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Madame,
D'après les demandes que vous m'avez faites, j'ai l'honneur de vous adresser une expédition de l'État des dossiers relatifs à la Capitulation de Baylen (1) qui ont été remis, le 19 janvier i8i5, en exécution de l'Ordonnance Royale du 7 novembre 1814, à M. Le Picard, Secrétaire Général de la Chancellerie, par M. Regnaud de S'-Jean-d'Angely, ancien Procureur Général près la Haute-Cour impériale. Ces dossiers sont déposés aux Archives de la Justice. Agréez, Madame, l'assurance de mon respect,
Le Garde des Sceaux, Ministre de la Justice, E. Rouher.
Mme Dupont.
Gomme nous l'avons précédemment noté, le comte Regnaud ne restituait que deux exemplaires, sur trois, des Copies d'une partie des pièces de la procédure, et le Registre de correspondance du duc de Rovigo, qui était de nature à disculper complètement le général Dupont et que la Commission de 181 1 avait pu encore consulter, avait disparu. De toute façon, il était clair que le général Dupont n'avait absolument rien détruit, et nous en donnons la preuve en publiant tous ces papiers in extenso. Le « précieux document » du général Pelet n'a donc rien de précieux, puisqu'il existait et qu'il existe aux Archives delà Justice toutes les pièces originales delà procédure de Baylen, plus deux des trois expéditions qui en ont été faites en 1812, et dont le procureur général a écarté avec soin tout document favorable au général Dupont.
Ceci posé, il résulte de la lettre du général Pelet, dont nous faisons l'examen, que, dans une séance de la Commission de i84o, « des réclamations assez vives » s'étant élevées «en faveur du général Dupont », le général Pelet défendit « les actes de l'empereur Napoléon», et réduisit au silence les défenseurs de Dupont, en mettant-sous les yeux des membres de la Commission le «précieux document » copié par ses ordres en i838.
(1) Cette expédition, certifiée par M. Rouher, est la reproduction littérale du Bordereau de i8i5, écrit et signe de la main même du comte Regnaud et existant aux Archives du Ministère de la Justice.
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Qu'étaient donc, en toute sincérité et loyauté, et en s'isolant de toute préoccupation politique, ces « actes de l'empereur Napoléon » défendus par le général Pelet, et quelles révélations foudroyantes renfermait le « précieux document » produit par le directeur du Dépôt de la guerre ?
Les actes de Napoléon relatifs à la Capitulation de Baylen sont patents, indéniables, et se définissent ainsi : la violence, perdant toute mesure et toute dignité ; les mensonges, se succédant et s'aggravant avec une stupéfiante audace; les outrages, formulés dans un langage grossier, trivial ; la plus révoltante cruauté ; la suppression des garanties les plus élémentaires que la loi accorde à tout accusé ; une parodie de justice, qualifiée de monstrueuse par les plus éminents jurisconsultes ; la suppression des témoins et des défenseurs, pour des raisons d'une incontestable duplicité ; et, finalement, une condamnation prononcée, non pas par un tribunal régulièrement constitué, mais par un simple décret, acte de despotisme odieux par excellence et sans la moindre valeur. — Et après la condamnation de ses victimes, après les avoir, avant toute enquête, déclarées infâmes et déshonorées à tout jamais, Napoléon avait reconnu lui-même la fausseté de son verdict et l'indignité de ses actes, en avouant ses torts à Ghabert et en le nommant général de division dès son retour de File d'Elbe, en faisant écrire par Davout à Marescot, — qu'il avait destitué, maintenu pendant de longues années en prison, dans des locaux infects, et proclamé déshonoré et indigne de porter l'uniforme, — que tout était oublié. Sont-ce ces actes-là que le général Pelet a entendu défendre, et sinon, à quels actes a-t-il donc voulu faire allusion ? Nous avons eu beau chercher, scruter les événements de Baylen dans les plus petits détails pendant des années, sans le moindre parti pris, nous n'avons pas trouvé chez l'Empereur un mot de vérité, ni l'ébauche même d'un sentiment généreux ; son rôle ne cesse pas un seul instant d'être révoltant, horrible.
Napoléon, au mépris de toute vérité et avant de connaître pour ainsi dire un mot des événements de Baylen, avait appelé Dupont traître, lâche, voleur ! Le général Pelet, qui ne connaissait pas mieux la campagne d'Andalousie que la bataille de Marengo, racontée par lui d'une façon absolument contraire à la vérité historique, en était-il à ignorer que l'Empereur avait prodigué les épithètes les plus outrageantes à la plupart des hommes de son entourage? Napoléon n'avait-il pas dit à Las Cases que ses maréchaux étaient des voleurs, qu'il eût dû faire des exemples et commencer par faire fusiller Soult, « le plus pillard d'entre tous? » Et Soult était ministre de la guerre au moment où le général Pelet défendait les « actes de Napoléon » devant la Commission de l'Arc de Triomphe ! Pourquoi donc le général Pelet ne fut-il pas conséquent avec lui-même en proposant la radiation du nom de Soult et de beaucoup d'autres noms flétris par l'Empereur ou par leurs actes mêmes?... L'Empereur n'avait-il pas dit à Gourgaud qu'il avait eu tort de prendre le petit Regnaud pour aide de camp, parce que son père était « un traître? » N'avait-il pas déclaré que Ney était un traître, Clarke un « cochon », un « coquin? »... Ce qui échappe à toute discussion, c'est que Napoléon dit rarement la vérité, et qu'il ne la dit jamais quand son intérêt est en jeu ; même à Sainte-Hélène, il nous a légué une Relation de la bataille de Marengo tellement contraire à la vérité historique, qu'on serait tenté de la croire apocryphe, si elle n'était pas garantie par Las Cases et Monlholon ; et ce qu'il a dit, à Sainte- Hélène, du i '\ octobre 1806 et du rôle de Bernadotte, est aussi différent de la vérité.
APRÈS LE MINISTERE 63y
Quant aux Bulletins de la Grande Armée, ils étaient si peu sincères, que sous l'Empire même, on disait : menteur comme un Bulletin. Tout cela, le général Peleteût pu et eût dû le savoir, puisque, directeur du Dépôt de la guerre, il avait sous la main tous les documents constitutifs de la vérité.
Quant au « précieux » volume produit par le général Pelet, nous le publions en entier, pour en montrer la valeur aux honnêtes gens et en signaler le caractère à l'histoire et à la postérité. Nous rappellerons qu'il comprend: les interrogatoires (de 1809) des généraux Dupont, Marescot, Vedel, Ghabert, Legendre, et du capitaine de Villoutreys ; la Délibération du Conseil de guerre tenu devant Baylen ; les « Observations » du général Vedel sur la « Relation de la Campagne d'Andalousie » par le Gal Dupont ; le Journal du général Privé; le Rapport du Procureur Général sur la Capitulation de Baylen, avec un texte de cette Capitulation ; le Rapport du Prince Arcbichancelier ; le Procès-Verbal des séances du Conseil d'Enquête, Acte d'Accusation, Conclusions du Grand Procureur Général ; Défenses écrites des accusés ; Opinions des membres du Conseil et Résumé ; Décret de l'Empereur, du ier mars 181 2.
Nous remarquerons au sujet de ce volume, dont le général Pelet se fit une arme pour bannir de l'Arc de l'Étoile le nom du héros de Friedland, que loin de donner « la procédure et pièces y relatives », comme le prescrivait le décret du ier mars 181 2, il ne contient en dehors de la procédure proprement dite, — qualifiée, avec raison, d'illégale et de monstrueuse par d'illustres jurisconsultes, — que deux seulement des nombreuses pièces y relatives, et nous avons prouvé que ces deux documents (les Observations dugénéral Vedel, et le Journal dugénéral Prive), sont très inexacts et accusent faussement le général Dupont. On a exclu de ce Recueil toutes les pièces prenant nettement la défense de ce général et présentant son rôle sous un jour vrai, les interrogatoires de 1808, les déclarations de Plauzoles, de Leremboure, de l'adjudant commandant Martial Thomas, du chef de bataillon Bouvier, des capitaines Boischevalier et Reboulleau, l'interrogatoire et le Journal du général Poinsot, les Rapports du colonel Vigier, les lettres et le Rapport du général Marescot, la Relation de la Campagne d'Andalousie par le général Dupont, etc., toutes pièces incriminant gravement le général Vedel et rejetant sur lui la responsabilité du désastre de Baylen.
Ce fut le procureur général de la Haute-Cour qui fit le choix des pièces destinées à figurer dans les trois expéditions ordonnées par le décret impérial de 181 2. Nous avons dit que le général Dupont avait été, sur sa demande, confronté avec le général Vedel, et qu'il l'avait convaincu de désobéissance formelle à ses ordres, malgré l'altitude hostile et plus qu'étrange du procureur général. Comment expliquer que dans les pièces de la procédure, il n'ait pas été rendu compte de cette confrontation, si importante, puisque si le général Vedel avait désobéi il encourait la peine de mort en même temps que son chef se trouvait disculpé? Qui ne verrait dans le silence fait sur cette confrontation, la preuve qu'on voulait empêcher, à tout prix, le général Dupont de se défendre?
Le 20 mars 1 81 3, le comte Regnaud écrivait au duc de Massa, Grand Juge, pour lin former que, conformément à l'article l\ du décret de Sa Majesté, il avait « fait faire les trois copies de cette longue procédure » ; et il demandait si les dépôts ordonnés devaient être faits par le grand juge ou par le grand procureur général. — Le comte Regnaud con-
serva les trois copies de la procédure et les pièces y relatives, pendant les années i8i3 et i8i4- En exécution de l'Ordonnance Royale du 7 novembre i8ih, il fit le versement de ces documents au ministère de la Justice, le 19 janvier i8i5, mais il ne les restitua pas tous et garda notamment, comme nous l'avons dit, une des trois copies de la procédure, le « précieux volume » dont le général Pelet fit l'usage que nous savons.
Nous avons longuement étudié et défini l'illégale et monstrueuse procédure de Baylen, qui restera une des grandes iniquités de l'histoire, et nous avons apprécié, sans la moindre passion, mais résolu à défendre la vérité envers et contre tout, ce que valent les avis exprimés par les membres de la Commission d'Enquête de 181 2. Toutes ces horreurs peuvent se résumer dans ces paroles du prince de Neufchâtel à son ami Dupont: « Vous savez bien comme il était ! » — Où donc le général Pelet, le maréchal Oudinot et les membres de la Commission de 18^2 ont-ils pu voir dans cette procédure, négation de toute vérité et de toute justice, l'ombre même d'une preuve contre le héros de Pozzolo, de Haslach, de Halle et de Friedland? Où ont-ils vu une raison pour bannir le nom de Dupont des tables de l'Arc de Triomphe, où figure celui de Moreau frappé par un boulet français au milieu des rangs ennemis, où figurent les noms d'horribles traîtres ?
Légalement, rien ne subsistait, depuis 18 1/4, de l'inique condamnation prononcée par Napoléon en 181 2, puisqu'étant un acte d'arbitraire, de despotisme, contraire à toute loi, elle avait été, conformément au droit et à l'équité, annulée par une Ordonnance de Louis XVIII. Moralement, il ne devait non plus en rien rester, puisqu'en trois ans de recherches on n'était pas arrivé à prouver que le général Dupont eût jamais manqué au devoir, et qu'en accueillant Marescot etChabert et en faisant solliciter Dupont, comme il le fit à son retour de l'île d'Elbe, Napoléon lui-même avait reconnu d'une façon éclatante qu'il avait audacieusement faussé la vérité en criant à l'armée et à la France que ces généraux s'étaient déshonorés à Baylen.
Que pouvaient donc arguer, en 18/42, le général Pelet et la Commission présidée par le duc de Reggio, contre le général Dupont? En l'absence d'un fait précis, nettement délictueux, dont les gens de cœur, de loyaux soldats eussent pu dire solennellement : « Voilà ce qu'a fait le général Dupont, en cela il a forfait à l'honneur », on n'invoque, par un inconcevable servilisme, que ce seul argument: le verdict impérial!... Et parce que Napoléon le Grand, voulant rejeter le poids de ses fautes sur un innocent, aura commis cet acte odieux, ce forfait, de déclarer Dupont, lâche, traître et voleur, sans fournir la moindre preuve et en l'empêchant de se défendre, il se trouvera, en 18/12 et au cours de tout un siècle, des hommes, des généraux français, des historiens, pour se faire complices d'une semblable iniquité 11 De cette catégorie d'hommes, nous ne seronsjamais, préférant prendre le parti du juste et de l'opprimé contre le tout-puissant, perfide, cruel et sans scrupules, fort aussi que nous sommes de notre conscience, de notre certitude de la vérité, et de cette conviction que devant la justice de Celui qui exalte les humbles et abaisse les superbes, les empereurs ne comptent pas plus que les déguenillés du chemin, et sont, comme eux, jugés uniquement sur leurs actes.
Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, le drame de Baylen mettra toujours en présence deux hommes : l'un, Napoléon, qui, pour masquer ses fautes, a faussé l'histoire et créé la légende mensongère destinée à vouer le général Dupont à l'exécration des siècles; l'autre,
APRÈS LE MIMSTÈRE f)3o
Dupont, qui, à Baylen, fît tout son devoir, et doit être considéré comme un des meilleurs et des plus illustres serviteurs de la France.
Ajoutons, pour caractériser la Commission de i84o, présidée par le maréchal Oudinot, que si elle refusa d'admettre sur les tables de l'Arc de Triomphe le nom de Dupont, du glorieux général qui avait paru avec tant d'éclat sur les champs de bataille d'Italie, d'Allemagne, de Prusse et de Pologne, elle eut, en revanche, la légèreté d'y inscrire les noms de trois de ses membres qui, nommés généraux après la chute de l'Empire et ne se recommandant par aucun fait d'armes exceptionnel, n'avaient aucun droit à cette distinction sollicitée par tant de braves généraux ; la Commission leur accorda une place sur ces tables de l'immortalité, comme s'il se fût agi d'un billet de théâtre ou d'une gratification sans imporlance(i). La postérité jugera, et elle dira, nous en avons la convie lion profonde, qu'il est indigne d'une grande nation comme la France, d'avoir banni de l'Arc de l'Etoile le nom de Dupont, qui aima passionnément sa patrie et la servit fidèlement et avec gloire, pour y inscrire des hommes qui, malgré de brillants exploits, n'en sont pas moins des traîtres avérés.
L'espace nous manque absolument pour examiner les attaques qui furent dirigées contre le général Dupont, dans des journaux, des Mémoires et différentes publications. Procédant de l'ignorance des faits ou de la mauvaise foi, toutes sont erronées ou mensongères, et le long exposé que nous avons fait des événements y répond victorieusement. Loin de fuir les objections, les contradictions, nous les avons cherchées partout, et il n'en est pas dont nous n'ayons démontré l'inanité, dont nous ne puissions prouver la fausseté.
Parmi tous ces écrits, dont nous avons mentionné un grand nombre au cours de notre travail, celui qui nous a le plus révolté, le plus indigné par son caractère odieux et mensonger, est dû à la plume du général Thiébault, et se trouve placé à la fin du 5e volume de ses Mémoires ; nous ne saurions rendre l'impression d'horreur qu'il nous a causée. Ne pouvant, faute d'espace, le réfuter ligne par ligne pour démontrer que tout y est contraire à la vérité, nous nous bornerons à quelques observations d'ensemble, renvoyant pour le détail des faits aux preuves nombreuses et irréfutables que nous avons fournies.
Au moment où s'accomplissaient les événements d'Andalousie, le général Thiébault était chef d'état-major de l'armée de Portugal, et L'Empereur l'avait signalé à Junot comme homme peu délicat, qui avait pris beaucoup d'argent à Fulde. Thiébault qui, sans la moindre preuve, accuse Dupont d'avoir pris en Andalousie beaucoup plus d'argent que ce général
(i) Voir la Notice sur les Inscriptions de l'Arc de l'Etoile, publiée par M. Léon Hennct, sous-chef de bureau aux Archives de la guerre, dans le Carnet de la Sabretache (i8g4). Faisons aus^i remarquer que les noms de Marescot, (Jliabert (Théodore), Laplane, Rouyer, Barbou, Faut trier, Baste, Cassagne, Poinsot, Schramm, figurent à l'Arc de Triomphe, et qu'y sont également inscrits Seruricr et Rosily qui capitulerait sans conditions; il est certain qu'aucun de ces généraux n'approche du général Dupont.
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n'en possédait à sa mort(i), n'éprouve aucun embarras à conter, avec une sorte d'inconscience, qu'avant de quitter Paris, Junot lui avait garanti que l'expédition de Portugal lui rapporterait trois cent mille francs ; puis, qu'arrivé à Lisbonne et le duc d'Abrantès n'exécutant pas sa promesse, il avait essayé de plusieurs trafics, notamment sur les permis de sortie donnés aux navires et sur le papier-monnaie. Cette dernière opération, surtout, devait rapporter de nombreux millions à ïhiébault et ce ne fut pas de sa faute si elle ne réussit point. Elle consistait à faire déclarer officiellement par Junot que le papier ne serait plus reçu pour les paiements, de profiter de sa dépréciation pour en acheter à vil prix une forte quantité, puis de remettre le papier en circulation à son cours normal, ce qui ne manquerait pas de rapporter un bénéfice énorme à ses détenteurs. La combinaison, qui devait fatalement ruiner beaucoup de gens, échoua uniquement parce que Junot, ciaignant la colère de Napoléon, ne voulut pas s'y prêter. Thiébault, qui avait échafaudé des projets sur la possession de ces millions, dit naïvement, dans ses Mémoires, toute sa désolation d'avoir manqué un si beau coup et l'occasion d'enrichir les siens. Voilà l'homme.
N'ayant pas été témoin des événements d'Andalousie et ne possédant que des bribes de documents, le général Thiébault raconte les faits tout de travers, mais dans le but méprisable de déshonorer le général Dupont, dont il reconnaît d'ailleurs la gloire et le talent. Et il pousse, lui, général français, le manque de sens moral jusqu'à raconter qu'ayant été convaincu de l'innocence de Dupont à la suite d'une longue conversation qu'il eut avec lui, il changea d'opinion en lisant les lettres de cet horrible Morla ; c'est d'un traître étranger, considéré comme abject par ses compatriotes mêmes, et qui, par félonie, causa le martyre et la mort de plus de douze mille de nos soldats, que le général Thiébault s'inspire pour traîner dans la boue un de ses collègues, dont il jalouse sans doute la gloire ! Ce fait seul suffirait pour donner la valeur morale du général Thiébault. Et il ne craint pas de déclarer qu'il écrit devant sa conscience et devant Dieu... Si le général Dupont avait eu une conscience de cette nature-là, nous n'eussions jamais songé à défendre sa cause.
Les Mémoires du général Thiébault ayant été répandus à un nombre considérable d'exemplaires, nous n'hésitons pas à proclamer au nom de la vérité et de la justice que tout ce qu'il dit des événements de Baylen et du général Dupont n'est qu'un tissu de grossières et abominables impostures, dont nous avons par ailleurs fait justice. Ne va-t-il pas jusqu'à nous raconter cette énormité, dont l'invraisemblance même saute aux yeux, qu'à Baylen l'artillerie espagnole — si bien servie et qui venait de s'approvisionner à Séville — n'avait plus de munitions et que Reding songeait à capituler !! L'historien reste désarmé devant de pareilles niaiseries. De même tout ce que le général Thiébault dit du rôle du capitaine de Villoutreys dans les événements de Baylen est d'une fausseté insigne.
Nous dirons quelques mots seulement d'une Relation des opérations du Corps de la Gironde, par le général Théodore Chabert, restée manuscrite. Par exception, nous n'en
(i) Sans entrer dans des détails qui ne nous appartiennent pas, nous pouvons affirmer, en ayant eu la preuve, que le général Dupont, qui, divisionnaire pendant quarante-trois ans et de goûts très simples, jouissant, en 1808, de 220000 francs de revenus et de traitements, laissa, à sa mort, une fortune modeste, ne dépassant pas celle qu'il possédait en i8o£, lors de son mariage avec Mlle Bergon.
APRES LE MINISTERE d'il
avons pas possédé l'original, mais la copie faite par Saint-Maurice-Cabany, le 23 décembre i846, d'après la pièce écrite tout entière de la main du général et deux fois signée de lui, ne laisse aucun doute sur son authenticité. Nous aurions préféré, pour le bon renom de l'auteur de celte Relation, qui n'est qu'un répugnant libelle, qu'il fût apocryphe : le lecteur en jugera.
Nous avons montré le général Chabert, dans tous ses interrogatoires, disant loyalement et courageusement la vérité, prenant hautement la défense du général Dupont et approuvaul toutes ses mesures, et nous avons cité la longue lettre, mise sous les yeux de Napoléon, dans laquelle il alïirmait que les officiers des 2e et 3e divisions du Corps de la Gironde étaient pleins de respect pour le souvenir de leur général en chef et rejetaient complètement sur Vedel la responsabilité du désastre. Nous avons toutefois fait remarquer que, devant la Commission d'Enquête de 1812, le général Chabert prétendit n'avoir point voulu assister au Conseil de guerre qui, à l'unanimité, se prononça pour la capitulation, landis que la pièce originale, que nous possédons et où sa signature figure à son rang, prouve qu'il fit partie de ce Conseil et s'y prononça dans le même sens que ses collègues. En 181 4, il écrivit au général Dupont et se fit appuyer auprès de lui par le général comte Marchand, pour obtenir d'être remis en activité, et le ministre de la guerre s'empressa de faire droit à sa demande. Gomment expliquer que, dans ces conditions, le général Chabert ait pu songer à écrire, à la fin de i83o, en cachette, ce qui est indigne d'un soldat, une Relation de la Campagne d'Andalousie, dans laquelle il dénature les faits les plus importants et incrimine d'une façon odieuse et parfois niaise les opérations du général Dupont (1)?
Dans cet écrit, le général Chabert commence par déclarer que « quels que fassent les ordres elles instructions reçus par le gênerai en chef, » il eût dû ne pas rester à Andujar et s'établir au Puerto-del-Rey (2). Rien n'est plus contraire aux. principes de la conduite de la guerre, qui, laissant toute la responsabilité au général en chef (Savary, dans le cas actuel), exigent que les généraux subordonnés se bornent à obéir strictement, comme le maréchal Rerthier le faisait observer durement à Moncey, de la part de l'Empereur. Le général Chabert se trompe également en disant que la position d'Andujar n'était pas tenable ; quoique dillicile, elle était plus facilement tenablc que celle de Haslach, où le général Dupont avait victorieusement tenu tête, avec sa seule division, à toute l'année autrichienne. Chabert ne s'aperçoit pas que c'est avec sa médiocrité qu'il juge le grand talent de son ancien chef. Dans tous les cas, si la position d'Andujar était dangereuse, c'était à Napoléon et à Savary à ne pas donner l'ordre, maintes fois répété, à Dupont, de s'y maintenir, malgré ses observations sur les inconvénients graves qu'elle présentait.
Le général Chabert reconnaît encore que le général Vedel avait reçu du général Dupont, le ifi juillet au soir, l'ordre d'occuper Baylen, et qu'avant de quitter ce point avec toute sa division, le 17, il eût dû s'assurer, par des reconnaissances, de la position prise par Reding
(x) En marge de cette Relation est écrit île la main du général Chabert : « Remis copie à MM. les maréchaux Soult et Jour dan, .<ur leur demande — 9 novembre i83o. » Le général Thiébault en cul également connaissance, et nous avons dit l'usage qu'il en fit. Le général Théodore Chabert lut l'ait lieutenant général en 1 83 1 ; son nom figure à 1' \rc de Triomphe de L'Etoile, d'où le général Dupont a été banni !!
(■?) \uus avons dit à plusieurs reprises, que la plupart des cartes que possédaient 1rs états-majors français, en 1808, placent le Puerto del-Rey sur la grande route de Cadix, au Despeflaperros.
Lu Général Dupont. III. — ii
(retourné à Mengibar). « Les moyens à employer en pareille circonstance sont trop connus, dit-il, pour qu'il soit nécessaire d'en faire mention. » — Tous les militaires sont d'avis que, dans son mouvement d'Andujar sur Baylen, dans la nuit du 18 au 19 juillet, le général Dupont prit un ordre de marche parfaitement approprié aux circonstances ; le général Ghabert le blâme et déclare qu'il rendait tout succès, « non seulement incertain, mais même impossible ».
Les dispositions de l'armée espagnole à Baylen sont à ce point ignorées du général Chabert qu'il écrit, contrairement aux faits : « L'ennemi ayant été renforcé par 8 à 10 000 hommes de la division Coupigny qui, n'étant pas réunis au commencement de l'action, n'avaient pu y prendre part, remplaça ses pertes par des troupes fraîches et nous repoussa. » Rien n'est plus inexact, et l'on sait que la division Coupigny tout entière et la division Reding étaient réunies à Baylen dès la matinée du 18 juillet, veille de la bataille. — Il dit aussi : « Le général Legendre, chef d'Etat-Major, n'a pas paru pendant le combat ; il était aux équipages. » De quel nom flétrir cette accusation monstrueuse, portée en secret contre un des plus braves officiers de l'armée, contre le héros de Marengo? La pensée du général Chabert se saisit très bien ; il veut insinuer que le général Dupont tenait tellement à ses bagages qu'il les avait placés sous la garde de Legendre. C'est d'une fausseté insigne ; nous avons longuement prouvé qu'il n'était resté personne aux bagages. Est-ce en altérant la vérité, en accusant le général Dupont à son insu et en le frappant dans l'ombre, que le général Théodore Chabert entendait lui payer cette dette de reconnaissance que lui et son Eugénie avaient contractée ?
Quant aux accusations relatives à l'argent trouvé à Cordoue, et que Chabert a jointes à sa Relation, nous les repoussons du pied, avec un indicible dégoût, nous bornant à rappeler que jamais on ne parvint à faire, pendant que nous occupions cette ville en 1810 et 181 1, la moindre preuve contre le général Dupont et le général Legendre, quoique le général Dupont n'eût cessé instamment de demander qu'on interrogeât les autorités de Cordoue. Et nous ajouterons qu'il est peu de chefs militaires qui, en pays conquis, échappent à des accusations de cette nature ; nous possédons une correspondance où des officiers, qui se trouvaient a Andujar en même temps que le général Chabert, lui reprochent précisément d'avoir emporté, après un grand dîner donné en son honneur, toute l'argenterie du marquis de , chez qui il demeurait, et à qui Mme Chabert devait la vie;
et le maréchal Davout n'a-t-il pas été lui-même accusé par de Moltke d'avoir mis la banque de Hambourg dans sa poche (in der tasche) ?... « Qui sera coupable, s'il suffit de nier ses crimes? » s'écriait l'avocat Delphidius, cherchant, devant l'empereur Julien, à accabler un accusé, contre qui les preuves manquaient. — « Et, s'il suffit d'être accusé, qui sera innocent ? » répliqua l'empereur.
Le général Dupont laissait un fils, d'une grande distinction, qu'il adorait. Le comte Gustave Dupont, aussitôt après la mort de son père, voulant venger sa mémoire des accusations indignes portées contre lui, se préoccupa de rechercher tous les survivants de Baylen, afin de leur demander, pour le triomphe de la vérité, le récit fidèle de leurs
impressions, des faits qui s'étaient passés sous leurs yeux. Il fut aidé dans celte tâche pieuse tout particulièrement par le Dp Treille, M. Plauzoles, le général Christophe et le colonel Le Clerc, l'ancien aide de camp du général Dupré à Baylen. C'est ainsi qu'il fut mis en relations avec les généraux d'Astorg, de Montgardé, de Warenghien, les colonels Barbarin et Perdrau, le comte de Almodovar et de nombreux officiers, qui lui écrivirent un monceau de lettres, pleines d'intérêt, qui formeraient à elles seules un gros volume et dont nous avons donné de nombreux extraits. Ce qui frappe, dans toute cette correspondance, c'est le sentiment unanime de respect, de vénération, que tous ces combattants de Baylen avaient conservé pour leur intrépide chef, pour « le bon général Dupont », et dont il avait reçu une preuve touchante, en i836, lorsqu'il eut la visite de prisonniers de Cabrera venant demander un secours à la Chambre des Pairs, pour les trois ou quatre cents de leurs compagnons d'infortune existant encore. — Nous regrettons que le manque d'espace nous mette dans l'impossibilité de publier ces lettres si curieuses, ces documents qui montrent jusqu'à quel point se sont trompés ceux qui ont pu écrire que Dupont était généralement méprisé depuis Baylen. C'est le contraire qui est la vérité, et l'histoire dira qu'il n'y eut de méprisable dans les événements de Baylen que l'inique traitement infligé au général Dupont. Ce qui était flétrissant sous l'Empire et le sera à toutes les époques, c'est le guet-apens, la déloyauté, la fourberie, le mensonge, l'écrasement du faible par le fort, le déni de justice, la cruauté, l'ingratitude, l'égoïsme, et les événements n'ont que trop montré à qui des reproches de cette nature peuvent à bon droit être adressés.
La mort impitoyable frappa le comte Gustave Dupont en i843, avant qu'il eût pu mener à bien la noble tache qu'il avait entreprise. Il en laissait le lourd fardeau à sa mère, à cette créature d'élite, qui, cruellement éprouvée par le sort et ployant sous la souffrance et l'injustice des hommes, usa ses forces à défendre un nom qu'elle était fière de porter. Ses larmes n'auront pas été versées en vain puisque Celui qui tient dans ses mains les balances de l'éternelle justice, a permis que la vérité eut son heure et que le crime fût enfin divulgué. « Il était impossible, — dit Alfred Nettement, — de voir cette noble femme sans un sympathique respect. Elle portait empreinte sur ses traits une expression de douleur navrante qui disait tout ce qu'elle avait souffert en voyant, pendant tant d'années, cette chère mémoire, objet pour elle d'un culte domestique, si cruellement attaquée. Quand je vis apparaître cette mélancolique figure, elle me produisit l'effet de la Niobé de l'amour conjugal. Sans doute on pourra faire observer qu'une femme devait être partiale dans la cause d'un mari qu'elle aimait si tendrement ; ce que je puis affirmer c'est que Mmo la comtesse Dupont était sincère. Son accent, quand elle parlait du général Dupont, avait quelque chose de ferme et de convaincu qui venait de la conscience et qui allait à la conscience. J'ajouterai que c'est un honneur pour cet infortuné général, que d'avoir laissé de si vifs et si longs souvenirs dans le cœur d'une femme de ce mérite; il ne faut pas avoir une âme médiocre pour inspirer une affection si durable (i). »
C'est en vain que la comtesse Dupont demanda communication des dossiers de Baylen existant au ministère de la Justice, afin de porter la lumière de la vérité sur la conduite de
(i) Souvenirs de lu Restauration, par Alfred Nettement.
i mari « conduite que la politique, aussi bien que le despotisme impérial, a dénaturée, ci sur laquelle l'opinion publique, longtemps favorable au général Dupont, est totalement égarée ». — « Celte demande, — écrivait-elle le i!\ février 1 844 au Garde des Sceaux, — ne pourra, je l'espère, sembler que juste et naturelle à Votre Excellence, de la part d'une famille qui, depuis déjà tant d'années, est restée sous le poids de calomnies que le caractère et la belle renommée militaire du général Dupont ne devaient pas lui permettre de croire possibles, et qui, s'amoncelant de jour en jour, menacent, si Ton n'y oppose enfin une digue, de devenir de l'histoire à la faveur du nuage grossi par l'ignorance et l'esprit de parti, qui cache au public l'entière vérité. La France, Monsieur le Ministre, doit être jalouse de toutes ses gloires et elle ne doit pas permettre, même aux panégyristes du plus grand de ses souverains, de surcharger le mot malheur par des épithètes plus ou moins insultantes, lorsqu'il s'agit de l'honneur de ses armes et de celui de plusieurs milliers de braves qui, par d'héroïques efforts et onze heures de combat acharné, se sont vainement obstinés à vaincre l'inévitable destinée dont ils ont été la victime. — Que Votre Excellence me permette d'ajouter encore qu'il est de la justice d'un Gouvernement qui s'honore d'avoir par devers lui toutes les idées généreuses, de venir aujourd'hui en aide à une famille victime de l'arbitraire, en lui accordant les moyens d'éclairer l'avenir sur un acte inouï, par lequel, après avoir enlevé au général Dupont les juges que la Constitution lui avait donnés ; après lui avoir refusé les garanties sacrées de toute justice, la publicité des débats, un défenseur, l'audition de témoins à charge et à décharge, et la communication des pièces du procès, l'Empereur a, par un Décret destiné à rester dans l'ombre, d'après sa propre teneur, et sur l'avis d'une simple Commission d'enquête assemblée aux Tuileries, non seulement condamné le général Dupont, mais par un renversement de tous les principes, ajouté la prison jusqu'à nouvel ordre, aux rigueurs qui lui étaient proposées. »
Le n décembre i8/|5,la comtesse Dupont renouvelait sa demande et l'adressait au Roi, en ces termes :
Paris, il décembre i845.
Sire,
Au milieu des cruelles afflictions par lesquelles il a plu à Dieu de m'éprouver, sa miséricorde a voulu, sans doute pour relever mon courage, me laisser la pensée d'un devoir à remplir. — ■ Ce devoir, Sire, est de chercher à réhabiliter dans tout l'honneur et l'estime qui lui sont dus, le nom que je m'enorgueillis de porter.
Le général Dupont, fort de sa conscience et trop confiant dans l'impartialité des hommes, a longtemps ignoré, a plus lard méprisé de basses cl injurieuses attaques, ne pouvant se persuader celte triste vérité, c'est que la calomnie, lorsqu'on la laisse faire, devient insensiblement de l'histoire. Son nom, omis là où il devait vivre entouré des plus nobles lauriers et des plus justes hommages, lui a enfin, mais trop tard, ouvert les yeux sur le mal qu'on lui avait déjà fait, sur lout celui que l'on pomait lui faire encore. Alors il a écrit, il s'est hâté dans son travail, et il se flattait de le terminer lorsque la mort a brisé sa plume.
Un fils qui faisait mon orgueil, mon fils unique, Sire, entreprit, au milieu de notre deuil cruel, d'achever l'ouvrage commencé par son père : la mort l'a frappé à son tour! —
Maintenant, veuve et mère désolée, restée seule devant cette tâche sacrée, je dois à ma famille, ie me dois à moi-même de tout tenter pour la remplir dans toute son étendue, et c'est à la justice du Roi, qui ne saurait faillir, que je m'adresse pour m'en assurer les moyens.
J'ai, il v a deux ans déjà, adressé au Ministre de la Justice une demande tendant à obtenir la communication des pièces concernant l'affaire de Baylen, pièces qui n'ont jamais été connues du général Dupont. Le Ministre s'est fait (aire un rapport à ce sujet, et l'affaire doit être portée très prochainement devant le Conseil de Votre Majesté ; c'est donc sur elle que j'ose appeler son attention.
Votre Majesté sait la démarche que j'ai faite auprès de la Commission chargée de recevoir les réclamations des officiers généraux dont les noms avaient été oubliés sur l'arc de triomphe de l'Etoile; j'osais, pleine du souvenir de glorieux faits d'armes, et soutenue par celui des bienveillantes paroles (pie Voire Majesté avait daigné adresser au général Dupont, me flatter d'obtenir une satisfaction complète, lorsqu'apprenant que plusieurs des membres de cette Commission se fondant, sans avoir eu le temps d'en apprécier les motifs ni les bases, sur les avis de la Commission d'Enquête créée par l'Empereur, étaient décidés à passer outre, j'ai cru devoir à la mémoire du général Dupont de la sauver de cette nouvelle injure en retirant ma demande.
Dans celte position, Votre Majesté comprendra, je l'espère, qu'il est plus que jamais important pour moi, pour un nom qui n'est point éteint, de pouvoir percer le mystère ou plutôt la nuit épaisse dont un despotisme trop complet a voulu couvrir les détails de l'affaire de Baylen, et qui offre un continuel aliment aux insinuations les plus odieuses et les plus fausses. Votre Majesté, Sire, ne peut vouloir marcher dans la même voie et continuer une telle œuvre. — Le malheur non plus que l'équité ne peut perdre ses droits devant elle, et je n'aurai pas à apprendre au public qui nous juge, que la lumière que j'invoquais m'a été refusée et que la demande si simple et si juste d'une famille affligée, a été rejetée par un Conseil que préside le Roi.
C'est clans ces sentiments de confiance dans sa royale justice, que je supplie Votre Majesté d'agréer l'hommage du profond respect avec lequel je suis, Sire,
Sa très humble, très obéissante servante et fidèle sujette.
G. Dupont.
À cette lettre, qu'on peut qualifier d'admirable, par sa forme autant que par les sentiments qu'elle énonce, et qui est l'expression exacte de l'incontestable vérité, le Garde des Sceaux Martin (du Nord) répondit, le 26 janvier 18/16, par un refus. C'est, au mois de juin de cette même année, que les illustres bâtonniers Chaix-d'Est-Ange, Duvergier et Paillet donnèrent la consultation dans laquelle ils déclaraient la procédure de Baylen illégale et monstrueuse, et émettaient l'avis que la comtesse Dupont ayant le devoir sacré « de protester avec énergie el persévérance contre \\w condamnation d'une illégalité monstrueuse et d'employer tous les moyens possibles pour la faire anéantir, » c'était « donc aussi pour elle un droit que d'obtenir communication préalable de toutes pièces ou documents qui ont été la base ou le prétexte d'une telle décision (1) ».
Lacomtesse~Duponts'étan1 punis ne devanl le Conseil d'Étal contre la décision du 26 janvier 18/16, M. Martin (du Nord) adressa, à ce sujet, le 18 juillet suivant, à M. le baron Girod (de l'Ain), vice-président du Conseil d'État, des observations dans lesquelles il estdit: «Les papiers relatifs à la Capitulation de Baylen n'ont jamais été communiqués par les bureaux de la Chancellerie, comme le prétend \!""' la comtesse Duponl dans sa requête. Cependant plusieurs des pièces les plus importantes ont été publiées, soil dans la Biographie des hommes du jour, soil dans la Revue générale biographique, soil dans un ouvrage du généra] Vedel, intitulé Précis des opérations militaires en Espagne. Il est probable que
l 1 | \ .>ii cette Consultation à la fin du Chapitre ri de ce tolume
la 3e copie qui devait être faite en exécution du décret du Ier mars 1812, et qui n'a pas été déposée à la Chancellerie, a servi pour ces publications. »
Cette 3e copie ne pouvait être que celle conservée indûment par le comte Regnaud de Saint-Jean-d'Angely.
Le 3o août i8/|6, la veuve du général Dupont adressa au Ministre de la Justice une lettre par laquelle, tout en lui reconnaissant le droit de tenir secrets les avis des membres du Conseil d'Enquête de 18 12 et telles autres pièces étrangères à l'instruction dont la communication pourrait lui paraître devoir présenter de graves inconvénients, elle persistait à réclamer la communication des pièces de l'instruction et de toutes autres « dont le général Dupont lui-même aurait dû avoir connaissance pour pouvoir se défendre devant le Conseil d'Enquête, si toutes les formes de la justice n'avaient pas été à son égard indignement violées. Je demande, ajoutait la comtesse, que vous me mettiez à même de faire aujourd'hui devant le tribunal de l'opinion publique ce que le général Dupont n'a pas pu faire devant la Commission d'Enquête, et, réduite à ces termes, il me semble impossible que votre équité n'accueille pas la réclamation d'une famille dont la position pénible doit être comprise par le Ministre de la Justice plus que par tout autre ».
Cette lettre étant restée sans réponse, comme si le Ministre de la justice fût devenu le protecteur de l'injustice, la comtesse Dupont renouvela sa demande, le i5 janvier 18/17, en ces termes :
A Son Excellence le Garde des Sceaux.
Monsieur le Ministre,
J'ai eu le 3o août dernier l'honneur d'écrire à Votre Excellence pour lui déclarer que m'en remettant à sa haute équité pour retrancher des dossiers relatifs à l'affaire de Baylen les pièces dont la divulgation pourrait lui paraître présenter de graves inconvénients, je restreignais ma demande en communication aux pièces de l'instruction et autres, dont le Gal Dupont aurait dû lui-même avoir connaissance, s'il avait été traduit légalement devant un tribunal. Il me semblait qu'ainsi modifiée, ma réclamation ne pouvait souffrir de difficulté. Cependant, après quatre mois, je suis encore à attendre une réponse. Que dois-je augurer de votre silence, monsieur le Ministre ?
Depuis que j'ai eu l'honneur d'écrire à Votre Excellence, la souscription ouverte en Espagne pour l'érection d'un monument sur le champ de bataille de Baylen, a été, contre le Gal Dupont, l'occasion de nouvelles attaques plus odieuses encore peut-être que les précédentes, de la part de plusieurs organes de la Presse, et des insultes à une mémoire qui doit m'être si chère et si sacrée, se multiplient chaque jour ! !
Est-ce donc dans une semblable position, et lorsque ma demande n'offre plus aucun prétexte pour la rejeter, que je dois me voir refuser de nouveau les moyens vainement sollicités pendant deux ans, de défendre mon mari ? et cela lorsque des écrivains accusateurs ont en mains, et osent le dire, ces mêmes pièces que le GaI Dupont n'a lui-même jamais connues, et dont on refuse la communication à sa veuve pour le justifier!
J'ai la preuve du fait que j'avance ici, monsieur le Ministre, par une lettre toute récente de monsieur Germain Sarrut adressée à mon gendre, dans laquelle il déclare qu'il n'a écrit la biographie du Gal Dupont qu'en ayant à sa disposition toutes les pièces qui ont été soumises au Conseil d'Enquête et les procès-verbaux des séances.
Maintenant, monsieur le Ministre, la famille du G*' Dupont doit-elle, je le demande encore à Votre Excellence, être forcée, par égard pour je ne sais quelle considération mystérieuse, de supporter, dans le silence et les ténèbres, les outrages prodigués sans relâche à son chef? et tandis
APRÈS LE MINISTÈRE Cl 7
que des écrivains hostiles sont parvenus, par des moyens que j'ignore, à fouiller les archives du gouvernement pour tourner en poison contre le Gal Dupont tout ce qu'ils ont pu en extraire, devrai-je me résigner, moi, à ne connaître les pièces de la procédure et jusqu'aux interrogatoires du Gal Dupont, que par les publications du G:U Vcdel, son adversaire !
Non, monsieur le Ministre, non, je ne croirai point, sans un nouveau refus de Votre Excellence, à une pareille violation de tous les principes de l'équité : je ne croirai point qu'en 1847, sous le gouvernement actuel, on puisse subir ce renouvellement d'un des plus monstrueux abus du despotisme, et le subir surtout sous l'administration d'un chef de la Justice d'un caractère aussi honorable que le vôtre.
Si cependant il devait malheureusement en être ainsi, si je devais de nouveau voir mon espérance déçue, ce second refus, monsieur le Ministre, serait encore préférable à une plus longue attente ; je supplie donc Votre Excellence de ne pas me laisser plus longtemps clans l'incertitude, et de me faire connaître cette fois, en me l'annonçant, les motifs de sa décision, afin que j'avise aux mesures qui me resteront à prendre pour convaincre le public et la postérité cpx'il n'est aucune voie, aucun moyen, que je n'aie tentés pour obtenir justice.
Je prie Votre Excellence d'agréer l'assurance de ma haute considération.
B. G. Dupont.
Paris, le i5 janvier 18^7.
Nous livrons sans crainte de telles lettres et de tels faits à l'appréciation des gens de cœur, au jugement de la postérité. Les honnêtes gens constateront avec stupeur que ces pièces de l'instruction dont le général Dupont, puis sa veuve ne purent obtenir communication, pour défendre l'honneur d'un nom glorieux entre tous, étaient livrées à des hommes qui les utilisaient perfidement pour outrager le général Dupont et continuer l'œuvre d'iniquité commencée par Napoléon. — Nous rappellerons que c'est le 3o juin 18/17, que le général Vedcl, solliciteur de grâces auprès du Ministre de la guerre Dupont, adressa à la Revue de l'Empire la lettre que nous avons donnée précédemment, très offensante pour son ancien chef et dont nous avons démontré la complète inexactitude. Cette lettre ayant été publiée et considérée au moment de son apparition, par la Revue de l'Empire, comme « le témoignage le plus grave qui ait encore été produit jusqu'à présent dans l'affaire de Baylen, » il est juste que l'on connaisse, en dehors de l'analyse très impartiale que nous en avons faite, la réponse de la comtesse Dupont au général Vedel. Elle est ainsi conçue :
Monsieur le Comte,
J'ai lu tardivement la Note signée de vous, en date du mois de juin dernier, insérée dans le numéro de juillet de la Revue de l'Empire. Depuis lors des maladies graves survenues à mes petits enfants et de tristes et inquiètes préoccupations m'ont empêchée de vous témoigner le nouvel et profond étonnenieiil avec lequel j'ai parcouru cette note.
Que dans l'intérêt d'une justification difficile, vous ayez, Monsieur le Général, continué à altérer, dénaturer des faits relatifs à l'affaire de Baylen; — Que vous ayez été vous heurter contre la vérité historique la mieux constatée, en donnant douze mille hommes aux corps qui ont combattu avec le Gal Dupont, tandis qu'il n'avait epic sept à huit mille hommes ; — Que vous ayez réduit le nombre de vos troupes à cinq mille, lorsqu'il est si facile de prouver que vous aviez neuf mille hommes (1) : ce n'était pas là de quoi me surprendre. La brochure que vous avez
(1) Nous avons dit que le général Dupont avait, à Baylen, 9 r«x> combattants, dont 7500 Français ; les Suisses passèrent à l'ennemi sur le champ de bataille. Le général Vedel avait, sous ses ordres, sa division forte de 5 000 hommes, et la division Dufour(Gobcrt) romplant de 3 à !\ 000 hommes, y compris les détachements.
6/|8 TK GÉNÉRAL DUPONT
publiée en 1820 et tant d'autres notices insérées sur votre carrière militaire, d'après des documents avoués par vous, nous ont accoutumés, de votre part, a de semblables erreurs ; mais ce qui a dû porter ma surprise au comble et ce qu'il me devenait impossible de laisser passer sous silence, ce sonl les passages suivants que j'ai trouvés dans la Note dont j'ai l'honneur de vous entretenir et que je vais remettre sous vos yeux. Comment (dites- vous), comment si le G"1 Dupont aval! eu la conscience des reproches qu'il m'adressait pour sa justification, comment en 1814 m aurait-il donné sa première signature pour m' investir de l'inspection de la 8° Division militaire? Comment sa vie entière se serait-elle écoulée sans qu'il m'ait opposé d'autre dénégation qu'une lettre dans laquelle il me rappelait cette nomination ?
J'ignore si cette signature fut la première, et j'en doute. — J'ignore également si le G'1 Dupont vous a écrit, à vous, Monsieur, pour vous rappeler celte nomination, ce qui était peu dans son caractère ; mais dans tous les cas, c'est un étrange moyen, monsieur le Comte, que de tourner contre lui un acte chevaleresque dans lequel son noble cœur a fait céder en votre faveur un juste ressentiment et le souvenir d'une faute trop funeste à sa générosité. Si vous n'avez pas su comprendre ce sentiment, je ne puis que vous plaindre ; mais je suis d'antre part forcée, Monsieur le Général, de répondre par une dénégation complète à la dernière partie de votre phrase.
Il n'est pas vrai que le Gal Dupont ait gardé le silence après la publication de votre lettre en i8a3 ; il a repousse vos assertions et soutenu, sur tous les points, les siennes, dans deux brochures publiées à Paris chez Le Dentu, libraire, l'une en 1828 sous Je titre de Lettre sur l'Espagne en 180S, à M. le (Jointe /)..., l'autre en 1827 intitulée Observations sur l'histoire de France par M. Vabbé de Montgaïllard. Il m'est difficile de croire, Monsieur le Comte, que vous ayez ignoré ou oublié ces publications, et je me vois réduite à penser que cela vous a paru un mode de défense séduisant et facile que d'affirmer que vous avez réduit votre adversaire au silence quand la mort ne lui permet plus un démenti.
C'est, ce me semble, une chose peu digne de la loyauté militaire que de continuer à broder sur un si déplorable thème, et, plus encore pour vous que pour moi peut-être, on doit espérer que vous en viendrez enfin à penser qu'il vaut mieux y renoncer, car les preuves ne sauraient me manquer pour vous prouver, ainsi qu'à tous ceux qui les soutiendraient, l'inexactitude étrange des faits que vous avancez dans la Note insérée à la Revue de V 'Empire, probablement sans avoir, à cet égard, interrogé sérieusement les souvenirs du passé.
Vous dites encore, Monsieur le Comte, que les pièces de la procédure qui eut lieu en 1812 et dont l'Empereur avait fait faire une triple expédition pour être déposées aux Archives, n'ont pu être retrouvées, ni aux Archives du royaume, ni à aucun ministère, et que ces pièces si importantes pour l'histoire et pour vous, ont été soustraites en i8i4- - — -J'achève votre pensée, monsieur, et j'explique le trait dont vous avez souligné ces derniers mots. Vous voulez donner à entendre qu'elles ont été soustraites par le général Dupont, alors ministre de la guerre.
Eb bien, je suis heureuse cte pouvoir vous dire, monsieur le Comte, que ce fait si intrépidement avancé n'est qu'une odieuseet^gratuite supposition. En vous adressant au Ministère de la Justice, vous y apprendrez que malgré- les dénégations que vous proclame: vous avoir été opposées dans d'autres lemps, j'ignore dans quel but, toutes ces pièces si vainement réclamées sont restées depuis trente ans déposées aux Archives de ce département. J'en ai moi-même acquis la certitude la plus positive dans les démarches que j'ai laites pour en obtenir la communication, devant plus que personne désirer les voir publiées, démarches qui m'ont amenée enfin à me pourvoir devant le Conseil d'Etat pour en obtenir cet acte de justice.
Je suis, monsieur le Général,
Votre très humble servante,
Qtesse DîJPONT.
\imi- avons dit que dan- un discours sur le remplacement militaire, qu il prononça .1 l'Assemblée nationale, le2i octobre [848, M. Thiers avait, avec la plus courageuse impar
APttïS T. F MINISTERE (i'|f)
tialilé, pris hautement la défense du général Dupont et proclamé qu'il s'était montré tout aussi brave, aussi dévoué, aussi héroïque à Baylen que dans ses précédentes campagnes. « Dans tous les temps, — s'écria-t-il, — sous tous les gouvernements, sous le plus grand même, le gouvernement du génie, on voit souvent la bassesse se ruer sur le malheur. Et je soutiens que c'est la bassesse qui porta le jugement qu'on rendit en 1808, sur le général Dupont. » Ces paroles doivent être retenues par l'histoire ; elles caractérisent l'iniquité commise à l'égard du général Dupont, iniquité ordonnée par l'Empereur et perpétrée par ses courtisans.
Mais dans son 90 volume de l'Histoire du Consulat et de l'Empire, paru en 18/19, M. Thiers, qui n'avait pas eu connaissance des dossiers déposés depuis le 19 janvier 181 5 au ministère de la Justice, raconta, clans une Note (p. 188) reproduite par Sainte-Beuve dans Le Constitutionnel du 3 décembre 18/49, cIue sur ^es trois exemplaires manuscrits de la procédure de Baylen qui devaient être déposés aux diverses archives, le général Dupont en avait détruit deux, et que le troisième, conservé dans une des grandes familles créées par l'Empire, était le seul qui eût été sauvé parce qu'on n'avait pas pu l'atteindre. C'est cette thèse que soutenait le général Pelet dans sa lettre au Constitutionnel du 9 janvier i85o, et nous avons prouvé que le général Dupont n'a pas détruit une ligne des dossiers de Baylen, puisqu'ils existent encore intégralement au ministère de la Justice et que nous en publions toutes les pièces intéressantes. « Vous avez été trompé, Monsieur, — écrivit la comtesse Dupont à M. Thiers, — et votre loyauté m'assure que vous serez heureux d'avoir cette nouvelle justice à rendre au général Dupont. La noblesse de sentiments qui vous a mis audessus des clameurs de la passion, pour faire à l'honneur du général Dupont la juste réparation qui lui était due, me donne l'assurance de l'équitable attention avec laquelle vous chercherez à vous éclairer encore davantage... »
Nous rappellerons encore que dans ce 9e volume de l'Histoire du Consulat et de l'Empire, M. Thiers, après avoir fait justice de l'odieuse et inepte légende des bagages gonflés du butin de Cordoue, affirme que s'il y eut des fautes à Baylen, il n'y fut pas commis une seule infraction à l'bonneur.
Plus d'un demi-siècle a passé sur les derniers événements que nous venons de raconter. Après le général Dupont, tousses compagnons d'armes qui le connaissaient et l'honoraient, lous les combattants de Baylen sont descendus dans la tombe, ainsi que la veuve infortunée qui s'était épuisée à lutter contre l'injustice et la méchanceté des hommes, pour défendre la mémoire du héros de Friedland, de son mari. Il n'y a plus d'amis, plus de Macdonald, de Marchand, de Barbon, dePannetier, deFaultrier, deCassagne, de Daugier, de Warenghien, ded'Astorg, de Rcisct, de Monlgardé, de Christophe, de Treille, de Plauzolcs, de Meunier, de Barrois, de Bicci, de Barbarin, de Ivnyff, de Le Clerc, de Carrère- Vental, pour crier bien haut que le général Dupont a toujours été un admirable chef, un soldai irréprochable. Une seule chose subsiste maintenant, c'est la mensongère h odieus* légende créée par I Kmpereur, et qui. au mépris de toute vérité el même de toute vraiseni blance, va, pour ainsi duc sans conteste, prononcer définitivement qu< Duponl esl un
65o LE GÉNÉRAL DUPONT
misérable qui, pour sauver ses fourgons, n'a pas hésité à livrer son armée ; grâce à notre légèreté, et la passion politique aidant, l'inepte et monstrueuse légende impériale va devenir de l'histoire et, comme Napoléon l'avait déjà prescrit dans sa lettre à Clarke, du Ier octobre 1809, on enseignera dans les écoles, aux futurs officiers, que le général Dupont, le glorieux vainqueur de Pozzolo, de Haslach, de Halle et de Braunsberg, le héros de Friedland, est un lâche, un traître, qui s'est déshonoré à Baylen par une capitulation infâme, et qu'on a banni avec raison de l'Arc de Triomphe de l'Etoile et de la grande famille militaire ! ! . . . Quelle honte ! . . .
Et aucune voix ne s'est élevée, depuis tant d'années, pour protester contre une telle abomination. Bien plus, l'imposture a été acceptée, caressée, renforcée, véhiculée par les écrivains les plus autorisés, ignorants des faits, mais n'hésitant pas pourtant, — parce que Napoléon est le plus grand de tous les capitaines, — à vouer le nom de Dupont au mépris et à l'exécration des siècles. Personne n'a réfléchi que les jugements que l'Empereur porte sur les hommes de son temps ne doivent être acceptés qu'avec une extrême réserve, puisqu'il trompe presque toujours, et qu'il a qualifié de traîtres, de lâches, de coquins, de voleurs, les plus illustres de ses lieutenants, à qui nous élevons des statues. N'a- t-il pas couvert d'injures et d'outrages les vaincus de Trafalgar, qui n'avaient été que malheureux, et qui restèrent plus de trois ans sans avoir l'occasion de se justifier, puis furent tous acquittés honorablement? N'a-t-il pas taxé Villeneuve de trahison et de lâcheté, quand il est notoire que l'infortuné amiral donna, dans ce terrible combat, l'exemple du plus grand courage, et que jamais l'idée ne lui vint même de trahir sa patrie? — Est-ce que Napoléon n'a pas dit: « J'ai été trahi par Berthier , véritable oison que j'avais fait une espèce d'aigle (1). ...Masséna a bien volé et bien fait crier. Soult doit être, à mon avis, le plus riche (2). ...J'aurais dû faire fusiller Soult, le plus pillard d'entre tous (les maréchaux). ...J'ai eu tort de prendre le petit Regnaud (de Saint-Jean-d'Angely) pour officier d'ordonnance. Il a dit à son père que tout était perdu, et ce père m'a trahi un des premiers (3). ...Dupont nous a fait perdre la Péninsule pour sauver ses fourgons (/i). ...Lui (Lannes), comme Ney, étaient des hommes à vous ouvrir le ventre s'ils y trouvaient avantage (5). ...Marmont m'a bien trahi! Berthier aussi. D'ailleurs tous ceux qui avaient été nobles, comme Nansouty, Moncey, Lauriston, n'étaient pas patriotes, et ils m'ont abandonné aussitôt que l'occasion s'en est présentée (6). ...Après Waterloo, tout le monde m'a abandonné. Cambacérès lui-même ne vint plus me voir, puis Regnaud, enfin Ney qui, à la Chambre des Pairs, criait que tout était perdu. Ney s'est conduit là, comme il s'est toujours montré, en coquin. Ney n'est qu'un traître. La France a été violée, ce n'est plus qu'une nation déshonorée, lâche. Elle n'a que ce quelle mérite, au lieu de se rallier à moi, elle m'a abandonné (7). ...Junot n'a jamais été qu'un bravache, un féroce coureur de filles. Je n'aurais dû
(1) Las Cases. Mémorial de Sainle-Hélène, t. III, p. 3i.
(2) Journal de Sainte-Hélène, par le général Gourgaud, t. I, p. /|85.
(3) Journal de Sainle-Hélène, par le général Gourgaud, t. I, p. 678.
(4) Journal de Sainte-Hélène, par le général Gourgaud, t. I, p. 586.
(5) Journal de Suinte-Hélène, par le général Gourgaud, t. II, p. 83.
(6) Journal de Sainte- Hélène, par le général Gourgaud, t. II, p. 83.
(7) Journal de Sainte-Hélène, par le général Gourgaud, t. II, p. 266.
jamais lui donner de commandement (i) ...Klébcr aimait trop les plaisirs et s'est déshonoré en voulant quitter l'Egypte. On a dit que je le craignais; eh, mon Dieu, je l'aurais fait duc, lui aurais donné beaucoup d'argent et il m'aurait baisé la main ('i). ...Pour Jour dan, il est impossible de pousser plus loin l'ineptie. Dans un bon gouvernement, pour sa retraite, en abandonnant Moreau, on aurait dû lui couper la tête (3)... A la bonne heure, autrefois les vaincus étaient ou massacrés ou réduits en esclavage, les femmes violées. Si j'avais fait cela à Vienne, les Russes ne seraient pas arrivés aussi facilement à Paris. La guerre est une chose sérieuse (4) ...J'ai eu tort de ne pas employer Lecourbe plus tôt. Très brave, il valait mieux que Ney. Ney n'est venu à moi que quand il a vu que tous ses régiments l'abandonnaient. C'était pour être récompensé. Il fut fusillé pour être venu à moi; il aurait dû l'être pour n'être pas venu plus tôt (5). » — Nous ne parlons pas de Murât, et nous nous limitons au seul journal de Gourgaud.
Ces citations, que nous pourrions prolonger indéfiniment, montrent le cas qu'il convient de faire des outrages et des jugements de l'Empereur. S'il n'en a pas été tenu compte pour Joseph, Murât, Berthier, Lannes, Masséna, Soult, Ney, Kléber, Jourdan, Moncey, Clarke, Junot et tant d'autres, dont les noms sont universellement considérés, en dépit des accusations les plus graves et d'apparences souvent peu favorables, comment ce même et unique verdict impérial, prononcé ab irato sans que des recherches obstinées, prolongées pendant plus de trois ans, aient pu l'appuyer de la moindre preuve, suffit-il pour accabler le général Dupont, dont la carrière est belle et glorieuse entre toutes?... Qui ne frémirait d'une pareille indignité ?
Quelques exemples feront saisir jusqu'à quel point l'inique verdict de Napoléon est arrivé à égarer l'opinion et à fausser l'histoire au sujet du général Dupont.
Dans V Histoire de la Révolution de 1 870-1 871 par Jules Claretie, nous lisons, en note à la page 218 du tome Ier, ces lignes stupéfiantes :
« Lorsque Dupont, après Baylen, se présenta devant Napoléon Ier, celui-ci le reçut par une injure et un coup de pied. » Un coup de pied!... Mais fut- il jamais un souverain capable d'un acte aussi vil, et si Napoléon s'en fût rendu coupable, est-il admissible un seul instant que Dupont ne lui eût pas passé son épée au travers du corps?... La vérité, nous le savons, est que Napoléon ne consentit jamais à recevoir Dupont, sachant bien que le vaincu de Baylen n'aurait pas de peine à lui démontrer son innocence. Nous avons le droit et le devoir de demander où J. Claretie, membre de l'Académie française, a puisé l'étrange, l'inimaginable anecdote qu'il produit sur le général Dupont.
Le Journal des Débats du 19 avril 1886, contient, sur Les Souvenirs de M. de Sybel,
oricn de grande valeur, les lignes suivantes :
« L'historien allemand M. de Sybel a publié, dans un numéro récent de la Revue
(1) Journal de Sainte-Hélène, par le général Gourgaud, I. IF, p. 3i4-
(2) Journal de Sainte-Hélène, par le général Gourgaud, t. Il, p. /| a 3 .
(3) Journal de Sainte-Hélène, par le général Gourgaud, t. Il, p. '\>'\. (7i) Journal <lr Sniiiir-llrlènc, par le général Gourgaud, t. Il, p. '|.'î'|. (5) Journal d,- Sninir Hélène, par le général Gourgaud, t. Il, p. '|5^-
652 LE GÉNÈRAX DUPOXT
allemande, un article intitulé : Etudes à Paris (Pariser Studien) dans lequel il raconte ses souvenirs littéraires et politiques de ses séjours à Paris, de i848 à 1867. On sait que M. de Sybel est Fauteur d'une histoire remarquable de la Révolution française...
« M. de Sybel raconte encore une anecdote que nous croyons peu connue sur les documents relatifs à la capitulation de Baylen. Quand le général Dupont devint ministre de la guerre, il demanda immédiatement à voir les actes de son procès. L'officier de service, comprenant bien que les Archives ne rentreraient jamais en possession de ces documents, les prit, s'enferma dans une chambre avec du café et passa la nuit à les copier. Au matin, le travail était terminé; les originaux furent livrés au ministre et disparurent, mais les copies sont restées au dépôt de la guerre. »
Une nuit, pour copier les documents relatifs à la capitulation de Baylen! ...Qui ne resterait rêveur devant un pareil résultat?... En six mois, et en travaillant sans relâche, nous ne sommes pas arrivé à copier tous ces documents, et pourtant le café ne nous faisait pas défaut! Nous avons dit, d'ailleurs, qu'en 181/i, les originaux de ta procédure de Baylen étaient encore entre les mains du procureur (/encra/ de la Haute-Cour, qui les versa au ministère de la Justice le 10 janvier i8i5, Dupont n'étant plus ministre depuis plus d'un mois.
Dans ses « Méthodes de Guerre », le général Pierron apprend à toute l'armée que le général Dupont a manqué au devoir et à l'honneur, à Baylen, et il arrive à ce résultat, — sûrement regrettable puisqu'il flétrit un innocent, un des plus glorieux soldats de la France, — en se basant sur des documents dont pas un seul n'est conforme à la vérité historique ou ne reflète autre chose qu'une aveugle passion. Son appréciation personnelle se borne à quelques lignes placées en tète du chapitre « Obligation de ne point capituler (1) », et où il s'exprime ainsi : « Nous avons dit que le commandement d'une troupe n'est confié par l'Etat à un chef militaire qu'à la condition de ne pas la livrer à l'ennemi, sans quoi il ne peut y avoir de sécurité pour un pays. A quoi servirait à ce dernier de s'imposer de si lourds sacrifices, si les troupes qui doivent le défendre lui sont enlevées par des capitulations et le livrent sans merci aux coups de l'étranger? » L'auteur, aide de camp de Napoléon 111 à Sedan, omet une chose essentielle, c'est de dire ce que doit faire le chef d'une troupe, d'une armée, qui, après avoir désespérément combattu et manquant de vivres, comme Serurier, Lee, Napoléon III, Cronje, se trouve définitivement cerné par un ennemi très supérieur en nombre, qui menace de le faire périr complètement sous son feu ou par la faim. Comme nous l'avons exposé, on comprend qu'un détachement meure jusqu'au dernier homme plutôt que de se rendre, mais on n'imagine pas une armée mourant tout entière.
A l'appui de sa thèse, le général Pierron cite les extraits suivants, de différents ouvrage-- :
i° La lettre de Napoléon à Clarke, du i01' octobre 1809, dans laquelle l'Empereur dénature indignement la conduite 'In général Dupont à Baylen, comme nous bavons prouvé :
m w thodes rfi guerre pai le général Pierron, I 1. \>. [38.
2° L'étude de Napoléon sur les Capitulations, insérée dans son « Précis des guerres de Frédéric II », que nous avons examinée en détail, et à laquelle l'héritier de son nom et de son trône a répondu, en capitulant sans conditions à Sedan avec ioo ooo hommes ;
3° Quelques lignes du grand Frédéric, disant : « Quiconque capitule à la tèle d'un corps qu'il commande est un infâme; ou bien l'attachement à son misérable bagage l'a déterminé à cette lâcheté, ou bien une poltronnerie non moins exécrable. » — Le roi entend certainement parler là d'une reddition à discrétion, sorte de capitulation à laquelle Dupont ne voulut jamais consentir. Blucher répondit à Frédéric en capitulant sans conditions à Ralekau, et en abattant Napoléon à Waterloo. La Prusse a élevé des statues à Blucher, qui, d'après Frédéric, eût été un lâche, un infâme.
4° Un long extrait des Mémoires du duc de Rovigo, relatif à la capitulation de Baylen, et cpii, nous l'avons prouvé, est semé de tant et de si graves erreurs, qu'il n'est pas permis d'y attacher une importance sérieuse. C'est à rapprocher des récits de Thiébault et de Marbot, qui dénaturent grossièrement la plupart des faits;
5° Quatre lignes du général Foy, qui reproche au général Dupont d'être resté à Andujar. L'honorable général ignorait que Dupont avait l'ordre formel et plusieurs fois répété du général en chef Savary, de se maintenir sur ce point;
6° L'Acte d'accusation du comte Regnaud de Saint-Jean-d'Àngely, du 20 février 1812, dont nous avons fait une étude minutieuse et démontré la révoltante fausseté, ce procureur général n'ayant interrogé aucun des témoins dont le général Dupont réclamait le témoignage, et s'étant borné à répéter les outrages de Napoléon et les odieux et mensongers racontars de la première heure;
70 Une appréciation de D.-J.-M. Maldonado (1), qu'on doit regretter de trouver dans un ouvrage français, puisqu'elle est de tout point contraire à la vérité, comme nous l'avons longuement établi, et que, d'autre part, elle outrage indignement nos soldats et nos officiers, sans mentionner le moins du monde la déloyauté qui en fit périr le plus grand nombre de misère et de désespoir, sur les pontons de Cadix et à Cabrera. Le général Pierron, comme pour renforcer la valeur de ce témoignage, note que D. Maldonado « a eu sous les yeux les documents originaux de l'armée espagnole » . Ces documents étrangers, nuls pour Cordouc, ne pouvant, en tout état de cause, constituer à eux seuls la vérité -historique, nous pensons qu'il eût été préférable de s'en tenir aux dépositions des généraux, officiers et agents français, qu'on peut, depuis i838, consulter aux Archives de la guerre, dans le volume du général Pclet, et qui font justice des odieuses et haineuses imputations de Maldonado, lancées sans la moindre preuve.
Le passage de Maldonado cité par le général Pierron et qui est d'une évidente et révoltante fausseté est ainsi conçu : « Une des causes principales auxquelles on doit attri-
(1) Nous avons dit, au :v volume, en parlant du pillage de Port- Sainte-Marie, que D. José Munoz Maldonado, favori de Ferdinand Vil, est l'auteur d'une Histoire politique et militaire de la guerre de l'Indépendance contre Napoléon Bonaparte de 1808 d t8i4, parue en [833. Le roi d'Espagne lui avait remis de nombreux cl importants documents pour écrire l'histoire de ces événements ; lorsque le ministre de la guerre réclama ers papiers, ><>u lils, aujourd'hui comte de Ka braquer, répondit qu'ils a\aiml été restitués. Xous nous bornons à dire que l'extraordinaire partialité de cel écrivain enlève toute valeur à son récit, au point de vue historique ; nous en avons lait longuement la preuve.
buer la reddition du corps de Dupont à nos forces inférieures en nombre, fut le désir de conserver intact et sous la main le riche butin qu'ils avaient tiré du pillage de Gordoue, et que les clauses de la capitulation devaient préserver de la visite, car on y avait stipulé que les havresacs des soldats seraient ouverts tandis qu'on exemptait de toute recherche deux caissons par officier supérieur. Mais ces derniers furent punis précisément par où ils avaient péché. Les soldats français, indignés de se voir soumis à celte visite déshonorante, montrèrent aux Espagnols les caissons qu'ils regardaient comme la cause de leur affront, et où se trouvaient, bien plutôt que dans les havresacs, les objets provenant du pillage. Une autre cause du désastre de ce corps d'armée fut sa quantité d'équipages, autre conséquence du sac de Gordoue, car pendant le combat de Baylen i 5oo hommes furent affectés à leur garde. — Quand les troupes françaises arrivèrent aux ports où elles devaient s'embarquer, la Junte de Séville ordonna de les y retenir jusqu'à ce que le roi d'Angleterre eût autorisé leur transport en France par mer. L'amirauté anglaise s'y étant refusée, elles furent confinées en détention dans l'île de Cabrera, au sud de Majorque, où elles restèrent jusqu'à la conclusion de la paix en 1 8 1 4 ; d'autres furent transférées en Angleterre et enfermées sur les pontons. »
8° Le passage de la lettre de Napoléon à Clarke, du 12 janvier 1809, où l'Empereur, dans sa hâte de dénaturer tous les faits afin de déshonorer Dupont, parle d'un acte « de lâche bêtise » , qui îï'a jamais existé, et dont il veut faire passer par les armes l'auteur supposé. Au cours de notre récit, nous disons à ce sujet : « Gomment taxer de semblables lettres ? L'Empereur ne sait à peu près rien des événements d'Andalousie, mais cela ne l'empêche nullement d'insulter et de flétrir, avec une inqualifiable violence ; »
90 Enfin le général Pierron cite le jugement porté par le général Trochu sur la conduite héroïque du sous-lieutenant Bugeaud et du 116e de ligne, au mois de juillet 1808. Nous avons prouvé que ce glorieux épisode n'est qu'une fable.
Tels sont les documents qui, dans un ouvrage dû à la plume d'un des chefs de l'armée française, enseignent à tous les officiers, à toute l'Europe, qu'un des plus glorieux généraux de la Grande Armée, le vainqueur de Blucher, l'ancien gouverneur de Berlin, s'est déshonoré à Baylen, alors qu'à Baylen il n'y eut, comme l'écrivait déjà M. Thiers il y a plus d'un demi-siècle, pas la moindre infraction à l'honneur, et que Dupont s'y comporta en chef habile, en vaillant et irréprochable soldat!
Dans un ouvrage tout récent, le commandant breveté Balagny, parlant de l'émotion éprouvée par l'Empereur en apprenant, le 2 août, la capitulation de Dupont, écrit : « Il mesura sur-le-champ toute l'étendue de la catastrophe: ses plans renversés, son prestige ébranlé par la flétrissure imprimée pour la première fois à ses aigles toujours victorieuses... (1). » H y a là, comme nous l'avons démontré, de graves erreurs, contre lesquelles on ne saurait trop protester, puisqu'elles tendent à fausser l'appréciation de l'armée sur les événements de Baylen. — Il n'est pas vrai, quoi qu'en ait dit Napoléon pour les besoins de sa cause, que Baylen soit une flétrissure. Qu'est-ce, en effet, qu'une flétrissure?
(1) Campagne de l'Empereur Napoléon en Espagne (1808-1809), par le commandant Balagny (1902).
C'est une grave atteinte portée à l'honneur, et un acte flétrissant est un acte déshonorant; mais pour qu'un acte soit déshonorant, il ne suffit pas qu'il ait été proclamé tel par un chef d'État, un despote, dont la violence et les excès de langage sont notoires; il faut que l'acte incriminé ait enfreint ou une loi établie, ou une obligation morale. Or, il n'existait pas, en 1808, de loi visant les capitulations, et, d'autre part, nous avons prouvé qu'à Baylen le général Dupont fit tout son devoir. Ce qui échappe à toute discussion, c'est que Napoléon ne déclara la capitulation de Baylen infâme, qu'afin de détourner l'attention de ses propres fautes, en en faisant porter toute la responsabilité à un innocent, à Dupont; la loi de 181 2 n'eut pas d'autre but que de confirmer cette iniquité, et la capitulalion de Sedan fut la réponse et la terrible leçon du destin. Nous ne nous lasserons pas de répéter qu'en criant que Dupont avait flétri nos drapeaux, Napoléon trompait sciemment, puisqu'il n'ignorait pas que la capitulation de Baylen ramenait en France tout le Corps de la Gironde, tandis qu'il avait fait maréchal d'Empire le général Serurier, capitulé sans conditions à Verderio, et qu'il n'avait pas donné le moindre blâme à l'amiral Rosily, capitulé sans conditions à Cadix, un mois avant Baylen. En somme, Baylen n'est qu'un malheur, et il n'y a de flétrissant dans ces événements que les agissements de Napoléon qui ont continuellement tendu à fausser la vérité.
Un historien de grand talent, M. Vandal, a, dans un ouvrage qui fait autorité (1), donné une description si inexacte de l'événement de Baylen, et incriminant à ce point le général Dupont, que nous considérons comme un devoir de protester de toutes nos forces et de rétablir la vérité des faits. Mentionnant la victoire de Bessières, il écrit :
« Le même jour (17 juillet), l'Empereur apprenait la victoire de Médina de Rioseco, résultat de la rencontre prévue entre Bessières et les meilleures troupes de l'insurrection espagnole. C'était un beau fait d'armes, la dispersion de trente-cinq mille ennemis par l'élan de trois divisions. » Rien n'est plus inexact. Il est notoire et nous avons montré qu'à Rioseco, les deux armées de Blake et de la Cuesta, ne formaient pas, réunies, plus de 22 000 hommes, dont plus de 10 000 étaient des paysans sans la moindre consistance; leur artillerie et leur cavalerie étaient très inférieures à celles de Bessières qui disposait de \[\ 000 hommes de belles troupes, dont un fort détachement de la Garde Impériale ; nous avons indiqué comment, par suite de la jalousie existant entre les deux généraux espagnols et de la grande incapacité de la Cuesta, la seule armée de Galice, forte de i5ooo hommes, prit part à l'action. Le duc de Rovigo avait exactement renseigné l'Empereur sur les effectifs en présence, affirmant, avec les preuves à l'appui, que le gros des forces régulières de l'Espagne était opposé à Dupont et que Bessières avait peu de monde devant lui ; mais Napoléon, de Bayonne, s'obstina à prétendre le contraire, et il est réellement inconcevable qu'après un siècle écoulé, les historiens continuent à présenter comme faits établis les étonnantes inexactitudes que l'Empereur s'est efforcé de substituer à la vérité.
« La journée de Médina ne tranchait la question qu'à moitié, dit M. Vandal ; pour que
(1) NapoU'uii cl Mr. catldre lrr, par Albert Vandal, de l'Académie française. Grand prix Gobert, i8ç)3 et l894).
le succès d'ensemble fût assuré, il fallait qu'elle eut sou pendant dans le Midi en Andalousie, que Dupont ballil Gastanos comme Bessières avait écrasé La Guesta. C'est d'ailleurs ce que Napoléon comprit presque aussitôt, et il reporta sur l'armée d'Andalousie la plus grande part de ses soins ; il lui envoyait des renforts, la pressait d'avancer, attendait anxieusement le bulletin de ses opérations, espérant une seconde victoire qui viendrait anéantir les dernières forces régulières de l'Espagne et nous rendrait pour l'automne la liberté de nos mouvements. — Ce fut un désastre qu'il apprit, la capitulation de Baylen. Dupont, obligé de reculer devant les obstacles accumulés sons ses pas par la nature, le climat, l'ennemi, s'était laissé envelopper, n'avait su ni manœuvrer ni utilement combattre, s'était rendu à merci, livrant ses hommes, ses canons, ses aigles, infligeant à nos armes cette première flétrissure. »
A cette appréciation, de tout point erronée, nous répondrons, en nous appuyant sur toutes les preuves que nous avons fournies au cours de ce long récit :
Lorsque Napoléon songea à envoyer des secours au général Dupont, après la bataille de Rioseco, il était beaucoup trop tard, puisque cette bataille est du i/| juillet, et l'affaire de Baylen du 19. Il est avéré qu'avant la victoire de Bessières, l'Empereur ne cessa de s'opposer à ce qu'on renforçât Dupont et qu'on envoyât même du biscuit à ses soldats mourant de faim, déclarant qu'il avait plus de monde qu'il ne fallait, assez de canons, qu'il pouvait se procurer des vivres, affirmant que l'armée de Caslanos n'atteignait pas 20000 hommes, alors qu'elle dépassait le chiffre de 35 000 soldats de troupes régulières, imposant à Dupont l'obligation de rester à Andujar et de garder la défensive jusqu'à la prise de Saragossc et de Valence. Si le général Dupont fut malheureux à Baylen, cela tint assurément à ce que l'Empereur ne lui donna que des moyens dérisoires et le priva de la liberté d'action qui crée la responsabilité ; il obéit, comme c'était son devoir, comme le veut la discipline, comme l'exigeait impérieusement et brutalement Napoléon, et, lorsque la catastrophe se produisit, l'Empereur, dénaturant grossièrement la vérité et empêchant Savary de parler, osa affirmer que Dupont avait une grande latitude de pouvoirs ! !
Il est d'une inexactitude absolue que le général Dupont se laissa envelopper et ne sut ni manœuvrer ni utilement combattre. La vérité est qu'il ne pouvait manœuvrer puisqu'il avait l'ordre dix fois répété de se maintenir à Andujar et de ne tenter aucun mouvement offensif. Il sut parfaitement combattre et de façon à exciter l'admiration de ses adversaires, et s'il fut enveloppé et ne demeura pas vainqueur cela tint uniquement à ce que le général Vedel, son lieutenant, dont M. Vandal ne fait pas même mention, désobéit et empêcha la moitié de l'armée de prendre part à la bataille.
Il est contraire à la vérité que le général Dupont se son rendu à merci et qu'il ait infligé à nos armes une première flétrissure. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le texte même de la convention ou capitulation d' Andujar, d'après lequel toutes les troupes du Corps de la Gironde devaient être ramenées immédiatement en France et pouvaient rentrer en campagne dès leur débarquement. Ceux qui se rendirent à merci, livrant à l'ennemi soldats, armes, drapeaux, canons, ce furent Serurier que Napoléon fit, quatre ans plus tard, maréchal d'Empire; Rosily, qui, à Cadix, cinq semaines avant Baylen, livra aux Espagnols ses vaisseaux, ses marins et plus de quatre cents canons, sans que l'Empereur ait eu pour lui un seul mot de blâme: l'admirable Lee, Napoléon III, avec 100 000 hommes, Cronje
enfin, à qui les Français votèrent une épée d'honneur. — Il est vrai que l'Emperenr, prodigieux comédien, a prétendu que Dupont et Marescot, qu'il ne cessa de taxer d'ineptie et de lâcheté, avaient sali l'uniforme, et M. Vandal croit que « son honneur de soldat et son orgueil de Français saignaient ». Nous avons démontré que tels n'étaient point les sentiments et la préoccupation dominante de l'Empereur ; il savait fort bien que Dupont et Marescot n'étaient point coupables, mais son formidable égoïsme voulait qu'ils fussent considérés comme tels, afin de dégager sa responsabilité, de mettre l'impeccabilité de son génie au-dessus de toute atteinte, et de faire supporter à ses victimes le poids de ses fautes ; cela est si vrai que, tout en déshonorant ces généraux, illustres serviteurs de la patrie, il refusa toujours de les entendre, les empêcha de se défendre, et, à son retour de l'île d'Elbe, reconnut ses torts envers Chabert qu'il fit général de division, et appela à Paris Marescot, pour le serrer dans ses bras et lui dire que tout était oublié ! ! Si tout était oublié, c'est donc qu'il n'y avait jamais rien eu de contraire à l'honneur.
Proclamons-le donc encore, sans jamais nous lasser : tout ce que Napoléon a écrit ou dit au sujet du général Dupont et de Baylen, n'est que comédie, violence, altération voulue et complète de la vérité.
Mentionnons en passant que les ouvrages d'Histoire mis, à notre époque, entre les mains delà jeunesse des écoles, présentent les événements de Baylen et le rôle qu'y joua le général Dupont, sous les couleurs les plus fausses, ce qui explique comment a pu se perpétuer et s'aggraver même l'odieuse et mensongère légende créée par Napoléon. C'est ainsi que dans Y Histoire Générale publiée sous la direction de MM. Ernest Lavisse, de l'Académie française, et Alfred Rambaud, de l'Institut, le 9e volume, consacré à Napoléon, contient, au chapitre vi, une étude de M. Desdevises du Dézert, dont l'inexactitude et le caractère nous ont causé une véritable stupeur. Où cet écrivain a-l-il puisé le droit d'outrager le général Dupont, en disant, contrairement à toute vérité, à propos de la marche d'Andujar sur Baylen, le 16 juillet au soir : « préoccupé surtout de conserver son butin, il fit marcher en tête de ses colonnes un immense convoi de bagages. » Il y a cependant plus d'un demi-siècle que M. ïhiers a fait justice de cette légende dont nous avons montré le caractère inepte autant qu'odieux. Quant à ce que dit M. Desdevises du Dézert du rôle de Vedel, notre récit détaillé prouve qu'il est de tout point contraire aux faits. — Dans son Histoire Contemporaine, M. Maréchal, trop souvent mal renseigné, notamment sur l'action de Vedel, dit que, « avec un peu de résolution, Dupont aurait pu forcer le passage, » et il ajoute que « par malheur le général français avait complètement perdu courage, » toutes affirmations d'une inexactitude complète. En disant que les soldats de Dupont devaient « ne pas servir avant d'avoir été échangés, » M. Maréchal montre qu'il n'a pas même lu le texte de la capitulation de Baylen.
Nous devons dire quelques mots d'un livre, paru dans le courant de 1902, et qui, présentant les événements de la première guerre d'Espagne d'une façon très inexacte, reproduit contre le général Dupont les imputations sous lesquelles a sombré la mémoire de ce grand et irréprochable soldat, et dont nous avons montré la fausseté. Il s'agit de l'ouvrage intitulé: « Les guerres d'Espagne sous Napoléon », par E. Guillon, professeur
d'histoire dans un grand établissement de l'Etat, et écrivain d'un incontestable talent. L'espace nous faisant absolument défaut, nous nous bornerons à attirer l'attention sur les erreurs capitales de cette étude, renvoyant pour les détails et le reste du récit à l'exposé que nous avons fait des événements.
Il n'est pas exact que Bessières ait battu à Médina de Rioseco 4oooo hommes de troupes régulières possédant [\o canons sur leur front ; les deux armées espagnoles réunies sur ce point, disposant au total de 20 bouches à feu, ne formaient pas, groupées, plus de 22000 hommes, dont près de la moitié était composée de paysans sans la moindre consistance, et une seule de ces armées fut engagée. Les troupes de Bessières étaient de qualité supérieure.
Moncey n'eut pas un demi-succès devant Valence, mais un échec très caractérisé, et l'Empereur qualifia sa retraite de « déshonorante ».
Dans l'énumération des services de Dupont, l'auteur passe sous silence les trois faits d'armes admirables de Pozzolo, de Haslach et de Halle qui suffiraient à illustrer un général. Nous avons dit comment l'Empereur s'y prit pour empêcher que ces grandes actions de guerre fussent connues.
Il n'est pas exact qu'à la prise de Cordoue « tout fut saccagé » ; il n'y eut du désordre que pendant le combat dans les rues, et le général Castanos et le comte de Tilly ont reconnu eux-mêmes, d'une façon solennelle, que les excès avaient été commis par plusieurs soldats seulement, et qu'ils étaient inévitables.
Il est inexact que le « découragement » de Dupont ait été un des meilleurs auxiliaires de l'ennemi. Dupont, qui était la bravoure même, se conduisit à Baylen avec une intrépidité qui força l'admiration de ses adversaires, et il avait l'âme trop fortement trempée pour connaître le découragement ; il le montra bien en supportant avec une fermeté stoïque, pendant plus de cinq ans, l'odieux et inique traitement que l'Empereur lui infligea. A Baylen, Dupont subit simplement cette loi du malheur que connut Napoléon à Waterloo, et il porta le poids de fautes qui lui étaient étrangères.
Ce n'est pas le 16 juillet que Vedel rejoignit, mais le 28 juin.
Dupont ne croyait pas que Yedel eût devant lui, à Mengibar, « un ennemi peu nombreux ». Il l'avait chargé de se renseigner à ce sujet et de lui envoyer, soit un bataillon et un escadron, soit une brigade dans le cas seulement où l'ennemi ne serait pas en force; et ce ne fut pas la faute de Vedel qui permit à Reding d'occuper Mengibar, puisqu'il se trouvait dans ce village depuis deux jours, lorsque Vedel se rendit à Andujar avec sa division.
Dans la marche d' Andujar sur Baylen, le soir du 18 juillet, les dispositions de Dupont ne furent pas « des plus maladroites ». Elles furent, au contraire, comme nous l'avons longuement démontré, parfaitement en rapport avec la situation, et il convient de ne pas oublier que Dupont était un homme de guerre suj)érieur. Il ne fit pas précéder ses troupes « d'une longue file de cinq cents voitures », puisque, tout lui faisant craindre d'être attaqué en même temps en tête et en queue, il avait, comme de raison, placé ses équipages à peu près au centre de sa colonne. Quant aux voitures qui auraient été chargées a du butin pris à Cordoue », nous avons dit ce que vaut cette invention, imaginée par l'Empereur ; Dupont la repoussa avec mépris, réclamant le témoignage de ses officiers et
des autorités de Cordoue, et pendant le long espace de trois ans on n'interrogea personne et l'on ne put faire l'ombre d'une preuve contre lui.
Il n'est pas exact cpie l'artillerie « au lieu d'être assemblée, était éparpillée sur toute la longueur du convoi » ; elle marchait à sa place normale, avec les troupes auxquelles elle était affectée, et cette disposition s'imposait d'autant plus, que l'on devait craindre d'être attaqué en queue par Castanos, venant d'Andujar.
Les Espagnols n'avaient pas, à Baylen, « de i5 à 16000 hommes », mais près de 25 000 soldats, vigoureux, bien reposés, auxquels Dupont ne pouvait opposer que 9000 combattants, la plupart conscrits, très fatigués par le climat, les privations et la dysenterie, et accablés par une longue marche de huit heures.
Il est puéril de reprocher à Dupont de n'avoir pas agi par masses concentrées ; du moment où ses troupes marchaient en une longue colonne débouchant sur une armée rangée en bataille, et la nécessité s'imposant d'agir sans retard, avant que Castanos ne survînt sur les derrières, il fallait bien se servir des troupes à mesure qu'elles arrivaient sur le terrain de l'action. Si l'artillerie fut rapidement démontée, cela tint surtout à ce que, par la faute initiale de l'Empereur, elle était trop peu nombreuse et de trop faible calibre. Quant à la cavalerie de Fresia, loin de s'être épuisée « en charges inutiles », elle repoussa victorieusement les tentatives que fit l'ennemi par ses deux ailes, pour nous déborder et nous envelopper, et elle enleva deux drapeaux aux Espagnols.
Lorsque Dupont renonça à la lutte, ce ne fut pas par découragement, mais uniquement parce qu'il vit ses conscrits, anéantis par la fatigue et la soif, jeter leurs armes, leurs cartouches, et se débander, que rien ne lui annonçait l'approche de Vcdel, et que, d'autre part, il lui paraissait impossible que Castanos tardât à arriver sur ses derrières, ce qui eût été le signal de la destruction totale de ses troupes.
Le tableau de la marche de Vedel, le 19 juillet, n'est pas conforme à la vérité historique. Il est inexact que « vers neuf heures il dut leur accorder une assez longue halte ». — Il est inexact que Vedel ait, « du premier choc », rompu la division Coupigny, puisqu'il ne l'aborda même pas. — Il est inexact que « chacune des deux armées se trouvait dans le même embarras », car non seulement les Espagnols étaient extrêmement supérieurs en nombre et stimulés par la victoire, mais Dupont, pris entre Reding et Lapcna, n'avait plus autour de lui que des débris, incapables du moindre effort, et qui eussent été massacrés avec ses 1 800 malades, si l'action eût continué. — La journée du 19 juillet ne fut pas « indécise »; l'arrivée de Vedel, à 5 heures du soir, ne pouvait empêcher qu'elle ne fût une désastreuse défaite. — Ce ne furent pas Marescot et Chaberl, que Dupont fit partir le 19, pour Andujar; il y envoya le capitaine de Yilloutreys seulement. Et si Castanos refusa le retour sur Madrid, le 20, ce fut uniquement parce qu'il sut, par le billet de Savary pris à M. de Fénelon, la situation très grave de nos affaires dans la Péninsule.
Il est inexact que « tout n'était pas perdu pourtant ». Nous avons dit ce qu'il faut penser de la proposition faite par Vcdel de diriger « une attaque combinée contre Reding». 11 n'est pas exact que « plusieurs généraux conseillaient de sacrifier l'artillerie et les bagages, de marcher tête baissée sur Bailen et de s'ouvrir un passage à travers les rangs ennemis ». On a imaginé cela pour créer la légende insensée que nous combattons de
toutes nos forces. Tous les généraux et chefs de corps furent, au contraire, d'avis qu'il n'y avait plus rien à attendre de la troupe, et qu'il fallait traiter avec l'ennemi ; le général Privé seul, qui se déroba au Conseil de guerre assemblé parle général Dupont, avança faussement qu'il était resté i 5oo hommes aux bagages, et il est seul à prétendre qu'il se serait opposé à la capitulation et aurait vainement conseillé au général Dupont de tenter un dernier effort sur la ligne ennemie; le général Dupont a démenti cette assertion, et nul ne s'est présenté pour confirmer le dire du général Privé, qui, au contraire, accepta la capitulation et en vanta les avantages aux troupes.
(( L'or impur que charriaient leurs fourgons », est une monstruosité imaginée par l'Empereur, et M. Thiers en a fait justice il y a un demi-siècle, en disant que le jugement prononcé contre Dupont après les événements de Baylen fut celui de « la bassesse se ruant sur le malheur ». Nous ne pouvons que renvoyer à l'examen que nous avons fait de la fameuse parade de Valladolid.
Il est inexact que la capitulation ait porté purement et simplement « que les troupes de Dupont seraient seules prisonnières de guerre ». Elle stipulait que ces troupes seraient, comme celles de Vedel, ramenées immédiatement en France par mer, et elles pouvaient alors rentrer en campagne dès leur débarquement.
Il est inexact que la capitulation ait comporté « des clauses regrettables et iniques ». Ce qui se fit à Baylen s'était pratiqué pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, et la visite des sacs des soldats, prescrite déjà à Cordoue par le général Dupont, n'était ni une exception ni une scandaleuse inégalité. Nous rappellerons que, le 23 mai 1800, le général Lannes prescrivait de faire, tous les jours, l'inspection des sacs des soldats, pour connaître les pillards, qui seraient immédiatement passés par les armes.
Ce n'est pas « dans la nuit du 21 au 22 juillet » que Vedel leva son camp, mais dans la nuit du 20 au 21, et le général Dupont ne lui envoya pas Legendre, mais d'abord Martial Thomas, puis le général Privé qui, loin de s'opposer à la capitulation, comme il n'a pas craint de l'écrire, la présenta comme très avantageuse et s'employa de tout son pouvoir à la faire accepter par les troupes de Vedel (1).
Enfin, il est une phrase de ce livre contre laquelle nous protesterons de toutes nos forces, car elle dénature complètement la vérité historique en prêtant au général Dupont un rôle indigne ; c'est celle où l'auteur dit : « Les soldats de Dupont, qui, sans avoir été vaincus à Baylen, avaient été livrés par leur général... » Nous avons longuement prouvé que les troupes de Barbou et de Fresia avaient été si bien vaincues, qu'après une lutte acharnée de dix heures elles se trouvaient réduites à de faibles débris incapables du moindre effort, et que, lorsque Vedel se présenta à cinq heures du soir devant Baylen avec ses 5 000 conscrits épuisés de misère, contre les 26000 soldats victorieux de Reding renforcés par les 10 000 hommes de troupes fraîches de Lapena, son intervention, beaucoup trop tardive, ne pouvait qu'augmenter le désastre et le rendre irréparable. La défaite était absolue
(1) L'aulcur commet une grosse erreur en disant (p. 70) que le général Poinsot échappa au désastre de Baylen, en se faisant jour à travers toute l'armée de Reding. Poinsot fut fait prisonnier et débarqua à Marseille le 12 novembre 1808 avec le général Vedel.
et irrémédiable. — Il est non moins certain que Dupont ne livra pas plus ses soldats à Baylen que Junot ne le fit à Cintra ; seulement les Anglais tinrent leurs engagements tandis que les Espagnols les violèrent. Comme exemple de chef ayant livré ses soldats avec leurs armes, leurs drapeaux, on peut citer Napoléon III ; et pourtant, à l'heure même où nous écrivons ces lignes, un organe autorisé, La France militaire du 22-23 juin 1902, parlant de l'effondrement de Sedan, dit : « Convient-il de faire le silence sur ce sombre épisode de nos annales ? Non certes, car nos soldats et leurs officiers ont conservé le droit de marcher la tête haute ; en place des Fourches Caudines, le vainqueur lui-même leur a décerné un juste tribut d'admiration. » Est-il besoin de rappeler avec quelle admiration les Espagnols parlèrent du courage et de la ténacité déployés par le général Dupont et par ses troupes, le 19 juillet 1808, et devons-nous répéter encore que Dupont ne capitula pas à Baylen.
En résumé, l'auteur de l'ouvrage que nous étudions, — certainement de bonne foi mais sûrement mal renseigné, — a fait des événements de Baylen un récit très inexact, sur lequel nous insistons parce qu'il incrimine à tort et de la façon la plus grave, un des plus glorieux généraux qui aient servi la France, et qui a succombé pour cette seule raison que Napoléon ayant intérêt à sa perte, a usé de tous les moyens pour l'accabler et le vouer au mépris de la postérité.
Il nous reste à examiner brièvement un ouvrage (1) très supérieur à ceux que nous avons cités, qui a paru au moment où l'on imprimait notre étude sur le général Dupont. L'auteur, après avoir compulsé avec soin les Archives de la guerre et pesé mûrement toutes les circonstances des événements de Baylen, n'a pas hésité, quoiqu'il lui en coûtât de toucher à l'idole, à conclure à la responsabilité de l'Empereur, dont il dénonce « la criminelle ambition » et la conduite odieuse à l'égard de l'Espagne. « La responsabilité de Baylen, dit-il, incombe avant tout à Napoléon. Bien avant la catastrophe, l'expédition d'Andalousie avait échoué par l'insuffisance des moyens mis en œuvre et par la méconnaissance des forces que les populeuses et riches provinces de la Bétique, alors confédérées pour nous chasser de leur territoire, avaient rassemblées... Napoléon ne sut pas plus être vaincu à Baylen que Castanos et avec lui l'Espagne ne surent être victorieux : et bien que les débats du Conseil d'enquête aient été tenus secrets, thuriféraires et sycophantes épousèrent ses rancunes et chargèrent Dupont des hontes de la défaite, jusqu'à parler de trahison. De trahison? Dupont dut s'en défendre. Or, on doit à la vérité de le reconnaître, nul n'a voulu voir dans la funeste issue de l'expédition d'Andalousie le résultat des ordres, des tergiversations, des mesures parcimonieuses enfin du haut commandement ; nul n'a compris que les enquêtes de 1808, 1809 et i8i2n'osèrent viser le généralissime : Savary ? — Non, Napoléon qui dirigeait tout de Bayonne, qui, « ayant le conseil dans sa tète et dans sa main l'autorité », assumait par là toutes les responsabilités... L'exécution pure et simple des ordres venus de Bayonne eût à elle seule amené un Baylen... Les ordres et les
(1) Capitulation de Baylen, par le lieutenant-colonel Clerc.
instructions auxquels il (Dupont) était tenu d'obéir dégagent sa responsabilité ; en le frappant de déshonneur, Napoléon a fait œuvre de despotisme, et l'opinion publique, les thuriféraires exceptés, l'a réprouvée. A ceux qui protesteront et seraient tentés d'écarter les lourdes charges incombant à leur idole, il suffira de répondre : laissez le sentimentalisme et réfutez les archives; découvrez des sources plus pures et d'un caractère plus probant!...
« Il (Napoléon) se plut à montrer dans Dupont « un général en chef investi d'une grande latitude de pouvoirs », et muni seulement de « recommandations ». Or, on conçoit du reste à quoi se réduisait la « latitude de pouvoirs » d'un général placé sous la tutelle de l'Empereur ; elle était si étroite qu'il n'avait d'autre alternative que d'être victorieux ou déshonoré. Certains crieront à l'anathème; nous ne saurions sacrifier notre conviction au désir de leur plaire... 11 crut trouver dans la procédure exercée contre Dupont une sorte de restauration de la virginité de ses armes, bien plus, une revendication d'impeccabilité militaire...
« Devant l'infaillibilité de Napoléon il ne peut exister que des coupables, et nul n'osera, remontant aux causes du désastre, envisager « l'imprudence et la témérité » avec lesquelles les affaires d'Espagne ont été engagées. Où trouver des juges assez courageux pour exposer leur haute situation et attester que l'Empereur, et non point un modeste exécuteur de ses volontés, avait contribué à la ruine de l'Etat?...
« Tels sont les dessous de l'histoire, si éloignés des données que fournissent les archives officielles ; si graves et si déconcertants qu'on ose à peine les soulever et y porter les yeux ! »
L'auteur apprécie aussi justement le rôle de Vedel, et examinant ses mouvements dans les journées qui précédèrent la catastrophe, il dit : « Après une aussi horrible manœuvre, et pour peu qu'il songeât aux dangers que courait le général en chef, Vedel devait à toute bride se rabattre sur Baylen; il n'en fit rien. Aux fautes cpi'il commit les 16, 17 et 18, devaient s'ajouter par surcroit celles du 19, dont les conséquences furent si terribles que ne pouvant les attribuer à des malentendus, à des renseignements erronés, Clarke en arriva à le soupçonner de jalousie et de mauvais vouloir. « Tout me fait craindre que Dupont ait été mal obéi... Je ne sais si la similitude de grade n'a pas eu une influence funeste sur la discipline, etc. (1). »
Quant à la procédure suivie à l'égard du général Dupont, l'auteur du livre que nous examinons en définit nettement le caractère odieux et illégal. « Or, d'une part, Napoléon s'opposait à la publicité des débats, et de l'autre le Code pénal ayant été promulgué le 25 février 1810, deux ans après les faits poursuivis, leur était inapplicable sans rétroaction. Les articles 128 et i33, ce dernier portant qu'un Sénatus-Consulte particulier contiendrait le surplus des dispositions relatives à l'organisation et à l'action de la Haute- Cour, tirèrent d'embarras en fournissant le prétexte de la convocation d'un simple Conseil d'enquête. Dès lors, il ne s'agit plus que d'éclairer l'Empereur et d'abandonner ensuite les accusés à son pouvoir discrétionnaire ; la législation existante étant muette ou sans action,
(1) Clarke à Napoléon, 7 août.
APRÈS LE MTNTSTÈRE 663
le Conseil s'en remet à lui pour se substituer à la loi absente et prononcer des peines qu'elle ne contient point.
« Une telle illégalité conduisait fatalement à d'autres, et le procureur général comme l'archichancelier violèrent tour à tour les dispositions du Gode d'instruction criminelle. Le huis clos, d'ailleurs, et le mystère qui devait entourer les débats, leur assuraient l'impunité. Passant outre aux erreurs dont fourmille le rapport du procureur, nous sentons toute la gravité de ce qui va suivre. Si le lecteur parcourt le dossier, il sera pleinement édifié, et relèvera les griefs suivants :
« Rappel par le rapporteur des dispositions du Code pénal alors que leur inapplication est constatée, ledit Code ayant été promulgué en 1810 ;
« Élimination des témoins à décharge, et non-confrontation des témoins à charge avec les accusés.
« Impuissance pour les accusés de fournir les preuves ou moyens de défense qu'ils invoquent; refus des enquêtes contradictoires qu'ils réclament.
« Opinions individuelles des membres émises par écrit, enchaînant leur indépendance et le plus souvent suivies de l'indication de peines à infliger, alors qu'ils ne sont appelés qu'à émettre un avis de culpabilité ou d'innocence ;
« Enfin, et le fait est capital, l'acte d'accusation conclut à l'application de l'article']'] du Code pénal, postérieur aux crimes imputés, et les considérants sont empruntés à l'article 101 du Sénatus-Consulte du 18 mai 180/i convenablement arrangé pour les besoins de la cause. »
« En tant que crime, l'irresponsabilité de l'infortuné général se trouvant établie,
il est facile de comprendre pourquoi les débats furent tenus secrets, et pourquoi l'affaire demeura comme enterrée pendant trois ans ; le Conseil de Napoléon avait reconnu l'impossibilité de la faire aboutir sans une flagrante violation de la loi, sans une procédure bâtarde qui livrât les accusés au bon plaisir de Sa Majesté. »
En somme, l'auteur de « Capitulation de Baylen », préoccupé uniquement de justice et de vérité, arrive sensiblement à nos conclusions sur ces trois points essentiels : l'Empereur est le grand coupable ; Vedel a manœuvré d'une manière horrible, et rien ne saurait l'excuser; la procédure suivie à l'égard du général Dupont et de ses coaccusés est monstrueuse et ne représente pas autre ebose qu'un révoltant abus de la force, une répugnante parodie de justice, un acte de despotisme sans la moindre valeur, ne pouvant entacher en rien le général Dupont, et que Louis XVIII avait non seulement le droit, mais le devoir d'anéantir. Nous avons la ferme conviction que ce sera là le jugement de l'histoire et de la postérité.
Relativement au général Dupont, traitant comme il convient l'odieuse et inepte légende des bagages, dont-il démontre la fausseté, il dit qu'il est répréhcnsible uniquement « en ce qui concerne la conduite de ses opérations militaires ». Nous avons longuement prouvé qu'il n'en est rien, et nous allons revenir sur celte question, mais nous voulons dès maintenant établir qu'il est acquis à l'histoire, que le général Dupont n'a pas commis à Baylen l'infamie dont Napoléon l'a mensongèremenl accusé, et que, partant, c'est une indignité d'avoir exclu son nom de l'Arc de Triomphe où sont inscrites ses victoires, et où figurent des hommes qui ont indiscutablement trahi la France, et tant de généraux ^i inférieursau glorieux vainqueur de Pozzolo, de Haslach et de Halle, au héros de Friedland.
Pour traiter la question du général Dupont, que nous avons proclamé irréprochable à
Baylen tout aussi bien comme homme que comme chef d'armée, nous ferons tout d'abord observer que les documents dont nous nous sommes servi sont beaucoup plus considérables que ceux dont a pu disposer l'auteur de « Capitulation de Baylen ». Nous avons dit déjà qu'en dehors des papiers des Archives de la guerre et des documents anglais ou espagnols, nous avons eu à notre disposition ceux des Archives de la Justice et des Archives appartenant au général Dupont, papiers qui, au cours de tout un siècle, n'ont été communiqués à personne. A la Justice seulement, les pièces saisies en 1808 au général Dupont, à ses coaccusés et différents officiers, sont au nombre de 1 3oo, et il faut y ajouter la correspondance de la Haute-Cour et toutes les pièces originales de la procédure, dont un grand nombre ne figurent point dans le Registre qui existe aux Archives de la guerre. Là, sont tous ces papiers dont le général Thiébault, le général Vedel et M. Thiers imputèrent la destruction au général Dupont, et dont l'auteur de l'ouvrage que nous examinons dit: « Nous ne sommes point éloigné de croire que le dossier a été soustrait. » Il n'en manque pas une feuille et nous donnons, par centaines, et in extenso, toutes les pièces intéressantes, non seulement des papiers de Dupont, mais de ceux des autres généraux, notamment le Registre de correspondance de Vedel, en entier. — Quant aux Archives Dupont, elles contiennent, comme nous l'avons dit, outre les papiers du général et ses Mémoires inédits, de nombreuses et très intéressantes lettres écrites de 18/io à i843 par des survivants de Baylen, qui s'appelaient les généraux d'Astorg, de Montgardé, Christophe, de Warenghien, les colonels Barbarin, Le Clerc, Perdrau, le médecin-major Treille, le payeur Plauzoles, le commandant Carrère-Vental, le lieutenant l'Héritier, etc. Nous avons eu aussi les papiers, rapports ou Mémoires inédits du général Barbou, des amiraux Daugier et Grivel, du général de la Bourdonnaye, aide de camp du général de La Grange, en 1808, du major Teulet, etc. On comprendra que la réunion de ces volumineux et précieux documents, absolument inédits, nous a permis de serrer de très près la vérité dans la description que nous avons faite des événements de Baylen.
Ceci posé, nous passerons rapidement en revue les principaux griefs que l'auteur de « Capitulation de Baylen » fait au général Dupont, et nous pensons pouvoir démontrer qu'ils ne sont pas fondés. En principe, quand un seul témoignage incrimine le général Dupont, il le considère comme une preuve définitive et s'étonne même que le général ose y répondre. Ainsi, il dit du Journal du général Privé, que c'est un « document de premier ordre qui mérite une confiance absolue ». Or, nous avons prouvé que ce Journal, pour insulter le général Dupont, dénature grossièrement la vérité, et qu'il ne mérite aucune confiance : par exemple, le général Privé avance que le général Dupont laissa aux bagages plus de 1 5oo hommes qu'il refusa d'amener au combat, accusation odieuse, d'une fausseté insigne, et sans excuse puisqu'elle vise à faire du général Dupont un chef méprisable ; de même il ose prétendre qu'il fut sacrifié par le général Dupont parce qu'il s'était toujours montré opposé à la capitulation, alors que de nombreux témoignages concordent pour établir qu'il ne cessa d'en vanter les avantages et fit, le 21 juillet, tous ses efforts pour la faire accepter par les troupes du général Vedel. Il est permis d'affirmer que les récits du général Privé sont extrêmement suspects, et ce n'est pas avec des documents de cette nature qu'on pourra jamais atteindre le héros de Friedland, le glorieux général qu'admirait la Grande Armée.
A propos du prétendu sac de Cordoue, il écrit qu'en Espagne le général Dupont « vivait en grand seigneur », et il cite comme preuve sans réplique, une lettre du marquis d'Ordono se plaignant des terribles exigences du général, lettre que le comte de Toreno n'a pas manqué d'utiliser pour accabler Dupont, mais sans la citer pourtant, comme si elle lui eût paru suspecte. Nous adressant aux hommes de bonne foi, nous répondrons : Depuis quand donc une lettre, et surtout la lettre d'un ennemi, constitue-t-elle à elle seule une preuve ? Est-ce que toute cette affaire de Baylen ne fourmille pas d'impudentes impostures et de déclarations inexactes ou mensongères? Est-ce que les Français ont pris en Espagne une seule ville sans que le comte de Toreno ne raconte qu'ils s'y sont comportés avec la plus grande barbarie, pillant, brûlant, violant, massacrant femmes et enfants, convertissant les églises en lieux de débauches? Si le marquis d'Ordono a écrit une lettre incriminant le général Dupont pour sa conduite à Valladolid, le général de Warenghien, présent sur les lieux, s'est élevé avec une très grande force contre les imputations contenues dans cette lettre et les a déclarées contraires à la vérité : « Le général Dupont n'a ni dépouillé, ni chassé de son hôtel M. le marquis et Mme la marquise Ordoiïo, — écrit le général de Warenghien. — Le logement que le général Dupont a occupé à Valladolid lui a été désigné par l'alcade major, et les autorités civiles de cette ville n'ont jamais cessé leurs fonctions pendant le séjour qu'y ont fait le général Dupont et son corps d'armée; d'ailleurs, M. le marquis et Mme la marquise Ordoiïo avaient quitté Valladolid avant l'arrivée du général Dupont dans cette ville. Pendant notre séjour à Valladolid, la maison et tout ce qui appartenait à M. le marquis Ordono ont été conservés avec le plus grand soin. M. le Comte Toreno ne se serait pas rendu coupable de calomnie envers le général Dupont, s'il avait connu ses belles qualités et son désintéressement ; on ne peut élever aucun doute sur sa conduite honorable dans toutes les circonstances (i). » — Qui pourrait donc, en France surtout, voir dans la lettre du marquis de Ordono une preuve contre le général Dupont, alors que l'étude de ses campagnes et de sa vie entière montre son éloignement du faste et la simplicité de ses habitudes ?
L'auteur de « Capitulation de Baylen » admet de même qu'une déclaration du général Marescot suffit pour établir la vérité, et s'appuyant aussi sur le rapport du procureur général dont il dénonce plus loin « la fausseté de la plupart des allégations », il reproduira, sans plus, contre le général Dupont cette horrible accusation d'avoir abandonné des malades à Cordoue, imputation que nous avons démontré être d'une fausseté insigne, que le général Dupont repoussa avec mépris et indignation, et contre laquelle protestent sa vie entière et ses sentiments bien connus d'humanité et de dévouement envers ses soldats.
Il dit aussi qu'à la prise de Cordoue, le général Dupont « ne montra point l'énergie nécessaire », et qu'il eût fallu « l'implacable rigueur d'un Wellington ». Or, il est notoire qu'à la prise de Ciudad-Rodrigo, de Badajozet de Saint-Sébastien, les troupes de Wellcslcy commirent des horreurs sans nom, dépassant extrêmement ce qui eut lieu à Cordoue et dans les prises de villes qui signalèrent les guerres d'Espagne ; pendant des jours et des
(i) Notes sur la Campagne d'Andalousie, par le général chevalier de Warenghien (de la main môme du général). Arch. Dupont.
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nuits, le général anglais fut absolument impuissant à refréner les abominables excès de ses soldats ; nous avons donné à ce sujet les détails les plus probants. De même nous avons produit sur la prise de Gordoue, les récits de nombreux témoins des faits, et sans la moindre passion, sans le moindre parti pris, nous appuyant aussi sur le texte même de la capitulation d'Andujar, c'est-à-dire sur le témoignage des généraux Castafios et Escalante et du comte de Tilly, nous avons conclu que Cordoue fut prise d'assaut, que les excès qui se produisirent étaient inévitables, et que le général Dupont s'employa de tout son pouvoir à les réprimer dès que le combat eut cessé ; pendant le cours de la lutte, il empêcha les soldats de mettre le feu aux maisons d'où l'on tirait sur eux. Comment admettre un seul instant que s'il y avait eu un sac de Cordoue ayant duré plusieurs jours, tous ces officiers, témoins des faits, dont nous avons donné les récits, et qui écrivirent à des époques très différentes, n'en auraient pas fait mention? Est-ce que le major Teulet, qui entra le premier clans Cordoue à la tête de sa Légion, aurait omis de parler du pillage de la ville, dans ses lettres à sa femme, s'il se fût vraiment produit ? Est-ce que le vénérable amiral Grivel aurait écrit, dans ses Mémoires, que Cordoue souffrit peu de l'attaque des Français? N'est-il point frappant aussi, que le seul document français qui incrimine gravement le général Dupont et ses officiers, et a tant servi à tous les historiens pour décrire ce qu'ils appellent les horribles excès de nos soldats (les Mémoires du capitaine de frégate Pierre Baste), soit précisément l'œuvre d'un misérable faussaire ? Et puis, si le général Dupont n'avait pas fait son devoir à Cordoue, est-ce qu'il n'eût pas été facile d'en acquérir des preuves, et peut-on même supposer que le procureur général de la Haute-Cour ne se fût pas empressé de les recueillir pour en accabler la victime désignée par Sa Majesté ? Ce qui échappe à toute discussion, c'est qu'à Cordoue comme à Baylen, le général Dupont eut l'approbation de l'immense majorité de ses officiers, et que tous les puissants acharnés à sa perte ne parvinrent pas, en trois ans, à faire contre lui l'ombre d'une preuve.
L'auteur de « Capitulation de Baylen » est plus juste à l'égard du général Dupont, lorsqu'il écrit : « Tant il est vrai qu'avant tout laperte de ce général résulta non point des fautes tactiques qui lui ont été reprochées et qu'il n'eût point commises s'il avait eu son corps d'armée réuni, mais de l'abandon où il fut laissé, ou, si l'on préfère, des demi-mesures par lesquelles on crut, à Madrid, avoir subvenu à ses besoins et paré aux dangers de sa situation. » — Et plus loin : « Une malencontreuse note de Napoléon (relative à Frère), vint bouleverser les sages dispositions de Savary et compromettre irrémédiablement le Corps de la Gironde. » — Et encore : « Dans l'idée que « Madrid était tout » et qu'il ne fallait point « s'y dégarnir », Napoléon avait lancé Moncey et Dupont dans de périlleuses aventures avec des moyens dérisoires. Si l'un échappa au naufrage, l'autre allait sombrer. C'était dans l'ordre des choses à prévoir, et les mesures que réclamait Dupont ne furent point prises. Évidemment ce dernier était fondé à l'invoquer dans sa défense, en 1812, et s'il ne le fit point, il appartenait au Conseil d'enquête de passer outre au fait brutal de la capitulation, d'en rechercher les origines, d'en établir les responsabilités ; mais effrayés de mettre en cause l'homme en qui l'Europe voyait la personnification du génie de la guerre et qui par-dessus tout dispensait les faveurs et la fortune, les juges s'en gardèrent. Et Dupont, devenu par raillerie comme par flétrissure, Dupont-Baylen, fut mis hors la loi, ainsi que le « vagre » de l'antique Germanie. Loin de prendre, au fond de sa conscience, la part de
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responsabilité qui lui incombait, loin d'accorder au malheur pitié et pardon, les seuls sentiments qui s'éveillèrent en Napoléon furent le mépris et cette sorte de colère, qui, suivant l'expression de MB'" de Pradt, « ne dépassait jamais le cou », tout en s'exhalant avec une indicible violence. »
Nous allons encore nous arrêter sur le fait capital qui domine tous les événements de Baylen, que nous avons déjà traité longuement et qu'on ne saurait trop éclaircir, car si notre version est la vraie, la responsabilité du général Dupont dans la catastrophe disparaît complètement pour remonter à Napoléon et au général Vedel. La question est très simple et nous la soumettons aux officiers de toutes les armées : Quand un général reçoit de son chef l'ordre de se maintenir, en campagne, sur un point déterminé; qu'il fait valoir nettement, fréquemment, les inconvénients, les dangers de la position et du rôle défensif qu'on lui impose, et que l'ordre de rester où il est lui est renouvelé à plusieurs reprises, presque chaque jour, que doit-il faire? Nous pensons que l'immense majorité des militaires répondra: il doit obéir. C'est ainsi qu'avait pensé le général Dupont à Ilaslach, en dépit du danger évident qu'il courait ; c'est ainsi qu'il pensa à Andujar, et devant les ordres précis et réitérés du général en chef Savary, il répondit : pour me conformer à vos instructions, je me maintiendrai à Andujar avec la dernière opiniâtreté. Avec la dernière opiniâtreté I Comprendon ce que signifiaient ces mots, cet engagement, dans la bouche de l'homme qui, avec i5ooo soldats, avait battu 45ooo Autrichiens à Pozzolo, qui, à Haslach, avec sa seule division de 5 3oo hommes, avait fait reculer toute l'armée de Mack prête à s'échapper vers la Bohême ? Avec la dernière opiniâtreté, cela voulait dire que le général Dupont ne quitterait Andujar que lorsqu'il s'y verrait contraint par la plus impérieuse nécessité, et cette nécessité fut uniquement la conséquence d'un fait qui n'eût pas dû se produire et qu'il lui était impossible de prévoir: la désobéissance du général Vedel. Et l'on conviendra que le général Dupont, homme de guerre supérieur, d'une énergie et d'un sang-froid extraordinaires, était tout au moins aussi capable d'apprécier les événements, où il était acteur principal, que les hommes obscurs et de compétence problématique qui, jugeant après coup et sur des renseignements insuffisants, n'ont pas craint de le taxer d'aveuglement et d'ineptie.
Nous avons montré que, dans les armées impériales, Napoléon ne tolérait pas la plus légère infraction à ses ordres ; tout le monde y obéissait de la même façon, strictement, ponctuellement, depuis le major général jusqu'au simple tambour, et quand le maréchal Ney se permettait de dépasser la ligne de ses cantonnements pour procurer des vivres à ses soldats, l'Empereur le rappelait brutalement à l'ordre, comme un sous-lieutcnant, et Berthier lui écrivait, le 18 janvier 1807 : « L'Empereur n'a besoin ni de conseils, ni de plans de campagne : personne ne connaît sa pensée et notre devoir est d'obéir. » — L'obéissance était donc la règle stricte, imposée à tous, du haut en bas de l'échelle, et Napoléon n'admettait pas même que, dans des circonstances graves, un général en chef pût prendre l'avis de ses subordonnés ; les généraux sont faits pour demander des ordres, faisait-il écrire à Moncey, et non pas pour donner des conseils. Donc, pas d'initiative : en 1806, ni Augereau, ni Lannes n'osent bouger sans ordres, dans la crainte de contrarier les combinaisons que Sa Majesté forme et ne communique à personne. En Andalousie, Dupont obéit à Savary, qui obéit à Berthier, c'est-à-dire à Napoléon. Aussi ne comprenons-nous pas commentdcs militaires ont pu prétendre que, Napoléon et Savary ayant été inconséquents
en ordonnant à Dupont de rester à Andujar, Dupont avait le « devoir élémentaire » d'aller à Baylen, c'est-à-dire de désobéir. « A notre avis, dit l'auteur de « Capitulation de Baylen », Belliard et Savary commirent une grave inconséquence en lui parlant sans cesse iï Andujar et non de la ligne du Guadalquivir. Il ne leur appartenait point de juger s'il fallait défendre directement les passages à Andujar et Mengibar, et non en arrière à Baylen et à Javalquinto ; le choix delà position incombait à Dupont, et ils le mirent dans le cas de prendre au pied de la lettre des indications que leur ignorance du terrain ne leur permettait pas de préciser. D'autre part, Dupont était-il en droit de passer outre et d'abandonner un système de défense aussi vicieux, aussi condamné par l'expérience? Evidemment, et il s'agissait là pour lui d'un devoir élémentaire qu'il ne pouvait méconnaître. »
Nous ne pensons pas que beaucoup de militaires soient de l'avis qui vient d'être exprimé. Tout d'abord, en ordonnant à Dupont de se maintenir à Andujar, Savary ne faisait que se conformer à la volonté de l'Empereur, qui avait formellement déclaré ne pas vouloir entendre parler de mouvements rétrogrades, et qualifiait de honteuse et déshonorante la retraite pourtant forcée de Moncey sur San Clémente et Ocaiia. Le major général n'écrivait- il pas que la seule hypothèse d'un recul de Dupont sur la Sierra-Morena, c'està-dire sur Baylen, serait « affreuse » ? Et après même que la catastrope eut été accomplie, Napoléon ne félicitait-il pas encore Dupont de s'être maintenu à Andujar, dans les bassins de l'Andalousie? Il faut bien le reconnaître, c'est à Andujar et non pas ailleurs que le général Dupont reçut l'ordre précis et réitéré de rester ; il signala très judicieusement le danger, et s'il y eut faute commise, elle incombe tout entière à Savary, c'est-à-dire à Napoléon, qui ne voulut jamais que le duc de Bovigo fût questionné à ce sujet.
Il importe de remarquer :
i° Que si le général Dupont eût pris position à Baylen et à Jabalquinto ou Linarès, dès que l'armée espagnole arriva en vue du Guadalquivir, il n'eût pu ni y placer ses malades, ni s'y maintenir avec son corps d'armée, à cause du manque absolu de vivres, les troupes espagnoles, les paysans armés et les contrebandiers de l'Andalousie et de la Manche tenant toutes les routes; avant même l'arrivée de Castanos, les soldats français étaient réduits à une affreuse misère. Il eût donc fallu repasser promptement la Sierra-Morena, talonné et harcelé par des forces très supérieures, et amener à sa suite l'insurrection jusqu'aux portes de Madrid, c'est-à-dire transgresser les ordres de Bayonne, et Napoléon n'eût pas hésité alors à proclamer que Dupont avait désobéi à ses ordres précis, à le taxer d'ineptie et de lâcheté, et à le briser;
2° Que si le général Dupont évacua Andujar, cela tint uniquement à ce que, par une inconcevable désobéissance et une prodigieuse inintelligence de la guerre, le général Vedel abandonna successivement le passage de Mengibar, puis Baylen, dont la défense lui était confiée. Glarke n'hésita pas à signaler à Napoléon la désobéissance de Vedel, mais résolu à écraser Dupont quand même, l'Empereur ne voulut jamais faire examiner la conduite de Vedel. — Nous ferons aussi remarquer que pour juger des inconvénients de la position d' Andujar, point n'était besoin de posséder des cartes excellentes ; les renseignements de l'époque et les explications de Dupont suffisaient amplement, et jamais l'Empereur n'a pensé que ses cartes de la Sierra-Morena fussent insuffisantes.
L'auteur dont nous analysons l'ouvrage fait un crime au général Dupont d'avoir écrit,
le 21 juillet, au général Vedel, que sa division était comprise dans un traité qui, selon lui, n'existait pas encore puisqu'on en «discutait alors les articles»; et il va jusqu'à dire qu'il « s'était rendu le complice de l'ennemi en tendant à Vedel le piège où il eut le malheur de se laisser prendre». — Infortuné Dupont! s'être conduit en héros, avoir gagné des batailles et conquis l'amour de ses soldats, le respect et l'admiration de la Grande Armée, avoir conservé jusqu'à son dernier souffle le culte profond de l'honneur, et être, après sa mort, taxé de complicité avec l'ennemi !... Nous avons traité cette question avec tous les développements qu'elle comporte et démontré l'inanité de l'odieuse accusation lancée par le procureur général de la Haute-Cour contre le général Dupont. Nous avons prouvé que les clauses du traité d'Andujar, dit capitulation de Baylen, furent arrêtées le 20 juillet, à la maison de poste (i), et transmises le soir même à Dupont par le général Lapena ; le 21 étant un dimanche, on ne travailla pas dans la matinée et on consacra l'après-midi à la rédaction des stipulations ou capitulations arrêtées la veille, et les signatures ne furent échangées que le lendemain 22, puisqu'il fallait l'autorisation du général Dupont qui se trouvait à six lieues d'Andujar. Il est absolument certain que les clauses arrêtées le 20 ne subirent pas la plus légère modification, que le général Dupont les connut dans la nuit du 20 au 21 juillet, et que l'acceptation dépendant de lai seul et lui paraissant indispensable, il pouvait, en toute loyauté, parler, le 21 au matin, au général Vedel, des conditions faites à sa division par le traité passé avec l'ennemi. — L'auteur avance que le général Dupont « sentit si bien la gravité de sa conduite en cette circonstance, que dans son interrogatoire, croyant ses dépêches perdues, il affirma n'avoir prévenu Vedel que le 22». Ce qu'il omet de dire, c'est que cette erreur de date, sûrement involontaire, fut rectifiée dès le surlendemain par le général Dupont, dans son second interrogatoire ; nous avons donné à ce sujet toutes les explications désirables. Nous ajouterons que ces erreurs de dates sont fréquentes, et nous sommes bien forcé de constater que l'auteur luimême, si soupçonneux à l'égard d'un des plus glorieux soldats de la France, a commis une très grave erreur en datant de 10 heures et demie du matin, une lettre de Vedel à Dupont, du 17 juillet, qui fut, en réalité, écrite à 10 heures et demie du soir: erreur très grave, comme nous le disons, puisqu'elle donnerait à croire que le général Dupont reçut cette lettre de Vedel, le soir du 17, tandis qu'elle ne lui parvint que le 18 à 9 heures du matin. — Et l'erreur du général Dupont, presque aussitôt rectifiée, était verbale, tandis que la forme par écrit suppose le temps de la réflexion.
Il prétend que le général Dupont a commis « une série de fautes tactiques étranges ». Nous pensons avoir démontré qu'il n'en est rien, et nous préciserons à nouveau en examinant successivement les griefs qu'il articule.
« i° La position d'Andujar était, dit-il, la plus mauvaise qu'il pût prendre pour défen-
(1) Le général Marescot est très affirmatif à ce sujet. Dans sa lettre du 2 septembre 1808 au ministre de la guerre, il dit, au sujet de la conférence du 20 juillet à la maison de poste : « Apres une longue discussion une capitulation fut arrêtée... On partit pour Ândujar, afin d'y rédiger et d'y signer la capitulation. » Et dans son Interrogatoire du 3 octobre 1808, il dit encore : « On entra dans la maison de poste, et après une longue discussion on arrêta la capitulation dans laquelle les divisions Vedel et Gobert étaient comprises. Comme le local était incommode, on se rendit à yindujar pour mettre au net le traité et le signer. »
dre le passage du Guadalquivir... Evidemment Dupont avait de lui-même choisi la position d'Andujar. En l'invitant à la garder, Savary, qui en ignorait les dangers et s'en remettait à son jugement, n'entendait point préciser et dire Andujar, et non Baylen. Aucun doute n'est possible, et Dupont le comprit, bien qu'il ait assuré le contraire. »
A ceci nous répondrons : Il est vraiment par trop facile, quand un général, un victorieux de la valeur de Dupont donne les raisons qui le firent agir, d'affirmer qu'il pensait tout le contraire. Il est d'une inexactitude absolue que le général Dupont ait de lui-même choisi la position d'Andujar, pour défendre le passage du Guadalquivir, et que Savary s'en soit rapporté à son jugement, le laissant libre d'occuper Baylen au lieu d'Andujar. La vérité historique est toute différente, comme nous l'avons démontré dans le récit détaillé des faits: si le général Dupont s'arrêta à Andujar, le 18 juin, ce ne fut nullement pour y prendre une position définitive, mais uniquement dans l'intention d'y séjourner quelques jours seulement, en attendant ses autres divisions, sans trop s'éloigner de Gordoue, puis de se remettre immédiatement en marche sur Cadix, but de son expédition ; pendant cette halte, qu'il supposait devoir être très courte, il pourrait profiter des ressources d'Andujar, ville de 8 à 10 mille habitants, et y installer ses nombreux malades, tandis que Baylen, simple village, ne lui offrait aucun de ces avantages ; et à cette date, l'armée espagnole étant encore loin du Guadalquivir où elle n'arriva que le i3 juillet, il n'y avait aucun danger à s'établir pour quelques jours à Andujar. — Enfin, il est très inexact que Savary ignorât les dangers de la position d'Andujar, puisque Dupont les lui signalait dans ses lettres, qu'un simple croquis de la Sierra-Morena suffisait pour s'en rendre compte, et qu'il attirait même l'attention de l'Empereur sur la faiblesse des effectifs de Dupont et la grande supériorité numérique de l'armée qu'il avait en face de lui. — Aucun militaire n'admettra qu'en donnant à Dupont, en dépit de ses observations, l'ordre dix fois répété de rester à Andujar, Savary n'ait pas entendu préciser, et qu'il lui ait laissé la faculté de s'établir à six lieues de là, contrairement aux intentions manifestes de Napoléon. Nous pensons qu'une telle façon d'interpréter les ordres d'un chef, serait la faculté donnée à chacun d'agir à sa guise, c'est-à-dire la négation même de la discipline. « Comment pourrait-on admettre, dit la France militaire (M. P.), que la pensée du chef fût constamment soumise au contrôle de ses subordonnés, qui, en recevant un ordre, commenceraient par l'examiner, le retourner, le peser et se demander s'il rentre bien dans la catégorie de ceux auxquels ils doivent obéir? La décision dépendrait du jugement, c'est-à-dire du sentiment de chacun... Quand un homme entre au service, il doit, entièrement et sans réserve, subordonner sa volonté à celle de ses supérieurs, s'interdire même la liberté d'en rechercher les points faibles, prendre pour règle de conduite le fameux perinde ac cadaver. Cette abnégation du « moi » est une servitude, mais c'est aussi une grandeur. La soumission sans limites s'impose à tous, du haut en bas de l'échelle. » Les longues explications que fournit le général Dupont montrent que c'est ainsi qu'il comprit son devoir ; son respect de la discipline, en toutes circonstances, définit son caractère et l'honore grandement.
20 L'auteur que nous critiquons dit que, dès le 16 juillet au soir, le général Dupont eût dû évacuer Andujar et se retirer à Baylen. Nous répondrons par l'argument que nous venons de développer : le général avait l'ordre précis, répété de rester à Andujar, et il avait pris
l'engagement, connu de l'Empereur, de s'y maintenir avec la dernière opiniâtreté . Le général Dupont n'était pas seulement prudent et doué de grands talents ; il avait une énergie extraordinaire, une intrépidité à toute épreuve, et il ne jugea pas, le 16 au soir, que la prudence lui imposât l'obligation de quitter la position qu'il avait l'ordre de garder; et, de fait, il s'y fût maintenu, si le général Vedel n'eût pas formellement désobéi à ses ordres, et l'affaire de Baylen eût été un succès avec tout général même des plus médiocres en place de Vedel. — L'auteur écrit que le général Dupont donna, dans la soirée du 17, «ses ordres pour l'évacuation d'Andujar », puis qu'il se ravisa. Rien n'est plus inexact, comme nous l'avons démontré ; cet ordre ne fut pas donné, pour cette raison qu'on attendit, pendant toute la nuit du 17 ou 18 juillet, des nouvelles de Vedel pour prendre un parti ; ici l'assertion de Marescot est démentie par Legendre, Barbou et Dupont, mieux placés que Marescot pour savoir exactement ce qui se passa à ce moment à l'état-major du Corps delà Gironde. Où l'auteur a-t-il vu l'ordre qu'il prétend avoir été donné par Dupont?
3° Décrivant l'ordre de marche des troupes pour se porter d'Andujar sur Baylen, le soir du 18 juillet, il dit : «Le dispositif de la colonne française est étrange... Le convoi est presque en tête du gros de la colonne, et derrière se trouve la majeure partie de l'infanterie ; puis la totalité de la cavalerie vient qui ferme la marche. Les plus graves inconvénients, et dans une mesure inappréciable la défaite, en résulteront. »
Il est fâcheux, pour toutes ces déductions, que leur point de départ, c'est-à-dire l'ordre de marche indiqué, soit très inexact. L'écrivain l'a pris dans le Rapport du procureur général, qui l'avait copié dans le papier si suspect arraché au capitaine de Villoutreys au mois de novembre 1809, sous la pression évidente de l'Empereur, ordre de marche très différent de celui que cet officier avait indiqué dans ses premières dépositions. Nous avons prouvé que, loin de fermer la marche, la cavalerie était déposée en tête du gros et dans l'intérieur de la colonne, ayant derrière elle toute la brigade Pannetier. Quant au convoi il avait en avant de lui la brigade Chabert, la brigade de chasseurs à cheval et le /|e Suisse. Estimant avec raison que le danger le plus imminent était en queue, le général Dupont y avait placé ses meilleures troupes, et il convient de remarquer que ceux qui blâment cette mesure parlent après coup, ce qui rend la critique aisée. Si Frédéric et Napoléon avaient pu prévoir les événements, il est vraisemblable qu'ils n'eussent pas été battus à Kolin et à Waterloo.
4° Enfin, simplifiant étonnamment la manière de faire une trouée à travers l'armée espagnole, l'auteur de « Capitulation de Baylen » déclare que « pour cela il suffisait de porter toute l'artillerie à la Croix-Blanche, avec mission de réduire au silence l'artillerie adverse, tandis que l'infanterie et la cavalerie se fussent massées sur les pentes de la Dehesa, à l'abri des vues de l'ennemi. Le duel des artilleries terminé, l'infanterie, formée en colonne sur la route, et précédée d'une épaisse nuée de tirailleurs, eût débouché inopinément du col et marché à l'assaut de Baylen, de concert avec la cavalerie qui eût couvert ses flancs et chargé avec elle. De l'audace, une décision prompte, et Reding ouvrait le passage ! Loin de là, les régiments s'engagèrent à mesure qu'ils arrivaient au col ; leurs forces s'épuisèrent en attaques réitérées et impuissantes ».
Il est facile d'objecter tout d'abord que la formation de toute l'artillerie au défilé delà Croix-Blanche eût pris du temps, et rien n'autorise à croire que les Espagnols eussent
attendu, pour engager Faction, que nous fussions prêts, tout les incitant, au contraire, à attaquer la longue colonne française. Ensuite, il n'eût pas suffi de donner à notre artillerie la mission de réduire celle de l'ennemi, pour qu'elle obtînt sûrement ce résultat ; l'artillerie du général Dupont se composait, au total, à Baylen, de 6 pièces de 8, 12 pièces de k et 3 obusiers, soit 21 bouches à feu, alors que Reding disposait d'un nombre beaucoup plus considérable de canons (le double), comprenant une forte proportion de pièces de 12, établis sur des positions dominantes et pouvant faire converger leurs feux sur l'étroit défilé par où devaient déboucher les Français et seul point où leurs pièces pouvaient être mises en batterie. Il est donc certain que, même réunis, nos canons, au lieu de réduire l'artillerie ennemie au silence, n'eussent pas manqué d'être bientôt broyés par elle. Que fussent devenues alors nos colonnes d'attaque ; accueillies par un feu effroyable de mousqueterie et de mitraille, elles eussent été écrasées avant d'avoir pu aborder la ligne espagnole, et leur retraite eût pu être rendue très difficile par un mouvement enveloppant des ailes de l'armée ennemie. Est-ce qu'à Waterloo les beaux bataillons de la Garde Impériale ne furent pas arrêtés net par un feu terrible, dans leur tentative désespérée sur le centre anglais ?
Disons-le donc bien haut, pour que l'histoire le retienne: on n'a établi aucun fait démontrant que le général Dupont aurait commis des fautes tactiques à Baylen ; et alors même qu'il en eût commis, il aurait cela de commun avec la plupart des grands capitaines, dont les plus illustres, sauf Napoléon, n'ont pas hésité à reconnaître qu'il leur était arrivé de se tromper dans l'emploi de leurs troupes. S'il fut malheureux à Baylen, ce fut par la faute de Napoléon qui ne lui donna que des moyens dérisoires et le priva de cette liberté d'action qui, seule, crée la responsabilité. Contrairement à ce que pense l'auteur de « Capitulation de Baylen », l'Empereur a faussé sciemment la vérité en écrivant que Dupont, après avoir paru bien faire à la tête d'une division, « avait fait horriblement en chef ». Il savait mieux que personne que, commandant d'une lieutenance, c'est-à-dire d'un corps d'armée, Dupont avait, à Pozzolo, gagné une grande bataille, battant à plate couture, avec i5 000 hommes, k 5 000 Autrichiens, parmi lesquels se trouvaient précisément ces 28 000 soldats de Mêlas, qui, à Marengo, avaient été sur le point de faire essuyer une déroute complète aux 22 000 hommes du Premier Consul, désastre dont il n'avait été sauvé que par des incidents tout à fait fortuits. Et il n'ignorait pas non plus, que pour récompenser le lieutenant général Dupont de ce glorieux exploit, il avait fait le silence sur cette victoire afin d'en reporter tout l'honneur à Brune, et fait redescendre le véritable vainqueur au rang de simple divisionnaire, tandis qu'il donnait des grands commandements à des généraux très inférieurs à tous égards à Dupont. Avait-il aussi perdu le souvenir de Haslach, où, pendant qu'il s'obstinait à aller chercher l'armée autrichienne derrière l'Iller, Dupont l'arrêtait tout entière, avec sa seule division, sur la route de Bohême? Qu'on ne cite donc pas ces jugements de Napoléon, lancés uniquement pour tromper, et qui ne sont que des monuments d'injustice et d'ingratitude ; ils sont contraires à la vérité, comme tout ce qu'il a écrit ou dit relativement au général Dupont et à Baylen.
L'auteur de « Capitulation de Baylen » conclut ainsi : « Mais, encore une fois, ce ne sont là que des fautes tactiques, et Napoléon, en cherchant dans les clauses de la capitulation des imputations criminelles, les avait justement écartées. — Thiers a dit que le Code est un bâton terminé à l'un de ses bouts par un sifflet et à l'autre par un fouet; l'image
APKÈS LE MINISTÈRE 678
est exacte, car la loi prévient avant de frapper. Or avait-elle averti Dupont? Aucunement. L'opinion publique ne vit qu'un acte de despotisme dans le décret qui le déshonora. »
Nous avons longuement démontré que, dans ces circonstances, le général Dupont n'avait pas commis de fautes tactiques. La conclusion, que retiendra l'histoire, c'est que, dans les événements de Baylen, Dupont fut irréprochable, et que Napoléon, le grand coupable, commit à son égard un crime sans excuse, puisqu'il ne résulta pas d'un mouvement de colère, mais fut perpétré avec un machiavélisme inouï, et machiné pendant trois ans avec une perfidie, un art et une cruauté indicibles. On ne doit que la vérité aux morts, et l'on ne saurait trop répéter avec le grand Berryer : la gloire ne couvre pas cela.
Un homme, nous l'avons déjà dit, avait non seulement le droit mais le devoir de couvrir le général Dupont, son subordonné, qui n'avait fait que se conformer strictement à ses ordres ; c'était le général Savary. De par la volonté de Sa Majesté, préoccupée uniquement de dégager sa responsabilité, à tout prix, le duc de Rovigo ne fut jamais appelé à donner la moindre explication au sujet des instructions envoyées par lui au commandant du Corps de la Gironde. Le colonel Clerc s'indigne que Savary ait osé écrire, dans ses Mémoires, que l'iniquité commise par l'Empereur à l'égard du général Dupont, était une véritable clémence. « Rien, dit-il, ne l'autorisa à charger Dupont et à dénaturer les faits dans le but de couvrir une responsabilité personnelle que nul d'ailleurs ne songeait à établir. Il lui suffisait pour s'en dégager, de donner la série des ordres qu'il reçut et des réponses qu'il leur fit. L'homme des vilaines besognes n'hésita point à sacrifier le général dont, mieux que personne, il pouvait défendre la cause, et il poussa l'impudeur jusqu'à écrire que « l'Empereur n'eut que le tort de ne pas punir assez ni plus tôt des généraux qui avaient déshonoré leurs troupes : la sévérité qu'on lui reproche a été une véritable clémence ». Oui, si dans cette circonstance l'histoire doit épargner le général, elle flétrira le publiciste qui a fait œuvre d'adulation et de mensonge ! »
En même temps que paraissait le travail du colonel Clerc, on publiait à Oxford le volume d'un important ouvrage sur la guerre de la Péninsule (i), dû à la plume de Charles Oman, professeur d'histoire moderne à l'Université de cette ville. Dans son exposé de la campagne d'Andalousie de 1808, l'auteur présente les événements et le général Dupont sous un jour souvent inexact, ce qui tient à ce qu'il n'a pas connu les archives françaises de la Guerre, de la Justice, et les archives Dupont, indispensables pour préciser les faits et fixer la vérité. L'espace nous faisant défaut, nous nous bornerons à analyser brièvement le livre de Charles Oman, en en signalant les erreurs principales.
L'écrivain anglais constate, au début de la guerre d'Espagne, l'erreur capitale commise par Napoléon, erreur qui entraîna l'insuccès final de l'entreprise. « Evidemment, dit-il, Dupont et Moncey étaient tous deux expédiés au loin pour entreprendre des tâches impossibles. Napoléon n'avait pas compris que ce n'étaient pas des émeutes provinciales qu'il avait à écraser, mais la résistance régulière d'une nation. L'envoi d'une colonne de 12 000 hommes à Cadix par une marche de 3oo milles à travers un pays soulevé, ou d'une colonne de g 000 hommes à Valence par une marche de 180 milles, donne à penser que
Ier
(1) A Ilistory of the Peninsular War, par Charles Oman. Oxford. 1902.
Lk Général Dupont. III.
6y4 LE GÉNÉRAL 'DUPONT
les expéditions sont des affaires de police et non des opérations stratégiques. Notre étonnement s'accroît lorsque nous examinons l'espèce de troupes que Dupont et Moncey commandaient. Dans l'armée du premier, il y avait un bataillon français de vieux soldats, celui des Marins de la Garde, six de recrues sans instruction des Légions de réserve, deux de la Garde Municipale de Paris (étrangement distraits de leurs fonctions habituelles), un du contingent de la Confédération Helvétique, et quatre de Suisses mercenaires au service d'Espagne, qui venaient d'être contraints de passer au service de Napoléon. La cavalerie consistait en quatre régiments provisoires de conscrits. Ce fut un crime militaire de premier ordre (a military crime of thejîrst order) de charger i3ooo soldats de cette qualité d'une importante expédition.
Charles Oman écrit que Dupont quitla Tolède avec i3ooo hommes : il en avait seulement 10600.
Il dit que Dupont, homme jeune, s'était d'abord (first) fait un nom par son brillant courage à Dirnstein, et que depuis il s'était distingué à Friedland. Évidemment il connaît peu le général Dupont, car il semble ignorer la grande bataille de Pozzolo et les admirables faits d'armes de Haslach et de Halle où il commandait en chef.
Il fait un tableau inexact de la composition de l'armée de Castanos, qu'il présente formée surtout de volontaires, de recrues comblant à la hâte les énormes vides (enormous gaps) qui existaient dans les corps et se constituant ensuite en nouveaux bataillons ; et il ajoute qu'il fallait non pas des jours mais des semaines pour donner à cette « masse non organisée » l'apparence d'une armée. La vérité est, comme nous l'avons établi, que les neuf dixièmes de l'armée espagnole d'Andalousie étaient formés de vieux régiments, de soldats habitués au climat, vigoureux, bien pourvus, enthousiastes, opérant dans leur propre pays, munis d'une artillerie nombreuse et de gros calibre, parfaitement servie, tandis que les soldats de Dupont étaient, pour la plupart, des conscrits, des enfants, accablés par le climat et les privations, manquant de vivres, de vin et même d'eau, n'ayant qu'un matériel d'artillerie fort médiocre, et combattant dans une contrée dont chaque habitant était, pour tout Français, un ennemi acharné, sans pitié, souvent féroce.
Les trois points sur lesquels Charles Oman a faussé le plus gravement la vérité historique sont : la prise de Cordoue, les équipages du général Dupont, la conduite militaire de ce général.
i° Il affirme que Cordoue fut mise à sac par les Français et affreusement pillée de la cave au grenier, et il ne craint pas d'avancer que les soldats de Dupont dépassèrent, dans leurs atrocités, les hordes de Tilly et de Wallenstein. Il est regrettable que, sachant les horreurs commises par ses compatriotes dans l'Afrique du Sud, sur des femmes et des enfants, Charles Oman ne se soit pas montré plus prudent, plus réservé dans son jugement sur les Français et sur des faits dont il n'a, en somme, qu'une idée très incomplète et inexacte. Il n'hésite pas à qualifier d'impudent mensonge « impudent fiction », le récit où M. Thiers dit que Cordoue opposa une résistance sérieuse. Aucun homme de bonne foi n'admettra qu'un historien puisse s'exprimer avec une telle violence sur un aussi grave sujet, s'il n'apporte à l'appui de son dire des preuves décisives, indiscutables. Quels sont donc les preuves, les documents produits en 1902 par Charles Oman dans son exposé de ce qu'il appelle « le sac de Cordoue? »
On constate avec stupéfaction que cet étrange historien ne possède aucune preuve ; il se prononce d'inspiration et outrage à tout hasard. Il s'appuie uniquement sur le général Foy, qu'il appelle « le meilleur des historiens français», et sur le capitaine Baste qu'il dit être « le meilleur narrateur parmi les Français témoins oculaires des faits » (the best narra tor among French eye-witness). Il est fâcheux pour lui que les Mémoires attribués à Baste soient, comme nous l'avons prouvé, l'œuvre d'un misérable faussaire ; quant au général Foy, qui n'appartenait pas à l'année de Dupont mais à celle de Junot, comme il était fort loin de Cordoue au moment de la prise de cette ville, son récit n'a pu être fait que par ouï-dire, ce qui le rend sans valeur au point de vue historique.
Donc, Charles Oman n'a, pour décrire les prétendues scènes d'horreur de la prise de Cordoue, que des récits apocryphes ou sans valeur, et sa passion. Il prétend que la ville ne fit aucune résistance et que les Français trouvèrent les rues désertes, alors que de nombreux témoins oculaires certifient qu'un feu très vif accueillit les assaillants, que les églises et les couvents furent des centres de résistance ; et, dans le texte même de la Capitulation d'Andujar, Caslanos, Tilly et Escalante reconnaissent nettement (art. i5) que Cordoue fut prise d'assaut et que les excès commis par les soldats étaient inévitables. — Il avance que, dans la prise de la ville, les Français eurent seulement deux tués et sept blessés, mais il omet de dire où il prend ces chiffres, procédé qui rend facile l'altération de la vérité historique. Dans son rapport du 8 juin à Murât, le général Dupont parle d'environ 3o tués et 80 blessés pour toute la journée du 7 juin, mais nous ne connaissons pas de document donnant un Etat précis des pertes à Alcolea et à Cordoue. Ce qui échappe à toute discussion et met à néant les imputations de Charles Oman, c'est queCastanos, Tilly et Escalante, qui étaient passés à Cordoue même moins d'un mois après son occupation par les soldats de Dupont, reconnaissent solennellement que la ville a été prise d'assaut, expression qui caractérise nettement le fait militaire et rend oiseux d'ergoter sur le chiffre des pertes subies pendant l'action. Les Espagnols de l'époque l'ont si bien compris, qu'ils ont dénaturé, dans leurs traductions, le texte original de la Convention d'Andujar ; comme nous l'avons montré, ils ont ajouté à la fin de l'article 1 1 ces mots : mais sans contrevenir aux lois et règlements du royaume (1) ; et ils ont de même déformé l'article i5, en traduisant le mot assaut par ataque, les mots plusieurs soldats par muckos soldados, et les mots significatifs de villes prises d'assaut, par cet étrange charabia de villes qui opposent encore de la résistance au moment d'être prises.
Sur quoi s'est fondé Charles Oman, pour avancer comme faits acquis à l'histoire, que des colonels et même des généraux français emplirent, à Cordoue, des voilures avec des tableaux, des tapisseries, de l'argenterie volée aux églises et établissements publics, et de nombreux millions de réaux enlevés à la trésorerie 1' Où a-t-il puisé le droit de dire que le général Laplane extorqua deux mille ducats au comte de Villanueva, en paiement de la
(1) Charles Oman conte (p. ao5) que Sir Ch. Vaughan eut avec le général ( laslanos une longue conversation au sujet de la Convention d'Andujar, et que, d'après des notes trouvées dans ses papiers, ce serait Caslanos lui-même qui aurait amené Marescot et Chabert à insérer, à la fin de L'article CI, la restriction : mais sans contrevenir aux luis: et règlements du royaume (according of lin- laws of Spain). Or, dans la Copie de la Convention certifiée littérale de la main même du général Gastaôos et du comte de Tilly, le surlendemain de la signature du Traité d'Andujar, c'est-à-dire le 24 juillet, cette restriction n'existe pas. Que penser alors do la véracité de S. Charles Vaughan, si l'on ne suspecte pas le général Castafios
garantie que sa maison échapperait au pillage? Quand un historien offense et cite des noms pour les vouer au mépris de la postérité, il doit faire immédiatement la preuve de son dire : où est la preuve de Charles Oman ? Il n'en donne aucune ; mais nous savons qu'il a simplement emprunté ces détails au comte de Toreno, qui les avait pris, sans oser l'avouer, dans un papier, un prétendu rapport du corrégidor de Cordoue dont nous avons défini le caractère, et qui, dans aucun cas, ne pourrait à lui seul constituer une preuve, la certitude d'un fait n'étant établie que par un certain nombre de témoignages concordant. Est-ce que l'affaire de Baylen ne fourmille pas de lettres mensongères, de mémoires apocryphes, de récits suspects quand ils ne sont pas ridiculement inexacts ? — Que deviennent alors, nous le demandons à tout homme de bonne foi, les assertions de Charles Oman ? Que deviennent ses accusations gratuites, quand nous avons à leur opposer les narrations de nombreux témoins des faits, déclarant que s'il y eut des désordres à Cordoue pendant la lutte, il est faux que la ville ait été mise à sac, et affirmant, en même temps, que le général Dupont, fidèle à la règle de toute sa belle carrière que l'écrivain anglais connaît si peu, fit, dans cette circonstance, tout ce qui était humainement possible pour réprimer les excès de ses soldats ?
Et puis, s'il y avait vraiment eu un sac de Cordoue, est-ce que le procureur général de la Haute-Cour ne se fût pas empressé d'en réunir de nombreuses preuves pour en accabler le général Dupont, dont la perte était résolue à tout prix? Et ces preuves n'eussent pas été difficiles à trouver, puisque les Français étaient rentrés à Cordoue au mois de janvier 1810. Or, le général Dupont ne cessa de demander qu'on interrogeât les autorités de cette ville, et, en trois ans, — la Commission nommée par l'Empereur le déclare ellemême, — on ne put réunir contre lui que « de faibles commencements de preuves ! ». — La vérité s'impose. Il a paru commode et tout simple aux Espagnols de 1808, pour excuser dans une certaine mesure les atrocités, les raffinements de cruauté exercés sur des Français isolés, sur des malades et des blessés, de prétendre que ces barbaries n'étaient que des représailles des horreurs de la prise de Cordoue. L'histoire dira que l'assassinat et le supplice des Français sans défense commencèrent avant l'occupation de Cordoue, et que, s'il y eut, pendant le combat dans les rues, des excès sûrement regrettables, mais reconnus inévitables, la ville ne fut point pillée et mise à sac, comme les lois de la guerre l'autorisaient alors et comme cela se produisit en maintes circonstances, notamment à Cucnca, Médina de Rioseco, Evora, Burgos, Badajoz, Ciudad-Rodrigo et Saint-Sébastien. Quoi qu'aient pu dire le comte de Toreno, Charles Oman et nombre d'écrivains, il n'y a pas eu de sac de Cordoue. De la version contraire, on n'a pas fait, au cours de tout un siècle, et l'on ne fera pas une seule preuve.
2° Charles Oman écrit que lorsque les Français quittèrent Cordoue, le 1 6 juin, ils avaient avec eux plus de 5oo voitures prises dans la place, et qui étaient chargées de toutes sortes de butin (which were loaded with ail sorts of plunder.) — C'est là la réédition de ce que nous avons appelé l'odieuse et inepte légende de Baylen, et nous avons le droit de la qualifier ainsi, puisque, portant atteinte à l'honneur, elle n'a jamais été appuyée d'aucune preuve et se trouve démentie par les faits. Quels sont les témoignages apportés par l'historien anglais pour prouver sa bonne foi, pour justifier son étonnement de ce que son compatriote, le colonel Napier, qui lit la guerre de la Péninsule, nie que Cordoue ait été
pillée? Il n'en produit aucun, et lorsqu'il maintient qu'en outre des 600 ou 800 malades (ily en avait le double) à transporter, il existaitune quantité énorme d'autres impedimenta, consistant principalement dans le butin de Gordoue, il se borne à dire que les témoins français et espagnols (French and Spanish witnesses) sont d'accord sur ce fait « que l'interminable file des 5oo véhicules qui entravaient la marche de Dupont, était pour la plus grande part chargée de ces objets volés. » Et il ajoute qu'on peut opposer aux assertions de Cabany, défendant le général Dupont, les déclarations de presque tous les témoins français depuis Napoléon jusqu'au bas de la série.
Quelle étrange conception de l'Histoire ! — Nous avons longuement établi que de tout ce que Napoléon a écrit ou dit au sujet de Baylen et du général Dupont, rien n'est vrai, et à coup sûr lord Rosebery et le maréchal Wolseley n'ont jamais été de l'avis de Charles Oman sur le degré de confiance qu'il convient d'accorder aux assertions de l'Empereur. Quant aux autres témoins auxquels l'écrivain anglais fait allusion, s'il n'en cite aucun, c'est qu'il eût été sans doute fort empêché de le faire. Nous avons, en effet, établi qu'il n'est pas un seul des témoins interrogés par le procureur général de la Haute-Cour, qui ait fait même mention d'un butin quelconque porté par les équipages du général Dupont ; et si ce butin eût existé, il fût tombé, après la bataille de Baylen, aux mains de Gastanos qui n'eût pas manqué d'en crier tous les détails à l'Espagne et à l'Europe. Or le Relevé espagnol des troupes et du matériel pris à Baylen, garde à ce sujet un silence significatif; il donne, poulie matériel saisi au général Dupont et au général Vedel, un total de 202 voitures, en y comprenant l'artillerie (1). Qu'a-t -il pu advenir des 3oo autres voitures constituant l'interminable file de véhicules que l'imagination peu scrupuleuse de Charles Oman attribue au général Dupont ? D'après tout ce que nous avons dit sur ce sujet, il est permis de penser que ces véhicules étaient des voitures du pays, réquisitionnées pour le transport des malades et des blessés, et qui furent rendues à leurs propriétaires. — Ajoutons qu'au pillage de Port-Sainte-Marie, le i3 août, il ne fut établi par les Espagnols aucune pièce, aucun document sérieux constatant qu'il aurait été pris aux officiers français un butin quelconque ou des sommes déterminées ; tout se borna à des articles de journaux, à de grotesques racontars, recueillis avec empressement par Napoléon, mais ce qui n'est pas douteux c'est qu'on y vola aux officiers et aux personnes accompagnant le général Dupont tout ce qui leur appartenait personnellement, argent, linge, uniformes, papiers, etc.
Nous avons dit aussi qu'il eût été facile au procureur général de se renseigner sur l'importance et la composition du convoi du général Dupont, en interrogeant le colonel de gendarmerie Huche, l'Ordonnateur Lacombc, les médecins, les vaguemestres et employés d'administration. lien eut l'idée, comme en fait foi la correspondance, mais il y renonça et ne questionna personne, ou bien garda le silence sur ses recherches, ce qui lui permit, trois ans après les événements, de procéder non pas par des faits dûment établis, mais par des insinuations, des on-dit, capables d'impressionner des consciences dès longtemps préparées. C'est ainsi qu'on le vit parler d'un immense convoi de 800 voitures, d'une file de chariots, « qui retardèrent la marche de l'armée le 18 et le 1 g, et exposèrent les troupes
(1) Cet Etat se trouve aux Archives de la Guerre.
de Sa Majesté au malheur de se défendre par corps, par fractions, au lieu d'attaquer en division et en masse, et ces bagages étaient venus de Gordoue... et ces bagages, selon plus d'un témoignage, ont été signalés le fruit du pillage d'une ville appartenant à Y auguste frère de Sa Majesté... » Ces allégations sont, nous l'avons démontré, d'une fausseté absolue, mais rien n'y a fait ; l'odieuse et absurde légende créée par Napoléon a traversé tout un siècle pour être finalement recueillie et amplifiée par le professeur d'histoire moderne de l'Université d'Oxford ! Hâtons-nous de dire qu'avant nous, et tout récemment, un officier de l'armée française, le lieutenant-colonel Clerc, préoccupé, lui aussi, uniquement de vérité, a fait justice de la mensongère légende des fourgons gonflés du butin de Cordoue (i).
3° L'erreur commise par Charles Oman dans son exposé des opérations militaires en Andalousie, est capitale. Comment, écrivant après Cabany et Lanfrey, a-t-il pu ignorer que le général Dupont avait l'ordre formel, plusieurs fois répété, de se maintenir à Andujar, ce qui le mettait dans la nécessité évidente d'occuper le bac de Mengibar, Baylen, et les défilés de la Sierra-Morena, c'est-à-dire de diviser ses forces ? Comme nous l'avons longuement établi, l'obligation de rester à Andujar domine complètement ce grand débat, et, en dégageant le général Dupont, fait remonter la responsabilité du désastre au haut commandement, c'est-à-dire à Napoléon. De cela, Charles Oman ne se doute même pas, et sa digression est en pure perte ; à coup sûr, il n'aura pas fait progresser la vérité historique.
La description qu'il fait du champ de bataille de Baylen est inexacte ; le petit Zumacar n'est pas au Nord mais à l'Ouest de Baylen, et de même le Ccrrajon n'est pas au Sud mais à l'Ouest de ce bourg. L'armée espagnole n'était pas déployée sur le petit Zumacar et le Cerrajon, mais sur le cerro Valentin et les dernières pentes de la Haza Wallona, appuyée au village même de Baylen ; les détails et le plan donnés par le général de Arteche sont si précis qu'on ne s'explique pas la grave erreur de l'historien anglais, erreur de nature à rendre incompréhensibles les différentes phases de la bataille du 19 juillet. — Il juge très sévèrement et justement le rôle néfaste de Yedel, dont il dit que la marche du 19 fut une marque étonnante de mollesse et de négligence (astonishing display of sloth and slackness). — Il n'est pas exact que seul, le général Privé ait refusé de placer son nom sur la délibération du Conseil de guerre réuni le 20 au matin par le général Dupont : Privé n'assista pas à ce Conseil. — L'insistance que met Charles Oman à prétendre que Dupont et ses généraux se préoccupaient anxieusement de sauver leurs bagages, est ridicule et indigne d'un historien sérieux, puisqu'il ne peut faire aucune preuve de ce qu'il avance ; il cite, il est vrai, la Gazette de Madrid, mais depuis quand donc suffit-il d'un article de journal pour fixer la vérité et tarer un galant homme ? Nous repoussons avec indignation de tels procédés.
Arrivé au terme de ce long travail, poursuivi avec acharnement pendant quatre ans,
(1) Voir Capitulation de Baylen, par le lieutenant-colonel Clerc.
sans un moment de repos et préoccupé uniquement de vérité, nous dirons encore : La guerre est un jeu où il y a toujours un perdant et un gagnant, et Ton a généralement d'autant moins de chances de vaincre, qu'on se croit plus assuré de la victoire, car, le plus souvent, cette persuasion dispense de la prudence et des efforts soutenus. On peut donc, tout en faisant vaillamment son devoir, être malheureux à la guerre, et le désastre de Waterloo, survenu au plus grand conducteur d'armées qui ait jamais paru, montre combien il est odieux d'incriminer un chef militaire pour cette seule raison qu'il a été battu. Baylen est un malheur, où personne n'a manqué à l'honneur, et qui ne saurait même être imputé au général Dupont puisqu'il n'avait pas la liberté d'action qui crée la responsabilité, et qu'il prévint son général en chef du danger de sa situation. Le désastre fut, stratégiquement, causé par les fautes de Napoléon, et, tactiquement, amené par les fautes du général Vedel, qui sont restées inexplicables. Il n'y a de flétrissant, dans les événements d'Espagne de 1808, que le guet-apens de Bayonne, la surprise des places fortes, ordonnée par l'Empereur et qualifiée justement de « brigandages » par le général ïhoumas, l'invasion et la prise de possession d'un pays dont on se dit astucieusement l'ami et l'allié, tous actes que Napoléon lui-même a déclarés injustes, immoraux et cyniques, et d'un ensemble « fort vilain ». — La Convention d'Andujar, dite Capitulation de Baylen, est un des traités les plus honorables qui aient jamais été conclus entre une armée victorieuse et une armée vaincue, et si cette capitulation fut indignement violée par l'ennemi, c'est sur lui que doit retomber toute l'horreur d'un pareil forfait et de ses conséquences, et non sur le général Dupont qui agit en loyal soldat et se fia à l'honneur espagnol.
Il faut donc le proclamer et le crier bien haut, puisque c'est l'incontestable vérité : le grand coupable de Baylen, c'est l'empereur Napoléon, qui, pour détourner l'attention de ses fautes, choisit comme victime le général Dupont, et, le sachant irréprochable, le déclara infâme et empêcha la lumière de se faire, afin que son inique sentence fût acceptée sans conteste et devînt de l'histoire.
On trouve peu d'exemples d'un pareil attentat, au cours des siècles. Alexandre tua Clitus, son fidèle lieutenant, qui lui avait sauvé la vie au passage du Granique, mais ce fut dans une orgie où les fumées du vin obscurcissaient les cerveaux, et, Clitus l'insultant, Alexandre le perça de son épée. Son crime à peine accompli, il en fut dans un violent désespoir, et on eut beaucoup de peine à l'empêcher de se donner la mort ; il pleura Clitus et lui fit faire des funérailles magnifiques. — A Alesia, César accueillit avec une hauteur et un mépris insultants Vercingétorix, le fier Gaulois, venant déposer ses armes aux pieds de son vainqueur et se livrer lui-même. Le Romain cruel le fit charger de chaînes et conduire à Rome, où il languit pendant six ans, clans les cachots, avant d'orner le triomphe de César, qui ordonna ensuite de l'étrangler. Celte barbarie n'est pas pour relever le caractère du conquérant de la Gaule, mais il pouvait se dire au moins qu'en immolant Vercingétorix, il faisait disparaître un des plus redoutables ennemis de la grandeur de Rome, et, s'il l'accabla, il ne tenta point de le déshonorer. — En écrasant Dupont, au contraire, Napoléon se montra injuste, odieux, ingrat et cruel, et ce fut contre un de ses plus glorieux généraux, contre un des hommes qui l'avaient servi avec le plus d'éclat, le plus de dévouement et de désintéressement, qu'il tourna sa fureur et ses coups ; et non content de le traîner en prison, comme un vulgaire criminel, et de lui refuser des juges,
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il s'efforça de lui enlever l'honneur en dirigeant contre lui une accusation d'infamie, empruntée à l'ennemi et qu'on ne put jamais étayer d'aucune preuve ; accusation que la bassesse des courtisans a soigneusement maintenue et propagée, et qui a fini par faire bannir le général Dupont de cette grande famille militaire où il devrait compter parmi les meilleurs et les plus illustres serviteurs de la patrie. Quand donc ce répugnant scandale, honteux pour la France, prendra- t-il fin ?
N'ayant pas écrit une ligne, pas émis une assertion sans faire immédiatement la preuve, nous attendons sans crainte le jugement de l'histoire.
Mihi tradendi arguendique rumoris causa fuit, ut claro sub exemplo falsas auditiones depellerem, peteremque ab iis, quorum in manus cura nostra venerit, ne divulgata atque incredibdia avide accepta veris neque in miraculum corruptis antehabeant (i). (Tacite. Annales.^)