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Le général Dupont

« Voilà comment il se fault garder de s'attacher aux opinions vulgaires, et les fault iuger par la vovc de la raison, non par la voix commune. » Montaigne (Ghap. xxx).

« Minui jura, quoties gliscal poleslas, nec ulenduin imperio, ubi legihus agi possit. »

Tacite, Annales.

« Lu justice est moins sûre quand la puissance suprême grandit, et il ne faut user du pouvoir, là où l'on peut agir pur les lois. »

« E sempre, prima che dannar la gente, Vederla in faccia, e udir la ration ch'usa, Diflerir anco e giorni e inesi ed anni, Prima che giudicar negli altrui danni. »

L'Akioste : Le Roland furieux, ch. xvm.

(Et toujours, avant de condamner les gens, Les voir en face, et écouter leurs raisons, Différer encore et des jours et des mois et des ans. Avant de juger au détriment d 'autrui.)

Nous avons montré le général Dupont parcourant, de Marengo à Friedland, les rapides étapes de sa glorieuse carrière, puis succombant à Baylen dans une catastrophe amenée par les fautes de l'empereur Napoléon et du général Vedel. Chef du bureau topographique du Directoire et général de division en 1797, dirigeant à ce titre les opérations des armées de la République, il fait preuve d'un talent auquel Carnot rend un éclatant hommage ; dès cette époque, il a l'estime et l'amitié des généraux les plus illustres : Masséna, Kellermann, Moncey, Berthier, Clarke, Bernadotte, Oudinot, Suchet sont particulièrement ses amis et lui témoignent une considération extrême. La campagne de Marengo, où il remplit avec la plus grande distinction les fonctions de chef d'état-major général de l'armée, met en relief son intelligence de la guerre, son activité et sa grande bravoure. — Placé à la tête de trois divisions formant l'aile droite de l'armée d'Italie, il gagne, à Pozzolo, le 25 décembre 1800, une grande bataille, qui est, au dire même du général Suchet, l'action décisive de la campagne; Napoléon l'en récompense en faisant le silence sur celte victoire et en le remettant simple divisionnaire, pour donner des commandements de corps d'armée à des hommes qui étaient loin d'avoir la notoriété et le talent de Dupont. D'une étonnante modestie, il n'a jamais, même dans ses lettres intimes, un mot de plainte ni d'aigreur, et ne connaît pas la jalousie; il conduit sa division avec la même ardeur, le même dévouement dont il a fait preuve dans un commandement plus élevé. A Haslach il gagne

Le Généhal Dupont. III. — 1

une bataille qualifiée avec raison d'extraordinaire, et donl on peut dire qu'elle est autant supérieure au combat d'Elchingen, que la bataille de Pozzolo est au-dessus du combat de Montebello ; grâce à la victoire de Dupont, l'Empereur fait l'armée autrichienne prisonnière de guerre, à Ulm, et, dans ses Bulletins il ne cite ni Haslacb, ni le général Dupont, et confond intentionnellement Haslach avec l'affaire d'Albeck, qui a lieu trois jours plus tard. — A Diernstein, Dupont sauve le maréchal Mortier et la division Gazan cernés par les Russes, et sa joie est indicible : toute l'armée connaît maintenant son talent, son intrépidité et son beau caractère. Successivement, ses exploits à Halle, à Braunsberg et à Friedland ajoutent, suivant l'expression même de Bernadottc, à V admiration que l'armée a pour lui. Dupont est la grande figure de la bataille de Friedland, où il s'est montré très supérieur à Ney ; l'Empereur lui dit que sa division « a décidé la victoire », et qu'il le récompensera.

D'aussi glorieux services, dépassant de beaucoup ceux de la plupart des maréchaux d'Empire, n'ont pas valu à Dupont le bâton. Napoléon l'envoie en Espagne avec un corps composé de trois divisions de conscrits, commandés par des officiers fatigués, tirés de la réforme ou de la retraite. Se méprenant complètement sur le caractère de cette guerre, l'Empereur juge que déjeunes soldats, à peine babilles et équipés, sont bien suffisants pour ces Espagnols qu'il traite dédaigneusement de racaille, et en chargeant Dupont d'aller occuper Cadix, il met à sa disposition des moyens tellement insuffisants que ce général ne peut pas dépasser Cordoue. Chaque jour, Dupont montre le danger de la situation et réclame l'envoi de sa 2e et de sa 3e division, afin de prendre une offensive vigoureuse ; on ne lui fait aucune réponse, et se sentant menacé par l'armée espagnole qui a eu le temps de s'organiser, il recule jusqu'à Andujar, non pas pour y prendre position, comme on l'a écrit à tort, mais pour donner la main aux renforts qu'il attend et reprendre avec eux la route de Cadix. Mais des ordres formels, impératifs, venus de Bayonne et de Madrid, ne cessent de lui prescrire de rester à Andujar et de garder la défensive la plus absolue jusqu'à ce que Valence et Saragosse soient prises.

A la fin du mois de juin, le général Dupont reçoit sa 2e division (Vedel), puis, une quinzaine de jours après, la division Gobert, du corps de Moncey, qui, ayant dû laisser des bataillons sur toute la route et dans les gorges de la Sierra-Morena, amène à peine un millier d'hommes disponibles. A ce moment, et contrairement à ce que pense l'Empereur, qui, de Bayonne, continue à régler tous les mouvements de ses armées en Espagne, le général Dupont dispose à peine de i5 ooo soldats, affaiblis par les privations et la dysenterie, et il est serré de près par une armée de /joooo hommes, composée presque entièrement de troupes de ligne, munie d'une redoutable artillerie, et grossie par de nombreux corps de volontaires, de paysans armés et de contrebandiers, qui coupent toutes les routes et interceptent les vivres. Par suite de l'ordre précis qu'il a reçu de se maintenir à Andujar, le général Dupont, forcé par là même d'occuper Baylen, le bac de Mengibar et les défilés de la Sierra-Morena, a nécessairement ses divisions échelonnées à de grands intervalles, et la position difficile qui lui est faite par l'Empereur n'est tenable qu'à condition que ses ordres seront fidèlement et ponctuellement exécutés. Or, il arrive, par la désobéissance du général Vedel, que, le 19 juillet 1808, le général Dupont, avec 7 000 conscrits et 2000 Suisses douteux, livre une bataille disproportionnée, et malgré la bra-

voure dont il fait preuve, se trouve enveloppé par une armée de !\o ooo hommes dans des gorges sans issue. Dans cette situation désespérée, et manquant absolument de vivres, il conclut avec les Espagnols, non pas une capitulation dans le sens que nous attachons à ce mot, mais une convention par laquelle toutes ses troupes sans exception seront ramenées immédiatement en France par mer, et pourront rentrer aussitôt en campagne; convention très honorable, infiniment moins dure que les capitulations imposées par Napoléon aux armées étrangères, et que celles du général Serurier et de l'amiral Rosily, beaucoup moins rigoureuse que les capitulations qui ont eu lieu dans les guerres modernes et notamment à Sedan. La Junte de Séville ayant, avec une perfidie inouïe, violé la capitulation de Baylen, les généraux français sont séparés par force de leurs soldats et ramenés à Marseille et à Toulon.

La conclusion est que, maintenu à Andujar par ordre de l'Empereur et réduit de même à la défensive, n'ayant pas eu, par conséquent, la liberté d'action qui crée la responsabilité, désobéi, en outre, par un général commandant la moitié de son armée et qui n'assista pas à la bataille, le général Dupont ne saurait être considéré comme responsable de la catastrophe de Baylen.

Mais telle n'est point l'opinion de Napoléon. Préoccupé, non pas de prendre la défense d'un de ses plus glorieux lieutenants et de faire la lumière sur les événements de Baylen, mais uniquement de détourner l'attention de ses propres fautes et des moyens odieux employés par lui dans la préparation et la conduite de la guerre d'Espagne, il choisit Dupont comme victime et rien ne le fera revenir sur l'inique verdict qu'il va prononcer. Avant tout examen de ce qui s'est passé en Andalousie, avant d'avoir entendu les explications du général Dupont qui le suppliera vainement de vouloir bien l'écouter, avant d'avoir questionné les généraux et les officiers qui ont été témoins des événements, l'Empereur crie à l'armée, à la France et à l'Europe entière que Dupont est un misérable, un inepte, un lâche, dont la sottise est la seule cause de nos échecs dans la Péninsule, et comme si ce n'était pas assez de fausser ainsi la vérité, il s'efforcera de déshonorer sa victime, en affirmant que Dupont est un voleur qui a livré ses troupes et conclu une capitulation infâme, dans le criminel espoir de sauver le produit de son butin, les richesses pillées à Gordoue ! Et se tenant toujours en dehors de la vérité, Napoléon continuera à clamer, avant toute instruction de l'affaire, que la capitulation de Baylen est un acte honteux, l'éternel déshonneur du nom français ; que Dupont, Marescot et Ghabert ont sali l'uniforme (i) et qu'il sera lavé dans leur sang ; qu'on retrouve des soldats, mais qu'on ne retrouve pas l'honneur perdu, comme s'il n'avait pas fait maréchal d'Empire Serurier, capitulé sans conditions à Verderio, et gardé le silence sur la reddition à discrétion de l'amiral Rosily, survenue un mois avant Baylen 1

Personne n'imaginera qu'après s'être prononcé d'une façon aussi retentissante, Napoléon, toujours poussé par sa passion sans frein et son formidable égoïsme, puisse jamais

(i) Napoléon était si loin de penser que Marescot et Ghabert avaient sali l'uniforme, qu'il nomma Ghabert général de division à son retour de l'île d'Elbe, et qu'il fit écrire à Marescot par le maréchal Davout, le a3 mars i8i5, que tout était oublié, qu'il pouvait revenir à Paris et recevrait de l'emploi dans son grade. Dupont fut également sollicité, mais il crut de son devoir de rester fidèle au Roi.

reconnaître ses torts ; et il ne lui sera pas difficile de trouver dans son entourage, parmi les personnages les plus considérables de l'Etat, des complaisants empressés à ratifier son inique sentence : quoi que Dupont puisse dire et faire, il est irrémédiablement condamné. Nous allons donc assister, suivant l'expression même de M. Thiers, à ce spectacle inouï et vraiment répugnant de « la bassesse se ruant sur le malheur ». Nous examinerons en détail tout ce qu'a dit et écrit l'Empereur au sujet de Baylen et du général Dupont, et nous n'aurons pas de peine à démontrer que ses affirmations, absolument contraires aux faits, ne sont que violence, déclamation, mise en scène et imposture.

D'après lord Rosebery, ce serait à Bayonnc, en 1808, que la grande intelligence de Napoléon, illusionnée par une fortune prodigieuse et par l'exercice du pouvoir absolu, aurait commencé à perdre son équilibre. Ne voulant plus voir d'obstacle d'aucune sorte dans la réalisation de ses rêves ambitieux, poussé par son amour de la guerre et un besoin impérieux d'action, tenant très au-dessous de lui et dans une sorte d'annihilation intellectuelle les hommes qui l'approchaient le plus, il cessa de calculer froidement et inclina de plus en plus vers les procédés violents. « Cette individualité excessive, débordante, déséquilibrée, contribua à sa perte, — dit lord Rosebery. — Aucun conseil ne vint l'arrêter ou l'aider, car ses ministres étaient des zéros. Ce n'est pas une exagération de dire que l'idolâtrie aveugle du duc de Bassano ne fut pas sans influence sur la chute de son maître. On attribue aussi une grande part de la responsabilité à la complaisance et à la soumission de Berthier. Napoléon paraissait à l'abri de toute rivalité. Pourtant, il ne pouvait endurer qu'il existât auprès de lui un mérite reconnu, un talent supérieur qui pût aspirer à une part dans l'éclat de son gouvernement. Dans une administration de ce genre, la première qualité était d'être médiocre 11 était toujours en garde contre l'ambition de ses généraux. Avec le mécontentement populaire, c'était la chose qu'il redoutait le plus. C'est pourquoi il tenait ses généraux à distance, les blâmait volontiers et leur mesurait parcimonieusement l'éloge. Il n'était prodigue de louange qu'envers les morts, par exemple envers Desaix et Kléber... Il récompensait ses officiers avec des litres et des apanages, non avec de l'influence. En réalité, il ne voulait de gloire que la sienne, il ne croyait qu'à ses propres talents. Stendhal, qui était un homme de génie et dont les opinions, à ce point de vue, valent la peine d'être recueillies, pense qu'une des deux principales causes de la chute de

l'Empereur était son goût pour la médiocrité Il jugeait la religion nécessaire à un peuple.

Il pensait de même, — cela est évident, — de la moralité, de la sainteté des liens de famille, des vertus publiques et même des vertus privées. Il n'était jamais las de les prêcher, mais l'idée que ces règles lui fussent applicables ne se présenta pas un seul instant à son esprit. Car, de bonne heure, il se regarda comme un être à part, différent des hommes ordinaires. Il ne se fit jamais scrupule d'avouer, à cet égard, sa conviction. « Je ne suis pas, disait-il, un homme comme un autre ; les lois de morale ou de convenance ne sont pas faites pour moi » Il avait, de propos délibéré, proscrit l'amitié parce qu'elle rapprochait trop les distances entre les autres mortels et lui Berthier, son camarade

depuis le début, qui avait partagé toutes ses campagnes, reçu toutes ses confidences, le quitta sans dire une parole d'excuse ou d'adieu et ne rougit pas de devenir capitaine des gardes du corps de Louis XVIII. Ses maréchaux, les compagnons de ses victoires, l'abandonnèrent tous à Fontainebleau, quelques-uns en l'insultant. Ney l'injuria en i8il\, Da-

vout en i8i5, Marmont, l'enfant gâté de sa faveur, le trahit au vu et au su de tous

Jusqu'au moment où il lui plut de se transformer en demi-dieu et de se séparer volontairement, systématiquement, de l'humanité, il fut bon, généreux, aimant; ou, si l'on trouve cet éloge exagéré, il n'avait certainement pas les défauts qui s'opposent à ces qualités. Mais, quand il fut à l'apogée de sa carrière, il ne lui vint jamais à la pensée qu'il eût rien à voir avec ces différents attributs, pas plus qu'avec la véracité ou avec la sympathie. C'était à merveille pour les autres ; de lui on devait attendre quelque chose de plus ou quelque chose de moins. C'étaient de simples vertus humaines ; or, les restrictions qui bornent l'action des hommes ordinaires, aussi bien que les objets qu'elle poursuit, avaient cessé d'avoir un sens pour lui (i). »

L'élude des Lettres inédites de Napoléon PT, publiées au nombre de plus de i 200 par Léon Lecestre, fait comprendre l'attitude de l'Empereur dans les événements de Baylen et explique les procédés odieux dont il usa envers le général Dupont. On acquiert, en les lisant, la conviction qu'après 1807, l'Empereur, grisé par sa prodigieuse fortune, s'est mis au-dessus de tout, affichant ostensiblement son mépris de l'humanité, son dédain de toute vérité et de toute justice, dédaigneux des règles morales les plus élémentaires, résolu à tout courber devant sa volonté et à poursuivre par tous les moyens l'exécution de ses ordres. Du moment où son but est arrêté, il y va droit, inexorable, sans se laisser détourner par aucune considération, et que sa victime s'appelle Pie VII ou Dupont, il l'accable sans pitié, en usant de rigueurs que n'atteindront jamais les tristes geôliers de Sainte-Hélène.

On sait que les trente-deux volumes de la correspondance de Napoléon Ior, publiée sous le second Empire, ne renferment que les deux tiers environ des pièces contenues dans les cartons de la Secrétairerie d'Etat. La commission instituée par Napoléon III, se proposant de présenter à la postérité non pas une figure vraie, avec ses qualités et ses défauts, mais un grand homme supposé impeccable et inattaquable, elle écarta avec soin toutes les lettres compromettantes pour la mémoire de l'Empereur et ne publia, en réalité, que des extraits expurgés de sa correspondance. Les Lettres inédites montrent combien fut odieux le rôle de Napoléon dans les longues persécutions infligées au pape, vieillard sans défense et digne de tous les respects. N'obtenant pas une soumission immédiate à ses volontés, il se répand en invectives, emprisonne, menace de faire fusiller. En 1808, il défend le port de cocardes aux couleurs du Saint-Père : « Le général Miollis devra faire passer par les armes tout porteur de cocarde , fût-ce même un cardinal. » En 1809, il écrit à Murât que le pape est « un fou furieux , qu'il faut renfermer. » Il interne Pie VII à Savone, supprime ses voitures, réduit sa maison à 12000 francs, lui enlève ses domestiques italiens, le met au secret, fait saisir tous ses papiers et prescrit de ne lui laisser « ni papier, ni plumes, ni encre, ni aucun moyen d'écrire ». Le chirurgien du pape, Ceccarini, son chapelain, ses valets de chambre ou de pied sont expédiés à Fénestrelle, avec ordre de les laisser pendant six mois au secret. Pour les cardinaux « ces vieux imbéciles ». pour « la prclraille dissidente », Napoléon est plus impitoyable encore, et il menace du peloton d'exécution: « On dit que

(1) Lord Rosebery: Napoléon, La dernière phase.

l'évêque d'Udine s'est mal comporté. Si cela est, faites-le fusiller Que cela soit fait

vingt-quatre heures après la réception de cette lettre. C'est une rigueur qui est utile. »

Les procédés de Napoléon à l'égard de la presse s'inspirent de la même violence, d'un semblable despotisme ; elle ne doit pas publier une ligne qui n'ait pas l'approbation impériale, et elle doit servir surtout à mettre en circulation les nouvelles, souvent fausses, que l'Empereur a intérêt à répandre. A la première alerte, le gazetier est jeté en prison ou menacé d'être fusillé. « Je vous envoie un numéro de la Gazette de France, — écrit Napoléon à Fouché, le 26 juillet 1809. — Donnez ordre, au reçu de cette lettre, que le rédacteur soit arrêté et mis en prison Vous l'y retiendrez un mois et vous en nommerez un autre à sa place. » A Berthier, il écrit, le 18 juin i8i3 : « Voici un article fort extraordinaire du Journal de Leipzig. Envoyez-le au commandant pour qu'il en ait l'explication, qu'il fasse sur-le-champ arrêter le gazetier, qu'il le traduise devant une commission militaire et le fasse fusiller s'il y a la moindre malveillance. »

Napoléon ne craint pas de rétablir au besoin la torture. Dans une lettre du i3 février 180/i, où il ordonne à Soult de faire arrêter un matelot qui a communiqué avec les Anglais, il dit: « Faites-le parler, et je vous autorise même à lui promettre sa grâce, s'il fait des révélations ; et si vous voyez de l'hésitation, vous pouvez même, suivant que c'est l'usage pour les hommes prévenus d'espionnage, lui faire serrer les pouces dans un chien de fusil. » Il est certain que cet usage n'existait pas, mais l'Empereur n'y regardait pas de si près. — Un acteur, nommé Fay, ayant été signalé comme intrigant et perturbateur. Napoléon écrit à Fouché le 17 décembre 1807 : « Si ces qualifications sont relatives à des opinions politiques, faites-le arrêter et fouetter, comme le mérite cette canaille, lorsqu'elle se mêle de sujets importants. »

Nous pourrions prolonger ces citations, montrer comment l'Empereur récompensa les services de l'héroïque général Alexandre Dumas (1), comment il sacrifia l'honnête et glorieux Lecourbe, dont il ne craignait pas de dire : « il n'y a point d'homme plus faux et plus profondément scélérat. » Nous pourrions déplorer que Napoléon ait traité Palafox en criminel de droit commun, et osé écrire, contrairement à toute vérité : « Certainement il n'y a pas un Français qui n'ait le plus grand mépris [jour ceux qui ont défendu Saragosse. » Notre intention, en parlant des Lettres inédites, a été uniquement d'établir que l'iniquité commise par l'Empereur à l'égard du général Dupont est loin d'être une exception, et que la perte de l'infortuné général ayant été décidée, il fallait qu'elle s'accomplît à tout prix.

Comme nous l'avons exposé, toutes les lettres de Madrid parvenues au général Dupont avant la bataille de Baylen, portaient l'ordre formel de rester à Andujar ; la dernière qui lui fut remise était du i/j juillet. Le îG, le duc de Iiovigo lui écrit: « Il faut encore rester

(1) Dans ses Mémoires, Alexandre Dumas raconte longuement avec quelle dureté et quelle ingratitude son père, ancien général en chef, fut traité par Napoléon.

sur la défensive, c'est Tordre formel exprimé dans les lettres de Bayonne du 12. » Le 17, à l\ heures du matin, Savary écrit encore : « Avec vos deux divisions (Barbou et Vedel),

vous garderez la défensive mais ne point vous retirer sans danger imminent », et le duc

de Rovigo ajoute que si le général Gobert recevait l'ordre de se rapprocher de Madrid, le général Dupont devrait bien prendre garde « que sa marche ne ressemble à une retraite ». Le même jour, 17, le général Savary, transmettant l'ordre positif parti de Bayonne le i3, invite le général Dupont à garder la défensive avec ses deux divisions, en restant en communication avec le général Gobert, qui devra repasser la montagne et se tenir à Manzanarès. A cette date, on ne connaissait pas encore à Madrid la victoire remportée par Bessières, le i/j juillet, à Médina de Rioseco, et, dans la nuit du 17 au 18 juillet, le duc de Rovigo écrivit à Dupont ce billet lui ordonnant impérativement de battre en retraite sur Madrid, billet qui fut pris à M. de Fénelon, porté au général Castanos, et aggrava, comme nous l'avons expliqué, les conditions de la capitulation. Nous avons dit qu'il n'en est pas fait mention dans la correspondance de Savary, mais après les déclarations du général Marescot, du général Chabert et du capitaine de Yilloutreys, les récits concordants des généraux espagnols, et d'après les Mémoires mêmes du duc de Rovigo, il ne saurait y avoir aucun doute sur l'existence et la teneur de ce billet ; ce qui est à peine croyable, c'est que le procureur général de la Haute-Cour, qui pouvait si facilement se renseigner auprès de Savary, ait pu, au mois de février 181 2, c'est-à-dire plus de trois ans après les événements de Baylen, prétendre que la lettre remise au général Castanos était celle écrite par le duc de Rovigo dans la journée du 17 !!

Enfin, la nouvelle de la victoire de Médina de Rioseco parvient à Madrid, et à l'heure même où le général Dupont est obligé de traiter avec l'ennemi sur le champ de bataille de Baylen, le duc de Rovigo lui écrit ce qui suit :

Madrid, le 19 juillet, [\ h. après midy.

Mon cher Général, nous sommes dans l'enchantement. Le Roi arrive demain ; Belliard vous envoyé une lettre de sa part, et en même temps vous apprend le beau succès qu'a obtenu le Mal Bessières sur M. de Cucsta qui commande l'armée de Galice. Malgré cela, l'Empereur ordonne qu'on le renforce de manière à en finir tout de suite sur ce point, qui est important pour les communications de l'armée. Il recommande qu'on arrête le général Gobert au point où il est, c'est-à-dire à Manzanarès où il croit qu'il est. Il prévoit même le cas où il serait forcé de le rapprocher de Madrid et de le remplacer par Vedel, et vous placer, vous, dans la Sierra- Morena. Cela vous donne, Général, la mesure du rôle que vous avez à jouer jusqu'à nouvel ordre. L'Empereur ajoute qu'il s'en rapporte à vous sur ce cpi'il conviendra de faire en Andalousie, en restant sur ta défensive, et il regarde comme peu important pour les affaires d'Espagne ce qui pourrait vous arriver. Prenez donc vos dispositions pour faire tète avec votre corps et celui de Vedel, en vous liant avec Gobert qui doit rester en deçà des montagnes à Manzanarès. J'espère bien qu'il vous sera rendu avant peu, parce que Bessières sera renforcé successivement de deux régiments qui ont escorté le Roi, et de 2 5oo hommes cpie je lui ai envoyés ; en sus, le 44e et le i4e de ligne sont arrivés aujourd'hui à Bayonne avec un régiment de dragons italiens. Le général Reille avait réuni le 1 1 sa division à Figuières et marchait en Catalogne ; on bloquait Saragosse sur les deux rives de l'Ebre.

Voilà la position de nos affaires ; elle est belle, mais vous ne pourrez marcher en avant qu'après la fin des affaires de Galice. Je ne suis pas à mon premier regret que vous n'ayez pas eu vos trois divisions réunies à l'affaire de Cordoue ; tout serait fini en Andalousie et les troupes espa-

gnoles n'auraient point pris parti contre nous, ou bien j'aurais voulu que vous n'y allassiez point du tout, avant de pouvoir y aller convenablement. — Grondez un peu Vedel, qui a eu la précaution de laisser son biscuit à Tolède, tandis qu'il vous serait nécessaire maintenant ; faites part à M. de Gastanos de toutes vos nouvelles.

Ainsi, après avoir donné au général Dupont, dans la nuit du 17 au 18, l'ordre formel de repasser la montagne et de se replier sur Madrid, le duc de Rovigo lui écrit le 19, sans faire la moindre allusion à cet ordre, pour l'avertir que l'Empereur prévoit le cas où il serait forcé de le placer dans la Sierra-Morena, ce qui prouve bien que Napoléon suppose le général Dupont toujours à Andujar. De l'armée ennemie, de sa force, des efforts qu'elle peut tenter contre le Corps de la Gironde et du danger qui en résulterait, il n'est point question ; l'Empereur n'envisage même pas cette éventualité et « il regarde comme peu important pour les affaires d'Espagne » ce qui pourrait arriver à Dupont ; « il y a là plus de forces qu'il ne faut », écrit-il à Joseph, le i3 juillet. — Dans une Note du i4, rédigée pour le roi d'Espagne, il estime que le général Dupont « a aujourd'hui plus de 20 000 hommes », et que « les troupes du camp de Saint-Roch, de Cadix, des Algarves, font près de 25 000 hommes », ce qui est une grosse erreur, puisque Dupont dispose à peine de i5 000 soldats, très affaiblis par les privations et la dysenterie, tandis que l'armée espagnole compte l\o 000 combattants vigoureux et de nombreux corps de partisans capables, comme nous l'avons vu, de livrer des combats très disputés et de massacrer de gros détachements. Le duc de Rovigo avait, du reste, donné les effectifs exacts, mais l'Empereur n'en avait pas tenu compte et avait même fait rabrouer Savary par Berthier, pour s'être permis de le contredire. Ce n'est qu'à la date du 17 juillet, que Napoléon, apprenant la victoire de Bessières, écrit, de Bayonne à Joseph : « Il faut actuellement appuyer le général Dupont. La division Gobert et celles qui sont placées en intermédiaires peuvent filer sur ce général. Il est bien important que le général Dupont mette en déroute l'armée d'Andalousie. Quand j'aurai des nouvelles plus claires du résultat des événements du maréchal Bessières, de ceux de Valence, je vous enverrai un plan de conduite. » — Remarquons aussi, que c'est le 19 juillet, quand la catastrophe de Baylen est accomplie, que l'Empereur songe à s'en rapporter au général Dupont sur ce qu'il convient de faire en Andalousie, en restant sur la défensive.

Pour obtenir le résultat envisagé, il eût fallu, à Bayonne, connaître exactement la situation, ne pas prétendre diriger de ce point les opérations des armées dans toute la Péninsule, et fournir au général Dupont un nombre suffisant de soldats aguerris : aucune de ces conditions n'étant remplie, le succès devenait fort douteux.

Le 21 juillet, le duc de Rovigo écrit au général Dupont pour lui prescrire à nouveau de rester à Andujar ; sa lettre est ainsi conçue :

Madrid, le 21 juillet 1808, à minuit.

Mon Général, nos affaires vont très bien. Le Mal Bessières poursuit ses succès ; mais nous n'avons point de ses nouvelles. Conséquemment je me tiens toujours en mesure de l'appuyer, prévoyant de loin une circonstance où cela deviendrait nécessaire. Nous ne pouvons donc, Général, mettre à votre disposition d'autres troupes que la division Gobert, jusqu'à ce que les affaires des Asturies soyent entièrement terminées ; vous comprenez d'ailleurs que vos opéra-

LE PROCES g

tions devant être menées avec rapidité et vigueur, elles ne peuvent commencer que lorsque nous pourrons disposer ici d'une ou deux divisions pour les réunir à votre corps d'armée, et pour cela il nous faut la fin de Saragosse et pouvoir disposer des troupes que nous tenons prêtes à marcher au secours du Mal Bessières.

Continuez donc, Général, à garder votre position d' Andujar et à vous y faire respecter.

Il arrive des troupes de France à Bayonnc ; le i4c, le 44e, le 5ie et le 43e y sont déjà, ainsi que le 26e des chasseurs à cheval.

Madrid est dans une petite crise et se préparc à changer de couleur; ce matin, le Roi a eu une cour assez brillante: vous pourrez faire savoir à M. de Castanos que tout ce qu'il y a d'Espagnols ici a fait son devoir, et que les moyens de rigueur ne tarderont pas à être déployés contre les autres. On ne manquera pas de gens prêts à prendre la fortune de ceux qui auront eu la maladresse de la laisser confisquer.

Recevez l'assurance, etc.

Comme nous l'avons précédemment fait remarquer, aucune des lettres du duc de Rovigo postérieures au i4 juillet ne parvint au général Dupont, mais leur examen montre clairement que jusqu'au moment où la catastrophe de Baylen fut connue à Madrid, le général Savary, interprète du major général et de Napoléon, prescrivit formellement à Dupont de rester à Andujar. Ainsi tombe le plus grand grief fait au général Dupont, et s'il y eut, comme le dit assez imprudemment Berthier, « sottise inconcevable » à rester à Andujar, ce qualificatif doit retourner à qui de droit.

Cependant le maréchal Moncey, revenant de Valence, s'était arrêté à San-Clemente, comme il en avait reçu l'ordre du général de division Savary. Cette localité manquant complètement d'eau, et ses troupes ayant, d'autre part, un besoin urgent de se refaire, le maréchal estima qu'il ne lui était pas possible de séjourner sur ce point. Il réunit un conseil de guerre, dont l'avis unanime fut de se rapprocher de Madrid. Le maréchal en informa le général Belliard par la lettre suivante :

Au Quartier Général à San-Clemente le i5 juillet 1808.

Monsieur le général Belliard, j'ai reçu votre lettre du i3. Déjà M. le général Frère, d'après les ordres absolus que vous lui avez adressés, se retire, et la précipitation de cette retraite ne peut produire un bon effet...

S'il nous était arrivé des malheurs sous les murs de Valence, les troupes du général Frère et celles du général Caulaincourt auraient fini aussi par être perdues. Si ces troupes, au lieu d'être lancées isolément, avaient pu marcher avec moi, peut-être occuperions-nous Valence. Mon opinion est qu'il est nécessaire de changer de système, réparer les troupes, entrer vigoureusement en campagne avec tous les moyens personnels et matériels qui constituent des corps d'armée; en déployant ainsi des forces imposantes, employer en même temps, non pas seulement des moyens destructeurs, mais ceux aussi (pie peut fournir une politique habile fondée sur une connaissance réfléchie de l'état des choses et de la situation des esprits...

Le Maréchal Moxcey.

11 n'est pas de critique plus juste du système de guerre adopté par Napoléon pour se rendre maître de l'Espagne. En somme, le maréchal Moncey, mécontent d'avoir été mis par l'Empereur, au mépris de toute hiérarchie, sous les ordres d'un simple général de division, — ce que le général Foy considère comme un scandale sans exemple, — refuse

d'obéir au duc de Rovigo dont il avait eu de nombreuses occasions de se plaindre, quand Savary était à la tête de la gendarmerie d'élite de la Garde, placée alors sous le contrôle de Moncey, son inspecteur général. — Le 17 juillet, à 3 heures du matin, le duc de Rovigo envoie au maréchal Tordre suivant :

Ordre du général en chef Savary au maréchal Moncey, de quitter San-Clcmente pour se rendre directement à Madrid où il devra arriver le 23, ayant un régiment parti de façon à être à Madrid le 22. Cet ordre est de rigueur.

Mais le maréchal n'avait pas attendu la réponse du duc de Rovigo pour mettre ses troupes en mouvement, et, le 19 juillet, à midi, tout en accusant réception au major général de ses lettres des i3, i/j et i5 juillet, Savary se plaignait amèrement de ce que Moncey n'eût pas attendu son ordre pour se rapprocher de Madrid.

Il vient, dit-il, de m'adresser un procès-verbal de délibération d'un conseil de guerre qu'il a assemblé, d'après lequel il conclut cju'il a besoin d'occuper une position plus rapprochée delà capitale, qu'il n'est pas en état de résister, etc., etc. Toutes raisons semblables à celles qu'on donnait dans les clubs il y a quinze ans, et il finit par conclure qu'il se met en marche en me prévenant de son départ. S'il n'était point entré dans mes projets de le rapprocher, certainement j'aurais demandé justice d'une pareille conduite ; je ne voulais point le laisser à San-Clemente où il paraît qu'il n'y a pas d'eau du tout. Je le laisse revenir jusqu'à Ocafla, où il faudra bien qu'il s'arrête malgré lui...

Je vois dans l'affaire du maréchal Bessières un beau succès... Je ne regarde pas les affaires des Asturies et de la Galice comme assez avancées pour songer de suite à reporter sur le général Dupont la division Gobert que j'avais rappelée ; en conséquence cette division viendra se placer et rester à Manzanarès jusqu'à nouvel ordre, et les deux divisions Dupont et Vedel tâcheront de se maintenir dans la position d'Andujar, malgré que V. A. exagère leurs forces d'un grand tiers et quelle diminue celle des ennemis de presque autant ; mais nous ne les compterons pas.

Le maréchal Moncey restera àOcana, Frère, Morlot, et la Garde avec la cavalerie à Madrid... Ce n'est que quelques jours après l'arrivée du Roi que l'on pourra juger ce qu'il est convenable de faire ; d'ici là je me borne à dire ce soir à Dupont de garder encore la défensive à Andujar, d'être en communication avec Gobert à Manzanarès...

Le duc de Rovigo.

11 est impossible de n'être point frappé de ce fait, que, pendant que le général Dupont, entraîné par des événements qu'il n'était pas en son pouvoir de maîtriser, agonise à Baylen, cerné par une armée de /io 000 hommes dans des gorges sans issue, on pérore sur son compte à Madrid, comme s'il ne courait pas le moindre danger, et Ton se fait de telles illusions à Rayonne, que le major général exagère ses forces d'un grand tiers et diminue dans la même proportion celles des Espagnols, erreurs qui suffiraient à expliquer à elles seules la catastrophe de Baylen, et dont on cherchera à rejeter les conséquences sur le général Dupont, Sa Majesté ne pouvant s'être trompée.

Rien ne peint mieux les illusions régnant à Bayonne, que la lettre suivante de Berthier

à Savar\ :

Bayonne, 18 juillet, 1808.

Je reçois, Général, vos lettres du il\... L'affaire du maréchal Bessières était d'un intérêt majeur pour les affaires d'Espagne. La première, après cette affaire, c'est celle du général Dupont ;

et c'est le moment de laisser le général Gobcrt suivre sa route... L'Empereur, Général, trouve que vous avez tort de dire qu'il n'a été rien fait depuis six semaines... Les affaires d'Espagne sont dans la situation la plus prospère depuis la bataille de Médina de Rioseco... Enfin, si le général Gobert et les détachements qui sont à moitié chemin pour rejoindre le général Dupont font juger à ce général qu'il a des forces suffisantes pour battre le général Castaïïos, il faut qu'elles continuent leur direction, et qu'il attaque l'ennemi, s'il croit devoir le faire.

Le roi Joseph était loin de partager la confiance de Napoléon et du prince de Neufchâtel ; il se sentait entouré d'une hostilité sourde, implacable, et il considérait la besogne taillée comme immense, déclarant qu'il était urgent de renforcer beaucoup le général Dupont. De Burgos et d'Aranda, le 18 juillet, il écrit à l'Empereur deux lettres où il est dit :

Partout où l'opposition n'est pas armée, elle est au moins passive et sourde... Il paraît que personne n'a voulu dire l'exacte vérité à Votre Majesté. Je ne dois pas, moi, la lui cacher. La besogne taillée est très grande ; pour en sortir avec honneur, il faut des moyens immenses. La peur ne me fait pas voir double... Je ne suis point épouvanté de ma position, mais elle est unique dans l'histoire ; je n'tu pas ici un seul partisan.

... Je suis étonné que l'on ne sût pas encore à Madrid la victoire du \(\. J'écris au général Savary de ne pas faire rétrograder le général Gobcrt, ce n'est plus le cas aujourd'hui... [I faudra renforcer beaucoup le général Dupont...

Le lendemain, 19 juillet, Joseph écrit à Napoléon deux nouvelles lettres, montrant qu'il apprécie la situation beaucoup plus sainement que l'Empereur lui-même ; il s'exprime ainsi qu'il suit :

Aranda, 19 juillet 1808.

Sire, toutes les lettres qui arrivent de Madrid se réunissent dans la même opinion sur l'état déplorable des affaires, dont le rétablissement ne peut plus résulter que des efforts extraordinaires que fera Votre Majesté. 0' Farill, Mazaredo, Savary lui-même n'ont plus d'autre langage. Il est évident que nous n'avons pas le sol, puisque toutes les provinces sont insurgées, ou occupées par des armées très considérables d'ennemis. ... Que Votre Majesté ne se flatte pas : tout ce que je lui dis n'est pas exagéré. Il faut 5o mille hommes et 5o millions de francs dans le plus court espace ; le double ne suffirait pas dans trois mois.

Buitrago, 19 juillet 1808, (11 heures du soir).

Sire, je serai à Madrid demain au soir... J'avais écrit hier au général Savary qu'il ne devait pas retirer la division Gobert au général Dupont : ce mouvement rétrograde peut être très funeste ; que le maréchal Moncey devait rester à San-Clemente, ou dans une distance égale de Madrid. Se trop approcher delà capitale, c'est étendre l'insurrection jusqu'à ses portes, et céder plus de terrain que cela n'est nécessaire. Ces deux mesures sont dictées par le succès du maréchal Bessières.

Le général Savary n'a fait aucun cas de ma lettre, et me répond en m envoyant ouverte la dépêche au il écrit au maréchal prince de Neufchâtel, dans laquelle il insiste dans le parti de tout approcher de Madrid.

Que Votre Majesté me dise nettement quels sont mes rapports avec le général Savary. Est-ce moi ou lui qui a le droit de commander? Ce droit ne peut se partager... A mon âge et dans ma position, je puis avoir des conseillers, mais non des maîtres en Espagne... Savary est moins propre qu'un autre à commander à Madrid. Il a rempli des fonctions pénibles, il a été chargé d'une mission qui le rend odieux. Bessières, Moncey, Dupont, ne sont pas bien pour lui. Votre Majesté lera ce qu'elle voudra ; mais la tempête est trop forte pour que je me perde par des ménagements qui ne sont pas de saison...

Continuant à diriger de Bayonne tous les mouvements des troupes en Espagne, Napoléon se décide à s'occuper du général Dupont. Le 18 juillet, il écrit à Joseph :

Bayonne, 18 juillet 1808.

Je reçois votre lettre du 17. Le prince de Neuchâtel m'a communiqué la lettre du général Savary. Savary est un homme très bon pour des opérations secondaires, mais qui n'a pas assez d'expérience et de calcul pour être à la tète d'une si grande machine. Il n'entend rien à cette guerre de marche. Je désire bien que Jourdan vous soit arrivé. L'habitude de commander en chef, qui donne celle des calculs et des combinaisons, ne peut être suppléée par rien.,.

11 ne faut pas laisser entrevoir à Savary l'opinion que j'ai de son incapacité. Du reste, c'est un homme d'énergie, de zèle et d'exécution, qu'il vous sera utile d'avoir...

Voici en deux mots le résumé de la Note que vous recevrez demain : Laisser Moncey à San- Clemente ou aux environs pour qu'il menace Valence. Garder 12 000 hommes, cavalerie, infanterie et artillerie, à Madrid, y compris la communication jusqu'à la Manche. Porter le corps du général Dupont à 22 000 hommes, infanterie, cavalerie et artillerie, et 3 000 hommes sur les défilés des montagnes et pour les communications de la Manche, et qu'il puisse appeler pour lui servir de réserve un jour d'action ; lui fournir le supplément pour arriver à ce point le plus tôt possible, afin qu'il attaque et batte sans délai.

Donc, Napoléon reconnaît que c'est un général de division incapable qu'il a nommé général en chef en Espagne, lui donnant le commandement sur deux maréchaux de France et sur un homme de guerre de premier ordre comme Dupont ; et ce jugement, il le confirme dans sa lettre du 23 juillet à Joseph, où il écrit : « Les mouvements militaires de Savary font hausser les épaules ; il n'a fait que de fausses marches. » Mais si, par la faute de l'Empereur, les armées d'Espagne ont eu à leur tête un chef sans expérience et sans talent, comment n'est-ce point ce chef, dont on a dû exécuter les ordres, qui a la responsabilité des événements ? Et lorsque Dupont, homme de discipline, a obéi ponctuellement à Savary, comme c'était son devoir et comme il avait fait à Haslach dans une situation exceptionnellement critique, pourquoi Savary, qui a donné les ordres, disparaît-il soudainement de la scène sans qu'il lui soit adressé une seule question, laissant toutes les responsabilités s'accumuler sur le général Dupont ? Ne semble-t-il pas évident qu'en agissant de la sorte, on a voulu éviter que, par ses explications, le duc de Rovigo ne dégageât le général Dupont en découvrant l'Empereur, organisateur de la guerre et directeur suprême des opérations ?

Le 19 juillet, Napoléon, reconnaissant que le général Dupont n'a ni l'artillerie, ni les effectifs nécessaires, fait écrire par le major général à Savary la lettre suivante :

Bayonne, le 19 juillet 1808, à 10 heures du soir.

Le Major Général au Général Savary. ... Parla lettre du i3du général Dupont, l'Empereur voit quele général Gobert l'a rejoint. Il serait convenable d'y appuyer toute sa division et de faire garder non seulement les communications mais les défilés, afin que le général Dupont puisse donner une bataille décisive. Le maréchal Moncey sera sûrement resté à San-Clemente ; il serait malheureux qu'il eût rétrogradé sur Madrid : car s'il ne tenait pas cette position qui menace Murcie et Valence, tous les rebelles de cette dernière province se porteraient sur Saragosse et sur les derrières des communications du général Dupont, qu'il ne serait plus possible de garder... Il faut penser aujourd'hui sérieusement

LE PROCÈS l3

au général Dupont ; il faut être sur les lieux, connaître les points où sont toutes les troupes, pour faire les dispositions, mais il faut renforcer les corps de ce général, autant que la prudence peut le permettre... Après l'essai que le maréchal Bessières a fait contre les troupes espagnoles de ligne, il n'y a aucune espèce de doute que 20 à 22000 Français ne déferont entièrement l'armée de Séville. Il faut au général Dupont des pièces de 12 et des obusiers : s'il n'en a pas, envoyez-lui ce que vous^ourrez. Sans cela, que ferait-il devant Cordoue ou telle autre bicoque... Le maréchal Moncey avec son corps doit rester à San-Clemente... Le général Dupont, renforcé de tout ce qu'il est raisonnable de lui envoyer de manière qu'il ait plus de 20 000 hommes, culbutera certainement tout ce qu'il aura devant lui...

Il est à remarquer que, dans cette lettre, Napoléon suppose que Bessières a battu une armée composée uniquement de troupes de ligne, ce qui est d'une inexactitude complète, puisqu'à Meclina de Rioseco, les forces de Blake et de la Cuesta réunies comptaient 9 873 recrues sur un effectif total de 21 2o3 hommes, et que, par suite de la jalousie existant entre les deux généraux espagnols, l'armée de la Cuesta ne prit qu'une part insignifiante à la bataille ; le succès de Bessières ne prouvait donc rien, comme nous le verrons plus loin.

En même temps, l'Empereur écrit au Roi d'Espagne, à Buitrago :

Bayonne, 19 juillet 1808, 10 heures du soir.

... La victoire du maréchal Bessières, qui a entièrement défait Cuesta et l'armée de ligne de Galice, a apporté une grande amélioration dans toutes les affaires ; elle vaut plus qu'un renfort de 3o 000 hommes. Les divisions Gobert et Vedel ayant joint le général Dupont, il faut pousser vigoureusement l'offensive de ce côté. Le général Dupont a de bonnes troupes et en viendra à bout... Soyez gai, ne vous laissez point affecter, et ne doutez pas un instant que les choses finiront mieux et plus promptement que vous ne pensez.

Dans des Notes datées du 21 juillet, Napoléon apprécie la position de l'armée en Espagne, ainsi qu'il suit :

Notes sur la position actuelle de l'armée en Espagne.

Bayonne, 21 juillet 1808.

i° La bataille de Médina de Rio-Seco a mis les affaires de l'armée dans la meilleure situation. Le maréchal Bessières ne donne plus aucune inquiétude, et toutes les sollicitudes doivent se tourner du côté du général Dupont...

4° Toutes les opérations de l'armée ont réussi jusqu'à cette heure autant qu'elles devaient réussir. Le général Dupont s'est maintenu au delà des montagnes et dans les bassins de V Andalousie. Trois fois il a défait les insurgés...

6° Dans la situation actuelle des affaires, le plus important de tout est le général Dupont ; on doit lui envoyer le reste de la division Gobert et employer d'autres troupes pour maintenir la communication ... Si le général Bessières a battu, sans effort et avec peu de perte, l'armée de Galice, et a eu moins de 8000 hommes engagés, il n'y a pas de doute qu'avec 20000 le général Dupont ne culbute tout ce qu'il a devant lui...

ii° ... Le seul point donc important aujourd'hui est le général Dupont. Si l'ennemi parvenait jamais à s'emparer des défilés de la Sierra-Morena, il serait difficile de l'en chasser ; il faut donc renforcer le général Dupont, de manière qu'il ait 25 000 hommes, compris ce qu'il faudra pour garder les passages des montagnes et une partie du chemin de la Manche. Il pourra disposer ses troupes de manière que, le jour où il voudra attaquer, la brigade de 2 ou 3 000 hommes

l/| LE GÉNÉRAL DUrONT

destinée à garder les montagnes, arrive au camp du général Dupont, à marches forcées, et soit successivement remplacée par les colonnes qui seraient en arrière ; de sorte que le général Dupont ait, pour le jour de la bataille, plus de a3 ooo hommes à mettre en ligne.

... Aujourd'hui le seul point qui menace, où il faut promptement avoir un succès, c'est du côté du général Dupont. Avec 'jôooo hommes, infanterie, cavalerie et artillerie comprises, il a beaucoup plus qu'il ne faut pour avoir de grands résultats. A la rigueur, avec 21 000 hommes présents sur le champ de bataille, il faut hardiment prendre l'offensive ; il ne sera pas battu, et il aura pour lui plus de quatre-vingts chances.

Les 23 ou 25 000 hommes que l'Empereur juge nécessaires pour obtenir de grands résultats en Andalousie, sont précisément les forces que le général Dupont n'a cessé de réclamer dès les premiers jours de juin ; s'il les avait eues à cette époque, il est vraisemblable qu'il eût rendu impossible la formation de l'armée d'Andalousie. Lorsque Napoléon songea à les lui envoyer, il était trop tard : les destins avaient prononcé.

Le roi Joseph fit son entrée à Madrid le 20 juillet ; l'accueil des habitants fut très froid. Ce même jour, le général Belliard écrit au major général : «... D'après les ordres de Sa Majesté, un courrier part à l'instant pour porter au général Dupont l'autorisation de garder avec lui la division Gobert. — La division du général Frère couche ce soir à Pinto ; elle entrera demain à Madrid. — M. le maréchal Moncey a dû arriver ce soir à Ocana ; il a reçu l'ordre d'y rester en position jusqu'à ce que Sa Majesté lui envoyé de nouvelles instructions. »

Le lendemain, le duc de Rovigo écrivait à Berthier :

Madrid, le 21 juillet 1808, à minuit.

... J'ai également envoyé ordre au général Gobert de rester avec le général Dupont, et à ce dernier l'ordre positif de ne rien entreprendre jusqu'à ce que les circonstances nous aient permis de disposer d'une bonne division pour l'appuver au besoin. Ses opérations devant être menées avec vigueur et activité, il faut bien cela pour le préserver d'accident avant même qu'il soit arrivé à Séville. Il faut profiter des exemples de Saragosse et de Valence, et il se trouve plusieurs villes comme celles-là dans le pays qu'il a à parcourir...

Je le répète à V. A., Dupont est bien assez fort pour obtenir un succès soit qu'il attaque ou qu'il soit attaqué, mais il n'est pas en mesure de le poursuivre. Je voudrais donc avant de le pousser en avant, être sûr que vous ne me demanderez pas dans cinq ou six jours pour appuyer ou secourir Bessières les troupes que j'enverrai pour suivre Dupont.

Le duc de Rovigo.

Le 22, Savary écrit de nouveau au major général :

Madrid, le 22 juillet 1808, à minuit.

... Le roi gagne ;... J'ai reçu deux lettres de V. A en date du 18, en réponse à ma dépêche du i4- La petite leçon qu'elle me fait au sujet des communications que j'ai données au général Dupont sur la situation générale des opérations de l'armée, ne doit point me chagriner, parce que j'avais de trop bons motifs pour agir ainsi. Dupont éloigné de Madrid, presque isolé à cause de la difficulté des communications, pouvait être coupé d'un jour à l'autre, il s'ennuyait dans sa position et penchait beaucoup à reprendre l'offensive pour peu qu'il eût cru les affaires terminées dans les provinces entre Madrid et nos frontières. J'ai donc dû lui faire connaître notre véritable

LE PUOCES l5

position pour le déterminer tout à fait à ne rien engager au hasard... Nous n'avons pas de nouvelles de lui depuis le i4---

Le duc de Rovigo.

De son côté, Joseph écrivait à l'Empereur ces lettres prophétiques :

Madrid, 23 juillet 1808.

Sire, j'ai reçu les deux lettres de Votre Majesté du 18 etdu 19. Le général Belliard envoieau viceconnétable une lettre qu'il reçoit d'un chef de bataillon de Madridejos, qui porte que le général Dupont a été attaqué et repoussé avec perte le i5, le 16 et le 17 ; que le général Gobert a été tué. J'attends la confirmation de ces nouvelles et celles de Bessièrespour prendre un parti... Français et Espagnols engagés avec moi, tous n'ont qu'un langage: Des troupes vieilles et des millions, sans quoi nous ne conserverons pas l'Espagne. Cinquante mille hommes et 5o millions le plus tôt possible. Je n'ai pas besoin d'en dire davantage à Votre Majesté... Il n'y a plus que la force qui puisse terminer ceci. Ce langage répugne à mon caractère et à ma position, mais la vérité me l'arrache. C'est le moment des plus grands efforts, si Votre Majesté ne veut pas échouer en Espagne.

Madrid, a4 juillet 1808, 11 heures du soir.

... J'ai pour ennemi une nation de 12 millions d'habitants, braves, exaspérés au dernier point... Il faut des forces immenses et beaucoup de millions. Je ne puis que répéter ce que que j'ai déjà dit et écrit si souvent à Votre Majesté ; mais elle n'a pas confiance dans ma manière de voir. Quels que soient les événements auxquels je m'attends, cette lettre rappellera à Votre Majesté que j'avais raison...

Les honnêtes gens ne sont pas plus pour moi que les coquins. Non, Sire, vous êtes dans l'erreur ; votre gloire échouera en Espagne...

Le maréchal Moncey arriva de sa personne à Madrid le 23, précédé d'un jour par le Ier régiment provisoire d'infanterie, ayant laissé les trois autres régiments de la division Musnier à Ocana, première localité où il avait trouvé de l'eau en quantité suffisante pour toute sa troupe. Le duc de Rovigo en informa le major général par la lettre suivante :

Madrid, le 23 juillet, à minuit.

Le duc de Rovigo au Major Général.

Nous recevons à l'instant une lettre du commandant du bataillon stationné à Madridejos qui nous dit que le i5, le 16 et le 17, les divisions Vedel et Gobert ont été fortement engagées dans leur position de Baylen, que le général Gobert a été tué et qu'en même temps le corps de Dupont lui-même a été fortement attaqué. Ce commandant paraît effrayé de tous les bruits des pays qui l'environnent, et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que les commandants de Manzanarès et Puerto-del-Rey, où il y a dans chaque endroit un bataillon, écrivent en date du 18 et ne donnent aucune nouvelle de ces affaires qu'ils auraient dû savoir avant celui de Madridejos. Néanmoins je crois qu'il y a eu quelque chose de sérieux chez Dupont parce que nous n'avons pas eu de ses nouvelles depuis le i3...

Le maréchal Moncey vient d'arriver à Madrid, ayant laissé son corps à Ocaiïa ; ce n'est qu'à cette position qu'il a trouvé de l'eau en suffisante quantité pour tout son monde. De San-Clemente à Ocana, il n'a pas toujours trouvé un puits à chaque 10 000 toises; aussi a-t-il perdu beaucoup de chevaux. Je suis fort content de le savoir à cette position quand je considère l'état de Madrid et ce qui peut être arrivé au général Dupont...

Le duc de Rovigo.

l6 LE GÉNÉRAL DUPONT

Lorsque l'Empereur apprit que le maréchal Moncey ne s'était pas arrêté à San-Clemente et avait reculé jusqu'à Qcafia, il entra dans une violente colère, et sans considérer qu'une troupe un peu nombreuse ne pouvait pas vivre à San-Glemente, pays désolé et sans eau, il n'hésita pas à qualifier de déshonorante la retraite du maréchal, et à taxer de lâcheté le conseil de guerre de généraux qui avait déclaré la position de San-Clemente intenable. Sa lettre à Joseph est ainsi conçue :

Bordeaux, 3i juillet 1808.

J'ai reçu vos lettres des 2Z1, a5 et 2G. Le style de voire lettre du 24 ne me plaît point. Il ne s'agit pas de mourir, mais de se battre et d'être victorieux, et vous l'êtes et vous le serez. Je trouverai en Espagne les colonnes d'Hercule, mais non des limites à mon pouvoir. Depuis que je sers, ce que j'ai trouvé de plus lâche, ce sont ces rassemblements et ces troupes espagnoles. Au reste, des troupes et des secours de toute espèce se dirigent de votre côté. Vous avez le tiers plus de forces qu'il ne vous faut, si cela est dirigé avec la précision convenable. Hormis Moncey et sa déshonorante retraite de San-Clemente sur Ocana et son lâche Conseil de guerre, je suis fort content de mes troupes. Savary est un homme de tête et de cœur qui a erré dans ses dispositions générales, parce qu'il n'a pas l'habitude de commander en chef, mais qui cependant est encore plus fort que ce que vous avez autour de vous. Caulaincourt a fait très bien à Cuenca. La ville a été pillée : c'est le droit de la guerre, puisqu'elle a été prise les armes à la main.

Votre position peut être pénible comme roi, mais elle est brillante comme général. Il n'y a qu'une chose à craindre : prenez garde de perdre l'esprit de l'armée et de la sacrifier aux Espagnols. Il n'y a point de ménagements à garder avec des brigands qui assassinent nos blessés et qui commettent toutes sortes d'horreurs. Il est fort naturel de les traiter comme on le fait ; je vous l'ai déjà dit et je vous le répète...

Il faut soutenir Dupont. Soyez sans inquiétude sur l'issue de tout ceci. Je connais bien votre position ; rien de ce qui est arrivé ne m'a surpris. Aurais-je sans cela envoyé i5o 000 hommes en Espagne, levé deux conscriptions et dépensé 80 millions ? J'aurais mieux aimé perdre une bataille que de lire le procès-verbal de Moncey.

Le major général ne manqua pas de tancer le maréchal Moncey au sujet de sa retraite de San-Clemente sur Ocana ; il le fit en ces termes :

Bordeaux, le 3i juillet 1808.

J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, Monsieur le Maréchal, le procès-verbal du Conseil de guerre que vous avez assemblé relativement à votre position à San-Clemente. S. M. me charge de vous témoigner son mécontentement ; il veut que les généraux qui commandent ses armées agissent de leur propre volonté, et trouve que vous avez eu tort d'évacuer la position de San- Clemente ; il fallait tout souffrir pour y rester, parce que de là vous continuiez à menacer Valence et que vous couvriez les derrières du général Dupont sur son flanc gauche ; mais ce qui a le plus mécontenté S. M., c'est que vous ayez fait tenir un Conseil de guerre. Si vous aviez cru devoir faire faire un mouvement rétrograde à votre corps, de votre propre autorité, cela était dans l'ordre des choses ; mais dans un Conseil de guerre, les hommes les plus braves finissent toujours par un résultat pusillanime. Tel est l'elfet d'un Conseil de guerre dans de pareilles circonstances. S. M., Monsieur le Maréchal, se ressouvient de vos longs et honorables services, et elle me charge de vous faire sentir que vous devez, pour le corps d'armée que vous commandez, demander que le Roi vous fournisse l'occasion de réparer celte faute, car si vous avez eu tort de composer un Conseil de guerre, les officiers qui le composaient ont eu tort de donner leur avis ; ils devaient se borner à demander des ordres.

S. M. ne doute pas que cette faute ne soit réparée à la première occasion.

Il ressort clairement de cette correspondance, que l'Empereur ne connaît pas d'obstacles : il ordonne, cela suffit, on doit réussir. Il prescrit à Bernadotte de jeter un pont sur l'Elbe et d'y faire passer son corps d'armée dans la journée ; le maréchal n'a pas de bateaux, qu'importe? San-Clemente est dans un pays affreux et sans eau, il est impossible à une troupe d'y vivre, mais là n'est point la question ; c'est une position stratégique importante, le maréchal Moncey doit s'y maintenir. On ne donne au général Dupont ni les forces nécessaires, ni liberté d'action, il n'a que des conscrits exténués et manque absolument de vivres : cela n'empêche pas de le taxer d'ineptie et de lâcheté du moment où il est malheureux. Réussir ou se faire tuer, tout est là ; l'Empereur n'admet pas d'autre solution.

Nous avons dit que le duc de Rovigo, voulant châtier Guenca, avait formé, sous le commandement du général Caulaincourt, une brigade composée du 5e régiment provisoire (division Gober t, 2 e du corps de Moncey), d'un bataillon de marche et de quelques centaines de chasseurs à cheval. Son expédition terminée et ayant accordé à ses troupes deux heures de pillage le lendemain de la prise de la ville, Caulaincourt rentra à Madrid le 17 juillet ; ses soldats y firent, paraît-il, le brocantage de leur butin de Cuenca et notamment de vases sacrés, ce dont le roi Joseph se plaignit amèrement à son frère, par lettre du 22 juillet; mais, dans sa réponse du 3i, Napoléon approuva complètement Caulaincourt.

Au retour du 5e provisoire, comme les trois autres régiments du général Gober t (6e, 7e et 86 provisoires) étaient partis pour rejoindre le général Dupont, le duc de Rovigo ordonna, le 17 juillet, que ce 5e régiment ferait partie de la division Morlot (3e du corps de Moncey), jusqu'à nouvel ordre. — A la date du 20 juillet, le Corps de l'Océan avait sa Tre division à Ocana (le Ier régiment provisoire entra à Madrid le 22 juillet), sa 2e division (le 5e régiment provisoire excepté) en Andalousie, et sa 3" division (augmentée du 5' provisoire) à Madrid. — La division Frère, remplacée au Corps de la Gironde par la division Gobert, rentrait à Madrid, où étaient restés la Garde Impériale et le Ier régiment provisoire de grosse cavalerie (cuirassiers).

Sur la route de Cadix se trouvaient, pour assurer les communications avec le général Dupont, deux bataillons seulement, ce qui était fort insuffisant et exposait les détachements à être massacrés ; mais par suite de l'erreur initiale de l'Empereur, le manque de troupes n'avait jamais permis d'occuper les points si importants de Villarta, Valdepenas, Santa- Cruz et Visillo. — Le 1 1 juillet, il était parti de Madrid pour Madridejos, sous le commandement du chef de bataillon Plicque, un bataillon de marche du Corps de la Gironde, fort de 422 hommes, dont 7 officiers, tirés des dépôts des Légions de la division Barbou, des 6", 7e et 8e provisoires de la division Gobert, et des Suisses du général Dupont. Ce bataillon arriva à Madridejos le 1 4, et y remplaça celui qu'avait laissé le général Gobert, sous les ordres du chef de bataillon Berthet, du 7e provisoire. Ce dernier bataillon partit alors pour Manzanarès, où il remplaça lui-même, le 16, le bataillon qui s'y trouvait et qui alla occuper le Despeîïaperros, comme nous l'avons déjà indiqué. — Par lettre du i4 Le Général Dupont. 1|[. — 2

LE GENERAI DUPONT

juillet, le général Dupont avait recommandé au général Gobert de diminuer les postes de Manzanarès et autres laissés sur la route de Madrid, afin d'avoir avec lui plus de forces agissantes ; « il suffira, lui disait-il, d'avoir 2 ou 000 hommes à Manzanarès et de placer le reste du bataillon dans les gorges ». Et clans une seconde lettre du même jour, il lui recommandait de dédoubler les postes de Manzanarès et des gorges, pour renforcer le poste de la Caroline.

Le 16 juillet, le commandant Berthet écrivait, de Manzanarès, au général Dupont, pour lui rendre compte de son arrivée dans cette localité et lui envoyer la situation de son détachement composé ainsi qu'il suit :

DÉTACHEMENT PARTI DE MADRIDEJOS LE 10 JUILLET POUR SE RENDRE A MANZANARÈS.

Situation audit détachement.

État-Major

Chef de bataillon i

Oflicicr de santé i

Adjudant sous-officier i

7"'c Régiment provisoire.

Capitaine i ... 17g

Lieutenant 1

gme Régiment provisoire.

Capitaine 1 ... 182

Lieutenant 1

Total. . . 6 officiers, 362 hommes.

Perte depuis le 9 juillet.

A l'infirmerie à Madridejos 62 \

Hommes qui n'ont point reparu 2 > 65 hommes.

Mort 1 )

Présents sous les armes ... 6 officiers et 297 hommes. Certifié véritable par moi Chef de bataillon Bertiiet (i).

Aussitôt après la bataille livrée à Baylen, les troupes laissées à la garde des gorges de la Sierra-Morena avaient rejoint leur division à Sainte-Hélène.

Le 23 juillet, on avait eu, à Madridejos, des nouvelles des combats du 1 5, du 16 et du 17, ainsi que de la mort du général Gobert, et l'on racontait que le général Dupont avait été lui-même fortement engagé le 19. Le commandant Plicque s'était hâté de porter tous ces bruits à la connaissance du duc de Rovigo.

Ces alarmantes rumeurs inquiétèrent d'autant plus le général Savary, qu'il était sans nouvelles du général Dupont depuis le i3, et qu'il avait tout lieu de le croire pressé par

(1) Arch. Justice.

des forces très supérieures. Il donna immédiatement Tordre d'envoyer à Tolède le 5n régiment provisoire de la division Gobert, avec 3 pièces de canon, ce régiment étant destiné à rejoindre le général Dupont ; sa lettre au général Belliard est ainsi conçue :

Madrid, le a3 juillet 1808.

Mon général,

Tonte réflexion faite vous n'enverrez à Tolède que le 5e régiment provisoire de la division Gobert, 3 pièces de canon et un général de brigade... Vous préviendrez le général Musnier de cette occupation, afin que si les circonstances l'exigeaient, il appuyât ce régiment. Les deux autres et le général Morlot resteront à Madrid jusqu'à ce que je sache définitivement où en est arrêté le maréchal Bessières... Comme le 5e régiment est destiné à rejoindre le général Gobert, il peut, à l'aide de Musnier, faire l'opération de Tolède. Il faudra avoir soin de recommander au général qui le commandera de le loger dans un même établissement et de se mettre avec.

Je suis tout à vous,

Le duc de Rovigo.

Il ordonna en même temps au général Musnier d'envoyer à Madridejos un bataillon pour remplacer celui du commandant Plicque, qui se rendrait alors à Manzanarès.

Le général Belliard rendit compte de ces mouvements au major général.

Le lendemain, 24 juillet, le général Savary écrivait au prince de Neufchàtel pour lui dire ses inquiétudes et le mettre au courant de la situation :

... Nous n'avons point de nouvelles du général Dupont depuis le i3 ; ce silence prolongé est bien propre à donner des inquiétudes sur sa situation...

J'envoye demain au général Dupont un régiment appartenant à la division Gobert et quelques bataillons de marche de son corps d'armée. Ce renfort produira a 200 hommes ; le colonel qui les commande réunira à lui les bataillons de Manzanarès et Puerto-del-Rey (1) si le cas arrivait que les communications fussent interceptées dans quelque point de la Sierra-Morena et qu'il en eût besoin pour les rétablir.

Dans cette lettre, le duc de Rovigo déclare que la guerre d'Espagne ne ressemble à aucune de celles qu'on a faites en Europe ; c'est la guerre d'Egypte à peu de différence près, et on trouve plus d'eau dans les déserts de Syrie qu'en été dans la Manche. C'est le manque d'eau qui a empêché le maréchal Moncey de rester à San-Glemente et l'a décidé à prendre l'avis d'un conseil de guerre ; le délabrement de ses troupes fait pitié.

Les communications sur la route de Cadix étaient si peu assurées, que, dans la nuit du 23 au i(\ juillet, un convoi de malades et de blessés venant de la division Vedel et se rendant à Madrid, fut massacré avec son escorte en sortant de Villarta. Le commandant Plicque en rendit compte au général Belliard par la lettre suivante :

A Madridejos, le 'i!\ juillet 1808, 4 heures du soir. Mon général, Un convoi de 18 voitures de malades, 4o cuirassiers à pied, ma découverte composée de

(1) Gomme nous l'avons déjà fait remarquer, ce que Savary appelle Puerto-del-Rey n'est autre que le

Despenaperros

3o hommes et 3 officiers, ont été cette nuit, à leur sortie de Villarla, enveloppés et massacrés tous par un rassemblement de 8 à 900 hommes, composé, autant que j'ai pu m'en assurer, de contrebandiers et de tous hommes de mauvaise vie, tant de \ illarta que des villages voisins. Tous étaient parfaitement armés; il y en avait environ une centaine à cheval.

Les mules et voitures, les fusils et cartouches, les dépêches, les vêtements, et, en général, tout ce qu'avaient nos malheureux soldats, a été pillé. Un seul d'entre eux respirait encore au moment où ma nouvelle découverte est arrivée pour les relever ; il a pu raconter à l'officier toutes les circonstances de ce massacre. Les brigands étaient encore rassemblés à l'entrée de Villarta. Il était trop faible pour les attaquer avec avantage ; il s'est replié sur Madridejos. Il était porteur de votre dépêche et de celle de S. E. le duc de Rovigo pour le général Dupont.

Les communications sont entièrement coupées avec Manzanarès. Il ne faut rien moins, mon général, pour les rétablir et les assurer, qu'un poste de Ztoo hommes à Villarta et une augmentation de 200 hommes à mon détachement de Madridejos, affaibli par celte perte, par 55 malades, et menacé de toutes parts par une population nombreuse que tout concourt à agiter.

Pour ce qui est de moi, mon général, je suis clans la plus active surveillance. J'ai tous mes officiers et soldats sous les yeux, réunis dans le même quartier. Mes dispositions sont faites. En cas d'attaque, je prends position hors de la ville. Si je n'ai contre moi que des rassemblements de paysans armés, j'espère être le plus fort. Si j'avais une grande masse de troupes réglées, je ferais ma retraite sur Ocana, marchant pendant la nuit, par la plaine, et, autant que possible, de hauteurs en hauteurs, avec l'attention de faire reconnaître le pays.

J'ai l'honneur d'être...

Pucque.

P. -S. — Vos lettres pour le général Dupont sont entre mes mains. Elles y resteront jusqu'à votre réponse. Peut-être pourraient-elles parvenir par un postillon de poste en poste. Je n'ose le faire sans votre ordre. Un courrier ne passerait pas.

Dans cette même journée du 2/i juillet, le général Musnier ayant reçu la visite du chef de bataillon d'Affry, du 3e régiment suisse, parti de Sainte-Hélène le 18 au soir avec un convoi de malades et de blessés, apprit la catastrophe survenue au général Dupont. Il crut devoir différer l'envoi d'un bataillon à Madridejos, et demanda de nouvelles instructions au duc de Rovigo, par la lettre suivante :

CORPS D'OBSERVATION Au Quartier General à Ocana, 24 juillet 1808.

des Côtes de l'Océan

ire Division

Mon général, au moment où je reçois votre lettre du 23, M. d'Affry, chef de bataillon au 3e régiment suisse, entre chez moi. Il faisait partie de la brigade d'avant-garde de la division Vedel, commandée par le général Belair. Il me confirme les détails contenus dans la lettre du commandant de Madridejos, que j'ai remise hier à M. de Mostey, pour vous la porter.

Des renseignements multipliés qu'il a recueillis sur toute sa route, et auxquels il croit devoir ajouter foi, parce que sa qualité de Suisse lui attire la confiance des Espagnols, l'ont informé, en outre, que le général Dupont avait capitulé, à la suite d'une action qui doit avoir eu lieu le 19 contre les troupes des généraux ennemis Castaùos et Reding qui avaient tourné à gauche.

M. d'Affry ajoute que les mêmes renseignements lui ont appris que l'armée d'Estremadure est en pleine marche et a dû arriver le 20 à Talavera, d'où elle se portera sur Tolède et vraisemblablement sur Aranjuez.

Enfin il est convaincu que le mouvement du bataillon de Madridejos sur Manzanarès est

impossible, d'autant plus que la Manche entière n'attend que l'apparition de la ire colonne d'Andalous pour se soulever.

Les détails dont M. d'Affry accompagne ces renseignements, et la confiance qu'il me paraît mériter personnellement, me déterminent à attendre le retour de l'ordonnance que je vous dépêche en toute hâte, avant de faire partir le bataillon que vous me prescriviez d'envoyer à Madridejos. Il sera tout prêt et pourra se mettre en marche demain matin, si vous confirmez votre ordre.

En attendant, j'enverrai un détachement de i5o fantassins et 25 hussards à Santa-Cruz (i). Il poussera des reconnaissances sur Tarancon. Mais je vous prie d'observer que ces reconnaissances ne lui donneront aucunes nouvelles de Cuenca et encore moins de Valence, Alicante et Murcie, comme vous l'espérez. Elles ne sauront pas ce qui se passe à un quart de lieue du point où elles s'arrêteront.

Il y a d'ailleurs à craindre que ce détachement de Santa-Cruz ne soit tourné ou forcé. Vous savez combien les insurgés sont nombreux sur tous les points et supérieurs en marche à nos troupes, surtout quand elles sont aussi fatiguées que celles de ma division.

Je vous prie de considérer aussi que le départ pour Madrid du Ier réginent provisoire et d'un bataillon du 2P régiment qui y a accompagné nos malades, ne me laisse ici que 2 5oo hommes d'infanterie.

Quant aux hussards, dont j'ai placé 25 àValdemoro et 25 à Aranjuez pour assurer la communication des dépêches de Madrid ici, le général Vaticr me déclare qu'il ne lui en reste pas 200 disponibles. Tous les autres sont hors d'état de marcher.

J'aurais désiré pouvoir vous dépêcher M. d'Aflry lui-même, qui vous aurait donné de vive voix les détails que je vous écris sous sa dictée. Mais la fièvre dont il est attaqué ne lui permet pas de continuer sa route aujourd'hui. Il a ici avec lui un officier de cuirassiers et plusieurs cuirassiers de la division Vedel blessés ou démontés.

Recevez, mon général

Le général commandant la ile division, Musnier.

P. -S. — Au moment où je faisais partir cette lettre, arrive M. d'Audifredi, officier d'étatmajor, avec votre deuxième lettre du 23. La mienne vous fera connaître que les renseignements du commandant de Madridejos ne sont malheureusement que trop fondés. On doit seulement espérer que ce qu'ajoute M. d'Affry sur le corps du général Dupont ne l'est pas. Mais comme le reste de son rapport suffit pour que je croie devoir attendre votre réponse pour le départ du bataillon de Madridejos, je n'y envoie aujourd'hui qu'un officier d'ordonnance pour recueillir ce que le commandant de cette place aura pu savoir d'ultérieur. Je vous transmettrai aussitôt son rapport.

J'adresse au général Harispe l'état détaillé des besoins de ma division. Ils sont nombreux. Il lui manque surtout beaucoup d'officiers. "

2° P. -S. — Je vous prie aussi, mon général, de vouloir bien me faire connaître dans votre réponse si, malgré les justes observations que je vous fais sur le détachement de Santa-Cruz, vous persistez à vouloir qu'il y soit placé.

Cette lettre peint exactement la situation ; elle montre le manque de troupes, la réduction des effectifs par les fatigues et la maladie, les sentiments sauvagement hostiles des populations, l'impossibilité d'obtenir des renseignements, le détraquement de tout. Véritablement, les Français ne sont maîtres cpie du sol qu'ils ont sous leurs semelles : Son duehos de la tierra que pisan y nada mas :

(1) Il s'agit ici de Santa-Cruz de la Zarza. qui est sur la route d* Aranjuez à Cuenca, par Tarancon. E. T.

2 2 II" GENERAI PÏT-ONT

Sire, écrit Joseph le 26 juillet, les nouvelles du 16 confirment la mort du général Gobert et d'une centaine d'hommes... On s'est battu les jours suivants. Nous n'avons pas de nouvelles ; les bruits populaires sont fort alarmants pour le corps d'armée. J'ai envoyé à sa rencontre un corps de 5 000 hommes, pour rouvrir les communications...

Je répète toujours la même chose à Votre Majesté : 5o 000 hommes et 5o millions en trois mois ne seront pas de trop. La nation est unanime contre nous. Dupont a contre lui 60000 hommes; Bessières, même aujourd'hui, 4oooo. Vous avez vu 89 et 93 ; il n'y a pas ici moins d'enthousiasme ni moins de rage.

Et l'opinion de Savary ne diffère pas de celle du Roi ; le 25 juillet, il écrit au major général :

Madrid, le 25 juillet 1808.

Monseigneur,

M. de Tournon, porteur de cette dépèche, est chargé par le roi d'Espagne de rendre compte à l'Empereur de l'état de ses affaires dans ce pays.

La position de l'armée se complicpie. Le Roi gagne à la vérité quelques cœurs dans la capitale, si on en juge par de légères apparences; personne ne parle en mal de lui, mais l'esprit d'insurrection et de terreur n'a fait quecroiti'e, et l'émigration va en proportion. Des membres de la Junte de Bayonne sont abandonnés par leurs domestiques mêmes. L'esprit de ces députés est si chancelant, cpi'au lieu d'entourer le Roi de leurs personnes et de leur crédit pour lui faire des créatures , ils seront peut-être les premiers à l'abandonner, si leur peur n'est pas calmée par quelque miracle. L'opposition opiniâtre du Conseil de Castille est le levain de toute cette fermentation...

Rien ne confirme que Dupont ait été battu...

M. de Tournon pourra dire à Sa Majesté, que le tableau de l'Espagne est changé à tel point, que rien ne ressemble à ce qu'il était auparavant. Il ne faut pas compter sur des moyens ordinaires pour soumettre ce pays qui ne ressemble à aucun de ceux où nous avons porté nos armes en Europe. Partout nous avons trouvé des partisans plus ou moins nombreux ; ici, nous n'en avons point, tout est contre nous. D'après la direction qu'on a donnée aux esprits, il paraîtrait plus facile de combattre et de vaincre toute la nation espagnole, que de lui faire agréer le changement de dynastie qui vient d'être fait. Il faut donc encore des hommes et de l'argent...

Je prie Votre Altesse d'agréer l'hommage de mon profond respect.

Le duc de Rovigo.

P. -S. — On vient de proclamer le Roi ; beaucoup de peuple ; on n'a ni sifflé, ni jeté des pierres, mais du reste le silence le plus morne... Sur 200 Grands d'Espagne convoques, il n'y a eu que le capitaine général et son fils à cheval ; pas un député de Bayonne.

Dès son arrivée à Madrid, le commandant d'Affry adressa au général Belliard le rapport suivant :

RAPPORT Madrid, le 2G juillet 1808.

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