce que le général fit avec son audace et son habileté ordinaires » ; mais cette version est détruite par tous les documents contemporains, par le Journal de la Division Dupont, écrit au jour le jour, au cours des événements, et par les paroles et les éloges mêmes de l'Empereur qui loue hautement le général Dupont de son initiative et de son audace. Pendant l'attaque de l'aile droite sur Fricdland, Napoléon se tint au Ier corps, et si, à ce moment, un ordre avait dû être donné au général Dupont, il l'eût été sûrement par l'Empereur, qui n'eût pas manqué d'en faire mention (3). — M. Derode et M. Thiers, qui connurent les principaux généraux qui avaient combattu à Friedland, et s'inspirèrent de leurs récits, sont affirmatifs sur l'initiative du général Dupont ; M. Thiers dit, notamment, que le général Dupont lit son mouvement « sans attendre qu'on lui prescrive de marcher (7|) ». Comme Kellermann à Marengo, le général Dupont agit d'inspiration, sous la pression d'événements qui ne donnaient pas le temps de délibérer, et Napoléon, le grand maître, lui a laissé tout l'honneur de son initiative, couronnée d'un succès éclatant (5).

La conduite héroïque du général Dupont à Friedland fit l'admiration de toute l'armée et mit le comble à sa réputation et à sa gloire. Il n'y eut pas un militaire qui, pensant à tous ses beaux faits d'armes depuis Pozzolo, et aux promesses toutes récentes de Napoléon, ne crût à l'élévation du général Dupont à la dignité de maréchal d'Empire. L'étonnement fut grand lorsqu'on sut que c'était le général Victor, prisonnier pendant presque toute la campagne, dont les services ne présentaient rien de comparable à Pozzolo, à Haslach et à

(1) Mémoires inédits du général Dupont (Archives Dupont).

(2) Mémoires du duc de Rovigo.

(3) Nous avons déjà fait remarquer que le Précis des Campagnes du iL'r corps fut rédigé, après les événements, sous l'inspiration du maréchal Victor, qui y mit son visa. Il s'y trouve des erreurs évidentes, que nous avons déjà signalées.

(4) Histoire du Consulat et de l'Empire.

(5) Dans ses Mémoires, le général Marbot, qui dit avoir couru de grands dangers à Friedland, en allant trouver le maréchal Ney, ne cite même pas le nom de Dupont dans la description qu'il donne de la bataille. En général, et en dehors des prouesses qui sont absolument personnelles à ce brave officier, son récit est d'une inexactitude complète. - — Le général de Ségur n'est guère plus exact dans son exposé de la bataille de Friedland.

FRIEDI.\ND 58 1

Halle, et donl le rôle avait été si modeste à Friedland, qui recevait le bâton. Les raisons qui déterminèrent le choix de l'Empereur sont maintenant connues : il voulait faire sa paix avec le maréchal Lannes, L'ami de Victor, et ce fut le général Dupont qui fit les frais de la réconciliation.

A plusieurs reprises, le maréchal Lannes avait manifesté une vive irritation contre Napoléon, et nous avons dit qu'après Austerlitz et avant la conclusion de la paix, il avait brusquement quitté son corps d'armée pour rentrer en France. — Lorsque le maréchal prit le commandement du 5e corps pour faire la campagne de Prusse, il choisit pour chef d'État-Major le général Victor, son ami et son compagnon d'armes de Montebello et de Marengo. — Après la prise de Stettin par Lasalle, le 5" corps occupa cette ville. Des sommes importantes y ayant été trouvées, le maréchal Lannes en retint une partie pour payer aux troupes l'arriéré de leur solde (i). L'Empereur, aussi prompt, aussi peu mesuré et aussi injuste qu'il le fut plus tard lors des événements de Baylen, à l'égard du général Dupont, se figura que le maréchal avait disposé de tout cet argent et il lui en fit faire des reproches très offensants, par le maréchal Berthier. Lannes, irrité ajuste titre, adressa au Major Général, le 23 novembre 1806, une réponse où il était dit :

Je suis très fâché que Sa Majesté Impériale et Royale ait eu de l'inquiétude au sujet des sommes trouvées à Stettin. La connaissance qu'Ellc doit avoir de mon caractère devrait la tranquilliser. Elle sait que je me suis toujours intéressé et que je m'intéresserai toujours vivement à son service et que mes sentiments pour Elle sont inaltérables ; Je relis ces mots du premier ordre de Votre Altesse : « L'Empereur désire qu'un mois de solde soit payé sur les six cent mille francs trouvés à Stettin : si vous ne l'avez déjà fait, il vous l'ordonne sur-le-champ. » J'avoue franchement à Votre Altesse que ces mots ont révolté mon âme et qu'on n'eût pas du les écrire même à un sous-lieutenant. J'envoie à Votre Altesse avec regret des pièces qui constatent l'emploi de ces sommes. Je n'eusse jamais dû entrer dans de pareils détails. C'était une affaire à démêler entre l'administrateur du 5e corps et l'intendant général de la Grande Armée (2).

L'Empereur ne souffla mot de la rudesse de cette réponse. Les choses s'arrangèrent et la comptabilité des sommes trouvées à Stettin fut réglée, mais lorsque Lannes rejoignit le quartier impérial au mois d'avril 1807, l'accueil que lui fit Napoléon raviva toute son irritation. Les lettres qu'il écrivit alors à la maréchale et à son beau-père, M. deGuéhéneuc, peignent l'état de son âme et la nature des sentiments cpie lui inspirait l'Empereur :

(1) Sous l'Empire, et au temps de ses plus grandes prospérités, l'armée était fort mal payée, l'Empereur ayant comme principe que « la guerre nourrit la guerre ». En 1806, dit le général Thoumas, au moment d'aller vaincre à Iéna, les officiers de la Grande Armée réclamaient cinq mois d'arriéré de solde Sénarmont écrivait à son frère, le 21 novembre 1806 : « On nous a l'ait la grâce infinie de nous payer à Berlin /<■ mots de mai. » Et cet arriéré n'était pas encore fini de régler au moment de la paix ; c'est seulement au mois d'octobre 1807 qu'on régla l'arriéré du prêt de la troupe, dû depuis le 1er avril, Ce système, comme l'observe le duc de Eezensac, développait forcément l'indiscipline, le maraudage et le pillage, car, avant tout, il fallait vivre.

(2) Cette lettre et les suivantes sont citées par le général Thoumas, dans son ouvrage intitulé : « Le Maréchal Lannes. »

582 I-E GÉNÉnAL Ul PONT

Le 18 avril 1807.

Tu connais l'affaire de Stettin. Quelle perfidie ! quelle politique infernale ! je ne suis pas

tranquille ; je suis révolté, ma chère Louise, quand je pense qu'au moment où je sacrifiais ma vie pour sa gloire, il cherchait à me perdre et toujours de la manière la plus révoltante! Je te jure, ma chère Louise, que je ne serai heureux que quand je serai loin de tous ces gens-là...

Le 8 mai, le maréchal écrit à M. de Guéhéneuc :

Je ne suis pas heureux ici Si vous saviez, mon ami, tout le mal qu'on a voulu me faire,

vous ne diriez plus que j'ai tort de croire cjue l'Empereur est mon ennemi. Oui, mon ami, je le crois, j'en ai mille preuves

Le 1 1 mai, lettre à la maréchale :

Quand je pense, ma bonne amie, que je puis perdre la vie pour la gloire de ces personnages, je n'y tiens plus et je me trouve humilié Ton ami doit voir actuellement que je ne

me suis pas trompé sur 1' Je suis persuadé que j'ai en lui un ennemi. Je t'avoue cjue je suis

toujours tenté de m'en aller; je ne trouve pas grand honneur à servir de cette manière.

Le 26 mai, quelques jours seulement avant Friedland, le maréchal Lannes écrivait encore :

Je suis dégoûté à tel point cjue j'abhorre mon état. On m'en a tant fait que je ne réponds

pas de ne pas partir. Je te jure, ma chère amie, que je suis souvent fâché d'avoir versé mon sang

pour la gloire de 1* J'ai toujours été victime de mon attachement pour lui. // n'aime que par

boutade, c'est-à-dire quand il a besoin de vous...

A la reprise des hostilités, l'Empereur, tenant à se concilier le maréchal Lannes, usa à son égard de procédés particulièrement gracieux. Sachant son affection pour Victor, il donna à ce général, nous avons dit dans quelles conditions, le commandement du icr Corps d'armée, pendant l'absence du maréchal Bernadotle, n'hésitant pas à déclarer à Dupont qu'il ignorait que le prince de Ponte-Corvo lui eût confié ce commandement, affirmation démentie parla lettre même de Napoléon au général Victor. C'était, dit le général Thoumas, « une première satisfaction donnée au maréchal Lannes ».

Après la bataille de Friedland, le 79° Bulletin, dans son récit assez inexact de la journée, fit une part fort mince au maréchal Lannes, dont l'admirable ténacité avait maintenu l'armée russe dans la plaine d'Heinrichsdorf, pendant toute la matinée. « En général, dit le général Thoumas, ces bulletins, écrits pour la glorification de Napoléon lui-même, quand ce n'est pas pour répandre des illusions quil était dans son intérêt de propager, ne doivent être consultés qu'avec réserve. » N'ignorant pas pourtant la part glorieuse prise par le maréchal Lannes à la victoire du i/j juin, l'Empereur lui accorda une double satisfaction : il lui fit don de la principauté de Sievers et éleva le général Victor à la dignité de maréchal d'Empire. On comprend que, dans ces conditions, le 79e Bulletin, forcément muet au sujet du général Victor, n'ait consacré que deux lignes au rôle si glorieux et si important joué par le général Dupont.

"Nous avons déjà mentionné à plusieurs reprises, la noblesse de caractère et l'extraordinaire désintéressement du général Dupont. Il en donna une nouvelle preuve en adressant au maréchal Victor ses félicitations sur son élévation au maréchalat. Le maréchal répondit :

Monsieur le général, J'ai reçu avec reconnaissance les félicitations que vous avez bien voulu m'adresser sur la dignité dont S. M. Impériale et Royale m'a honoré. Si cette grâce insigne me flatte, l'approbation d'un général aussi généralement estimé que vous, y ajoute un grand prix.

Je vous prie, Monsieur le Général, d'agréer l'assurance de ma haute considération.

Le Maréchal,

Victor (i).

Vehlau, le 17 juin 1807.

Monsieur le Général Dupont.

Dans la nuit qui suivit la bataille du il\ juin, les débris de l'armée russe battirent en retraite sur la Pregel ; ils la franchirent le i5, à Wehlau, et détruisirent tous les ponts. Ce même jour, le Ier Corps, formant l'avant-garde de l'armée, se porta sur Wehlau, en descendant la rive gauche de l'Aile. Il coucha à Peterswalde, à trois lieues de la Pregel, et traversa cette rivière le lendemain, sur un pont de bateaux que Napoléon avait fait jeter près de Wehlau, ; les troupes bivouaquèrent ce jour-là vers Sanditten. — La ville de Kônigsberg s'était rendue le lendemain de la bataille.

Le 17 juin, la marche de l'armée continua vers le Niémen. Le Ier Corps fut établi, le soir, de la manière suivante: la ire division, en avant du village de Paschwentschen ; la 2e division, en arrière du village de Bitlehnen; et la 3e division, en avant de ce village. Le quartier général fut à Bittehnen.

Le Ier Corps se rendit, le 18, à Wannaglocken. Le général Maison y adressa au général Dupont la lettre suivante :

L'intention du Général en chef, mon cher Général, est que votre Division se mette, de suite, en mouvement, et marche en tète du corps d'armée.

Vous suivrez le mouvement de la cavalerie du Grand-Duc de Berg, qui se dirige sur Tilsit.

J'ai l'honneur de vous saluer.

Le Général chef de l'État-Major Général, J. Maison.

Réunissez avant de vous mettre en marche toutes vos troupes et que personne ne reste en arrière.

Wannaglocken, le 19 juin 1807.

19 juin 1807. — Le 19, on arriva près de Tilsit, et on reçut l'ordre d'occuper le village à gauebe de cette ville. Le quartier général du général Dupont fut établi à Stolbeck, et celui du général \ iclor, qui avait pris le commandement du Ier corps d'armée, à Linkuhnen.

(1) Archives Dupont.

f)84 I.F. GÉNÉRAL DUPONT

Napoléon entra le même jour dans Tilsil, où il avait été précédé par la Garde. L'ennemi avait passé le Niémen et brûlé le pont. Dans la soirée un parlementaire se présenta aux avant-postes et fut introduit immédiatement chez le prince de Neufchâtel, major général.

20 juin. — Le lendemain, le prince de Lobanow de Roslow vint au quartier général. De nouveaux pourparlers curent lieu, et le 21 un armistice fut signé et approuvé par les deux Empereurs (1).

Le 19 juin, à une demi-lieue de Tilsit, le maréchal Victor reçut l'ordre d'établir le Ier corps sur le Niémen, à la gauche de Tilsit, et d'occuper les emplacements suivants :

La division Dupont, à Stolbeck, Splitter et Schillgallen.

La division Lapisse, à Drvischacken et le long du fleuve, depuis ce village à cheval sur le ruisseau de Schalteick, appuyant à Alt-Iagerischken et a la digue de Gilge.

La division Villatle : la i'e brigade à Alt-Weynothen et Linkuhncn ; la 2 e à Ileinrichswalde. — Le bataillon de grenadiers et de voltigeurs de cette division, que le général en chef avait mis, le 17, à la disposition de S. A. I. le grand-duc de Berg, entra dans Tilsit pour en former la garnison.

Le quartier général du Ier corps d'armée à Linkuhnen.

La division de cavalerie légère, placée à Somerau et villages avoisinants, rentra sous les ordres du maréchal Victor.

Le 22 juin, un double armistice fut conclu entre les armées française et russe d'une part, et entre les armées française et prussienne. Par les ordres de Napoléon, le général Lariboisière établit sur le Niémen un grand radeau, où l'on construisit un pavillon pour y recevoir les empereurs de France et de Russie. Alexandre et Napoléon s'y rencontrèrent et se mirent facilement d'accord sur les conditions de la paix. Elle fut conclue le 7 juillet et signée le 8, sous le nom de Traité de Tilsit.

Ce traité enlevait à la Prusse la moitié de son territoire et lui laissait seulement la vieille Prusse, la Poméranie, la Brandebourg, la haute et basse Silésie. Toutes les provinces à la gauche de l'Elbe étaient cédées à la France, pour former le royaume de Westphalie, destiné au prince Jérôme, le plus jeune des frères de Napoléon. — Les duchés dèrosen et de Varsovie devaient constituer un Etat polonais, sous le nom de grand-duché de Varsovie, attribué au roi de Saxe. — Louis Bonaparte était reconnu comme roi de Hollande, et Joseph Bonaparte, comme roi de Naples. — La Russie et la Prusse reconnaissaient également la Confédération du Rhin.

2U juin. — Le 24. Napoléon et Alexandre eurent une conférence de deux heures sur le Niémen, où un petit pavillon avait été construit à cet effet.

26 juin. — Le 26, les deux souverains curent une nouvelle entrevue, à laquelle se trouva le Roi de Prusse, et il fut convenu que l'Empereur de Russie passerait plusieurs jours à Tilsit pour hâter les négociations. Dès le soir même, il s'y établit avec sa Garde.

Les dispositions pacifiques des Souverains firent assigner aux troupes des cantonnements

(1) Journal des marches et cantonnements de la division Duoont .'Archives Dupont).

FRIEDLAND OSiJ

plus étendus. La division du général Dupont alla occuper Insterburg pondant huit jours, et se rendit le 3 juillet à Darkehmen, où elle resta jusqu'à la signature du traité do Tilsil.

20 juillet — i 5 septembre 1807. — Immédiatement après, tous les corps d'armée ayant reçu ordre de repasser la Vistule et l'Oder, celui dont la Division faisait partie se mit en marche le ao juillet pour aller tenir garnison à Berlin, et arriva dans cette capitale vers le iô septembre. La plupart des régiments y logèrent, et le général Dupont fut charge du commandement supérieur delà place. Au bout d'un mois, il obtint l'autorisation de se rendre à Paris, d'où il alla prendre le commandement du 2e Corps de la Gironde qui s'organisait à Baronne (i).

Dès qu'il avait connu la bataille de Friedland, le maréchal Bernadotte avait écrit à l'Empereur la lettre suivante :

Marienburg, le 18 juin 1807.

Sire, Je viens de ressentir la joie la plus vive, en apprenant le nouveau succès remporté à Friedland, clans la journée du i4. par les armes de Votre Majesté.

De telles nouvelles répandent un baume salutaire sur ma blessure. Je n'éprouve qu'un regret, c'est de n'avoir pu assister à une si glorieuse journée. Mais si quelque chose peut me consoler de cotte privation, c'est de savoir que le Ier Corps a eu le bonheur d'y mériter des témoignages de la satisfaction de Votre Majesté. Oui, Sire, il m'est bien doux d'apprendre que ce Corps répond à mon attente.

J'espère que, dans les derniers jours du mois, je serai en état de me mettre on roule, pour aller reprendre mon poste et y recevoir les ordres de Votre Majesté. En attendant, Sire, je prie "\ olre Majesté, d'agréer avec bonté mes humbles félicitations. Je suis avec un profond respect,

Sire, De Votre Majesté, Le très fidèle serviteur et sujet,

J. Bernadotte.

Le général Dupont fut fait Grand Aigle de la Légion d'honneur le 11 juillet 1807. Il reçut, à ce sujet, de nombreuses lettres émanées des personnages les plus considérables de l'armée et d'officiers de tout grade, montrant de quel respect et de quelle admiration il était entouré. Nous donnons quelques-unes de ces lettres ; on remarquera surtout celle de cet admirable Sénarmont.

Wehlau, le i4 juillet 1807.

Recevez mes félicitations bien sincères, Monsieur le Général ; S. M. vous a nommé Grand Cordon de la Légion d'honneur. C'est une justice qu'elle vous a rendu et que toute l'armée apprendra avec joie. Je vous prie de croire que personne ne la sentira mieux que moi et d'agréer l'assurance de ma parfaite considération.

Le Général Victor.

Wehlau, le 1 4 juillet 1807.

Mon Général, J'apprends en ce moment et avec grand plaisir la justice tardive qui vient d'être rendue à vos

(1) Journal des marches et cantonnements de la division Dupont (Archives Dupont).

éminenls services. Cette distinction n'ajoute rien à votre mérite, mais elle ajoute à la satisfaction de ceux qui vous respectent et vous aiment, je vous prie de me mettre du nombre et de recevoir mes félicitations sincères.

J'ai l'honneur de vous saluer.

Le Général de Brigade Commandant l'artillerie du Ier Corps, Alex. Sénarmont.

Au Quartier Général h Wehlau, le i \ juillet 1807.

Mon Général, Permettez-moi de vous féliciter de la distinction que vous venez de recevoir de Sa Majesté. Cette récompense honorable était due à vos longs services et aux qualités éminentes qui vous distinguent. Il n'est pas un militaire dans le Ier Corps qui n'éprouve un véritable plaisir de votre élévation. Je vous prie de me mettre au nombre de ceux à qui cette nouvelle a été plus agréable. Nous avons le malheur de perdre le prince de Pontc-Corvo. C'est un grand sujet de deuil pour sa grande famille militaire (1). M. le général Victor, en m'annonçant sa nomination de maréchal d'Empire, m'a fait voir une lettre du Major Général qui le prévient qu'il conserve le commandement du Ier Corps, et que Son Altesse va commander les villes anséatiques.

Agréez avec bonté, mon Général, l'expression de l'attacbemcnt respectueux de votre dévoué subordonné.

L'Adjudant Commandant Gaeelt.

Marienbourg, le 18 juillet 1807.

Mon Général, Ce n'est pas sur la Décoration que vous venez d'obtenir, à laquelle vous aviez tant de droits, et que depuis si longtemps je désire vous voir porter, que je vous adresse mes félicitations, mais c'est sur la conduite distinguée de votre bonne Division à la journée de Friedland où elle a si complètement figuré. S. A. le Prince de Ponte-Corvo m'en parlait hier soir et il ne vous oubliait pas; il m'a dit que l'Empereur en était extrêmement satisfait, et qu'il ajouterait au Grand-Cordon des Terres en Pologne: le Prince m'a permis de vous annoncer cette grâce de Sa Majesté, et dont il ne vous a rien dit dans la lettre que vous avez dû recevoir de lui.

Je m'estime heureux, mon Général, d'être honoré de votre amitié, et j'attache le plus grand prix à ce que vous me la conserviez.

Je vous prie d'agréer...,

Le Général Rigau.

Wehlau, le i5 juillet 1807.

Mon Général, L'absence des grandes Têtes me constitue pour le moment Chef d'État-Major et je m'en féli-

(1) Le maréchal Bernadotte était extrêmement aimé au Ier corps, pour sa bravoure, sa bonté et l'aménité de son caractère. Quand il lut blessé, à Spanden, l'inquiétude fut grande parmi les soldats. « Au moment où il joignait les dragons, une balle l'atteignit à la gorge et lui fit pencher la tète sur l'arçon ; les troupes furent un moment consternées et crurent que le maréchal était tué ; mais celui-ci, se relevant presque aussitôt et dissimulant la vive douleur qu'il ressentait, encouragea les soldats à bien faire et les rassura sur sa blessure. Les cris de Vive l'Empereur ! Vive notre brave maréchal I répondirent à cette invitation. » (1 ictoires, Conquêtes des Français.) Ces sentiments de la troupe sont une réponse à la légende qui représente le maréchal Bernadotte excitant l'indignation de ses soldats parce qu'il refuse de les mener au secours de Davout.

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Lettre du général Senarmont au général Dupont

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cite d'autant plus vivement que sous mon règne il m'est réservé l'avantage de vous envoyer un petit Duché en Pologne.

Permettez-moi aussi, Mon Général, de vous féliciter sur la dignité de Grand-Cordon que S. M. vous a si justement accordée. 11 a en cela satisfait l'opinion publique et le vœu des militaires qui ont le bonheur de vous avoir connu au champ de l'honneur.

M. le Maréchal Lannes est Prince et a une terre dans le département de Posen. M. le Maréchal Victor en a une dans le même département. Le Prince de Ponte-Corvo en a une de i5oo mille francs de fonds à Plosck.

Votre Division commencera le mouvement le 18. Nous allons à Spandau.

Je vous prie de recevoir, mon Général, mon hommage respectueux.

Bhuton.

Pabbcln, le i5 juillet 1807.

Mon Général, Un de mes amis m'apprend de Kônigsberg que vous venez d'être nommé Grand-Cordon de la Légion d'honneur. Je m'empresse de me réunir à tous ceux qui ont le bonheur de vous connaître, non pour vous féliciter sur votre promotion, mais pour vous faire part de la joie que j'ai , ressentie en voyant que S. M. avait enfin rendu justice à votre mérite et avait récompensé les grands services que vous avez rendus dans tant de différentes occasions... J'ai l'honneur d'être avec respect,

Le Colonel Boudinhon.

Pabbeln, le i5 juillet 1807.

Mon Général, J'apprends avec un plaisir infini cpie Sa Majesté l'Empereur vient de vous nommer Grand- Cordon delà Légion d'honneur. Ce choix fait autant d'honneur à celui qui en est l'objet, qu'au souverain qui reconnaît si bien les grands services rendus à la couronne et à la patrie : Je partage cette opinion avec tous ceux qui ont l'honneur de vous connaître.

Je suis avec une parfaite considération, mon Général, votre plus affectionné serviteur.

Le Colonel du 4e

BlJRTHE.

Au Quartier Général de Bubenen, le 18 juillet 1807.

Le Général Beaumont, Commandant la Division de Troupes légères à cheval du 1er Corps, À Monsieur le général de Division Dupont, Grand-Cordon. Mon Général,

Recevez mes compliments bien sincères sur la nouvelle distinction que S. M. vient de vous offrir. C'est une nouvelle qui nous est chère à tous. Je partage avec MM. les Colonels bien sincèrement le plaisir que nous éprouvons de vous savoir décoré du grand aigle ; personne ne l'a si bien mérité...

Agréez, mon Général, l'assurance de mon profond respect.

Beaumont.

Danzig, le 17 juillet 1807.

Mon Général, Si l'estime universelle dont vous jouissez applaudit à la reconnaissance tardive que l'Empe-

rcur vient de décerner à vos talents et à vos services, un profond cl respectueux attachement doit faire participer plus vivement encore à l'évén snaenl qui vous fait obtenir justice ; recevez donc, je vous en prie, mon Général, avec confiance et bonté, à ce litre aussi vrai qu'ancien dans mon cœur, mes sincères et vives félicitations.

Je suis avec un attachement inviolable et respectueux, Mon Général, votre très humble et très obéissant serviteur.

Le S. -Inspecteur aux Revues Vin ain.

Le général Dupont fut fait comte de l'Empire en mars 1808. Il reçut les dotations suivantes: un majorât consistant dans le fief de Murzino, en Pologne, rapportant annuellement 33 000 francs ; plus une dotation de 19 000 francs de rente sur le Hanovre ; soit, au total, 52 000 francs de rente. Au mois d'octobre 1807, étant à Fontainebleau, l'Empereur remit au général Dupont un titre de 5 882 francs de rente sur le Grand-Livre (décret du 23 septembre 1807), et une somme de 100 000 francs, donnée avec ordre de l'employer à l'achat d'un hôtel. Le général fil l'acquisition de l'hôtel Beauvau, où est actuellement le ministère de l'Intérieur.

Il convient d'observer que ces libéralités de l'Empereur s'étendaient à tous les généraux de division, à peu d'exceptions près. Après la bataille de Friedland, le général Oudinot reçut une dotation d'un million.

Par décret impérial du i3 juillet 1807, 4oo aigles d'argent furent accordées au Ier corps de la Grande Armée. Elles furent ainsi réparties pour la iro division :

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