‹ Le général DupontChapitre 57 sur 90 · Livre à qui veut ses flancs ouverts (i · texte numérisé non relu

Livre à qui veut ses flancs ouverts (i

Le général Dupont raconte ainsi les événements qui marquèrent sa prise de possession du ministère de la guerre :

La bataille de Paris avait décidé, dans la journée du 3o mars, la chute de l'Empire...

Étranger aux vicissitudes de la guerre, je me bornais depuis longtemps à suivre de loin, sur la carte, les mouvements de nos armées. J'étais sous le poids d'une toute-puissante injustice et ce que ma situation avait de plus amer était de ne pouvoir prendre part à tout ce que je voyais de dévouement plus ou moins heureux dans nos rangs. J'en avais été écarté au moment même où tout se disposait à marcher, où la France donnait jusqu'à son dernier soldat, et le général qui avait gagné des combats et des batailles, qui brûlait de courir à de nouveaux succès, était oublié et opprimé dans une prison d'Etat. C'est sous les auspices de cette rigueur despotique, — je la nomme ainsi après le Gal Foy, — que Napoléon va entreprendre la campagne de Russie et livrer son diadème aux chances les plus fatales. Si quelque ressentiment avait pu me surprendre, je les aurais vues avec la triste joie de la vengeance, mais l'honneur et l'intérêt de la France ont étouffé en moi ce sentiment. Il est toutefois remarquable que l'arbitraire exercé contre moi ait été mêlé aux plans d'une campagne contraire aux principes de l'art et condamnée d'avance aux plus profondes calamités de la guerre.

Lorsque ce retour si déplorable de la fortune a commencé à ébranler l'inflexibilité du caractère de Napoléon, il a songé que j'existais, victime de sa politique, et ma situation s'est adoucie. J'ai quitté le fort de Joux pour le château de Doullens. C'était encore une prison d'Etat, mais ma liberté était presque entière et je me délassais dans l'exercice de la chasse et dans les bois, de mon immobilité sur les cimes du Jura... J'éprouvais comme une existence nouvelle en revoyant la société humaine, que j'avais quittée pour celle des loups et des grands-ducs dont j'entendais les hurlements et les cris sauvages du haut de ma montagne. La faveur impériale ne se borne pas à la citadelle de Doullens ; la ville de Dreux m'est donnée pour séjour. Un changement décidé s'opère à mon égard. Je ne suis pas même loin de penser que Napoléon, revenant pour la première fois sur lui-même, avait l'intention de me rappeler où ma place restait toujours vacante, j'ose le dire, en me fondant sur mes droits véritables. L'attention qu'il avait eue de ravir au jour tout ce qui concernait sa déplorable Commission d'enquête, a toujours été pour moi comme un indice secret de son juste retour. Quant à moi, si les événements l'avaient permis, il m'aurait retrouvé tel que j'étais devant Ulm et à Friedland...

(i) Aug. Barbier. ïambes et Poèmes.

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... L'Europe victorieuse est dans Paris. Le rétablissement de l'ancienne dynastie est déclaré et un gouvernement provisoire s'organise au nom de Louis XVIII.

Après le triomphe des armes, celui de la diplomatie commence. L'intérêt de la politique succède à celui de la victoire... Napoléon était frappé d'un acte de déchéance prononcé par le Sénat ; l'Empire, ce monde politique si colossal, était tombé, mais il fallait relever la France, la réorganiser dans l'intérêt même des vainqueurs. Ils sentaient qu'elle n'était pas leur conquête, et qu'ils n'avaient triomphé que de l'Empereur. Ils avaient d'ailleurs déclaré d'avance qu'ils ne faisaient pas la guerre à la nation française, déclaration politique peut-être, mais qui ne pouvait être révoquée. Dans ces graves circonstances, le prince de Talleyrand était l'homme habile et important le plus propre à servir la France et la coalition en même temps, car il fallait ce concert pour fonder la paix et le trône renaissant. Ses relations dans toutes les cours, comme ministre des affaires étrangères, lui donnaient d'ailleurs beaucoup d'avantages pour lui-même, et sa place devait être marquée dans le nouvel ordre de choses. L'empereur Alexandre vient en quelque sorte au-devant de ses vues, en établissant chez lui son quartier général. Cette faveur le constitue ainsi comme chef du ministère provisoire...

C'est alors que dans mon asile de Dreux j'apprends la destination qui m'était réservée dans le nouveau gouvernement. Couvert de l'ombre la plus obscure, mon nom jaillit tout à coup à la lumière ; mes services passés disent alors ceux que je peux rendre à l'Etat. L'injustice en relève pour ainsi dire le faible lustre, et le département de la guerre m'est confié. Mon frère aîné vient me le dire et m'engage à accepter cette tâche pénible. Il me représente que je puis être utile à l'armée dont la noble et loyale opinion m'a défendu, que l'adhésion publique est déclarée, et que, sans faiblesse comme sans ressentiment, je dois répondre au Conseil qui m'attend...

Je me rends aussitôt à Paris, traversant une population alarmée, des débris de troupes marchant vers leurs dépôts, et des conscrits dont la joyeuse insouciance contrastait singulièrement avec la crainte de la foule qui s'éloignait de ses foyers dans ces premiers moments de confusion. Telle était autour de la capitale la vue que présentait la fin d'un Empire si puissant naguère et qui semblait plus difficile à vaincre qu'il ne l'avait été à fonder par tant de victoires. J'arrive chez le prince de Talleyrand. C'était le troisième jour de la formation du Conseil provisoire. Le prisonnier d'État y prend place au milieu d'une flatteuse adhésion de tous ses membres. Le caractère français, toujours sensible et juste, se montrait pour moi sous le jour le plus aimable. Je sentais vivement la réparation que la fortune me faisait après ses rigueurs, mais sans m'enorgueillir d'une distinction que mon honneur vainement attaqué ne demandait pas, j'étais justement touché de tout ce qu'il y a de charme et de noblesse dans notre esprit national. Les tristes combinaisons du despotisme pour satisfaire sa politique, paraissaient alors dans leur honteuse nudité ; je voyais briller tous les beaux sentiments qui avaient signalé l'élite de la nation à une autre époque de sage liberté, et j'étais fier de la voir renaître entourée d'une immense gloire.

Le Conseil des ministres prend alors une forme régulière et s'occupe des grandes mesures qu'il avait à prendre. Les premiers soins avaient été donnés à l'ordre public, au milieu d'une si vaste population et des armées de l'Europe qu'il fallait à la fois satisfaire et contenir.. L'irritation de la guerre s'est calmée soudainement. Le gouvernement provisoire était légalement investi du pouvoir, il l'exerçait sans obstacle dans Paris, il traitait souverainement avec les puissances étrangères, mais il n'était pas encore reconnu de la France tout entière, et il ne commandait pas à l'armée. L'on sent combien il était urgent pour lui d'obtenir l'adhésion des troupes à son autorité. Elles étaient répandues sur des points nombreux et éloignés, mais la garde impériale et d'autres corps se trouvaient à Fontainebleau près de Napoléon, cl c'était celle partie de l'armée qu'il fallait d'abord ranger sous la bannière royale. Ce momenl 'lait grave cl important. L'empereur Napoléon avait signé son abdi tail irré : pouvait

cependant n'être pas approuvée, après une longue obéissance et de glorieuses campagnes de guerre...

Je charge un officier supérieur de demander aux maréchaux et généraux présents à Fontainebleau leur adhésion au gouvernement du Roi. Il se présente chez tous ces illustres chefs et reçoit aussitôt d'eux la déclaration franche et entière que j'en attendais..., les promesses que je leur donne de la conservation de tous les droits, titres et grades qu'ils ont acquis leur suffisent, et ils souscrivent avec empressement à un ordre de choses qui referme l'abîme ouvert devant l'État prêt à périr. Tous déclarent en même temps qu'ils ont foi dans mes paroles...

Parmi les maréchaux chargés de faire la proposition de la régence, se trouvait le maréchal Ney. J'avais servi sous ses ordres, il me retrouvait investi du pouvoir et nos principes communs de dévouement à la France, avant toute autre considération, rétablirent entre nous les anciens rapports que la rigueur des événements avait interrompus. C'est dans ces moments de confiance mutuelle qu'il me raconta les circonstances si émouvantes de l'abdication de Napoléon. Il est heureux, lui disais-je, que l'Empereur ait eu la force d'esprit nécessaire pour prendre une telle résolution ; il y a de la grandeur encore dans un sacrifice inévitable noblement exécuté. « Savezvous, répond le maréchal avec son âme et son accent de feu, qui l'a déterminé à abdiquer ? C'est moi. » — « Comment avez-vous pu vous résoudre à lui proposer un acte si effrayant ? » — « Il s'est levé, — reprend-il, — avec un front plein de courroux et m'a fait de vifs reproches ; mais je lui ai dit franchement et avec douleur : « Vous ne pouvez plus régner : on ne veut plus vous obéir. » Il s'est emporté et j'ai ajouté : « Qu'avez-vous fait de l'armée sacrifiée tant de fois ? Comment avez-vous traité de braves officiers et ce général Dupont qui vous avait servi avec tant de zèle? » — « Je reconnais aujourd'hui, — répond-il, — cju'on peut être malheureux. » Après ce dialogue extraordinaire, Napoléon se calme, se rassied, réfléchit un moment et trace sur le papier cette abdication qui a étonné le monde (i). »

Le défaut d'espace nous met dans l'impossibilité d'écrire au jour le jour le ministère du général Dupont; ce travail, dont nous possédons tous les éléments et qui trouverait sa place dans une biographie du général, s'écarterait d'ailleurs du cadre que nous nous sommes tracé. Nous nous contenterons donc d'attirer l'attention sur les faits principaux, qu'une critique malveillante et peu scrupuleuse, inspirée surtout par la passion politique, a transformés en griefs en les dénaturant. On reproche principalement au général Dupont d'avoir réduit les effectifs, mis dix mille officiers à la demi-solde, souffert le rétablissement de la Maison du Roi, prodigué les grades et les décorations aux émigrés, proscrit les officiers de la Grande Armée, réorganisé aristocratiquement l'École militaire, supprimé les maisons de la Légion d'honneur, licencié les invalides, de n'avoir pas fait payer aux officiers, sous-officiers et soldats, leur solde arriérée, et enfin d'avoir occasionné, par son manque d'énergie, le mauvais esprit de l'armée. Nous n'aurons pas de peine à démontrer l'inanité de ces diverses imputations.

Le moindre sentiment de justice force à reconnaître qu'au moment où le général Dupont prit possession du ministère de la guerre, la situation était sans précédent et exigeait un travail immense. Les troupes étrangères occupaient la France ; il fallait donner à l'armée une organisation en rapport avec le nouvel état de choses, avec la diminution de notre territoire, rappeler les soldats prisonniers en Allemagne, en Russie, en Angleterre,

(i) Mémoires inédits du général Dupont.

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en Espagne, établir une réserve, licencier une grande partie des effectifs mis sur pied par l'Empire, accorder des retraites nombreuses, venir en aide à une foule d'officiers que la réduction des cadres allait laisser sans emplois, et ne pas dépasser les ressources très restreintes dont pouvait disposer le trésor, après de ruineuses et sanglantes guerres. Le général Dupont se consacra à ce labeur écrasant, avec une activité et un dévouement inlassables, prenant à peine quelques heures de repos par jour et se couchant, comme l'écrivait son ami Macdonald, au chant des oiseaux. Il mit, à reconstituer ces bons et solides régiments qui combattirent à Waterloo, tout son talent, tout son esprit de justice, toute son activité, et, pour l'en récompenser, des Français qui se croient d'excellents patriotes, l'ont traîné dans la boue, sans réfléchir que la seule chose qui soit flétrissante dans les événements de Baylen, ce sont les procédés employés par l'Empereur pour violenter l'Espagne et qu'il a lui-même qualifiés d'injustes, d'immoraux et de cyniques, et l'odieux traitement infligé au général Dupont. On aura beau faire, on ne donnera pas le change à l'histoire.

Disons de suite qu'au cours de son ministère, le général Dupont reçut de ses anciens compagnons d'armes les plus touchants témoignages d'estime et d'affection, montrant bien qu'on savait à quoi s'en tenir, dans l'armée, sur l'iniquité commise par l'Empereur. Le général Pannetier, qui avait combattu sous ses ordres à Baylen, lui écrivait, le 18 mai : « Veuillez, Monseigneur, agréer mes félicitations sur la justice éclatante que notre bon Roi vient de rendre à votre mérite. Tous les militaires s'en réjouissent parce qu'ils vous ont toujours bien ai/né; mais personne n'y prend une part plus sincère que moi(i). » — Le général Faultrier, plein d'honneur, qui commandait l'artillerie à Baylen, adressa au général Dupont, le 16 mai, une lettre où il était dit : « J'ai vu avec un très grand plaisir que le gouvernement provisoire avait jeté les yeux sur Votre Excellence pour lui confier le ministère de la guerre, et j'espère que S. M. Louis XVIII suivant les impulsions du gouvernement provisoire et des militaires qui ont eu l'honneur de servir sous vos ordres, ou qui ont élé témoins des services que vous avez rendus à l'Etat, ainsi que de l'humanité et de L'affabilité que vous avez montrées dans toutes les campagnes que vous avez faites, continuera à laisser dans vos mains ce ministère (2). » — Le général Gle Marchand, illustre par tant de belles actions et par les plus nobles qualités, avait, pour le général Dupont, son chef en i8o5, un culte et une vénération sans bornes: « Je meurs d'envie d'aller vous embrasser, — lui écrivait-il, de Grenoble, le i(\ mai 181/i, — mais la présence des troupes autrichiennes et l'arrivée de l'armée d'Italie dans cette division militaire me forcent de m'arrêter encore pendant quelques jours, pour mettre un peu d'ordre dans le placement d'une infinité de détachements isolés et de dépôts qui arrivent journellement... Dès que les troupes autrichiennes qui continuent à rester à Grenoble nous auront fait leurs adieux, ce que nous attendons avec une bien grande impatience, je pars de suite pour Paris; // me serait impossible de rester plus longtemps sans aller cous voir, vous embrasser et vous dire combien je vous aime (3). »

Nous pourrions multiplier ces témoignages de respect et d'attachement, venus des

(1) Arch. Guerre.

(a) Arch. Guerre.

(S) Arch. Guerre.

humbles comme des grands, et qui établissent combien le général Dupont était aimé pour son bon cœur et sa grande bravoure.

Le premier soin du nouveau ministre de la guerre fut de réorganiser ses bureaux. Sous l'Empire, ils avaient été installés, rue de Lille, à l'hôtel d'Havre, assez vaste pour réunir tous les services. Le retour de la monarchie ayant fait rentrer le duc d'Havre dans la possession de son hôtel, le 12 mai, le ministère fut transféré rue de Varennes, où les bureaux occupèrent deux hôtels, ce qui présentait de nombreux inconvénients et occasionnait une perte de temps sérieuse. Le général Dupont fit faire à un prix modéré (600000 francs), l'acquisition de l'ancien hôtel de Brienne, rue Saint-Dominique, devenu pendant quelque temps le palais de Madame Mère; on y adjoignit un grand édifice voisin, le couvent de Saint- Joseph, où les bureaux trouvèrent un large et commode emplacement.

Au mois d'avril i8i4, les troupes françaises formaient un effectif total de 53i 675 hommes et 72 85 1 chevaux, se répartissant de la manière suivante :

État Sommaire des Troupes Françaises. — Avril 181/4.

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