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RÉSUMÉ

De cette longue étude, de la multitude de documents et de détails qui en constituent la trame, se dégagent des faits essentiels qu'il importe de retenir et de mettre en lumière, afin de réduire à néant ce que j'ai appelé l'inepte et odieuse légende de Baylen. Ces faits, désormais acquis à l'histoire, peuvent être ainsi résumés.

Avant 1800, le général Dupont se fait remarquer par sa haute intelligence, ses qualités de travail et de dévouement ; il est le second de Garnot dans la direction des opérations des armées et les généraux les plus en vue lui témoignent à l'envi leur estime et leur amitié. Il est même, à un moment, nommé général en chef en remplacement de Jourdan.

Chef de l'état-major général de l'armée de réserve, en 1800, il fait preuve, dans ces délicates et difficiles fonctions, des plus grands talents et d'une merveilleuse activité ; il entre le premier, l'épée à la main, dans la ville de Bard, se distingue sur le champ de bataille de Marengo, est cité deux fois pour son intrépidité et ses belles qualités militaires.

Commandant ensuite une lieutenance de trois divisions, il gagne à Pozzolo, le 26 décembre 1800, une grande bataille, dont le maréchal Suchet a dit qu'elle avait été l'action décisive de la campagne, et qui, d'après le maréchal Mortier, devait classer le vainqueur parmi les grands généraux de l'époque. Pour reconnaître ces éclatants services, le Premier Consul ordonne le silence sur la victoire de Pozzolo, s'efforce d'en attribuer tout l'honneur à Brune et fait redescendre Dupont au rang de simple divisionnaire, qu'il occupera encore en 1807.

Le général Dupont n'a pas un mot de plainte, de jalousie envers des collègues moins capables et plus favorisés que lui ; il commande sa division avec un talent de premier ordre et le désintéressement le plus absolu, et, suivant l'expression même de Bernadotte, conquiert Y admiration de toute l'armée. Peu de maréchaux pouvaient citer, dans leur carrière, des

(1) Quant à moi, ce bruit populaire m'a porté à détruire, par des preuves éclatantes, les traditions mensongères, et à prier ceux qui auront notre œuvre entre les mains, de ne point préférer des récits incroyables, avidement acceptés, aux faits véritables, qu'on n'a pas dénaturés pour les rendre extraordinaires.

exploits comparables à Pozzolo, à Haslach, à Diernstein, à Halle et àBraunsberg. Napoléon le remercia de l'extraordinaire victoire de Haslach, en ne mentionnant même pas le nom de cette bataille ni celui de Dupont dans ses bulletins. A Friedland, Dupont fut très supérieur à Ney et décida la victoire : l'Empereur fit maréchal le général Victor, pour le récompenser, dit son décret, des services qu'il lui avait rendus dans cette bataille, où Victor, resté à la réserve, n'avait pas eu à intervenir. Dupont, que toute l'armée s'attendait à voir nommer maréchal, fut le premier à féliciter Victor : héros, il l'était vraiment, d'une grande envergure et d'un admirable caractère, et il est impossible de n'être point frappé de sa gloire ainsi que de l'obstination avec laquelle Napoléon s'efforça de le rabaisser.

A la fin de 1807, le général Dupont va prendre à Bayonne le commandement du 2e Corps d'Observation de la Gironde, et bientôt il entre dans cette Espagne qui sera le tombeau de trois cent mille de nos soldats, et dont la résistance indomptable causera la chute de Napoléon et la perte de la France. Là, le vainqueur de Pozzolo va attacher son nom à une défaite. Quelle en sera la cause ? Aura-t-il trouvé devant lui un général de talent supérieur, ou se sera-t-il montré moins capable, moins brave, moins dévoué? Non. Castailos lui est très inférieur à tous égards et, de son côté, il sera en Espagne ce qu'il a été pendant toute sa carrière, mais sur lui pèseront les fautes de l'Empereur et d'un de ses divisionnaires et, par une monstrueuse iniquité, il en supportera seul les conséquences. — Napoléon s'est trompé du tout au tout dans son appréciation sur la guerre d'Espagne ; dans le soulèvement d'un grand peuple, fier et énergique, il n'a voulu voir qu'un incident dont quelques baïonnettes auraient facilement raison ; il s'est dit que, pour cette opération de police, des conscrits et des officiers usés, réformés, seraient bien suffisants, et il a engouffré dans la Péninsule des enfants sachant à peine tenir un fusil, et en trop petit nombre. Ce fut là la cause vraie de tous les désastres, mais l'Empereur ne voulut jamais en convenir et il jugea préférable d'en rejeter toute la responsabilité sur un innocent, en l'accusant de vol pour en consommer plus sûrement la perte.

A la fin du mois de mai 1808, le général Dupont, alors à Tolède avec sa ire Division, est chargé d'aller occuper Cadix. On doit lui donner 21 000 hommes, mais il n'en emmène que io5oo; les 10 000 manquants ne rejoindront jamais. Dans de semblables conditions, l'Espagne se soulevant, formant des armées, et Cadix étant une place très forte, l'opération ordonnée à Dupont était une impossibilité. Pour la mener à bien, il eût fallu lui donner et une bonne armée de 2 5 à 3oooo hommes, comme à Junot, et la liberté d'action que doit posséder tout général en chef. Or il arrive que, par suite du soulèvement de l'Andalousie et du manque de troupes qui empêche d'occuper les défilés de la Sierra-Morena, le général Dupont reste pendant un mois sans communications avec Madrid ; tous ses courriers sont pris ou massacrés. Comptant toujours qu'on va lui envoyer sa 2e et sa 3° Division, qu'il ne cesse de réclamer instamment en peignant toute la gravité de la situation, il pousse jusqu'à Cordoue, et la ville refusant de se soumettre, il l'emporte d'assaut et s'y établit. J'ai prouvé que, dans cette circonstance, Dupont se montra ce qu'il avait été dans toutes ses campagnes, homme d'ordre et de discipline, et que, de toutes les villes de la Péninsule prises d'assaut par les Français ou par les Anglais, Cordoue est celle qui eut le moins à souffrir. Il y eut des désordres, des excès inévitables pendant les trois ou quatre heures que dura le combat dans les rues, mais il est faux qu'il y ait eu un pillage, un sac

de Cordoue. Jamais, comme je l'ai montré, on ne put faire, au sujet de ce pillage, la moindre preuve, et à la lettre du corrégidor de Cordoue, que le comte de Toreno a utilisée sans la citer, et dont rien ne démontre l'authenticité ni la véracité, j 'oppose et les affirmations mêmes du général Castaiïos, du comte de Tilly et du général Escalante contenues dans le texte delà Convention d'Andujar, et les récits de nombreux témoins des faits, dont l'honorabilité offre autant de garanties que celle du comte de Toreno, qui n'assista pas à la prise de Cordoue et se montre, dans ses écrits, d'une surprenante partialité. M. Thiers a fait justice, il y a plus d'un demi-siècle, de la fable des fourgons gonflés des richesses pillées à Cordoue ; et, plus récemment, le général Thoumas a, avec raison, écrit que la plupart des voitures de DujDont étaient pleines de malades et de blessés, fait capital, dont l'Empereur et son procureur général n'ont jamais dit un seul mot, préférant donner à entendre que tous ces véhicules charriaient « For impur » volé à Cordoue. — J'ajouterai qu'il est profondément lamentable, lorsque les écrivains étrangers défendent si opiniâtrement leurs compatriotes coupables de véritables forfaits, de voir les Français déshonorer comme à plaisir et sans la moindre preuve ceux de leurs citoyens qui ont le mieux et le plus dignement servi la patrie.

Réduit à moins de ioooo hommes, ne voyant pas arriver ses renforts, apprenant qu'une grosse armée ennemie presque entièrement composée de troupes de ligne, a quitté le camp de Saint-Roch et marche sur Séville, se sentant enfin très en l'air à Cordoue, le général Dupont se décide à se rapprocher de la Sierra-Morena. Le reproche que M. Thiers et différents historiens lui ont fait de s'être arrêté à Andujar et de ne pas avoir reculé jusqu'à Baylen, n'est pas fondé : l'intention du général Dupont n'était pas, en effet, de s'établir à Andujar, mais simplement d'y attendre ses deux divisions dont il croyait l'arrivée imminente et de reprendre tout aussitôt, avec tout son corps d'armée, la route de Séville. A cette époque (t8 juin), l'armée espagnole était encore très éloignée, rien ne menaçait, et pendant les quelques jours qu'il comptait passer à Andujar, le général Dupont avait l'avantage d'être à portée des défilés, de ne pas trop s'éloigner de Cordoue, de tenir le pont où la route de Cadix franchit le Guadalquivir, de profiter des ressources d'Andujar, qui est une ville de ioooo habitants, tandis que Baylen n'est qu'un village où les malades et les blessés ne pouvaient pas trouver place, et enfin de ne pas trop accentuer une de ces marches rétrogrades dont l'Empereur avait déclaré ne vouloir entendre parler à aucun prix, et qui, dans cette circonstance, eût rapidement étendu l'insurrection jusqu'aux portes de Madrid. Cela est si vrai que Berthier déclarait « affreuse » la seule idée de voir Dupont s'établir sur la Sierra-Morena, et que, plusieurs jours après le désastre de Baylen, l'Empereur félicitait encore le général Dupont de s'être maintenu à Andujar, dans les bassins de l'Andalousie.

A la fin du mois de juin, arrive la 2e Division, général Vedel, qui rouvre les communications avec Madrid, interrompues pendant un mois. Depuis ce moment jusqu'au \[\ juillet, date de la dernière lettre qui lui parvient du duc de Rovigo, tous les ordres que reçoit le général Dupont lui prescrivent impérativement de rester à Andujar et de ne rien entreprendre d'offensif, quoiqu'il n'ait cessé d'insister sur les inconvénients de la position d'Andujar et de la défensive. Ne pouvant pas ne pas obéir, il se trouve ainsi forcé d'occuper fortement Baylen et le bac de Mengibar et il charge de ce soin le général Vedel : il en

résulte que, par ordre supérieur, ses forces sont fatalement divisées en deux groupes, séparés par l'intervalle d'une marche.

Vers le 12 juillet, se présente, sur la rive gauche du Guadalquivir, l'armée espagnole, forte de 35 à ^oooo hommes, et formée presque entièrement de troupes de ligne, en même temps qu'arrive la division Gobert, à ce point réduite par les détachements laissés sur la route de Madrid et dans les défdés, qu'elle amène à peine un millier de combattants à Baylen. Jusqu'à ce moment, ce sont les dispositions de l'Empereur et de Savary qui ont créé la gravité de la situation de Dupont ; à partir du i5 juillet, c'est la désobéissance du général Vedel qui va amener la catastrophe.

Que le général Vedel ait désobéi à son général en chef, le fait n'est point douteux et il le reconnaît lui-même; mais il pense se justifier par ce singulier argument : j'ai fait, il est vrai, dit-il, — des mouvements contraires à ce qui m'était prescrit, mais ce qui prouve que j'ai eu raison d'agir ainsi, c'est que le général Dupont m'a ensuite approuvé, et que, dans tous les cas, il ne m'a pas donné contre-ordre. — Quel est le militaire qui pourrait admettre une telle attitude chez un général subordonné ? N'est-ce point là un acte d'indiscipline infiniment coupable et sans la moindre excuse, qu'on peut croire amené par la jalousie, la présomption et le désir de traiter d'égal à égal avec son chef? Et que deviendrait une armée dont les divisionnaires diraient, en présence de l'ennemi : j'ai des ordres précis de mon général en chef, mais je crois préférable de ne pas m'y conformer et d'opérer différemment ; je me mets donc en route avec mes troupes, et je préviens le commandant de l'armée afin qu'il me donne contre-ordre s'il le juge bon et si mon avis ne lui parvient pas trop lard. — Une semblable indépendance, chez le subordonné de haut rang, ne pourrait conduire qu'à des désastres, le général en chef fût-il un Napoléon. En désobéissant au général Dupont le 1 5 et le 17 juillet, en laissant Baylen sans défense, en passant toute la journée du 18 à la Caroline, et en mettant treize heures, le 19, pour faire six lieues, alors que le canon de Baylen, tonnant depuis le point du jour, lui annonçait que ses compagnons d'armes succombaient dans une lutte inégale, le général Vedel manqua gravement au devoir militaire et rendit le désastre inévitable.

S'étant engagé auprès du duc de Rovigo à se maintenir à Andujar avec la dernière opiniâtreté, le général Dupont ne se décida à quitter cette position que le 18 juillet vers midi, lorsqu'il apprit que Baylen, abandonné par le général Vedel, était occupé par l'ennemi. Il se mit en marche à la nuit, pour dérober son mouvement au général Castanos qui était en face de lui, de l'autre côté du fleuve. Il emmena tous les blessés et malades transportables, au nombre de plus de quinze cents. L'ordre de marche qu'il adopta était parfaitement approprié aux circonstances. A Baylen, dans une lutte acharnée qui dura dix heures, il fit preuve de la plus grande intrépidité, conduisant lui-même les attaques, encourageant ses conscrits de son exemple, et fut blessé. Il est absolument faux que, comme l'a odieusement avancé le général Privé, il soit resté 1 5oo hommes aux bagages ; toutes les troupes combattirent, à l'exception de deux compagnies de la Garde de Paris et d'une centaine de marins laissés au pont du Rumblar, pour le faire sauter s'il en était besoin, et pour empêcher les paysans et les contrebandiers de venir égorger les malades. Le général Dupont ne renonça à la lutte que lorsqu'il vit ses jeunes soldats, épuisés par les privations et la dysenterie, anéantis de fatigue, de faim et surtout de l'horrible' soif,

jeter leurs armes, leurs cartouches, et s'étendre râlants, sur le sol, ou se débander pour se mettre à la recherche de quelques gouttes d'eau ; à ce moment, la brigade suisse ayant passé à l'ennemi, il ne lui restait pas deux mille hommes au drapeau, et il devait considérer comme imminente l'arrivée, sur ses derrières, des troupes espagnoles qu'il avait laissées en face d'Andujar.

C'est dans cette situation absolument désespérée qu'il se résigna, la mort dans l'âme, à entrer en pourparlers avec les Espagnols. Quoi qu'en ait pu dire Napoléon, il agit alors en homme de cœur, eut l'approbation unanime du Conseil de guerre qu'il réunit, et subit finalement des conditions beaucoup moins dures et moins humiliantes que colles qui furent imposées à Serurier, à Rosily, à Lee, à Napoléon III et à Cronje. Ce qui fit traîner les négociations en longueur, c'est ce fait que le général en chef Castanos, qui n'avait pas pris part à la bataille, était resté à Andujar. Il est faux que, le 19 au soir, le général Vedelait été victorieux; il fut battu dans son attaque de droite, et il ne réussit, à gauche, que sur deux bataillons qui, confiants dans la trêve, ne se défendirent point, croyant à une méprise.

Si le général Dupont comprit dans son traité les divisions Vedel et Dufour, fortes, au total, d'environ 8000 hommes, ce fut : premièrement, parce que le vainqueur en faisait une condition sine qua non du traité et que le traité était impérieusement nécessaire ; deuxièmement, parce que la retraite de ces divisions sur Madrid était impossible, cernées qu'elles étaient par unearmée de [\o 000 hommes victorieuse et par des nuées de paysans armés, et l'ennemi occupant les défilés de la Sierra-Morcna ; troisièmement, parce que les divisions Vedel et Dufour étaient dans une détresse absolue, manquant complètement de vivres et se trouvant dans l'impossibilité de s'en procurer ; quatrièmement, parce que la Convention ou Capitulation consentie avec l'ennemi reconnut expressément que ces divisions n'étaient pas prisonnières de guerre, qu'elles ne posaient pas les armes et évacueraient seulement l'Andalousie. — En fin de compte, la Convention d'Andujar, dite Capitulation de Baylen, portait que toutes les troupes du général Dupont seraient embarquées immédiatement pour la France, et, dès leur débarquement, elles pouvaient rentrer en campagne : qu'on compare ces conditions à celles que Napoléon imposa aux armées étrangères, à nos capitulations de 1870, à celle que dut subir Napoléon III, et l'on sera bien forcé de convenir que non seulement la Capitulation de Baylen n'avait rien de déshonorant, mais qu'elle était, au contraire, honorable, avantageuse, et beaucoup moins dure que de nombreuses capitulations dont les auteurs n'ont jamais été l'objet d'aucun reproche. Quant à la violation de la Capitulation de Baylen, nul n'a jamais songé à en rendre le général Dupont responsable ; il eut foi en l'honneur espagnol, et l'idée ne pouvait môme pas lui venir que des engagements pris solennellement par un général aussi universellement estimé que Castanos, ne seraient pas tenus ; la responsabilité de ce grand forfait, sans exemple dans l'histoire, doit retomber entièrement sur ceux qui l'ont commis.

La conclusion qui s'impose, pour tout homme de bonne foi, c'est qu'à Baylen le général Dupont se comporta, comme le dit M. Thiers, « en vaillant homme », et qu'il y fut irréprochable. La postérité dira que le vainqueur de Pozzolo, de Haslach et de Halle, que le héros de Friedland est resté digne du respect et de l'admiration de l'armée française.

Elle dira aussi que ce qui constitue la honte de Baylen, ce sont les moyens mis en œuvre par Napoléon pour perdre le général Dupont. Elle dira qu'il est odieux et misérable d'avoir accusé ce grand soldat de lâcheté et de vol, alors qu'on ne put faire contre lui, en trois ans, l'ombre d'une preuve ; de n'avoir interrogé aucun des témoins dont il réclamait instamment le témoignage pour prouver son innocence ; de lui avoir refusé des défenseurs ; de l'avoir mis dans l'impossibilité de démontrer la parfaite rectitude de tous ses actes ; et, finalement, de l'avoir condamné, non par un jugement de tribunal qu'on est tenu de respecter, mais par un acte arbitraire et par là même sans valeur, par un simple décret, illégal et monstrueux, émané de celui-là même, qui, se mettant au-dessus de toute vérité et de toute loi, avait, avant toute enquête, traîné le général Dupont dans la boue et dirigé contre lui des accusations qu'il savait mensongères. La postérité dira qu'il est indigne d'avoir banni de l'Arc de Triomphe de l'Étoile, Dupont, qui aima tant sa patrie, pour y inscrire des hommes qui la trahirent, Dumouriez, Moreau qu'un boulet français frappa dans les rangs ennemis. Que cette honte-là remonte à qui de droit : siuiin cuique, à chacun selon ses œuvres, ainsi le veut la loi éternelle de justice.

Cette justice est parfois lente à venir, ici-bas ; elle a pourtant son heure, et d'aucuns l'éprouvent durement. Qui dira jamais les affres de l'Empereur déchu, les désespoirs silencieux qui le rongeaient, durant ces nuits interminables où les vents furieux ébranlaient sa misérable demeure?... Il s'était montré injuste, ingrat et inexorable: le destin fut pour lui sans pitié. Il avait, au mépris de toute vérité, déclaré infâme la capitulation de Baylen, et traîtreusement déshonoré Dupont, son glorieux et fidèle lieutenant: ce fut un capitulé qui l'abattit, à Waterloo, et ce fut un Napoléon qui, à Sedan, capitula sans conditions avec une armée de cent mille hommes, et jeta la France sous le talon de la Prusse. — Fauchant les générations comme l'herbe, trafiquant et disposant des peuples comme de troupeaux, il n'avait jamais connu d'autre règle que la force, et il fallait que tout pliât devant sa passion grondante : ce fut la force qui le brisa et envoya le conquérant pour qui l'Europe était trop petite, mourir sur un rocher perdu dans l'immensité des mers et dont il pouvait, d'un regard, embrasser le tour! Et à son heure dernière, prêt, dit Lacordaire, à se coucher comme un astre éteint dans les eaux profondes de l'océan Atlantique, peutêtre eut-il la vision du châtiment, et, courbant pour la première fois son prodigieux orgueil et son âme indomptable, comprit-il que la main de Dieu s'appesantissait sur lui et qu'elle n'épargnerait pas son fils ! . . .

Tous deux sont morts. Seigneur votre droite est terrible ! Vous avez commencé par le maître invincible,

Par l'homme triomphant ; Puis vous avez enfin complété l'ossuaire : Dix ans vous ont sufli pour filer le suaire

Du père et de l'enfant !

Tous les désastres que l'ambition effrénée de Napoléon valut à la France, le sang qui coula à flot, les larmes que versèrent les mères, le territoire de la patrie amoindri, ne doivent point faire oublier la gloire qu'il nous donna. Il faut lui être reconnaissant des pages incomparables qu'il écrivit dans notre histoire; mais ce serait dépasser la mesure

que d'approuver, par idolâtrie, les écarts de son tempérament ombrageux, violent et sans frein, et d'en arriver à se faire, en quelque sorte, complice de ses vilaines actions. Le général Dupont fut la victime qu'il choisit pour abuser l'opinion et détourner l'attention de ses fautes dans la conception et la conduite de la guerre d'Espagne, et rien ne lui coûta pour arriver à ses fins. Il ne réussit que trop bien dans cette œuvre perverse, puisque, grâce à son monstrueux anathcme et aux précautions qu'il prit pour empêcher la vérité de se faire jour, on enseigne et on écrit encore, à l'heure présente, que le glorieux et irréprochable Dupont est digne de tous les mépris.

C'est contre cette effroyable erreur, contre ce grand mensonge historique, que, soldat du Droit et de la Vérité, je me dresse une dernière fois, à la fin de ce long travail, en jetant, de toute la force de ma conviction, ce cri de protestation que la postérité entendra et que l'histoire retiendra :

Non, le général Pierre Dupont n'a jamais manqué au devoir et à l'honneur; il est un des plus glorieux et des meilleurs soldats qui aient servi la France.

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